‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 97 sur 135 · MON CHER ET ILLUSTRE AMI · texte numérisé non relu

MON CHER ET ILLUSTRE AMI

Depuis huit jours je suis cloué sur mon lit de douleurs, j'avais espéré que six mois de souffrances étaient bien assez. Je me suis trompé, et voilà que je suis forcé de vous exprimer tous mes regrets de ne pouvoir aller chez vous demain.

Quand ma tète me le permet, je vous lis, je m'attriste, mais pas plus que vous je ne crois à l'avenir des rois. Votre ouvrage leur donne trop impitoyablement le coup de grâce.

J'ai de la peine à comprendre que tant de martyrs de leur cause aient versé si inutilement leur sang pour en venir où ils nous ont conduits. Ce qui est vous donne raison. Mais mon Dieul mon cher ami, qui succédera? ou plutôt qiu)i

viendra après? Je n'en sais rien, je n'y comprends plus rien, j'ai bien peur que vous soyez dans le même vague que moi; c'est effrayant. Si ce temps-ci n'avait pas perdu tous les sentiments honnêtes du pays, je rêverais des possibilités auxquelles je n'ose pas m'arrêter.

Vous nous avez tom voués à l'exécration de la multitude, je ne sais pourquoi. C'est un grand tort pour le pays, car il y a dans les hommes qui ont des noms plus ou moins anciens bien des nobles cœurs, bien dévoués au pays avant tout. Vous les avez mis hors de la communauté, vous trouvez qu'ils ont fait leur temps. Il est dur d'être condamné à l'ostracisme quand on le mérite si peu. Vous l'avez si bien fait qu'il faudrait se déclarer démagogue pour que le peuple crût avoir un ami dans un gentilhomme.

Quand je remonte à mes pères et que je descends jusqu'à moi, je vous trouve bien injuste, bien cruellement injuste. Qu'y faire? S'en affliger profondément, croire que vous avez mal rendu votre pensée en généralisant trop, que le poète et le républicain ont trop influencé l'historien, mais vous aimer malgré tout, et c'est ce je que ferai toujours.

Votre tout dévoué.

Marquis de la rochejaquelein.

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