LETTRE DE M. DUPONT-WHITE
La Guaillardière, 13 juin (1847).
MONSIEUR
Vous êtes blasé, je n'en doute pas, sur tout ce qui est hommage et admiration. Cependant je ne résiste pas au besoin de vous dire tout Tentraînement que j'ai ressenti aux dernières pages du cinquième volume des Girondins. Ce qui m*y encourage, ce sont mes propres efforts autour du sujet qu'elles traitent, efforts dont je suis bien payé, puisque je leur dois ici d'être ému à bon escient, suivant le mot de l'abbé Morellet.
Oui, monsieur, vous l'avez dit avec de triomphantes expressions : ce fut l'erreur de la Convention dans son œuvre constitutionnelle d'argumenter de la Nature, laquelle fait des maîtres et des esclaves; mais la charité introduite dans les lois, érigée en vertu de gouvernement, voilà la nouveauté qui lui appartient en propre, et qui sera éternellement à son honneur.
Jamais personnages ou doctrines ne furent illuminés de si haut, jamais on n'en usa plus religieusement avec la vérité, plus fièrement avec le monde et avec les partis — professer le communisme, encore qu'à titre d'idéal lointain, et bien qu'en y joignant la stipulation la plus sévère des seules voies et pour ainsi dire du seul train qui doivent y conduire, cela, monsieur, sous votre plume, est d'une hardiesse dont je ne sache pas d'autre exemple. Assurément ce ne sont pas des annales : c'est l'esprit d'une époque pénétré dans les plus intimes profondeurs; c'est une bonne fortune delà vérité, arrivant enfin dans un esprit fait pour elle, à la conscience et à l'explication d'ellemême.
Je me trompe bien, ou cette œuvre agira fortement sur la raison publique. Il y a un parti entre autres, déjà bien en déroute, qui ne peut manquer d'être gagné au progrès par la vertu de cet enseignement et par l'autorité de cet exemple. Le moyen, lorsqu'à côté de soi l'on entend de telles paroles, de s'en tenir aux pauvretés de 1818 et aux réminiscences du drapeau blanc.
Au nom d'un autre parti, j'aurais bien quelques objections à proposer contre M. de La Fayette un peu réduit, contre le duc de Chartres rehaussé au delà de toute attente : mais il est de la justice du
lecteur de ne pas croire à rinfaillibilité de ses impressions, et lorsque dans un livre il reconnaît à chaque page l'impartialité du jugement, la sûreté des informations, la finesse du tact, il ne doit pas suspecter ces qualités et les tenir pour absentes, pour quelque choc reçu dans ses sympathies ou dans ses aversions.
On me mande de Paris que le succès est immense; mais je ne suis pas en reste avec mes correspondants. Je puis leur dire que, dans une province qui ne s'émeut de rien, qui a vu passer ou séjourner, sans y prendre garde, les renommées les plus sonores, Courier, Balzac, Déranger, qu'en Touraine enfin, les Girondins sont un événement et qu'ils ont réussi même auprès des contemporains les plus dégoûtés de cette époque. On me fait la cour pour mon exemplaire : je le prête en portant envie au plaisir de qui n'a pas encore lu, et en hâtant de tous mes vœux celui que je me promets des tomes VII et VIII. En attendant que je vous aie de nouvelles obligations de ce côté ,
J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments d'une haute et respectueuse considération.
Votre très dévoué,