‹ Lettres à Lamartine, 1818-1865Chapitre 99 sur 135 · LETTRE DU BARON D'ECKSTEIN · texte numérisé non relu

LETTRE DU BARON D'ECKSTEIN

C'est à Wallerysthal, monsieur et noble ami, que m'est parvenu votre envoi qui m'était destiné à Menton. Déjà j'avais savouré ce noble langage reproduit dans les journaux de la France et de l'étranger. Vous prouvez en toute chose que la vie est partout latente, qu'il s'agit seulement de la deviner pour la faire éclore. Dans un Sahara vous découvririez aussitôt la source qui ferait jaillir le palmier. Heureux mortel qui secouez l'arbre et faites tomber la datte pour le pauvre comme pour le riche I Je vous admire toujours, je vous aime toujours, je suis triste parfois jusqu'au fond de l'âme que nous n'appelions ni religion ni philosophie la même chose. Je frémis quelquefois de la pensée que nous ne puissions pas nous rencontrer sur ce point fondamental dans le royaume des esprits. Seulement je veux extirper de votre âme une pensée qui me concerne, que je vous ai entendu manifester plus d'une fois.

Il vous est arrivé ce qui m'arrive à moi, à cha-

cun qui entre dans le domaine d'une langue étrangère. Vous avez vu la religion telle qu'elle s'est manifestée en France dans les écrits catholiques de MM. de Bonald, de Maistre, de Lamennais où, à part le génie et ce qui est catholique pour tout le monde, il règne la théorie d'un compelle intrare au sein de la vérité, pour ainsi dire par expropriation forcée de ce que ces écrivains appellent le mensonge. Vous avez entendu les cris d'enthousiasme d'une jeunesse catholique française au sujet de ces célèbres écrivains, parce qu'en effet ils sont richement doués des dons de l'esprit. Vous en avez conclu, comme je crois fermement au christianisme catholique, qui pour moi est le christianisme complet, que je participais de la philosophie et surtout de la politique de ces messieurs, que je raisonnais comme eux, que je considérais l'histoire de leur point de vue. Rien ne correspond moins à tous mes antécédents, à toute mon information, à toute ma manière de voir. Je suis catholique avec Dante et avec Pétrarque, avec Fénelon et le fameux cardinal de Casa, ce grand pythagoricien du xv® siècle qui ne vous est peutêtre pas connu ; je n'ai jamais été ^tholique avec la censure, avec la police, avec les subterfuges, la compression, une fausse finesse quelconque. Je me que ce soit là le catholicisme.

... J'admire dans les Girondins un immense talent, une extraordinaire connaissance du cœur humain, la découverte pleine de sagacité de la majeure partie des ressorts qui animaient les factions ainsi que la nation française. Généralement parlant les portraits y sont de main de maître. Je n'aborde pas les détails, car là commencerait plus d'un dissentiment, mais qui porterait plutôt sur la foule des hors-d'œuvre que sur l'œuvre lui-même. Je conçois l'enthousiasme des jeunes gens à cause de la grande beauté de la forme. Mais, si je veux consulter mon impression finale sur l'ensemble de cette attrayante lecture, il en résulte pour moi la conviction que l'auteur, qu'il le sache positivement ou qu'il ne se le soit pas dit à lui-même, ce que j'ignore, est au fond un sceptique en toute chose. Je sais parfaitement que M. de Lamartine est l'ami de l'humanité, qu'il a la religion morale; ce n'est pas sur ces points-là que porte son scepticisme. Mais il est sceptique en politique, il est sceptique en philosophie, il est sceptique en religion : c'est là pour moi l'impression du livre. Je suis saisi d'étonnement de l'art prodigieux avec lequel il découvre la rm//tï^ intellectuelle de Robespierre, dans son dernier volume qui sous plusieurs rapports est un chef-d'œuvre, et avec laquelle cependant il a l'air de construire l'apothéose, sous certains rap-

ports, de ce même Robespierre. Je me l'explique par le scepticisme.

J'aurais immensément à dire sur ce livre où pour moi les applaudissements et les négations et les admirations se pressent en foule ; j'aurais enfin à dire plus d'une chose sur l'égalisation désirable de toutes les parties du récit où les proportions ne me semblent pas toujours gardées; je me tais sur les inadvertances historiques dont les adversaires font grand bruit. Somme toute, ce livre m'a laissé sous un joug que j'aime à subir sous plusieurs rapports, mais dont ma raison veut que je m'affranchisse sous d'autres.

Prenez ceci pour un torrent qui déborde. Ne m'en aimez pas moins et croyez à mon respectueux dévouement. Mille profonds et respectueux compliments à madame de Lamartine, à toute la noble et excellente famille.

Baron d'egestein.

Si vous daignez vous souvenir de moi, mon adresse est : chez madame la duchesse de Rauzan , en son château du Thil, près et par Étrépagny (Eure).

LETTRE DE M, MIGHELET.

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