M8. DE MR. RU88ELL SMITH
(Voyez p. 23.)
Après avoir parlé d'abord de la naissance de Péché, l'auteur nous parle des sept filles de ce même personnage allégorique, qui sont Orgueil, Envie, Colère, Paresse, Avarice, Gourmandise, Luxure, puis de leur mariage. Orgueil arrive pour la cérémonie, montée, nOU sur un palefroi ou sur des mules d* Orient y mais sur un lion. Envie était montée sur un chien ( probablement un chien hargneux); elle avait un épervier sur le poing. Colère était portée par un sanglier ; Paresse sur un àne lent et lasj etc. La première qui se maria fut Orgueil : à ses noces assistèrent Pluton et Proserplne, Bacchus et Yéniis. Le mari d'Orgueil fut tout simplement le Siècle. Péché enseigna à sa fille comment on doit ptère à son mari, et celle-ci profita si bien de la leçoti <}Ue de cette union elle eut cinq filles : Hypocrisie, Vaine- Gloire, Surquiderie (présomption), Jaemnc^, Inobédiènce. Envie mit aussi cinq filles au jour : Détracciony Dolour d^au-try joycy Joye d'autry mal, Supplantacion, Fais semblant. Ire suivit l'exemple d'Envie: elle eut cinq filles: Malencolie, Tençon, Hauge (haine), Contens, HomicidCy etc. Chacune des autres sœurs fut également mère de cinq filles, et l'auteur décrit
longuement chacune d'elles. Après cela, il nous raconte comment Raison et Conscience ont prié Dieu contre les vices et leur progénie. Puis il passe à la description des sept vertus, opposées aux sept vices, que Dieu donna à Raison ; il parle de chacune des flUes de cette dernière, qui ne sont pas moins nombreuses que les descendants de Péché, et quand il les a décrites longuement, alors il arrive à Vestat de ceux q*ont nostre siècle en gonvemancBy et plaçant en tète la cour de Rome, il la railU et la satirise en ces termes :
Ce que je pense écrire yci N'est pas por moy, aînz est ensi De toute chrestienne gent Murmure, compleinte, vois et cry, Que tous dient (je ne desdi) Q'an court de Rome ore est régent Simon, de Tor et de Targeut, Si que la cause al indigent Serra pour nul clamour oy.
Qui d'orr n'y porte le présent.
Justice ne luy ert présent, etc.
Il passe ensuite aux cardinaux, et il dit d'eux:
Mais pour ce qu'ils trovent escrit Qu'om ne doit curer du petit, Petite chose n'appétice La faim de leur grand appétit, etc.
Aux évoques il reproche de ne pas donner de bons exemples^ de reprendre les petits et d'être muets devant les grands :
Evesque, om dist, et je le croy.
Comment les povrez gens pour poy De leur errour tu fais despire.
Et les grantz mais et le desrov
De ces scignors tu laisses coy Qe tu n'en oses faire ou dire.
Tu es paisi])le vers le sire Et vers le serf tu es plain d'ire :
L'un est exempt de toute loy Et l'autre souffre le martire ; N'est pas en ce qui bien remire Quel est le jugement de toi.
Les archidiacres^ officiaux et doyens ne sont pas mieux traités par lui. Ils sont, dit-il^ sans continence^ pleins d'avidité: les curés de paroisse ne valent pas davantage. Ils vont escoloier au vice. Les prêtres sans cure sont peut-être plus mauvais encore : ils sont baratter y tavernier ; leur chapelle^ c'est une cave, leur autel un tonneau ; ils sacriCent à Bacchus et à Yénus. Quant aux religieux qui possèdent, ils vont chasser en rivière avec des oiseaux, et sire Orgueil est leur père. Ceux qui ne possèdent p(hs (les mendiants) sont pleins d'hypocrisie;
ils nQus prêchent de la poverle Et ont toutdis la main overte Por la richosce recevoir.
Dans les vers qui suivent, l'auteur nous donne, en parlant des frères, quelques détails sur lui-même :
Pour bien regarder tout enlour J^eslat des clercs au présent jour Et des religions, ami, Du jacobin, carme et menour, N'est qui se gart à son honour:
De toutez partz sont perverti ; Mais qant les clercs nous sont faiiiy, Ne say dès ore avant par qui Porrons du notre Créatour Avoir reless de sa mercy,
«0 FRAGMENTS Et EXTRAITS.
Ainz que nous soions malbailly.
Et c'est le pis de ma dolour.'
Mais s'aucun m'en soit au travers Et la sentence de mes vers Yoldra blâmer de malvuillance.
Pour ce que je ne suis pas clers, Vestu de sanguin ne de pers, Ainz ay jestu la royé mance, t^oy sai latih, poy sai romance.
Mais la comune tesmoignàbcè Du poejple tn'ad fait tout apers A dire que du foie errance Encore sont-ils plus divers.
On voit par ces derniers vers que l'aatettr se faisait l'écho des reproches populaires.
Après ces diverses critiques des gens de religion^ le poëte s'attaque aux seigneurs temporels; mais il n'est pas toujours très-hardi. Par exemple, il annonce bien qu'il va traiter des empereurs, mais il en parle à peine ; il fbit dé même pour les rois. Cependant les grands seigneurs fournissent à sa verve quelques traits de bonne satire :
Aucuns dient q'ëh Ldmbardiè Sont les seigneurs de tirandie Qui vivent tout au volenté
Hé bien ! il y en a partout de pareils. Lés chevaliers et les gens d'armes sont à peu près sur la même ligné :
Tiels est qui se fait adouber Non pas pour prouesce avencer, Ainçois le fait q'en son pays Les gens luy duissent honourer^
Si qu'il les porra rançonner
Quant il vers soy les a soubmis,' etc.
Puis^ faisant un retour sur le temps présent et sur les malheurs dii pays^ le poëte ajoute : ,, . ,. i
Quant cils en qui toute prouesce, •.'?•.;•> ,Moîti[!.' Honour , valeur, bonté, largesce • i ? j » / « 1 1 > • r t " i n
Et loyalté duissent remeindre Se per^ ertent de leur noblesce, .
Par convoitise ou par haltesce.
De Tonour séculer atteindre.
Ne say à qui me doy compleindre ; Car cils qui sont du poeple meindre Tous jours en sentent la destresce.
Si Dieus les mais ne vuille esteindre, N'est qui de soy les puet enpeindre Au fin que sa malice cesse.
Ce véons bien q'au temps présent La guerre si commune esprent Q'à peine y ad nul labourer Lyquel à son raestier se prent : ...
Le prestrc laisl le sairement Et ly vilains le charuer :
Tous vont as armes travailler.
Si Dieus ne pense à l'amender.
L'en puet doubter procheinement Qe tout le mond doit reverser.
Car qant commun se font lever, ïjors sunt maint inconvénient.
Le chapitre qui suit traite des gens de loi. Lé poëte dit qu'ils n'ont appris le droit que pour le frauder, etc., etc. Il ajoute ensuite (ce qui, rapproché de Torthographe du livre et du passage où il dit qu'il ne sait pas bien le roman, me fait penser qu'il était Anglais ) :
9» nKumms pt çwbaits.
C'est la coustume k IVfSiVMustier^ Qui Yoet apprendre le mesUer Du loy, lors fait en un estage De ses peccunes hait monter.
Les jages, viscontes^ baillifs et questeurs^ sabissent ensaite les invectives da poëte. II leur reproche leur vénalité, leur corruption, et arrivant aux marctiands, il les symbolise de la manière suivante :
De un marchant ^u jour présent L'on parle molt communément; Il ad non Triche plein de guile, Qe pour sercher del Orient Jusques au fin del Occident, N'y ad cit^ ne bonne vile U Triche son savoir ne pile.
Triche en Bordeaux, Triche en Cfvile, Triche en Paris, achat et vent.
Triche ad ses niefs et sa famile, Et du rich(çsç€| plus nobile Triche ad fortf pI^s q'ai^^e genf .
Triche à Florepçe, ejt à Venise Ad son recet et sa franchise.
Si ad à Brugges et à (îânt.
A son agard ausi s'est mise La noble cit^ sur Tamise Laquelle Brutus fuist fondant; Mais Triche la yait confondant, Les biens de ses voisins tondant, Car il ne chalt par quelle guise'.
Ou soit dérère ou soit devant, Son prppre lucre vait quérapt Et le commun prouHt despise.
Tr^phe ausi ie ^ tr^ç^erif
Soventes fois en mercerie •
FBAGMENfS ET pXTftAlTS. 83
Déceipte fait diversement.
Qant voit la gent q'est desconue,
Lors trait et tire, huche et hue, Si dist : « Venetz avant entrer.
Des litz, courchiefs, penne oslricer, Cendals, satins, draps d'outre-mer, Venetz, je vous donrray la veue.
Car si vous vuilletz achater.
Ne vous estuet plus loigns aler :
VecY le meilleur de la rue. »
Mais bien t'avise d'une chose.
Si voels entrer deinz la parcldse, Qe d'achater soietz bien sage ; Car Triche an point ne se desc|ose, Ainçois, par sa coverte glose.
Te donra craie pour fornriage.
Ascune fois Triche est draper.
Mais lors sciet-il bien attrapper Les gens qui quièrent la vesture.
Le non de Dieu te voet jurer.
Si tu le drap voel achater, La marche bonne et la mesure Te fra doner ; mais je t'assure Ce serra tout en aventure S'il porra ton argent happer ; Car, combien q'il te dist et jure, Jà son mestier solonc droiture A toy n'a autre voet garder.
Si Triche est en son drap vendant
As deux déceiptes entendant, 11 est encore au double plus En son ofQçe décevant Quant il des leines est marchant, Car lors est Triche à spp dçssus.
Par les cités il est resçus, Par les pays il est conuz ; Il vait les bargaigns pourprenant ; Il ad ses hroutoiii's rctenuz ; Il fait tourner le sus en jus El le (lérère il met devant.
Triche ad sa cause trop mondeinc, Car l'autre prou toutdis desdeigne Et quiert son propre lucre adès ; Mais il ad trop souhtile aleine Qant il Testaple de la Seine Goveme, car de son encres Lors trète et parle assés du près ; Quoi qu'il luy doit venir après, Il prent yci tant large estreine Du raalvais gaign dont il jamès.
Si Dieus n'en face à lui reloss.
N'aura sa conscience seine.
Mais gaigne qui voldra gaigner,
L'en poun^a trop s'esmerveiller En notre terre, à mon avis.
Des Lombards qui sont estranger :
Q'est-ce qu'ils vuillent chalanger A demourer en noz pays Tout auci francs auci chéris Comme s'ils fuissent néez et norriz Ovesquez nous ? Mais pour guiler Moustrent bien semblant come amis.
Et soubz cela lour cuer ont mys De notre argent et orr piler.
Ces Lombards nous font mal bargain; lx>ur paile eschangent pour no grain; Pour deux biens nous font quatre mais; Ils nous apportent leur fustain;
Si nous vuident du false main Nos riches nobles d'orr roials Et Testerlings des fins métaU.
(Test un des causes principals Dont notre terre est trop baraign ; Mais si Ten creroit mes consals, Jà Dieu ne m'aid si tiels vassals Nous scrroient ensi prochain.
Mais ils sceivent de leur partie Si bien mener la jeu-partie Du brocagc et povrement.
Qu'ils, par déceipte et flaterie.
Font enginer la seignourie De nostre teiTe à leur talent.
Dont sont privez plus qu'autre gent, Si que l'en dist communément Q'ils sont de nos conseils l'espie.
Dont maint péril nous vient sovent ; Et qui regarde au jour présent, Querre en verra la folie.
Huy voy des tiels Lombards venir Si comme garçon du povre atir. Qui ainz que soit un an passé.
Par leur déceipte et leur conspir, Plus noblement se font vestir Qe les burgois de no cité; Et s'ils eient nécessité Du seigneurie ou d'ameisté.
S'ils se scievent ensi chevir Du fraude et de soubtilité, Qe leur querelle ert avancé Malgré la nostre, à leur plaisir.
Après deux autres strophes de ce genre, notre poëtc passe aux gens de meslier, comme il dit, et nous montre que Triche habite parmi eux :
8B fragmënIs et extraits.
Triche est orfèvre au plus sovent, .
Vent et reçoit la bonne paie De Testerling et tièlement De l'argent q'il corrompt et plaie; Sa pompe et son orguil desplaie.
Si ne say point d'espéciàl
Tout dire et nomer le métall Que Triche ove Targent fait meller ; Mais bien sai qu'il fait trop de mal, Qu'ensi l'argent fin et loyal De sa mixture fait falser.
Desur tous autres, le mestier
Des perriers est à blâmer ; N'est duc ne conte ne princer.
Voir ne le propre corps du roy.
Qui s'en pourront bien excuser. Trestous les ad fait enginer Ly perriers ove son desroy.
Triche est àuci de nostin; ville
Riche espicier, inàis il àvile Au plus sovent sa conscience, Q'il sa balance ad trop soublHc Du double pois dont se soubtile A faire l'inconvénience De fraude dont son fait comiiieticë.
Triche espiecer du pecché gâigné
Qant les colours vent et bargaigne Dont se blanchent les femelines.
Et la bealté q'estoit foraine
Pliis que ne vient à ma ràisoii, Triche espiecer deinz sa maison
FliÀGIlENTS ET EXTRAITS. 87
Les gens déçoit ; mais qaht aiirà Physicien an compaignon De tant sanz nul comparison Plus à cent foitz déceivera:
L'un là receipte ordeinera Et Tautre la componera ; Mais la value d*un boton Pour un florin vendu serra.
Pour plus parler du Tricherie,
En le mestier du pelterie Triche est auci trop bien apris.
Le vèiii ôrgùil de ceste vie Que gist eh la bufgoiserie Des femes que trop suht chéris Et de les autres du pays.
De leur ermyne et de leur gris Dont la fourrure ont acuillie Fait ce que Triche est enrichis ; Mais s'ils portassent le berbis.
Triche eust sa proie trop faillie
Si corne ma dame la contèsse, Solonc q'afiiert à sa noblesse.
Se fait furrer de la pellure, Ensi la vaine escuieresse Voir et la sotte presteresse Portent d'ermine la furrure
Âscune fois Triche est seller, De ce se plaignt qui chivalcher D*acoustumance doit sovent.
Ascune fois est sabbatier, 1 De celuy povre labourer Se plaignt partout communément De tous mestiers que Ten aprent, Triche est apris et son gain prent, Et d*autre part en marchander Il sciet le droit expériment
a» FJ^GMÇKTS ET pTBAlfS.
Du quoy, à qui, qant et conimeut, il doit son fait faire et lesser.
L'auteur compare ensuite les marchands des premiers siècles à ceux de son temps : les anciens étaient modestes, ceux d'aujourd'hui tapicent leurs hôtels, encourtinent leurs chambres, ont des vaisselles sur leurs tables,
Comme fuissent duc de la cité.
Et pour subvenir à ces dépenses ils joignent l'usure à leurs autres tromperies. Nous passons maintenant aux victuaiiliers : les premiers sont les taverniers qui mélangent le vin vieux avec le nouveau quand ils ne le mélangent pas avec de l'eau.
Triche est tout plein de dëcevaiice Qant il, par si fait alliance, Tantz vins divers fait faire unir D'Espaigne, Guyene et de France, Voir et du Ryn fait la rauance.
Du quoy le gai^n puct avenir ; Mais s'il porra fort vin tenir.
Bien sciet del eaue frcsche emplir.
S'auques Triche an point voldras
(^onoistre, tu le conoistras De son pyment, de sa clarrée Et de^son novcll ypocras, Dont il ferra sa bource crass Qant les dames de la cité, Ainz q'au moustier ou au marchéc, Vers la taverne au matinée Venent trotant le petit pass ; Mais lors est Triche bien paie, Car chacun vin est essaie.
Mais qu'il >inègre ne soit pas.
FRAGMENTS ET EXTUAITS. 89
Va lors les ferra Triche entendre Q'ils auront, s'ils veulent attendre, Garnache, Grec et Malvoisie.
Pour faire les le plus despendre, Des vins lour nomme mainte gendre, Gandy, Ribole et Romanie, Provence et le Montross escrie ; Si dist q'il ad en sa baillie Uivère et Muscadelle à vendre ; Mais il la tierce part n'ad mie, Ainz dist ce pour novellerio Au boire dont les puet suspreiidre.
11 contrefait de son cnjçiu
Du vin françois le vin du Riu, Voir ce que crust en tiele guise Près de la rive de Tamise.
Si Triche soit el vin mahois,
Liiquore, à la commune vois, En la cervoise il est piour ; Ge di-je point pour les François, Ainçois le di pour les Englois, De ceaux qui boyvent au sojour De la cervoise chascun jour ; Mais de la povre gent menour Qui propre n'ont ne pil ne crois Si ce ne soit de leur labour.
Dont cil dient à grant clamour :
a L^ cervoiser n'est pas courtois ; Ly cervoiser nous ad emblé I/argeut qant il du mal vois blé h ait la cervoise malemcnt ; Qant il le fait en tiel degré.
M'est homme qui luy sache gré. »
90 FRAGMENtS ET EXTRAITS.
Et s'il avieat, par aventure,
Qe la cervoise est bonne et pure,
Le pris en est si hait assis,
Et tant escharce ert la mesure ,
Qe pour compter tout au droiture,
La false mesure et le pris,
La cervoise ert près tant chéris
Si comme le vin
Le fourniery c'est-à-dire le boulanger^ n'est pas plus loyal; il trompe sur le poids du pain. Les bouchers^ les pulletiers (marchands de volailles), les regratiers, ont aussi recours à maître Triche. Enfin, tout est changé. Le bouvier demande un salaire plus élevé que ne l'était jadis celui d'un bailli; le laboureur, au lieu de pain de fèves, mange du pain de froment ; il quitte le gris pour le menu vair ; enfin le siècle est bestoumé :
Ce que jadis fuist courtoisie Ore est tenu pour vilainie.
Et ce q'ora loyalté tenoit On le dist ore tricherie.
Partout la terre est couverte de maux ; chacun dit que le monde empire ; mais personne ne fait rien pour le corriger. L'auteur cependant nous en enseigne le moyen : il faut que le siècle revienne à Dieu. Le poëte entame ensuite l'histoire de la Vierge et de Jésus, celle des apAtres, etc. ; cela le mène jusqu'à la fin de son ouvrage, dont la conclusion manque dans le manuscrit de M. Russell Smith.
FRAGMENTS ET EXTRAITS. 9i