‹ Lettres à M. de Lamartine sur quelques paradoxes continus dans œuvres, touchant la religion, la philosophie et les turcsChapitre 10 sur 15 · LETTRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LETTRE QUATRIEME

1°. De la charité turque. 2°. Cliarité des Turcs envers les aniraau.v. 3®. Ne peut-on pas leur contester cette prétendue charité ? 4®, Les Turcs sont-ils des patriarches et des philosophes ?

Vous avancez sérieusement « que le Mahométisme n’impose à Thomme que deux grands devoirs la prière et la charité. » Nous avons démontré que cette proposition n’était pas exacte; nous avons prouvé que la prière est incompatible avec sa doctrine , disons aujourd’hui un mot de sa charité.

§. I. Charité turque.

La charité prise dans le sens chrétien , dans le sens naturel que l’on donne à ce mot , est une vertu qu’aucune religion n’a enseignée , ni même connue, avant le Christianisme. La charité n’est pas seulement le socialisme , comme vous la définissez, Monsieur: c’est l’amour de Dieu et du prochain en vue de Dieu. La charité ordonne que l’homm^ sacrifie l’intérêt individuel à l’intérêt public. Elle lui ordonne de regarder des hommes comme ses frères et de les aimer d’un amour pur et saint , de les aimer tous sans en excepter ses plus cruels ennemis. Or la charité ainsi conçue est inconnue chez les Turcs ; elle est même exclue de leur code religieux. (i)Par là , néanmoins , nous ne vou-

(1) Coran, Ch. IX , XLVII.

Ions pas dire que parmi ces peuples , comme chez les peuples les plus cruels , on ne rencontre quelquefois des cœurs <[ui compatissent aux maux de leurs frères , et allègent leurs souffrances. Quelques rares exceptions , bien loin de détruire notre assertion générale, ne font que la corro- })orer : au reste , les actes de miséricorde , que vous pourrez nous citer , ne seront point des actes d’une charité vraie et parfaite , telle que nous l’entendons.

Le Coran s’exprime d’une manière claire et précise. Il ordonne de faire du bien au Prophète et aux amis du Prophète, aux pèlerins qui vont à la Mecque; il inspire la haine et le mépris des infidèles; et malheureusement les Turcs n’ont été , jusqu’à ce jour , que les trop lidèles observateurs de leur exécrable doctrine, (i).

Iæs peuples les plus savants, les plus polis de l’amiquité , ont-ils connu la charité’? Leur vertu principale , leur véritable divinité, c’était l’amour de la patrie; l’cinour des Ilomains pour les Romains ; des Grecs pour les Grecs ; tous les autres peuples n’étaient à leurs yeux que des barbares , dignes tout au plus d’être leurs esclaves , ou d’égayer leurs loisirs en s’égorgeant dans le cirque. Lncore quel était cet amour ? Le paganisme a-t-il Jamai.s élevé de ces monuments que la Religion chrétienne a semés partout , pour recueillir les infirmités humaines , l'enfance et d’indigence délaissées ’? Eh bien ! Le Christia-

(l) Combattez contre les inridèlcs, jusqu’à ce que toute religion soit eitenuinéc, mcttcz-Ies à mort ; ne les épai'gncz pas, et lorsque vous tes aurez .alTulbtis à force de carnage , réduisez le reste en csclarage , et écrasc.-ï les pardes tributs. Coran , Cb. 8, 9, 47, cité par W. de Gérauib. Pélcrlu igc, T. III , p. 300.

nisme est venu; il a fait, pour ulusi dire, de tous les peuples un seul peuple , de tous les hommes un seul homme ; de là cette expression sublime de nos Livres saints en parlant de nos ancêtres dans la foi : « ils n’avaient tous qu’un cœur et qu’une âme. »(i) Il a dit à ses Disciples : n’importent la couleur, les mœurs , les climats, le langage , « aimez-vous tous les uns les autres , faites du hien à ceux qui vous font du mai , bénissez ceux qui vous maudissent , priez pour ceux qui vous persécutent , etc. etc. Et les Chrétiens ont aimé tous les peuples ; et des prêtres courageux ont été , au péril de leur vie , porter la bonne nouvelle dans des contrées sauvages et lointaines ; donner le baiser fraternel à l’Indien stupide, au farouche enfant de l’Océanie, aux barbares habitants des pays jusqu’alors inconnus. La charité chrétienne a pénétré dans des climats où n’avaient osé pénétrer l’ambition et l’avarice des hommes , et tous les hommes , sans en excepter les esclaves , sont devenus ses frères. Et ces créatures faibles et timides que le paganisme méprisait, que le mahométisme tient dans l’abjection et vend sur ses places publiques , dans ses bazars , les femmes sont devenues ses sœurs. ( 2 ) Marie, la Vierge chrétienne par excellence , en devenant la mère de Dieu , les a élevées au rang qu’elles devaient occuper dans la société , puisqu’elles sont , comme nous , créées à l’image de Dieu , et comme nous , rachetées par le sang précieux du Sauveur du monde. (3)

(1) Act. Ap. IV. 33.

(2) Quelques coimneatateurs du Coran prétendent qu’elles {lesfmmes) n’ont point d’ame. Elles ne prient jamais dans les mosquées arec ies hommes. L’auteur de l’art. Houris ( Dict. cncyci. ) prétend qu’elles sont exclues du paradis par le Coran qui n’y admet que des houris.

(3) Voir réuiancipai ion de la femme opposée à la théorie saint-slmo-

Quand la peste décime Stamboul , voit -ou éclater parmi les habitants de cette ville stupide les prodiges de dévouement et de charité qu’out fait éclater les Chrétiens de l’Amérique, de l’Europe et surtout de la France, quand l’ange exterminateur brandissait son glaive sur les peuples consternés ? Oui, répétons-le, le Christianisme seul connaît la charité ; lui seul a enseigné aux hommes à pratiquer cette vertu au-dessus des forces de la nature , et qui transforme , pour ainsi dire , les hommes en anges.

Pliilosophe , tant que le mot d’esclave souillera les pages du Coran , ne nous parlez plus de la charité des enfants du Prophète!

§, II. Charité turque envers les animaux.

Vous êtes si plein de vénération pour les mœurs et la religion du Musulman , que tout vous paraît admirable chez ce peuple de patriarches. Ne trouvant pas ample matière à vanter leur charité pour leurs semblables , vous vous extasiez sur leur tendresse pour les quadrupèdes et les volatiles que nous , Chrétiens , nous ne respectons pas trop. On serait tenté de penser, en vous voyant partager l’amour qu’ils ont pour tous les êtres créés , que vous partagez aussi la croyance , célèbre dans l’Indostan , sur la transmigration des âmes.

Vous dites : « Les Turcs vivent en paix avec toute la création animée et inanimée ; arbres , oiseaux ou chiens , ils respectent tout ce que Dieu a fait; ils étendent leur

iiieimc par Comte de Sibonr , de Digne » prélat Assistant au

trône poiiUlical.

charité à ces pauvres espèces ahaiidonuées ou persécutées chez nous. Dans toutes les rues, il y a de distance en distance des vases pleins d’eau pour les chiens du quartier , et ils font , quelquefois en mourant , des fondations pieuses pourqu’onjettedu grain aux tourterelles (i) qu’ils nourrissaient pendant leur vie. » ( ^ oy. en Orient. Tom. lll. pag. 384 . 385. )

Ils vivent en paix avec toute la création animée et inanimée , arbres , oiseaux ou chiens , ils respectent tout ce que Dieu a fait. Parmi les êtres de la création animée il en est un , Monsieur , que ces zoophiles, qui ont toutes vos sympathies , ne respectent pas trop ; cet être , c’est l’homme , le chrétien ou l’infidèle , nous pourrions ajouter la femme , demandez plutôt aux Grecs et à l’auteur du Jeune Diacre. Nous avons sous les yeux les récits des voya-

it) Les tourterelles sont respectées chez les Turcs , coimne les hirondelles chez les Chrétiens, dans nos contrées méridionales. Le peuple regarde ces oiseaux , comme sacrés. Des nuées de tourterelles s’abattent sur les tartanes chargées de blé , qui traversent te Bosphore , sans élro iuquiétées par les matelots , quelquefois même elles vont se reposer sur leurs épaules ; comme on voit chez nous les hirondelles construire leurs nids sous les toits , dans les angles des cheminées, jusque dans l’intérieur des maisons sans qu’elles soient troublées par ceux qui les habitent, cette vénération des Musulmans pour ces oiseaux pourrait avoir sa source dans l'opinion généralement accréditée qu’une colombe communiquait au Prophète ses inspirations célestes.

D’autres , dit M. Brunet , attribuent à cette vénération des Turcs pour les colombes une autre origine. Mahomet était persécuté : quelques-uns des conjurés prêts à entrer dans la grotte du mont Tour , où il était caché, s’aperçurent que l’entrée en était fermée par des toltes d’araignée cl qu’une coiombe y avait déposé scs œufs. A cette vue ils rctonmércut sur leurs pas. Cet événement, regardé comme un miracle par les Hahométans , leur a laissé une grande vénération pour ces oiseaux. (Par. Rel. T. II. pag. 225.)

geurs , personnes très-dignes de foi , qui ne parlent pas trop favorablement de leur mansuétude à leur égard. Qu’ils vivent en paix avec les cyprès et les tourterelles , cela va très-bien, Monsieur; qu’ils respectent la vie de ces sales quadrupèdes à la voix discordante , à la robe soyeuse qu’égorgent et mangent sans scrupule les Chrétiens, à merveille , mais croyez-vous qu’ils ne feraient pas mieux encor de vivre en paix avec leurs semblables ? Au lieu de placer , de distance en distance , des vases pleins d’eau pour les chiens du-quartier , au lieu de faire en mourant des fondations pieuses pour qu’on jette dugrain aux tourterelles , pour que l’on construise des hôpitaux pour les chats (i), croyez-vous qu’ils ne feraient pas mieux de faire placer de distance en distance , des salles d’asile, des maisons de refuge pour l’enfance et la vieillesse délaissées ? Des hôpitaux , où leurs frères trouveraient un allégement à leurs misères et à lems souffrances? De faire des legs pieux , pour qu’on jette après leur mort un morceau de pain à l’indigence? Cette bienfaisance envers les animaux , pour la plupart presque inutiles à la société , n’est-elle pas quelque chose de ridicule et de révoltant de la part de ceux qui se jouent de la vie de leurs semblables , qui abreuvent d’outrages , accablent d’avanies des hommes qui ne partagent par leur croyance religieuse? Le Siamois (2) , qui construit des hô-

(t) La Tlllc d’Alcp possède un hôpital pour les chats. 11 est ouvert à tous ceux du pays, |eunes ou vieux, Infirmes ou bien portauts, qui préfèrent le séjour de riièpilal è la uialsou de leurs maîtres. La fondation de ce curieux élalili.seuient a été faite par un Turc qui , en mourant , a laissé à cet effet une somme assez, considérable. ( Lettre de Ms'- Donamte , évêque d" Rahylane 1S34. .Vuiiales de la l'rop. de la Fui. T. VIII. p. 5G3. )

|z) .tuuak'S , de la Prop. de la Foi. T. V. p. IIG. T. IV. p. lAU.

pitaux pour les cochons, les singes, les poules, etc. etc. rindieii stupide , qui offre tous les jours des sacrifices au reptile qu’il introduit dans sa maison et qu’il nourrit avec soin , en lui disant humblement Seigneur serpent , ne nous faites pas de mal ; le Talapoin (i) , qui élève délicatement un grand nombre d’autres animaux , agissent, disent-ils , par charité envers leurs parents , qui sont devenus singes , serpents , cochons , chiens et oiseaux. Ils sont conséquents : ils croient à la transmigration des âmes; les animaux sont leurs frères ; ils donnent des marques d’amour à leur prochain. Mais quel est le motif, qui peut porter un Turc , si plein de mépris pour l’humanité , à agir avec bienveillance envers les animaux? C’est sans doute, comme l’observe un écrivain , « parce que la barbarie ellemême a besoin de quelque relâche. »

§. III. Ne peut-on pas contester aux Turcs leur prétendue charité

envers les animaux ?

Mais on peut révoquer en doute cette prétendue charité envers les bêtes , ou du moins rabattre beaucoup de son mérite. Voici ce que dit à ce sujet un homme impartial , revêtu d’un caractère honorable , qui a passé vingt-cinq ans parmi eux, qui a étudié leur langue , leur rehgion, leurs mœurs , leurs usages , et qui est par conséquent , Monsieur, mieux à même de porter un jugement vrai qu’un voyageur qui ignore les mœurs et la langue du pays , et ne voit les choses qu’en passant.

« C’est d’après des observations très-peu réfléchies , dit

(2) Prêlre idolâtre à Siam cl â Pt*giu

le Baron de Tott , que les voyageui-s ont prôné la charité des Turcs envers d’autres animaux, (i)

« 11 y a à Constantinople une grande quantité de chiens. Tous ceux qui ne sont pas voisins des boucheries de la ville , font très-peu d’honneur à la charité turque. Toujours misérables , toujours plus ou moins étiques , souvent mutilés , ils semblent réclamer contre les voyageurs , qui ont exalté les charmes et les douceurs de leur exbtence.

Le chien toutefois , comme l’observe Buffon , est digue par ses qualités intérieures d’attirer les regards de l’homme. Il possède un sentiment délicat , exquis , que perfectionne encore l’éducation , ce qui rend cet animal digne d’entrer en société avec l’homme. Il sait concourir à ses desseins, veiller à sa sûreté , l’aider, le flatter et le défendre : il sait par des services assidus , par des caresses réitérées , par des cris de douleur ou par des jappements de joie , ou par des hurlements de désir , se concilier son maître , le captiver , et de son tyran se faire un protecteur.

« On a pareillement célébré comme une bonne œuvre , dit encore l’auteur cité plus haut , l’usage ou sont les Turcs de nourrir les chats avec des foies de moutons , distribués à ces animaux par de pieux personnages qui se vouent à cette sainte action. Cela ne serait , à la vérité, ni plus sot, ni plus ridicule que l’histoire des tourterelles. Or, il faut savoir que les Turcs , comme les Juifs , ont des viandes défendues. La loi leur prescrit de laver et de saigner celles qu’ils mangent ; elle leur interdit certaines parties de l’animal telles que les foies , les poumons , etc. Les bouchers

(i; Baron de Tçlt. Kvjiuol''c sur les Tares et les Tarlares. T, I. p.

(Iftivent donc pourvoir au débit des articles , qui ne peuvent convenir qu’aux. Chrétiens.

Xie&Dgiliertlis (vendeurs deloie) portentsur l’épauleun long bâton , qui suspend leur marchandise , l’annoncent en criant à tue-tête , mais ne la donnent jamais gratis. Ils les débitent en gros aux Chrétiens et en détail aux vieilles femmes , qui partout affectionnent leurs chats, sans en être pour cela plus charitables. Quelquefois ils divertissent le public en livrant à la voracité des chats les foies (pi’ils portent , mais l’homme important que cette scène divertit , les leur paye. L’Européen , qui ne sait pas la langue et ne vit point avec les Turcs pour étudier leur génie et leurs mœurs , croit voir un acte de charité , le publie et n’accrédite qu’une erreur. »

O aveuglement déplorable de la philosophie ! La haine qu’elle porte au Christianisme , lui fait fermer les yeux sur les cruautés et le despotisme d’un peuple envers les hommes , pour louer sa prétendue charité envers les bêtes!

§. IV. Les Turcs sont-ils des patriarches et des philosophes ?

Vous ne pouvez vous lasser , Monsieur , d’admirer les Turcs , parce qu’ils aiment à s'asseoir à l’ombre , en face d’un magnifique horizon , avec de belles branches de feuillage sur la tête et à passer là les heures et les jours à s’ennuyer de contemplation vague et inarticulée. • ( Cette contemplation vague et inarticulée vous enchante. ) (I II fait peu de cas , dites-vous , des plaisirs lie l’a:nour-propre et de la société, ceux de la nature lui suffisent. » {f'oy. en Orient. T. III. pag- 35i. )

Etrange «loge d’uii peuplé dans la bouche d’un philosophe ! Le sauvage habitant du Nouveau-Monde méprise aussi les plaisirs de l’amour-propre et de la société. Il n’intrigue pas pour se faire élire représentant au congrès de Washington ; il ne va pas à l’opéra ; il ne donne ni soirées dansantes , ni soirées chantantes. Qu’il se peigne le visage de vermillon ; qu’il se tatoue , qu’il fume son calumet ; que ses bras , ses oreilles , son nez soient chargés de bracelets et de pendants; que le Grand-Esprit lui accorde une pêche et une chasse abondantes; qu’après le combat , il puisse emporter poiu- trophée de sa victoire la chevelure sanglante de son ennemi et dévorer ses membres palpitants à son aise , le voilà content. Les plaisirs de la nature lui suffisent. Les êtres qui ne sont pas comme nous doués de l’intelligence et de la raison , ignorent aussi les plaisirs de l’amour-propre et de la société ; ceux de la nature leur suffisent. Les Turcs seront donc à vos yeux des hommes dignes de vénération et d’estime , parce que , comme les animaux , comme les barbares enfants des bols , ils placeront leur bonheur dans le contentement de leurs appétits matériels, dans la volupté physique des sens , dans l’assouvissem^t de leurs passions brutales ; parce que les plaisirs de la nature leur suffisent. Étrange aveuglement des hommes rationnels de notre siècle , qui , pleins de préjugés sur leur propre nation , louent précisément dans les autres ce qu’il y faudrait blâmer !

Nous étions loin , Monsieur , de prévoir la conclusion étrange que vous tirez de vos propositions singulières. Eh bien ! ce peuple qui rêve, prie et s’ennuie de contemplation vague et inarticulée, ce peuple à qui les plaisirs de la na-

tare suffisent , ce peuple ignorant , barbare , plein de mépris pour l’humaiMté , qui trafique des hommes sur ses places publiques (i), vous l’appelez hardiment un peuple de patriarches ! un peuple de philosophes !

Un libre penseur comme vous , Monsieur , Nicolas Savary , en voyant les ruines et les décombres amoncelées par l’ignorance et le fanatisme des Musulmans, s’écriait : « A la vue de ces tristes spectacles, mon cœur s’indigne et gémit , ma bile s’allume , et je voudrais conjurer toute l’Europe contre ces Turcs qui, descendus des monts de l'Arabie , ont écrasé les nations sur leur passage , et se sont frayé à travers des flots de sang une route jusqu’au trône de Constantinople. Le beau pays qu’ils habitent n’a point adouci la férocité de leur caractère ; la force est leur loi, le sabre , leur justice» ( 2 )

Monsieur de Géramb , en parlant de ce même peuple, a dit : « Nulle part cette divinité (l’amour de l’argent) n’a plus d’autels qu’en Turquie et dans les contrées soumises à l’Alcoran ; nulle part on ne lui sacrifie plus de victimes. L’Arabe et leTurc immolent tout à un intérêt sordide. Ilien chez eux n’est au-dessus de l’or , et n’y eut-il pour eux d’autre moyen de s’assurer de la possession d’une somme modique que de donner en échange une portion considérable de leur vie , je doute qu’ib fussent longtemps à hé-

(1) Je pensais à cela en entrant dans ce bazar oCi l’on vend la vie ,I’àme,

le corps, la liberté d’autrui , comme nous vendons le bœuf ou le cheval Elle (la jeune esclave) fut vendue sous nos yeux pour le harem

d’un jeune Pacha de Gonstautluople. Nous sortîmes , le cœur flétri et les yeux humides de celle scène , qui se renouvelle tous les jours , et à taules les heures dans les villes de l’Orient. (Lamartine, Voy. en Orient. T. III. p. 315 , 321.)

(2) Bl. Savary. Lcllies sur la Grèce , Paris 1783.

siter. Ceci s’applique à tous, aux grands coninie aux petits aux magistrats comme aux simples particuliers. Tel qui vient de prononcer une sentence contre un voleur , va lui-même mettre à contribution un couvent, et continue ce brigandage jusqu’à ce que , cité à son tour , au tribunal du Pacha , il se voie dépouillé de son bien , et obligé de présenter sa tête à la hache du bourreau ; et à peine cette tête a-t-elle roulé dans la poussière, à peine l’argent a-t-il été conBsqué , qu’arrive de Constantinople un messager porteur du cordon fatal avec ordre du Sultan d’étrangler le Pacha. Vous devinez pourquoi.... (i) »

Et c’est ce peuple , ce sont ces hommes que vous , Monsieur , vous ne faites pas difficulté d’appeler « un peuple de patriarches , un peuple de philosophes ! »

Singuliers patriarches que ces cruels et avares enfants du Prophète , qui se jouent de la vie de leurs frères , et courbent sous le joug le plus humiliant et le plus dur un sexe timide que Dieu a placé sous la protection de l’homme ! Nous doutons , Monsieur, qu’ Abraham , Isaac et Jacob traitassent Sara , Rebeccaet Rachel , comme les Turcs traitent leurs épouses. Singuliers philosophes que ces hommes ignorants , « qui se font gloire de leur ignorance ( 2 ) , de leur mépris pour la vérité , de leur dédain stupide pour les arts , » qui ne reconnaissent dans leur gouvernement d’autres lois que le caprice du tyran , d’autre justice que celle du sabre , d’autres plaisirs que ceux des êtres privés de l’intelligence , d’autre dogme que la fatalité , d’autre

[1) Le R. P. de Géi'amb, Pèlerinage à Jürusaleui et au mont Sinai, T. I. p. 175.

(2) Kclaiid , sur le Droit militaire des Mahométaus, p. 37. P. R. T. II. Î31.

vertu que l’adoration de la divinité et le mépris , la haine des mécréants ! Et c’est, vous, homme du progrès, homme rationnel , c’est vous qui au XIX® siècle , venez nous proposer sérieusement des Turcs pour modèles de sagesse et de pliilosophie ! En vérité on ne pourrait ajouter foi à de tels paradoxes , si nos Livres saints ne nous apprenaient que Dieu se plaît à égarer les hommes superbes , qui dédaignent ses sublimes inspirations, pour ne suivre que les inspirations de la fallacieuse raison ; s’ils ne nous les montraient marcliant à tâtons dans les sentiers ténébreux de la folie, tombant d’abîme en abîme, après avoir éteint le seul flambeau qui pouvait les guider , le flambeau de la foi. Je perdrai la sagesse des sages , je réprouverai la prudence des prudents, (i)

Agréez l’expression des sentiments respectueux avec lesquels nous avons l’honneur d’être , etc.

(1) 1. Cor. 1 . 19.

CINQUIÈME LETTRE

1”. Allusion. 2“. Si les mystères du Christianisme doivent effaroucher un esprit raisonnable. 3°. Ce qu’il faut penser de la résignation musulmane à la volonté de Dieu.

§. 1. Allusion.

C’est en vain , Monsieur , que vous cherchez à dissimuler vos idées religieuses ; que voùs évitez avec soin , de peur de scandaliser sans doute les âmes rétrogrades et timorées, toute formule, tout symbole qui pût révéler d’une manière trop précise votre pensée intime. Vous vous oubliez quelquefois, et puis, le masque dont vous vous couvrez, est trop diaphane :

Vous dites : « Le dogme du Mahométisme n’est que la croyance dans l’inspiration divine manifestée par un homme plus sage et plus favorisé de l’émanation céleste que le reste de ses semblables. On a mêlé plus tard quelques faits miraculeux à la mission de Mahomet; mais ces miracles des légendes islamiques ne sont pas le fond de la reli^on , et ne sont pas admis par les Turcs éclairés. Toutes les religions ont leurs légendes , leurs traditions absurdes , leur côté populaire. Le côté philosophique du Mahométisme est' pur de ces grossiers mélanges. Il n’est que résignation à la volonté de Dieu et charité envers les hommes. J’ai vu un grand nombre de Turcs et d’Arabes profondément religieux, qui n’admettaient de leur religion

que ce qu'elle a déraisonnable et d'humain. Leur raison n'avait pas d'effort à faire pour admettre des dogmes qui la révoltent. C'est le théisme pratique et contemplatif. » ( Voy. en Orient, T- Il.pag. 370 , 371 .)

Le dogme du Mahométisme (vous voulez dire du Christianisme) est la croyance dans l'inspiration divine manifestée par un homme plus sage que le reste de ses semblables. Cet homme, c'est Jésus-Christ. N’aviez-vous pas osé avancer quelques lignes plus haut que la religion musulmane était la même en principe que la religion chrétienne, moins la divinité de t homme ; c’est-à-dire , moins la croyance par laquelle les chrétiens , non pas les chrétiens éclairés et philosophes , comme vous. Monsieur, mais les chrétiens arriérés, rétrogrades, les chrétiens moyen-âge, élèvent Jésus-Christ, simple mortel , au rang de la divinité. On a mêlé plus tard des faits miraculeux à la mission de Mahomet (lisez Jésus-Christ. ) ; mais ces miracles (i)

(1) Les plus savants commentateurs du Coran, tels que Gelaleddiu, etc. admettent que leur prophète a fait des miracles , quoique le Prophète fasse dire dans son Coran qu’it n’a pas reçu la mission d’en faiiv : (Cbap. zxix T. Sav. ) Voici les principaux miracles du Thaumaturge d’OriciiL 1% It nourrit un )our tous les travailleurs qui forlifiaient Médine avec un panier de dattes, qui multiplièrent miraculeusement entre ses mains. Une autre fois il leur donna à souper avec un agneau rèti et un paiu d’orge , plus de 5000 personnes furent rassasiées.

3*. Il amollit une pierre avec de l’eau.

3*. Il guérit Ali d’une ophtalmie ; celte cure merveilleuse , si célèbre parmi tes Arabes, était probablement concertée entre le beau père et le g<'mlre.

U’, ii fendit la lune d’un coup de sabre. Les dévots commentateurs s’appuyent pourie prouver sur le Liv. ch. du Coran, intitulé : Laiunc, oli on lit ces mots ; « L’heure approche et la lune s’est fendue. » C’est sans doute en commémoration de ce prétendu miracle que les Turcs vénèrent le croissant. ( Brunet. Parallèle des religions, T. IL p. 000 , 599.)

lies légendes islamiques ( Usez chrétiennes ) ne sont pas le fond de la Religion , et ne sont pas admis par les Turcs éclairés ( les chrétiens savants et philosophes , comme les Éclectiques, les Fouriéristes , les Panthéistes, les Rationalistes.) Toutes les religions ont leurs légendes, leurs traditions absurdes. Leur côté populaire; le côté philosophique du Mahométisme (lisez Christianisme) est pur de ces grossiers mélanges. J’ai vu un très grand nombre de Turcs et d’Arabes (lisez de Chrétiens et de Français) profondément religieux ( comme MM. Jouffroy , Montlosier, Eusèbe Salverte , etc. etc. ) qui n’admettaient de leur religion que ce qu’elle a de raisonnable et d’humain. Leur raison n’a pas d’effort à faire pour admettre des dogmes qui la révoltent (comme la Trinité, l’Incarnation, l’Eucharistie, etc. etc.)

§. II. Si nos mystères doivent effaroucher un esprit raisonnable.

Ce qui révolte nos sceptiques , Monsieur , ce sont les dogmes, les mystères du Christianisme. Ils ne veulent croire que ce qu’ils peuvent soumettre à la froide analyse de la raison , à des calculs positifs . « Or , dit un écrivain célèbre , la raison ne comprend rien pleinement. Une faible et vacillante lueur marque à peine quelques contours ,

quelques légers traits des objets qu’elle considère

incapable d’affirmer, incapable de nier , perpétuellement flottante au gré des probabilités contraires sur la vaste mer du doute, ce ne sera pas elle qui affermira la pensée de l’homme jusqu’à la rendre aussi inébranlable que la pensée de Dieu même. » (i) Il faut donc quelque chose déplus

;i) LaUciinais , Iiidiflvrencccn malivre de neligiuu. T. I. p. ).>)•

que la raison rte l’homme pour le fixer dans ses croyances; il lui faut une lumière d’en haut, il lui faut la Révélation. Au reste, nous sommes surpris que ces hommes si clairvoyants ne comprennent pas qu’une religion sans mystères, ne serait qu’une religion humaine, créée par des intelligences humaines , et par conséquent bornées. Ce qui révolte leur orgueil dans le Catholicisme , est précisément ce qui devi’ait , sinon porter la conviction dans leur âme , du moins les porter à le juger plus favorablement. Comment pourrions-nous nous faire une idée exacte et vraie de nos mystères , même de la divinité avec nos idées , si bornées , si étroites ? Donc , quand nous voyons le Mahométisme sans mystères, (abstraction faite de ses absurdités et de ses principes révoltants , ) il faut nécessairement conclure qu’il est l’ouvrage de l’homme, (i) Mais quand on considère l’admirable économie de la Religion chrétienne, ses mystères , bien loin de révolter la raison, l’humilient, il est vrai , mais la ramènent vers Dieu; ils démontrent l’intervention de la Divinité , on se prosterne , on adore la Sagesse Incréée et l’on s’écrie avec saint Paul : O altitudo! Si nous n’y voyons rien que d’humain, et pourquoi nous

(1) Tout ce qu’il y a de raisonnable dans ia Rciigion de Mahomet est emprunté au ebristianisme , comme i’nnilé de Dieu , ta résurrection des morts , le jugement dernier, tes récompenses et tes châtiments. Tout le reste n’est que rêverie indigne d’un homme sensé. (Biog. Fellcr, art. Maliomet. )

Quelques-uns préleudcnt, d’après M. Brunet, qu’elle a beaucoup e'upriinté il la religion des Mages, et entre autres choses la Table du pont Al-sirat plus étroit qu’un cheveu, plus aigu que le tranchant d’une épée, et bordé- de tous côtés de ronces et d’épines crochus. Les bons le passeront avec vitesse et une facilité surprenante : lus méchants perdront bientôt leurs traces , et tomberont dans l’cnfcr. ( i’arall. Kelig. T. II. p. 372.)

soumettre à ses observances gênantes et ridicules ? Si Maliomet est l’envoyé de Dieu ; s’il a été favorisé de l’inspiration divine , où sont ses miracles ? où sont les preuves de sa mission ? Les peuples courbés sous son joug de fer, convertis par le cimeterre , ne prouvent que sa cruauté. Et s’il n’a pas reçu de mandat , comment ose-t-il se dire l’envoyé de Dieu ? Ne mérite-t-il pas le nom de fanatique et d’imposteur?

III. Ce qu’il faut penser de la résignation musulmane à la volonté de Dieu.

Nous avons fait voir ailleurs ce que l’on devait penser de la charité du Mahométisme que vous exaltez : quant à sa résignation à la volonté divine, que vous nous vantez aussi , nous la trouvons absurde comme vous , quand vous dites ailleurs dans le même ouvrage : « C’est une insouciance coupable , un fatalisme irrémédiable , qui laisse tout périr autour de lui. C’est une résignation passive, un abus de sa foi dans le règne sensible de la Providence , qui tue les facultés de l'homme en remettant tout à Dieu. Dieu n’agit pas pour l’homme chargé d’agir pour sa propre cause ; il est spectateur et juge de l’action humaine. Le Mahométisme a pris le rôle divin ; il s'est constitué spectateur inactif de l’action divine; il croise les bras à l’homme, et l’homme périt volontairement dans cette inaction (i) » Montesquieu avait dit à ce sujet : « De la paresse de l’âme nait le dogme de la prédestination mahométane , et

(1) Lamartine. Voy. en Orient. T. IIL p. 22.

du dogme de oette prédestination naît la paresse de l’âme. On a dit : cela est dans les décrets de Dieu , il faut donc rester en repos. » (i)

Nous avons l’honneur , etc. ,

(2) Hontesq. Esprit des lois. Liv. XXIV. cb. XIV.

SIXIÈME LETTRE

1”. Tolérance turque. 2°. Tolérance dogmatique. 3°. SilesTurcs sont tolérants. 4°. Pourquoi ils sont moins intolérants à Constantinople et dans quelques pays voisins. 5°. Pourquoi ils sont moins intolérants à Jérusalem , à Damas , etc. C". Est-il vrai que le peuple turc soit le seul peuple tolérant ? 7°. Intolérance universelle des Turcs. 8*. Ce qu’il faut penser de leur prétendue tolérance à Jérusalem et à Damas. 9°. Contradiction du critique au sujet de la tolérance turque.

§. 1. Tolérance turque.

Nous pourrions , Monsieur , vous adresser une longue lettre sur la tolérance de vos chers Musulmans. La matière, est riche et abondante ; et si l’on réunissait quelques traits, empruntés ça et là aux divers auteurs qui ont parlé surtout de leur mansuétude envers les Chrétiens on formerait le tableau le plus pittoresque et le plus touchant. Nous nous contenterons aujourd’hui de faire quelques simples citations. On pourra , d’après ces faibles extraits juger de l’aménité de ce peuple de contemplateurs et de philosophes .

Vous dites : « Le Mahométisme en a fait découler sa tolérance ( de la prière et de la charité , ) que d’autres cultes ont si cruellement exclue de leurs dogmes. Sous ce rapport il est plus avancé sur la route de la perfection religieuse que beaucoup de religions qui l’insultent et le méconnais- .sent. Le Mahométisme peut entrer sans effort dans un

système de liberté religieuse Il est patient , tolérant

de sa nature.... il a l’habitude de vivre en paix et en harmonie avec les cultes chrétiens qu’il a laissé subsister et agir librement au sein même de ses villes les plus saintes Damas et Jérusalem. » [F oy,en Orient, T, III, p, 22. )

§. II. Tolérance dogmatique.

Le Mahométisme , dites-vous , en a fait découler sa tolérance que autres cultes ont si cruellement exclue de leurs dogmes. Voudriez-vous donc , Monsieur , qu’une religion fut indifférente sur les dogmes qu’elle enseigne? Oui , vous voudriez , si nous ne nous trompons , si nous avons bien saisi le sens de plusieurs de vos phrases énigmatiques , vous voudriez le tolérantisme , l’indifférentisme en matière de religion ; cet indifférentisme qui consiste à regarder’ toutes les religions conune indifférentes ; à soutenir que toutes sont également bonnes, toutes également vraies , et à permettre à chacun de suivre sans examen celle du pays qu’il habite. C’était là un des paradoxes de Jean-Jacques. Ce système tend à laisser à chaque peuple , à chaque particulier la liberté de rendre à Dieu tel culte qu’il lui plaît , ou même à ne lui en rendre aucun , s’il le juge à propos. Or, l’indifférentisme absolu est l’extinction de tout sentiment d’amour et de haine dans le cœur ; à raison de l’absence de tout jugement et de toute croyance dans l’esprit , c’est l’idiotisme absolu.

L’indifférentisme est impossible , contraire à la raison , funeste à l’individu , destructif de la société et injurieux

à Dieu. Le tolérantisme ou tolérance dogmatique est impossible ; car la vérité est une (i) et par conséquent intolérante de sa nature ; elle repousse Terreur. Les sciences , les lettres, la philosophie sont intolérantes. ( 2 ) « Car toute croyance , toute doctrine, toute opinion nie , par cela seul qu elle existe et qu’elle s’affirme , la vérité des croyances , des doctrines , des opinions qui lui sont contraires. (3) »» Cela est si vrai que le Mahométisme lui-même , dont vous nous vantez l’esprit paciHque et conciliateur , exclut cette tolérance dogmatique, dont nous parlons. Il condamne aux supplices de l’enfer tous ceux qui ne croiront pas à la véracité du Coran et à la mission du Prophète. « Les infidèles auront pour boisson l’eau bouillante et subiront les tourments dignes leur incrédulité ^ dit le Coran. (4)

§. IIÏ. Tolérance civile. Si les Turcs sont tolérants.

Il iTest question ici que de la tolérance civile, qui consiste à permettre le libre exercice de toutes les religions. Or , le Mahométisme, Monsieur, n’entend pas mieux la tolérance civile que la tolérance dogmatique. A l’exemple de leur farouche apôtre de Médine qui , après avoir pris d’assaut la ville de la Mecque , le fer et la fiamme à la main, donne aux vaincus le choix de sa religion ou de la mort , »t passe au fil de Tépée tous ceux qui résistent (5) , à f exemple de son cousin Ali , qui imite ses violences et ses

(1) Ëph. IV. 5. 13.

(2) Acl. Ap. IV. 10. 17.

(3) Oiot. Écr. sainte par l’abbé James, art. Intolér. IndiiXér.

(û) Coran. CIi. X. T. Sav.

(5) Uiograp. Fcller, art. Mahomet.

cruautés (i) , les Musulmans ont montre le zèle le plus ardent et le plus barbare pour ce cruel prosélytisme. On n’a qu’à ouvrir leurs annales pour s’en convaincre, c’esteezèle fanatique qui les a rendus dans tous les temps et dans presque tous les lieux qu’ils ont habités , les peuples les plus intolérants. Il serait trop long de vous le prouver par des citations nombreuses d’auteurs très-dignes de foi ; vous pouvez les consulter ( 2 ) , au reste le Coran lui-même prêche l’intolérance : « Combattez , dit-il , contre les infidèles , jusqu’à ce que toute religion soit exterminée ; mettez-les à mort ; ne les épargnez pas , et lorsque vous les aurez affaiblis à force de carnage , réduisez le reste en esclavage, et écrasez-les par des tributs. (3)»

§. IV. Pourquoi les Turcs sont moins intolérants à Constantinople et dans les pays voisins.

Nous avouerons néanmoins , Monsieur, que depuis quelques années , surtout après l’époque à laquelle vous écriviez vos impressions et souvenirs , etc. , le gouvernement turc , à la sollicitation des ambassadeurs des puissances chrétiennes , s’est montré moins intolérant à l’égard des infidèles. Il a laissé construire aux Lazaristes un collège, permis l’exercice extérieur du culte chrétien , les proces-

(1) DIct. des CuUes , .irt. Maboni.

(2) Chateaubriand, Itinéraire de Paris ù Jériisalciu. — Sale, Observations snr la religion et le gouvernement des Turcs. — Le Baron de Toit Mémoires sur te même sujet— Guis. Voyage littéraire en Grèce.— Voluey, Voyage en Syrie et eu Égypte.- Lettres édiflantes et curieuses.— Annales de la Prop. delà fol. — Lettre de Mgr. Coupperic, évêque de Babyloue. — M. de Géramb. Pèlerinage , etc.

(3) Coran. Ch. 8. 9. 47, voir la lellrc IV.

sions , etc. (i) Mais nous ferons observer avec un missionnaire que, si ses dispositions à l’égard des Catholiques sont moins hostiles à Constantinople et dans les pays voisins , c’est parce que les ambassadeurs européens y exercent une grande influence et jouissent d’une grande considération. Mais dans les provinces éloignées , c’est toujours la même haine, toujours la même intolérance. ( 2 )

§ V. Pourquoi ils sont moins intolérants à Jérusalem , à Damas , etc.

Si les Turcs ont toléré les Chrétiens en certains endroits, c’est par avarice; c’est pour les vexer et s’emparer de leur or. Ils n'ont pas détruit les églises les plus célèbres de Jérusalem , parce que la piété des pèlerins leur fournit des revenus considérables (3) ; ils ont admis au partage des saints Lieux les diverses communions chrétiennes , parce qu’ils comptaient sur leurs divisions pour les charger d’avanies et extorquer leur argent (4) . C’est donc l’amour du lucre et non l’amour de la paix, quia été leur mobile; ils vendent d’ailleurs fort cher cette prétendue tolérance. Voici ce que dit à ce sujet le R. P. de Géramb : « Ce sont les > Turcs qui , comme je vous l’ai dit , ont les clés de l’église » du saint Sépulcre , et vendent aux pèlerins le droit d’y

(1) Sur la demande de H. l’abbé Scan , auniAnler de notre ambassade en Perse , le Sebah Hahomed a accordé un flrman pour la protection et la liberté du culte catholique dans scs états. Ce Qrmau est daté du mois de saler, le victorieux , 1256 de l’hégyre ; avril 18&0. (Jouru. des villes et des Campacue24 Juillet 18A0. ]

(2) Annales de la Propag. du la fol , T. V , p. 6911.

(3) ll/id. p. 525.

('!) Bai'ou de TuK. Mémoires , etc. T. 1\ . 78.

» entrer, (i) Pendant cette quinzaine, dût ou douze d’en- » tre eux sont constamment de garde a la porte tandis que » les uns , assis sur un divan , fument nonchalamment « leur pipe , les autres font sentinelle , les mains armées » de fouets qu’ils tiennent levés sur la tête des pèlerins, et » dont quelquefois ils frappent, jusqu’à couvrir de sang » ceux qui , de force , ou sans payer le tiibut , veulent » pénétrer dans l’intérieur, (a)

» Si les Turcs le tolèrent ( le religieux ) au milieu d’eux, » s’ils lui permettent de célébrer les saints Mystères selon » le rit catholique , c’est bien moins parce que les Catho-

• liques pnt payé chèrement ce droit, que parce que cette » tolérance tourne constamment au profit de leur sordide >• avarice , de cette avidité , de cette soif d’argent que rien » ne peut éteindre. Outre le tribut annuel que leur paye > le monastère , il faut subir les exigences particulières » des pachas , des gouverneurs , des employés , et ache- » ter par des sommes arbitraires et quelquefois énormes,

» une tranquillité toujours passagère et de courte durée.

« Il ne se passe pas de mois que des cris de mort ne reten-

• tissent autour de la maison sainte , etc. etc. (31 »

Vous voyez donc Monsieur , que la source de la pré-

' tendue tolérance des enfants du Prophète n’est pas des plu» pures : vous ne vous contentez pas de dire qu’ils sont tolérants ; mais vous avancez hardiment que c'est le seul peuple au monde qui le soit. Cette proposition étrange

' (1) Aunalcs delà Trop, de la fol , T. V. p. 511.

(2) Pèlerinage à Jérusalem , T. II. p. 112.

(3) Extrait d’une lettre du P. Gardien 5 H. Horace SébasUani anibai* sadeur ilHCoustantinoplc 1805 , iblO. 166.

fera rire beaucoup de lecteurs peu disposés à ajouter foi à ce nouveau paradoxe : quelques petites questions suffiront pour vous tirer de l’erreur.

§. VI. S’il est vrai que le peuple turc soit le seul peuple tolérant

N'est-il pas vrai , Monsieur, que les religions ( comme la religion catholique , par exemple , ) que vous accusez de méconnaître et d’insulter le Mahométisme , montrent une plus grande tolérance que lui ? Vous nous dites , dans uii excès d’enthousiasme turc : « Les Turcs , c’est le seul peuple tolérant. » Sans parler des autres nations , croyez-vous que le peuple français ne soit pas plus tolérant que le peuple turc ? Qu’un Musulman vienne à Paris , sera-t-il rançonné pour entrer dans l’église Notre-Dame ? Sera-t-il empalé , pour avoir parlé de la sainteté du Coran à un disciple de l’Evangile? (i) Ne pourra- t-il pas faire ses ablutions , se tourner du côté de la Mecque et pousser ses nombreux Allah , sans que le gouvernement catholique mette sa piété à contribution ? Sera-t-il soumis à une taxe particulière , comme musulman ? (a) S’il survenait une discussion entre un sectateur d’ Ali et un partisan d’Omar (3)

(1) Dans tous les pays soumis la puissance du Croissant, le missionnaire , qui aurait seulement tenté d’enseigner la vérité à un disciple de Mahomet serait puni de mort. (Anunics delà Prop. de la foi, T. IV , p. 1.)

(2) Tons les sujets du Graud-Scigiieur , qui ne sont pas musulmans , sont obligés de payer le karaije. Cette capitation varie suivant les villes et les provinces. C’est un tribut imposé sur chaque homme qui a attciii l l’ige de U h 15 aus. Ibid.

(3) Quand II survient une discussion, chose qui n’est pas rare , entre les Catholiques et les Chrétiens hérétiques, les Pachas saisissent avei; empressement les occasions pour mettre des avanies sur la partie accusée, et si celle-ci cherche h se défendre , le Pacha n’cu a que plus de

dans le royaume très-chrética , profiterait-on de leurs divisions pour imposer à l’un et à l’autre des taxes nouvelles (i)?

§. VII. Intolérance universelle des Turcs.

Remanpiez , Monsieur , que l’intolérance du gouvernement turc ce sont les principes même du Coran mis en pratique. Ce qui le prouve , c’est que les Musulmans de Perse , de Syrie, d’Egypte, d’Europe, etc. sont partout hostiles aux Chrétiens , comme il est facile de vous en convaincre par nos faibles citations et les relations des voyageurs. (2)

§. VIII. Ce qu'il faut penser de la prétendue liberté ou tolérance accordée aux Chrétiens de Jérusalem et de Damas.

Vous dites : « Il (le Mahométisme) a l’habitude de vivre en paix avec les cultes chrétiens qu’il a laissé subsister et agir librement au sein même de ses villes les plus saintes Damas et Jérusalem. » (Ibid.)

Pour vous donner une idée de la liberté dont jouissent les Chrétiens à Jérusalem , nous allons citer les paroles d’un voyageur qui a visité cette ville presqu’à la même époque que vous , ancien chambellan de l’empereur d’Autriche , modestement caché sous la robe de laine d’un religieux ; « Sans cette frugalité, dit M. deGéramb, les » Franciscains , gardiens du saint Sépulcre , ne pourraient

plaisir et de profit , p.irce qu’il met des avanies sur les uus et sur les autres, ibid.

(1) Voltaire , Essai sur rhistoirc universelle , art. Mahom. T. III.

(2) Lettres de Mgr. Goupperic , évêque de Babyloiie. — Du R. P. Riecadona . etc. précitées. — Correspondance d’Eugène Flandin atlacbé à l’ambassade de Perse 18A0, etc. elr.

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» satisfaire la rapacité turque, niéchdpper aux vexations, U aux injustices , aux avanies de toute espèce , dont-ils a sont continuellement menacés de devenir les victia mes. (i)

a Les bons Pères sont quelquefois contraints desesousa traire , par la fuite , aux mauvais traitements , auxquels a ils sont alors en butte. ( 2 )

a Et depuis qu’à son tour le Croissant domin)3 la mala heureuse Jérusalem , que fait encore autre chose l’ava- » rice des Pachas , en vendant à un si haut prix l’accès

a de ces mêmes lieux? Il n’est pas jusqu’aux ordures

a dont la populace turque se plaît hideusement à salir a certains emplacements , certains édifices , certaines ruia nés, qui servent à maintenir les traditions. (3)

a Neuf de ces stations se trouvent dans les rues , qui a forment la voie douloureuse , en sorte que le pèlerin est a obligé de s’interdire tout signe extérieur de piété , s’il a veut éviter des outrages et des insultes que ne lui épara gnerait pas le fanatisme turc. Sur un chemin , bordé a presqu’uniquement d’habitations turques et fréquenté a par tout le monde , il vaut mieux se borner à une prière a intérieure que de provoquer des injures et des blasphèa mes. (4)

a La neuvième station est indiquée par une grosse co- » loime , dont le fanatisme turc s’est plu à rendre l’ail) PÈlerinai;o k Ji<rn!!alcni et au mont Siual par le R. P. Maric-Joi'UpU de Géramb , T. I. p. 127.

(2) Ibid, . . |). 2!â.

(3) Ibid, , . p. 340.

(4) Ibid. , , |>. 3âS.

• bord désagréable , en y entassant des ordures , afin d’en

• éloigner les Chrétiens.... C’est un horrible cloaque, (i) » Quelques pierres ont été lancées contre moi ; je les

» ai accueillies , s’il m’est permis de le dire , avec toute la

> soumission d’un pèlerin cheminant sur la voie doulou-

> reuse ; ou , si vous voulez , je n’ai pas fait semblant de » m’apercevoir de toutes ces avanies ; c’est le seul moyen

• d’y mettre fin ( 2 ).

» Deux femmes échevelées nous demandèrent avec des » gestes menaçants , de quel droit des Chrétiens osaient » ainsi approcher d’ un tombeau musulman . Heureusement » il n’y avait aucun Turc dans le voisinage (3).

» Pour obtenir du gouvernement turc la permission de

• réparer la moindre muraille , il faut s’abaisser aux priè-

> res , aux sollicitations les plus humiliantes. Que dis-je?

» Il faut payer pour être autorisé à solliciter ! Les démar-

• ches continuent des années entières et le plus souvent « elles n’aboutissent en définitive qu’à un refus qui a coûté

• des sommes énormes (4) .

» Il suffit d’un séjour de quelques semaines en Pales- » tine et en Syrie , pour apprécier le degré de créance que » méritent les récits de certains voyageurs , quand il s’agit ■ de faits ou de détails qui ont plus ou moins trait à la

• Religion (5). »

En voilà assez sur la prétendue tolérance des Turcs de Jérusalem , disons un mot de celle des habitants de Damas ,

(1) Pèlerinage, etc. T. I. p. S63.

(2) Ibid. .... T. I. p. Î69.

(3) Ibid. .... T. II. p. 80.

(i) Ibid. p. 291.

(SI Ibid p. 399.

(le toutes les villes musulmanes la plus intolérante , la plus fanatique : vous pourrez juger de la liberté qu’ils y accordent aux Chrétiens , par l’extrait d’une lettre de M. Poussou , supérieur des missionnaires Lazaristes , résidant dans cette ville depuis plusieurs années. Nous allons le mettre sous vos yeux.

EXTRAIT d'une lettre de M. Poussou , supérieur des Lazaristes à Damas 12 mars i83i.

». . . . Vous savez ipie depuisl{ 'ans je sollicitais du Gouvernementla permission de réparer notre église et notre maison qui tombaient en ruines. Vous n’ignorez pas qu’il est pres(jue impossible d’ obtenir une semblable permission ; tant les Turcs ont de haine pour la Religion chrétienne. On me répondait toujours qu’il fallait attendre. Enfin j’ai reçu la somme que vous m’avez adressée pour cet objet. Je me hasardai à faire cpielques réparations assez considérables dans l’intérieur de l’église. J’eus le bonheur de le faire sans qu’on s’en aperçut , enhardi par ce premier succès , je me déterminai à continuer et à terminer les réparations. La Providence a permis qu’un mauvais chrétien allât me dénoncer au gouvernement. Aussitôt le Pacha , qui ne demande pas mieux que de trouver de semblables fautes, pour exercer ses vexations et surtout pour avoir de l’argent , menaça de démolir l’église et de pendre tous les maçons qui y avaient travaillé. Je n’eus d’autre parti à prendre (pie d’entrer de suite en négociation avec le Pacha , à force de démarches et de sollicitations , j’en fus (piitte pour une somme de trois mille francs que je lui remis Cet évé-

nement vous donnera une idée de notre position au milieu des Turcs , et de ce que nous avons <à craindre de la part d’un peuple méchant et excessivement fanatique (t). »

§. IX. Contradiction du critique au sujet de la tolérance des Turcs.

Nous allions , Monsieur, vous donner de nouvelles preuves à l’appui de notre assertion, lorsqu’on feuilletant votre charmant voyage en Orient , nous avons été agréablement surpris de trouver des phrases , qui nous ont porté à croire que vous pensez quelquefois comme nous sur le le sujet en question. Nous les avons comparées attentivement avec celles que nous avons citées plus haut , et qui ont paru contradictoires à notre intelligence faible et bornée. Nous sommes « casanier, Monsieur, nous ne sommes pas complet ; nous n’avons ni voyagé , ni changé vingt fois la forme de notre pensée ; nous avons peur d’être emmaillotté d’idées fausses. «Nous n’osons nous prononcer. Nous allons donc mettre sous vos yeux les propositions échappées à votre plume sur la tolérance et l’intolérance des Musulmans. Si vous daignez nous honorer d’une réponse , nous vous prions. Monsieur, de nous marquer si vous vous décidez pour les propositions de la colonne droite ou pour celles de la gauche. Nous connaîtrons alors d’une manière précise votre pensée.

M. de Lamartine louant la tolé- M. de Lamartine blâmant l’intorance du Mahométisme. lérance du Mahométisme.

Cette prétendue intolé- Et les Chrétiens d’Orient rance brutale, dont les igno- noyés dans le Mahométisme

(1) .Annale» , do la Proi). de la foi , T. V. p. m , m.

raïUsles accusent (les Turcs), ne se manifeste que par de la tolérance et du respect pour ce que d’autres hommes vénèrent et adorent.

Partout où leMusulman voit l’idée de Dieu dans la pensée de ses frères, il s’incline et respecte. Il pense que l’idée sanctifie la forme. C’est le seul peuple tolérant {Lam.

voy. en Orient. T.ll.p. r 88 .)

Le courage des Turcs est intact; leurs vertus religieuses , civiles et domestiques , sont faites pour inspirer à tout esprit impartial l’estime et l’admiration. Leur noblesse est écrite sur leurs fronts et dans leurs actions :

s’ils avaient de meilleures lois et un gouvernement plus éclairé , ils seraient un des premiers peuples du monde.

Tous leurs instincts sont généreux. C’est un peuple de patriarches , de contemplateurs , d’adorateurs , de philosophes ; et quand Dieu a parle , un peuple de héros et

qui les entoure , les menace , qui les persécute souvent , voient toujours dans les Chrétiens d’Occident des protecteurs actuels et des libérateurs futurs. ( Lam.

V oy. en Orient. T. III.

Il aposta des témoins cachés qui , dans une dispute avec son associé (d’Aboulias) l’entendirent blasphémer Mahomet,crime mortel pour un inhdèle. Ahoulias fut mené au Pacha et condamné à être pendu. La sentence fut exécutée. (Ibid.T.I.p.zig.)

Il est temps de rouvrira de fécondes races humaines ces sources intarissables de populations que le Mahométisme a taries par son exécrable administration. {Ibid.

T. III. p. 21 .)

Zarclé est une ville toute

chrétienne elle doit son

accroissement prodigieux aux familles persécutées des Chrétiens , arméniens et grecs de Damas et de Homs.

•le martyrs. » ( Lam. V dj.

en Orient. T. IF. p. 34 1 .)

Le mahométisme est moral, patient, résigné, diaritablc , tolérant de sa nature.

11 a l'habitude de vivre en paix avec les cultes chrétiens

( Ijim. Voy. en Orient.

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