‹ Lettres à M. de Lamartine sur quelques paradoxes continus dans œuvres, touchant la religion, la philosophie et les turcsChapitre 11 sur 15 · T. III. P · texte numérisé non relu

T. III. P

Il y a péril de mort pour un Chrétien qui profanerait les mosquées en y entrant. ( i ) Nous nous sommes arrêtés un moment seulement dans

(1) On appelle motquée» Ica temples oii les Hahométans s’assemblent poor faire leurs exercices publics de religion. On ne voit dans ces temples ni autels, ni Ogures i ni images. Une grande quantité de lampes et plusieurs petits dôme» soutenus de belles colonnes de marbre , et quelquefois de porphyre , en sont le principal ornement. Avant d’arriver à 'chaque mosquée , on entre dans une grande cour , ombragée de cyprès , de sycomores et autres arbres touffus t sous un vestibule , qui est au milieu de la cour , est une fontaine et plusieurs petits bassins de marbre , où les Musulmans fout leurs purificalious avant la prière. Cette cour est environnée de cloîtres qui communiquent à des maisons destinées aux imans , pay(<s pour lire au peuple le Coran dans la mosquée , et prier pour les âmes des défunts. Au fond de chaque mosquée est une sorte de liichc appelée mirob. Elle est toujours tournée vers la Mecque. Les Musulmans y déposent respectueusement le Coran. Ils s’inclinent profondément et fléchissent inèine le genou , quand ils passent devant le mirob.

La mosquée la plus fameuse est celle de la Mecque connue sous le nom de Beitullah ou maison de Dieu. C’est , sinon le plus élégant , du moins l’nn des plus vastes monuments religieux du monde mahométan. Il occupe environ un quart de mille carré , c’est moins un édifice qu’une place publique couverte et bordée de chaque côté de quatre rangs de colonnes irrégulières , au nombre de plus de 500, dont une partie, en marbre.

Le Beitullah n'a été bôti que pour servir d’enceinte à un édifice pins saint enœre, c’est taA’aaôa. On en ouvre la porte deux fois par an. Une des oeuvres les plus méritoires de l’Islamisme , est d’en faire le tour la nuit 51a lueur des lampes : dévotion connue sous le nom de Twaf. Tous ont exulté la grande quantité de lampes et de candélabres d’or et d’argent , qui sont dans la place et sons les arcades de la kaaba. Ce qu’il y a de plus remarquable 5 cette maison, c’est la pierre noire. L’on prétend que l’ange Gabriel l’a apportée du ciel pour la construction de la kaaba. Elle était si blanche qu’ô quatre journées on pouvait voir sa lumière ; m.^is

qu’il a laissé subsister et agir le parvis en feignant de nous

librement à Damas (}ésaltéreràlafontaine.(/ii<^.

{IbU. T. III. p. 23 .) T. III. p. 107.)

après avoir excessivement plenrè snr les péchés des hommes , elle a perdu insensiblement sa clarté, ctelleest enfin devenue|tonte noire. Aucun corps de ce monde n’a été plus caressé qne cette pierre. Car aussi souvent qu'un musulman fait te tour de la kaaba, il ia baise, et quand ii ne peut avoir cet honneur , il cherche du moins à la toucher de la main. Elic est enchâssée en argent. Aux deux tiers environ de la hauteur du bâtiment SC voit ta fameuse étolfe de soie noire , conuue sous le nom de ketoaa, snr taquetie sont brodés en or fin des versets du Coran en lettres fort grandes. Cette précieuse étofle^ brodeà AoAira dans lepalais des ancicits Sultans d’Égypte, et se change chaque année aux frais du Sultande Constantinople. Ou découpe l’ancienne eu pièces que l’on vend fort cher. Lagoulllère par où l’eau de la pluie s'écoule est de pur or. Arrivés â un endroit appelé Uikâd-el-iliram, les pèlerins , qui font leur premier pèlerinage , sont obligés de s’habiller comme le commun des Arabes , en se couvrant de denx drapa de toile , dont l’un pend depuis la ceinture jusqu’au genou , ctTautreestmis sur une des épaules. (Revue Britannique.— Lettres sur l’Orient. — Brunet. Parai, des Bel. etc. )

SEPTIEME LETTRE

1°. Est-il possible en Europe de se servir de muezzins (1) pour annoncer les heures ? 2“. sont-ils préférables à nos cloches ?

D’après vous , Monsieur, les cimetières musulmans sont préférables aux cimetières chrétiens ; le Mahométisme est plus avancé sur la route de la perfection religieuse que la

(1) JTufzz/ni. Outre un grand nombre de prières et d'observances snrèrogatoires , les Musulmans sont tenus d’après le texte même du Coran , de prier è cinq époques dUTérontes de la journée. Ces prières obligatoires , comme étant de précepte divin , sont appelées namaz ; chacnn de ces namaz , doit être précédé de l’aniioucc ezaim , qui consiste en CCS paroles ;

Dieu est très grand I Dieu est très grand ! Dieu est très grandi

J’atteste qu’il n’y a pas d’autre Dieu qu’ Allah 1

J’atteste qu’il n’y a pas d’autre Dieu qu’ Allah 1

J’allcste que Mahomet est le propiiète de Dieul

j’atieste que Mahomet est le prophète de Dieul

Venez à la prière I venez à la prière !

Venez an temple de salut ! venez au temple de salut !

Dieu est grandi Dieu estgrandlil n’y a point d’autre Dieu si ce n’est Allah!

A la première des heures canoniques , celle du matin, on ajoute après ces mois : Venez au temple du salut ! ceux-ci :

La prière est préférable au sommeil !

La prière est préférable an sommeil I

Cët ezann lient lien de cloches, dont l’usage est inconnu aux Musnimans, et 11 est proclamé par des hommes préposés à ces annonces, que l’on appelle muezzins (hérauts ) et qui excellent ordinairement par la mélodie et l’éclat de leur voix. Montés sur le haut des minarets, espèces de tours terminées en pointe surmontée d’un croissant, le plussou-

Religion chrétienne , qui l’insulte et le méconnaît : Les mosquées , sans tableaux , sans autels , sans images sont beaucoup plus propres que nos églises à inspirer la dévotion et le recueillement aux philosophes il fallait bien que les niches des mosquées où il n’y a ni cloches, ni horloges pour sonner les heures du jour , où se tapit l’iman pour

vent couvertes de plomb , ils entonnent Vezann , tournés vers la Mecque , les yeux fermés , les pouces dans les oreilles. Dans cette attitude ils parcourent à pas lents la petite galerie [churfé) qui règne autour de chaque minaret Voici quelle fut l’origine de cette ins-

titution :

Comme Mahomet , lors de sa retraite à Médine, ne faisait pas toujours ses cinq prières canoniques à la même heure , scs disciples s’assemblèrent pour délibérer sur les moyens d’annoncer au public les moments du jour et de la nuit où le Prophète s’acquittait de ce devoir. Les drapeaux , les cloches, les trompettes , les feux furent successivement proposés pour signaux et rejetés: les drapeaux, comme ne conveuaul pas à la sainteté de l’objet : les cloches, pour ne pas Imiter les Chrétiens : les trompettes, comme Instruments consacrés au culte des Hébreux : les feux , comme ayant trop d’analogie avec la religion des pyrolatres. On se sépara sans rien conclure ; mais pendant la nuit un d’entre eux , Abd-allah-ibn-iéid , croit voir en songe un être céleste vêtu de vert : il rintcrroge sur l’objet qui occupait les disciples du Prophète , je vais vous montrer, lui dit l’esprit céleste, comment vous devez remplir le devoir important du culte divin. 11 monte alors sur le toit de la maison , et fait l’eiaim à haute voix , avec les mêmes paroles dont on s’est servi depuis. A son réveil , Abd-altali court exposer sa vision au Prophète qui le comble de bénédictions , et autorise à l’instant même un autre de ses disciples è s’acquitter sur le toit de sa maison de cet Ofllce auguste sous le titre de muezzin. Ce crieur , qui s’appelait Bil-alhabécM , remplit ses fonctions avec beaucoup de zèle et de piété. Un jour qu’il annonçait Vezann dans l’antichambre même du Prophète, JiV/ié lune des femmes de Mahomet) lut ayant dit tout bas derrière la porte: que l’envoyé céleste reposait encore, il ajouta à celte première formule ces paroles: certes la prière est préférable au sommeil. Le Prophète, à son réveil, y applaudit et ordonna qu’elles fussent insérées dans tous les ezanne du matin. ( Magasin pittoresque , T. I. p. 3Û0. ^ Paraît, rel. T. II. p. 226. )

annoncer les heures de la prière , fussent préférables à leurs jeux à nos cloches.

,§. I. Est-il possible en Europe de se servir de muezzins ?

Vous dites ; « C’était l’heure de midi , l’heure où le muezzin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret, voix vivante et animée , qui sait ce qu’elle dit et ce quelle chante , bien supérieure , à mon avis , à la voix sans conscience de la cloche de nos cathédrales. » ojr. en Orient. T. II. pag. 264.)

Ainsi , vous aimeriez mieux être appelé au temple , être invité à la prière , entendre crier les heures par la voix humaine que par le son du bronze. Libre à vous, Monsieur, dans vos magnifiques demeures de faire disparaître vos riches pendules en bois de palissandre et d’ébène , étincelantes d’or et de pierreries ; de placer sur vos cheminées de marbre de Carrare , dans une niche élégante de votre terrasse , quelque enfant de la Norwège ou de la Laponie , et de préférer au timbre sonore la voix humaine , pour chanter les heures, les moments du jour, et de la nuit, où votre âme contemplative doit s’unir à la Divinité. Mais s’il vous prenait fantaisie de prier dans nos temples avec la foule , à Paris , par exemple , nous doutons que la voix de l’iman aux poumons les plus robustes , pût se faire entendre au milieu du brouhaha , qui règne presque toujours dans la capitale. Le calme et le silence des villes d’Orient peuvent permettre aux Musulmans de se servir tic la voix humaine pour inviter le peuple à la prière ; mais croyez-vous que le tumulte et le bruit de nos villes d’Europe , que le sifflement du mistral, surtout dans les villes

méridionales , permettraient au muezzin le plus fort de faire entendre sa voix vibrante parmi nous ? Nous eu doutons.

§. Il- Si la voix humaine est préférable à nos cloches.

D’ailleurs , Monsieur , croyez-vous la voix humaine assez pure pour'convoquer les hommes aux pieds des autels? La voix humaine peut-elle réveiller dans nos âmes des sentiments tour à tour tristes , gais , graves et délicieux comme les cloches? « L’âme, dit avec raison Châteauhriand(i) , peut se laisser attendrir par les accords suaves et mélodieux d’une lyre , mais sera-t-elle saisie d'enthousiasme , comme lorsque l’airain proclame dans la région des nues le triomphe du Dieu des batailles? Le son des cloches a une foule de relations secrètes avec nous. Combien de fob dans le calme des nuits , les tintements d’une agonie , semblables aux lentes pulsations d’un cœur expirant , n’ont-ils pas surpris l’oreille d’une épouse adultère ? Combien de fois ne sont-ils pas parvenus jusqu’à l’athée qui , dans sa veille impie , osait peut-être écrire qu’il n’y a point de Dieu ? La plume échappe de sa main ; il écoute avec effroi le glas de la mort , qui semble lui dire : Est-ce qu’il n’y a point de Dieu ? Étrange religion qui , au seul coup d’un airain magique , peut changer en tourments les plaisirs , ébranler l’athée et faire tomber le , poignard des mains de l’assassin? »

« Des sentiments plus doux s’attachent aussi au son des cloches. Lorsque, avec le citant de l’alouette, vers le

(1) Giinie dji Christ œuv. compl. T. Xlll, p. 134.

t^mps de la coupe des blés , on entend , au lever de l’ aurore , les petites sonneries de nos hameaux , ou dirait que l’ange des moissons , pour réveiller les laboureurs , soupire sur quelque instrument des hébreux , Thistoire de Séphora et de Noémi. »

Lorsqu’un nouveau né va être régénéré dans les eaux du baptême , les tintements joyeux de l’airain rappellent avec délices à notre souvenir le jour , où notre berceau fut couronné de festons et de fleurs. La veille du jour où se célèbre la fête votive , jour de joie lianche et d’allégresse bruyante , c’est encore la cloche qui rend présentes à notre mémoire, même sous les rides de la vieillesse , les joies chastes de l’enfance , les jouissances pures d’une époque qui a fui bien loin de nous.

O Les sentiments que les cloches excitent dans nos âmes, sont d’autant plus beaux qu’il s’y mêle toujours un souvenir du ciel. Il semble que c’est Dieu même qui commande à l’ange des victoires de lancer les volées qui publient nos triomphes , ou à l’ange de la mort de sonner le départ de l’âme qui vient de remonter à lui

« Laissons donc les cloches rassembler les fidèles, les inviter à la prière ; car la voix humaine n’est pas assez pure pour convoquer aux pieds des autels le repentir , l’innocence et le malheur, (i) >>

§. III. Si nos dmetières repoussent le culte et la piété des souvenirs.

- Mais ce ne sonfpas seulement les muezzins que vous préférez à nos cloches , votre engouement pour les Turcs ,

(1) CbAtcaabriaDd . lOitL ul su/irà.

Monsieur, vous fait trouver admirable tout ce qui tient à leur culte. Dans le parallèle que vous faites de leur religion avec la religion chrétienne , vous trouvez toujours celle-ci moins digne d’amour et d’estime. Il n’est pas jusqu’aux cimetières musulmans ( i ) que vous ne trouviez préférables aux nôtres. Vous dites :

« Heureux les Turcs ! Ils reposent toujours dans le site de leur prédilection , à l’ombre de l’arbuste qu’ils ont aimé ! au bord du courant dont le murmure les a charmés , visités par les colombes qu’ils nourrissaient de leur vivant , embaumés par les fleurs qu’ils ont plantées ; s’ils ne possèdent pas la terre pendant leur vie ; ils la possèdent après leur mort, et on ne relègue pas les restes de ceux qu’on a aimés , dans ces voiries humaines d’où l’horreur repousse le culte et la piété des souvenirs. » oy.cn Orient. T. III. p. 3o3. )

Monsieur , heureux jadis les enfants de l’Egypte ! ils ne dormaient pas , il est vrai , comme les enfants du Prophète , à l’ombre de l’arbuste qu’ils avaient aimé, au bord

(1) Ce sont le plus soavent de vastes amas de pierres tumulaircs sans inscriptions ctsans cidturcs, entre lesquelles s’élèvent de grands cyprès cl plus rarement des monuments de quelque importance. On s’y rend les jours de fête comme dans nos jardins publics ; on y joue , on y mange, on y danse, et malgré le prétendu respect des Turcs pour les morts , on veille si peu à l’entretien des sépultures que la plupart des pierres sont brisées, renversées, quelquefois même emportées par une averse dans des terrains inclinés. Les seuls ornements sculptés qu’on remarque soit sur la pierre , soit sur ie marbre consistent en quelques Vcrsels du Coran que le temps efface tous les jours. (Blanqui, Voy.cn Bulgarie. — Joiirn. des villes et des campagnes ; snppl. 7 avril 18A3. )

Dans certaines conirées de l’Afrique les fakita ou fakirs-{ hommes versés dans la loi) apportent des paniers pleins de cailloux blancs sur lesquels sont récitées différentes prières , et qu’ils sèmeut sur la loiubc

du courant dont le murmure les avait charmés , visités par les colombes qu’ils avaient nourries de leur vivant, embaumés par les fleurs qu'ils avaient plantées ; mais après leur mort , on remplissait de myrrhe , de cannelle et de toutes sortes d’aromates , leur cervelle , leurs entrailles et leurs intestins. On enveloppait leur cadavre embaumé de fines bandelettes de lin, collées ensemble avec une gomme déliée et enduites encore des parfums les plusexqub. (i)

Heureux les riches Parisiens , qui doivent reposer à l’ombre des bosquets odorants du cimetière du père Lacbaise !

Mille et mille fois plus heureux les Chinois ! A leur mort, les Bonzes placent auprès de leurs cercueils une table toute chargée de mets, de lumières et de parfbms. Leurs parents et leurs amis viennent déposer respectueusement auprès de leurs cadavres , leurs présents.

Trois fois et quatre fois malheureux les pauvres chrétiens dont les restes sont relégués dans ces voiries humaines , qu’on appelle cimetières ! mais , consolez-vous, chrétiens infortunés , pauvres habitants des campagnes , vos épouses, vos enfants viendront prier et pleurer sur vos tombes modestes, ombragées par la croix, couvertes de touffes de gazon , et prouver à la froide philosophie , que l’amour conjugal et la piété filiale ne sont pas rebutés par ce qui révolte la délicatesse de nos philanthropes. Le pasteur du hameau viendra chaque année bénir cette terre sacrée , et

du défont. C’est un acte méritoire , mais qui n’est pas d’ime nécessité absolocé On pense que l’àmc du défunt eu venant visiter sa tombe, est bien aise do trouver des cailloux pour s’eu servir comme de grains de chapelets. Cette pratique supei'slUiuusc u’est pas en usage dans les contrées musulmanes de l’Oilent. ( Burckbart , Voy. eu Nubie. )

(1) aoUiii, IlisU anc. T. I , p. âU.

en bénissant votre couche d’argile , il vous dira que vous mêlerez votre cendre à celle de vos pères , de vos femmes , de vos enfants , de vos concitoyens ; que vous confondrez tous ensemble vos poussières , pour ne faire plus qu’une seule et même poussière , qu’ainsi vos âmes , par l’amour et la charité , doivent se confondre ici-bas et dans le séjour du bonheur , à l’exemple des premiers Chrétiens, qui ne faisaient tous qu’un cœur et qu’une âme. Vous vous souviendrez , à la vue de ces croix qui dominent ces tertres nombreux , où se balance le noir cyprès que, comme celui qui autrefois mourut sur la croix , brisa l’aiguillon de la mort sur sa tombe entr’ouverte , vous devez sortir vivants de vos tombeaux ; que votre poussière glacée doit se ranimer aux accents éclatants de la trompette , et que devant le tribunal de Jésus-Christ vous serez jugés selon vos œuvres.

L’oi^eilleuse raison du débte , Monsieur, ne veut pas comprendre ces sublimes enseignements de la Religion. Elle ne voit pas que cette communauté de tombeaux après la mort prescrit pendant la vie la communauté d’idées , de croyances, de sentiments , d’affections, et que ceux qui doivent dormir ensemble sous les mêmes cyprès , confondre leurs dépouilles mortelles ,doivent confondre leurs âmes par l’amour. Mais laissons parler un homme , dont le jugement est peu suspect en pareille matière , le républicain Camille Jordan, (i)

« Il n’est pas de religions , dit-il , qui n’attachent à cette distinction de cimetières une haute importance : il n’en est pas une qui ne prescrive des formes d’ensevelis-

(1) Rapport sur le culte au couscll des Ciiiq-ccnls.

sement, el où ces rites funèbres ne soient chers et sacrés. C’est au milieu des tombeaux, qu’elles viennent donner leurs plus graves leçons et offrir leiurs plus belles espérances. Gardons d’envier à l’homme mourant cette inestimable douceur de léguer sa dépouille mortelle à la terre où reposent ses pères ; à ses amis , de consacrer sa tombe par des cérémonies religieuses et d’y venir répandre des prières avec des larmes ; à la Religion elle-même le touchant privilège de recevoir l’homme au sortir de la vie , d’envelopper de son manteau sacré cette effroyable catastrophe de la nature humaine , et de planter encore les signau;i de la vie au milieu des images de la destruction et

du domaine de la mort Oui , que des esprits bornés

n’aperçoivent dans l’appareil religieux , qui entoure les tombeaux, que des monuments de la superstition des peuples ou des images importunes au repos des vivants, pour vous , législateurs philosophes , vous élevez plus haut vos pensées. »

Mais quittons un sujet si triste pour parler un peu des pauvres Derviches.

Nous avons l’honneur d’être , etc.

HUITIÈME LETTRE

1°. Danse des Derviches. 2 °. Si on peut comparer les Religieux turcs avec les Moines chrétiens. 3°. Petit scrupule turc et tolérance mal entendue. — Conclusion.

Vous nous faites , Monsieur , une description si poétique , si divertissante d’une danse sacrée des moines turcs , que nous ne saurions résister au plaisir de la transcrire ici ; d’autant plus que les réflexions philosophiques qu’elle vous suggère , fourniront matière à quelques modestes observations que nous soumettrons à votre sagesse et à votre piété.

§. I. Danse des Derviches. (1)

« Une vingtaine de Derviches , vêtus d’une longue robe et d’un bonnet pointu de feutre blanc , étaient accroupis

(1) Il V a deux espèces de Derviches en Turquie très-dillèrentcs, nuis dgalcineut remarquables. La dilTèrcncc vient du genre de régie queicur fondateur leur a respectivement imposée. Celle des Derviches Mewliach est de lourucr , comme des totons, an bruit d’unemusique assez douce, et de chercher une sainte ivresse dans ics vertiges , qui devraient naturellement résuiter de ce bizarre ciercicc, si i’iiabitade qu’iis ont do tourner ainsi ne les préservait pas de l’étourdissement et de l’ivresse h laquelie ils vont suppléer dans les tavernes. La ri'glc des autres moines Tracla-Tepen , pins triste, a aussi plus de barbarie. Elle consiste à se promener gravement et à la file les uns des autres , autour de leur chapelle , et à prononcer le nom de Dieu ii hatile voix , et avec effort , •> cha-

( 3oo )

en cercle , dans une enceinte , entourée d’une petite balustrade. Celui qui paraissait être le chef , figure à grande barbe blanche , était , par distinction , placé sur un coussin et dominait les autres. Un orchestre composé d’un

que coup de tambour qu'ou leur fait entendre. Blentdt les conps de ba> Buettc, pressés graduellement , deslenncnt si vifs , que ces malheureux sont contraints à de terribles efforts de poitrine ; les plus dé?ols ne Gnissent la procession qu’en vomissant le sang. Lear abord est toujours sombre. toujours farouche , et ces moines sont si persuadés de la sainteté de leur pratique , et si sûrs de plaire an ciel par leurs hurlements, qu’ils ne jettent jamais sur les autres hommes que des regards du plus profond mépris.

Il y a encore en Turquie d’autres moines et des santons qui courent la campagne ; leur rencontre dans un bois n’est pas sans mconvénient. Sous le manteau de la religion , ils s’introduisent chez quelques dévots , et c’est partout la plus mauvaise compagnie qu’on puisse trouver.

Ceux de ces Derviches qui sont assez audacieux pour protiter de l’iguorance générale , s’érigent en prophètes et prédisent impunément. S’il arrive que l’événement justlGe les prédictions qu'ils ont hasardées, alors Us ne tardent guère à passer pour des saints et à jouir de la plus hante considération, mais ceux qui, faute de succès , ne parviennent qu’à passer pour des fous , n’en ont pas moins le droit de pénétrer partout. (B. de Tott. Mémoires sur les Turcs et les Tartares. T. 1. p. làS.)

Ce que dit le Baron de Tott , des moines turcs , s’accorde assez avec Tldée que nous en donne H'. Brunet.

Le BecMaclUs ou Bectassà , dit-il , nommés aussi Sérakis , tiennent de leur instituteur la liberté d’observer ou de ne pas observer les heures de la prière.

Les Eàrh-buaris ne se croient pas obligés de faire le pèlerinage de la Mecque.

Les Kalendera ou Calenàéria sont des hommes de bonne chère et de plaisir, au point qu’une taverne est aussi sainte à leurs yeux qu’une mosquée.

Dans rindostan ou appelle les religieux mahométaus , faquira , nom qui leur est commun avec les Indiens payons , dont lu vie et les pratiques sont également étranges. Les Santons sont assez rares en Perse : le gouvernement les méprise. En Afrique , les Maraboula ou Marbuta , qui sont les prêtres des Nègres mahométaus , passent en général pour de scrupuleux observateurs du Coran.

nâhi ou basson , d’un shoubabé, sorte de clarinette , et de petits tambours réunis appelés nacariate , jouait les airs les plus discordants à nos oreilles européennes. Les Derviches se lèvent gravement un à un, passent devant le supérieur, le saluent et commencent à tourner en cercle sur eux-mêmes , les bras étendus et les yeux levés vers le Ciel. Leur mouvement d’abord lent , s’anime peu à peu , arrive à une rapidité extrême , et finit par former comme un tourbillon , où tout est confusion et éblouissement ; tant que l’œil peut les suivre, leurs regards paraissent exprimer une grande exaltation ; mais bientôt on ne distingue plus rien. Le temps que dura cette valse étrange , je ne saurais le dire , mais il me parut incroyablement long. Peu à peu le nombre des tourneurs diminuait ; épuisés de fatigues , ils s’affaissaient l’un après l’autre et retombaient dans leur attitude première : les derniers semblaient mettre une grande persbtance à tourner le plus longtemps possible , et j’éprouvais un sentiment pénible à voir les efforts que faisait un vieux Derviche , haletant et chancelant à la fin de cette rudeépreuve,pour ne céder qu’ après tous les autres . Pendant ce temps nos Arabes nous entretenaient de leurs superstitions ; ils prétendent qu’un chrétien , récitant continuellement le Credo , forcerait le Musulman à tourner sans fin par une impulsion irrésistible , jusqu’à ce qu’il en mourût , qu’il y en avait beaucoup d’exemples , qu’une fois les Derviches , ayant découvert celui qui employait ce sortilège , l’avaient forcé à réciter le Credo à rebours, et avaient ainsi détruit le charme au moment où le tourneur allait expirer. » [J^ojrage en Orient. T. III. p. 174 *75*)

§. II- Si on peut comparer les religieux turcs avec les moines chrétiens.

Vous ajoutez : « Quelques-uns de nous étaient tentés de se moquer de ces Derviches ; ils leur semblaient insensés ! comme à des hommes , qui ignoreraient le fond de notre culte , les macérations de certains ordres religieux , la mendicité de nos moines ; mais quelque absurde que soit au premier coup d’œil de la raison une pratique religieuse , une raison plus profonde et plus haute y trouve toujours quelque chose à respecter, le motif qui l’inspire. Rien de ce qui touche à l’idée de Dieu n’est ridicule : c’est quelquefois atroce, souvent insensé ; mais toujours sérieux. » ( Ibid. )

Le lecteur catholique trouvera sans doute , Monsieur , tout-à-fait conforme à la piété chrétienne, vraiment édifiante , votre comparaison des moines turcs valsant en l’honneur de la Divinité avec nos religieux se revêtant de la haire et du cilice , se donnant la discipline ; quant à nous , nous ne la trouvons pas trop juste. L’insensé Derviche , tombant de lassitude , à force de pirouetter pour plaire à Allah , n’a pas même l’avantage de remplir un devoir prescrit par sa religion , puisque le Coran n’ordonne nulle part de pareilles pratiques religieuses. Quel est donc le motif qui le pousse à cet acte ridicule ? L’ignorance et la superstition.

Le moine chrétien , qui macère son corps , imite saint Paul qui châtiait le sien et le réduisait en servitude, (i) H imite son divin maître , Jésus-Christ qui se retira dans le

(1) :.Cor. IX.27.

désert et y jeûna quarante jours, (i) Il sait que la loi de la chair est une loi de péché. (2) Que la vie de la chair donne la mort ( 3 ) ; qu’au contraire la mortification de la chair par les œuvres de pénitence donne la vie (4) ; qu’il faut par ces œuvres combattre les désirs de la chair en humilier l’esprit ( 5 ) ; parce que la satisfaction des passions charnelles est le principe de tout mal et de toute ruine. (6) L’Evanvangile lui apprend que le royaume des cieux souffre violence , et qu’il n’y a que ceux qui se font violence qui puissent le ravir. (7) Donc, le moine chrétien , en mortifiant son corps , en faisant pénitence , est guidé par un motif louable , l’accomplissement d’un devoir prescrit par la Religion : tandis que le moine turc n’a pour mobile que l’orgueil, la superstition ou l’ignorance.

Vous êtes tellement frappé , Monsieur , de la beauté de la religion musulmane que, ne pouvant vous empêcher de trouver insensées les pirouettes de ses religieux, vous trouvez encore quelque chose à louer , le motif qui les inspire.

« Rien de ce qui touche à l’idée de Dieu , dites- vous , n’est ridicule, c’est quelquefois atroce , souvent insensé, mais toujours sérieux » ( ^ 07. en Orient. Ibid. ) Que le Derviche ait l’intention de plaire à Dieu par ses danses, son intention sera louable ; mais cette intention devra-t-

(1) Hatth. IV. 3.

(2) Rom. VII. 18. — VIII. 8.

(3) Rom. VII. 13. — VII. 5. — Gai. vi. 8.

(i) Rom. VIII. 13.

(5) . Ibid. VI. 6.

(6) Ibid. VI. 21.

(7) Hatth. XI. 12.

elle m'empêcher de regarder cette action comme ridicule ? « c’est quelquefois insensé. » Ce n’est pas précisément des moines musulmans , dont vous voulez parler ici, Monsieur, ce n’est pas des faquirs de l’Indostan , qui se font pieusement écraser, sous les roues du char du Dieu de Jagrenat, c’est des cénobites , des solitaires chrétiens. La. délicatesse philosophique , la mollesse de nos hommes progressifs s’accommoderait mal de la haire , de la discipline des religieux ; ils prennent en pitié ces pauvres victimes de la superstition , ces malheureux enfants des cloîtres, qui mortifient leur chair. Ils regardent leurs macérations comme quelque chose d’atroce , d’insensé î ils voudraient qu’ils substituassent à leurs lits de planche et de sarment , leurs couches voluptueuses et leurs moëlleux édredons ; à leur nourriture grossière , leurs mets succulents et délicieux. Ils les plaignent ; et ces religieux charitables joignent les outrages dont on les abreuve , et leurs macérations , aux outrages et aux souffrances de leur Maître, qui mourut couvert d’opprobre sur un gibet. Ils le supplient d’éclairer l’esprit de ces faux sages , égarés par l'orgueil , qui , s’appuyant sur la faiblesse humaine , cherchent à tâtons , comme l’aveugle, leur route vers le ciel, se trompent de chemin et marchent dans la voie qui conduit à l’abîme.

$. III. Petit scrupule turc et tolérance mal entendue.

Monsieur, la bonté de votre cœur si tendre , si aimant , si philanthrope , vous fait avancer parfois des propositions étranges, pour ne pas dire absurdes. Votre vénération profonde pour le Prophète et sa religion vous fait dire en parlant d’un de vos convives musulmans :

« Il ne but point de vin; nous n’essayâmes point de lui faire violence. La conscience du Musulman est aussi respectable que la nôtre. Faire pêcher un Turc contre la loi que sa religion lui impose , m’a paru toujours aussi coupables , aussi absurde que de tenter un Chrétien. » ( Voy. en Orient. T. III. p. yi.)

Nous n' essayâmes pas de lui faire violence. Un Chrétien faire violence à un Turc , c’eut été vraiment quelque chose d’inoui. Mais en revanche , il n’est pas rare que les Turcs , ces patriarches , fassent violence à des Chrétiens; ils ne faut que lire les relations des voyageurs pour s’en convaincre. Nous n’essayâmes pas de lui faire violence.

La Religion chrétienne , Monsieur , défend de faire violence à qui que ce soit. Le Christ, n’a pas apparu au milieu des peuples, comme l’imposteur de la Mecque, le Coran d’une main , le cimeterre de l’autre, menaçant d’égorger tous ceux qui n’embrasseraient pas sa doctrine. Il a fait des prodiges, il a semé des bienfaits, (i) et les témoins de ses prodiges , et les hommes comblés de ses bienfaits ont cru en lui et ont embrassé sa doctrine céleste. C’est la persuasion et non le glaive qui doit opérer des conversions.

Nous admirons votre délicatesse , Monsieur , vous avez craint d’effaroucher la conscience timorée de votre convive musulman , en l’invitant à boire une rasade à la santé de Mahomet : ces scrupules vous honorent. Nous trouvons , comme vous , respectable la conscience du turc et celle de tout homme agissant de bonne foi , pour '

(1) Périr antlit benefaciendo. Act X. S8.

remplir un devoir prescrit par sa croyance religieuse , et l’on ferait une action blâmable en l’invitant à agir contre sa conscience , lors même que cette croyance serait fausse et ridicule , si l’on ne conunençait par lui en montrer l’absurdité. Vous n’aviez pas reçu, sans doute , de mandat , pour faire comprendre à cet enfant du Prophète que Mahomet ne peut faire envisager raisonnablement, comme criminelle sur la terre , une action qu’il promet comme récompense dans le ciel ; pour lui apprendre que le vin défendu par le Coran (i) , comme saleté et ordures du diable , sera bu par les élus dans le septième ciel avec un grand contentement; que ce vin sera très savoureux , ayant Codeur du musc , mêlé de Veau de la fontaine du Paradis oh boivent les chérubins, (a) D’ailleurs , si vous vous étiez permis de pareils blasphèmes, vous ne risquiez rien moins que d’être empalé par vos philosophes et vos hommes si tolérants. En faudra-t-il conclure qu’il est aussi absurde, aussi coupable de faire pécher un Turc contre sa religion que de tenter un Chrétien ? Non , Monsieur , cette proposition n’est pas exacte. 11 faudrait supposer la religion de l’un et de l’autre également vraies ; ce qui ne peut être ; car la vérité est une. Ici , ou c’est le Turc qui est dans l’erreur , ou le Chrétien, puisque le premier regarde comme un crime une action que le second trouve innocente. Mais croyez-vous , Monsieur, à la révélation du Coran ? Croyez-vous qu’il ait été apporté du ciel , feuillet par feuillet , en vingt-quatre mille apparitions noctiuues , par l’ange Gabriel ? Croyez-vous que l’apôtre

(1| Coran. Ch. des Ordres.

(3) /Md. Ch. de Ceux qui pèsent è faux poids.

guerrier et barbare soit réellement prophète ? et s’il n’est qu'un fanatique , s’il n’a pas reçu de Dieu la mission de prêcher sa doctrine , pourquoi serait-ce un crime que de chercher à ouvrir les yeux à des hommes qui croient à ses mensonges et à ses impostures? Pourquoi blâmer ceux qui voudraient faire briller à leurs regards les rayons de la vérité ? La vérité, Monsieur , était l’objet continuel des travaux et des recherches des anciens philosophes d’Athènes et de Rome ; ils entreprenaient de longs et pénibles voyages pour découvrir la vérité ; et vous, philosophe moderne , vous ne voulez pas qu’on la prêche à des hommes Ignorants et abrutis par les passions? Vous trouveriezdonc aussi mauvais que d’intrépides propagateurs de la foi catholique , marchant sur les traces sanglantes des Apôtres , aillent jusqu’aux extrémités de la terre , annoncer la bonne nouvelle aux peuples endormis à l’ombre de la mort , renverser leurs idoles , abolir les sacrifices humains , adoucir leurs mœurs sauvages et barbares , et de peuples sanguinaires et cannibales , en former de fidèles adorateurs du vrai Dieu et un peuple de frères ! Que serions-nous , Monsieur , si les Baudile , les Pothin , les Irénée , les Flrmln , les Trophime n’avaient pénétré dans les forêts des Gaules , s’ils n’avaient fait pécher nos aïeux contre leur religion? s’ils n’étaient venus planter la Croix sur les débris des temples de Teutatès, et si l’immolation de l’Hostie pacifique n’avait remplacé les sanglants holocautes des Druides?

Détromper les hommes abusés par l’erreur, c’est toujours agir en homme raisonnable ; détruire des préjugés , c’est toujours faire une bonne action.

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