INTRODUCTION
Coup d’œil sur le voyage en Orient de M. de Lamartine. ~ Sa manière d'attaquer le Catholicisme. — Ses variations. — Son néochristianisme. — Plan et division de ce Recueil.
Monsieur,
Tout le inonde sait dans quelles louables intentions fut entrepris votre célèbre voyage en Orient. Débutant sur la scène politique, il fallait faire vos preuves ; il fallait gagner un diplôme d’homme d’Etat. On se souvenait du poète ; le personnage nouveau , l’honune d’affaires était à créer. Sans rompre tout à fait avec les Muses , vous teniez donc à prouver que vous possédiez , à un très-haut degré , deux
choses surtout la philosophie , et la politique , voire même quelque peu de théologie. De là , au milieu de ces pompeuses descriptions , de ces tableaux ravissants , de ces riants paysages, des portraits parfaits des beautés syriennes, juives , chrétiennes , musulmanes , cypriotes , etc. etc. , ces réflexions d’une profondeur peu commune , ces aperçus grandioses , ces vues inattendues que votre œil observateur devinait instinctivement , et que votre doigt indicateur autant sûr qu’infaillible , révélait à nos regards surpris.
Ce qui nous a encore vivement frappé , c’est votre admiration sans bornes pour l’agilité du Derviche (i) dansant en l’honneur d’Allah '( 2 ); la gravité du Muezzin (3) perché sur la cime blanche du minaret (4) ; la ferveur du musulman en prière ; votre goût prononcé pour les mœurs , et surtout pour la philosophie et la religion turques.
Nous avons fait peu d’attention à vos brillantes utopies , à vos rêves philanthropiques ; mais , ce qui a fait une impression pénible sur notre âme , ce sont les attaqpies dirigées par votre plume contre le Catholicisme et ses institutions les plus dignes de notre vénération et de notre estime. Vous n’êtes point descendu dans l’arène, bannière au vent , la lance au poing , le casque en tête ; vous avez eu
(1) Dervls ou Derviche , religieux turc ( voir 2* part, lettre Vlll.)
(2) Allah nom de Dieu chez les Arabes et chez tous ceux qui font profession de mahométisme ; contraction de al-ilah ( de l’hébreu OU
élah ou ailah Dieu , le Très-Haut.)
(3) Muezzin ou Muézin. Celui qui , du haut du minaret , annonce l'heure de la prière (Voir 2’ part Lettre vu. )
(A) Minaret , tour faite en forme de clocher ( de l’arabe ménareA ou
mé.ianiii , hàtiniont , tour. )
peur , sans doute , d’effaroucher des esprits timides ; ou , peut-être , vous avez dédaigne de vous mesurer avec un ennemi déjà vaincu et couché par terre ; de temps en temps, comme pour vous distraire , vous avez tiré quelques flèches rouillées de votre carquois. Vous avez attaqué la Religion chrétienne , M. de Lamartine ; comme les Arabes , nos soldats d’Afrique, en véritable tirailleur. Vous lui avez fait une guerre de Pandour , de véritable Cosaque du Don. On vous a vu lancer votre javelot , souvent telum imbelle, sine ictii contre les statuettes , les figures mystérieuses de nos temples gothiques et tout à coup disparaître , emporté par votre agile coursier au milieu des tribus nomades. Vous avez déjeûné , accroupi sur les tapis persans de l’illustre brigand Abougosh , bu du café dans ses tasses de porcelaine , fumé nonchalamment votre pipe turque de la meilleure grâce du monde ; puis , vous avez repris vos couleurs , vous avez peint un ciel bleu , une mer'blancbissante d’écume , un site pittoresque , etc. Vous êtes de nouveau rentré dans l’arène, vous avez brandi votre pique contre les moines du saint Sépulcre , les légendes , les traditions absurdes du moyen âge ; et vous avez de nouveau quitté le champ de bataille. Descendu de votre coursier, vous avez fait voile pour Stamboul ; avec votre superbei brick vous avez sillonné la mer du Bosphore , et vous avez, pour un instant , oublié l’ignorance et les cruautés du moyen âge , pour nous parler de l’aménité', de la piété et de la philosophie des Turcs de notre époque. Vousavez quelquefois imité la ruse des Troyens.Vous avez ombragé votre tête du panache d’Androgée ; vous avez pris son épée argienne , son large bouclier , et sous ce déguisement ,
vous vous êtes jeté dans la mêlée pour porter des coups mortels à vos ennemis. Vous vous êtes couvert du manteau du chrétien pour saper plus sûrement le Christianisme par la base. En vous voyant, illustre auteur des Méditations, décocher d’une main furtive et comme à la dérobée, quelques traits contre la Religion chrétienne , nous avions cru d’abord à un écart passager de votre musc , à un élan indiscret et peu réfléchi de votre mens divinior.
Mais lorsque nous vous avons entendu dire : Que toutes les religions ont leur morale divine ; que la morale de Mahomet est la morale du Clirist, que les religions sont toutes indifférentes , c’est-à-dire , que chacun peut suivre en sûreté de conscience celle de ses pères ; qu’on doit être païen , juif, musulman, pyrolàtre , méthodiste , quaker, luthérien , iconoclaste , calviniste , catholique , suivant les temps , les lieux , les mœurs et les climats ; que les mystères chrétiens sont le fruit de l’ignorance et de la superstition du moyen âge. Lorsque nous vous avons vu nier, timidement , il est vrai , mais enfin nier la divinité de Jésus-Christ et regarder ses miracles comme des traditions absurdes et populaires , tandis que vous nous vantiez d’ailleurs la sublimité de l’Evangile, comme si chaque page de l’Évangile ne renfermait pas quelque miracle , nous avons été douloureusement affecté. Et quoique ces traits lancés de loin en loin , à longs intervalles , contre le Catholicisme , ne puissent guère faire d’impression que sur des esprits légers et superficiels , peu versés dans la connaissance des matières religieuses , malheureusement si nombreux de nos jours , nous avons résolu de les repousser et de vous répondre.
D!ailleurs dans des brochures , dans certains recueils périodiques et beaucoup de productions modernes , nous avons vu se reproduire vos paradoxes et votre singulier symbole , ce qui nous a encore plus engagé à réaliser noire première idée.
Illustre député de Mâcon, en lisant ces pages où vous professez les erreurs du Sophiste de Genève, notre mémoire a reporté notre esprit vers le passé ; vers cette époque heureuse , où les rayons de votre foi n’avaient pas encore été obscurcis par les ténèbres de l’orgueil ; où votre muse pieuse s’inspirait sur les marches de l’autel , et nous redisait sur sa lyre mélancolique des chants purs , harmonieux et suaves , comme les accords des harpes célestes ; vers ce temps où vous vous écriiez :
« Cette foi, qui m’attend au bord démon tombeau,
Hélas ! il m’en souvient , plana sur mon berceau.
De la terre promise immortel héritage ,
Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.
Notre esprit la reçoit à son premier réveil ,
Comme les dons d’en haut , la vie et le soleil ;
Comme le lait de l’ame , en ouvrant la paupière ,
Elle a coulé pour moi des lèvres d’une mère.
Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison.
Son flambeau dans les cœurs précéda la raison.
L’enfant , en essayant sa première parole ,
Balbutie au berceau son sublime symbole ,
Et sous l’œil maternel , germant à son insu,
Il la sent dans son cœur croître avec la vertu.
Ah ! si la vérité fut faite pour la terre ,
Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;
Sans doute dès l’enfance offerte à nos regards , Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts, Comme les purs rayons de la céleste flamme ,
Elle a dû dès l’aurore environner notre âme ,
De l’esprit par l’amour descendre dans les cœurs , S’unir au souvenir, se fondre dans les mœurs.
Soleil mystérieux , flambeau d’une autre sphère ,
Prête à mes yeux mourants ta mystitpie lumière ;
Pars du sein du Très-Haut , rayon consolateur ,
Astre vivifiant , lève-toi dans mon cœur f Hélas ! je n’ai que toi dans mes heures funèbres ,
Ma raison , qui pâlit , s’abandonne aux ténèbres ;
Cette raison superbe, insuffisant flambeau,
S’éteint comme la vie aux portes du tombeau,
Viens donc la remplacer , ô céleste lumière !
Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière; Tiens moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,
Et brille à l’horizon comme l’astre du soir (r). »
Ce soleil brillant , que vous invoquiez alors , ne vous prête plus sa mystique lumière ; le Dieu , qui plana sur votre berceau , n’est plus le Dieu qui protégera votre tombe , vers laquelle vous vous acheminez entre deux abîmes de doute ; L’astre vivifiant de la foi ne se lève plus dans
(1) Lam. Médit, xv. — LS fol.
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votre cœur flétri ; votre christianisme n’est plus le christianisme de votre mère ;
Et la raison superbe , insuffisant flambeau ,
est devenue tout à coup pour vous un flambeau très-sufEsant, uii véritable soleil (i). Puis ce soleil s’est éclipsé; et ses rayons obscurcis ne pourront désormais dissiper les ténèbres qui envelopperont votre intelligence jusqu’à votre dernier soupir.
Tour à tour musulman , saint-simonien , panthéiste , pythagoricien, iconoclaste, déiste, etc. vous ne laissez pas de vous dire hardiment chrétien. Ah ! vous avez beau. Monsieur , vous avez beau nous dire : Que la fibre de votre cœur est chrétienne , que vos sympathies sont pour le Christianisme ; vous avez beau protester (jue vous faites profession de vénération, de reconnaissance et d’amour pour une religion qui a apporté ou résumé tout le mystère de l’humanité ; qui a donné pendant deux mille ans une âme, un corps , une voix , une loi à l’instinct religieux de tant de milliards d’êtres humains, une langue à toutes les prières , un mobile à tous les dévouements , une espérance à toutes les douleurs ; que vous ne pourrez jamais sans ingratitude et sans crime , être hostile à une religion , qui fut le lait de votre enfance , qui fut la religion de votre mère , et souiller de sable et de gravier ce pain de vie dont se nourrissent et se fortifient tant de millions d’âmes et d’intelligences (2) , non , vous n’ètes
(1) L.'imnrN Voy. en Oriviit loin. ni. pag. 322. La Raison est le soleil de Chumanité.
(2; Jocclyu, Préface.
pas chrétien. Vous ne croyez pas, Il est vrai, avec quelques sceptiques , que Chrisen ou Christ est un être symbolique ; que les douze Apôtres sont les douze signes du zodiaque ; les quatre Evangélistes , les quatre saisons ou les quatre points cardinaux ; que l’étable où est né Chrisen est la constellation du cocher et de la chèvre , près de la quelle se trouvent l'àne de Typhon ( la grande ourse ) et le bœuf ou taureau , accompagnements antiques de la crèche ; que Pierre , portier , est Janus avec son front chauve. Vous ne croyez pas que la tonsure du prêtre soit le disque thi soleil ; l’étole , son zodiaque ; la crosse de l’évêque , précisément le bâton de Bootés ou Osiris ; sa mitre, le bonnet conique des Lamas , emblème du soleil, et sa croix, la croix de Sérapis. » Vous vous moquez de ces inepties et de ce fratras de conjectures dont rient beaucoup nos jeunes étudiants, (i) » Vous croyez à l’existence de Jésus- Christ ; vous admirez sa doctrine ; vous l’implorez ; vous priez même, pieux phisophe , pour les âmes des fidèles trépassés. Mais n’importe vous n’êtes pas chrétien , vous n’êtes pas catholique , ou si vous l’êtes , vous l’êtes comme l’était J. Jacques, c’est-à-dire, vous êtes déiste.
Le Christianisme a pour fondement l’Evangile. L’Evangile n’est qu’une suite sublime de mystères et de miracles; la doctrine elle-même du Christ n’est que mystère ; et vous ne croyez ni aux mystères , ni aux miracles , parce que votre raison ne les comprend pas , et qu’elle ne veut croire que ce qu’elle comprend. Non, vous n’ctes pas chrétien. Quel est donc ce singulier christianisme que vous nous an-
(1) Roselly de Largue. Le Christ devant le siècle.
noncez ? Quelle est cette alliance adultère de la religion d’un Dieu avec les théories ridicules et les folles pensées de l’orgueil de l'homme ? Qu’est-ce que ce prétendu christianisme sans dogmes , sans miracles , sans mystères , vieillissant , rajeunissant, changeant, se modifiant et se perfectionnant comme les découvertes et les institutions humaines ? La vérité , Monsieur, ne se modifie , ni ne change jamais ; elle sera toujours ce qu’elle a été ou plutôt ce qu’elle est ; car elle est immuablecomme Dieu lui-même ( i ) . Et vous voulez, vous , corriger la sagesse divine par la sagesse humaine , la philosophie éternelle, immuable , par la philosophie éphémère et changeante du siècle ? Vous et tous les sceptiques modernes et futurs , comme ceux qui vous ont précédés , vous succomberez à la peine.
Néanmoins , tout en déplorant les écarts du philosophe , Monsieur , nous saurons respecter en vous et l’orateur et le poète. Nous nous plaisons à rendre une éclatante justice à vos talents. Français , à Dieu ne plaise que nous ve- , nions aujourd’hui insulter une des gloires de la France, traîner dans la boue la double couronne dont l’Europe a ceint votre front; nous sommes du nombre de vos plus fervents admirateurs. Mais quand vous pénétrez dans le Saint des saints ; quand votre main sacrilège se porte sur l’arche du Seigneur; quand vous attaquez nos dogmes, notre discipline, nos institutions les plus vénérables , nous ne voyons plus en vous ni l’orateur ,' ni le poète, ni les nuages d’encens , ni l’auréole brillante qui^vous environnent , ni la foule d’adorateurs qui se prosternent devant
(IJ l’sul. U. 27.
vous et baisent respectueusement la trace de vos pieds , nous ne voyons que le hardi novateur , le sophiste et le transfuge. Et nous pleurons amèrement la chute de l’ange, à qui le Seigneur avait donné une lyre si pure , si harmonieuse , si suave pour chanter ses merveilles , et dont le Seigneur a brisé la lyre , obscurci la gloire et coupé les ailes, parce qu’il s’est révolté contre lui. Et une pieuse indignation s’empare de nous ; et nous osons mesurer et montrer du doigt la profondeur de l’abîme , dans lequel jl’ange déchu vient d’être précipité , afin que sa chute serve ’à tous de leçon salutaire.
Mais il semble vous entendre nous dire : Jeune homme ‘ qui , hier encore , balayiez de votre robe noire la poussière des bancs de l’école , prêtre inconnu relégué dans les murs enfumés de quelque obscur presbytère , téméraire , osez- vous bien insulter à ma gloire? attaquer celui, dont l’Europe ne prononce le nom qu’en s’inclinant par respect? Jeune homme emmailloté idées fausses y avez^ 'VOUS 'voyagé , pour, 'voir s'élargir devant 'vous V horizon si étroit de la pensée , pour poser devant la raison les grands problèmes religieux et historiques qui forcent V homme a revenir sur ses pas , à scruter ses convictions ? ^Avez-vous fait la grande et intime éducation de la pensée par la pensée , par les lieux , les temps , les climats , les mœurs , etc, (i) Avez-vous vu les cèdres du Liban, les ruines gigantesques de Balbeck, les nobles débris de Palmyre, la superbe mosquée d’Omar, sainte Sophie , saint Pierre de Rome , le sérail de Constantinople ; et puis ,
(1) Lamart. Voy. en Orient, Tora. i. pag. 5. AvcrUsscmeut.
des scheiks (i) , des pachas ( 2 ) , des visirs (3) , des muezzins , des mollas , des santons , des marabouts (4) ? Avez-vous dormi sous la tente de l’arabe , reposé vos membres fatigués sur le gazon , près de l’onde murmurante d’un élégant kiosk? Avez-vous pleuré dans la grotte du saint Sépulcre ? Avez- vous conversé avec des cal oy ers , des évêques grecs, des religieux de la Terre sainte ? Vous êtes-vous accroupi sur les tapis moelleux d’ibrahim Pacha , d’Emir Beschir , de Mahmoud , etc. ? Avez-vous parcouru l’immense étendue des mers?Avez-vous vules chefsd’œuvre de l’Italie, les ruines de la Grèce, etc. etc. etc. Connaissez- vous l’Orient?— Monsieur , nous ne connaissons que le clocher de notre village , nos bosquets , nos montagnes et les bords poétiques du grand fleuve , nos regards n’ont embrassé qu’un étroit horizon , un petit coin bleu de notre beau ciel d’Occitanie. Du verdoyant sommet de nos riches collines , aux beaux jours de notre enfance , nous nous plaisions , ( et nous nous plaisons encore) à considérer, dans le lointain , avec un air mélancolique et rêveur , les flèches gothiques et les remparts crénelés de la cité papale , le sol riant des troubadours , le château de René , la tour d’Ugernum avec la chapelle du
(1) Scheik ou cheik , cherdes Arabes Bédouins, et proprement chef d’une tribu ; de l’arabe schaikh vieillard , dans certaines contrées de l’Afrique, les premiers de la tribu sont appelés méliks ou méteks , évidemment de
l’hébreu tnelec , rex,
(3) Pacha ou Sacha , titre donné en Turquie à ceux qui commandent les armées , aux gouverneurs de provinces , etc. du turc Bosch tétc.
(3) yisir , ministre d’État du Grand-Seigneur.
(3) Voir2* Part. Lettre vin. Kiosk , pavillon.
saint Roi, la tour romaine de la ville de Nemausus , etc. Nous n’avons vu ni le Tibre , ni le Jourdain , ni l’ Euphrate , ni Balbeck , ni Palmyre , ni le Liban avec ses cèdres , ni l’Eurotas avec ses lauriers-roses , ni l’Orient avec ses bosquets d’aloés , de citronniers et de grenadiers , avec ses mosquées et ses minarets. Nous n’avons point voyagé, ni changé vingt fois la forme de nos pensées ; nous som^ mes encore incomplet peut-être même très - incomplet ; mais , dès l’âge le plus tendre une demeure solitaire et paisible nous a ouvert son sein. Là , nos heures s’écoulaient rapides entre la prière et l’étude ; après nous être agenouillé à l’ombre redoutable du Sanctuaire , nous allions courber notre front sur les livres. Si nous n’avons vu ni Athènes avec son Parthénon, ni Rome avec son Colisée, nous avons connu leurs héros et surtout leurs héros chrétiens. Nous avons sérieusement médité leurs ouvrages, monuments impérissables que tant de génies sublimes ont élevés à la gloire du Christianisme. Nous avons mûrement réfléchi sur nos Livres saints , fait des études approfondies de la religion , lu attentivement les écrits de ses apologistes et de ses adversaires. Quinze années d’études sérieuses peuvent bien , ce nous semble , Monsieur le Poète , nous donner autant le droit de parler sur la religion que cinq à six mois de voyage en Orient.
Au reste. Monsieur, rassurez-vous , nous ne venons point insulter à votre gloire ; Dieu nous en préserve ! mais seulement essayer de relever quelques négligences , quelques propositions hardies échappées à votre plume. Nous reconnaissons avec vous que , s*il y a quelque chose au
monde de libre et d’inoiolahlc , c'est la pensée; (i) mais s’il vous est permis de faire part au public de vos pensées et de vos convictions , libre aussi à ceux qui ne pensent pas comme vous , de lui faire part à leur tour de leurs pensées et de leurs convictions contraires aux vôtres. Vous ne l’ignorez pas, la critique est un vaste cliamp qui renferme les opinions du monde entier dans son domaine. Vous ne trouverez donc pas mauvais qu’un prêtre surtout relève dans vos écrits ce qu’il croit trouver d’hétérodoxe et de contraire à la foi. Si nous nous trompons , nous vous dirons avec l’Orateur romain : Nous sommes prêt à réfuter nos adversaires sans opiniâtreté , et à souffrir sans ressentiment qu'on nous réfute ; nos et refellere sine pertinaciâ , et refelli sine iracundiâ parati sumus. ( Tusc. quœst. l. Il, n®. II. 5. ) En attaquant les écrits nous saurons respecter la personne, et notre recueil ne sera pas un pamphlet.
Notre méthode sera simple et facile. Nous extrairons textuellement de votre ouvrage les propositions qui nous paraîtront fausses ou contradictoires , et nous tâcherons d’en montrer la fausseté et les inconséquences. Nous avons partage notre livre en deux parties : dans la première , nous traiterons de ce qui regarde la Religion chrétienne et la Philosophie ; dans la seconde , de ce qui regarde le Mahométisme.
Si nous n’avons pas hieai saisi le sens de vos paroles , Monsieur , une réponse explicative ne serait peut-être pas inutile , d’autant plus qu’un grand nombre de personnes pourraient partager notre erreur. Vous le savez , le véné-
(1] Jocelyn , Préface.
rable Pontife, qui est assis sur la chaire de Pierre (i) , le clergé français , le plus grand nombre d’écrivains périoriques ont trouvé dans vos œuvres et surtout dans votre voyage d’ Orient , des idées peu chrétiennes , des propositions téméraires , hardies , blessant les oreilles pieuses , etc. : dans l’intérêt de votre gloire , vous devez rectifier l’opinion publique sur votre compte.
S’il nous échappe , dans notre correspondance , quelques expressions inconvenantes , quelques termes un peu trop durs , nous vous en demandons d’avance mille pardons. Obligé , par état, de vivre au sein d’une population agricole , au milieu de gens simples , naïfs , mais grossiers , qui ne connaissent que leurs bêches et les compagnons de leurs travaux , nous n’avons pu puiser cette fleur d’urbanité française , cette délicatesse exquise que l’on rencontre dans les salons du grand monde et dans les sociétés choisies de la capitale. Vous ne serez donc pas surpris , ni même choqué , nous en sommes siir , du langage peut-être rustique d’un pauvre Curé de campagne, surtout si nos paroles sont justes et vraies : car ce que demande et recherche avant tout le philosophe, c’est la vérité.
En attendant que nous ayons le plaisir et l’inestimable avantage de vous donner de nos nouvelles.
Nous avons l’honneur d’être, avec le plus profond respect. Monsieur ,
Votre très -humble et
très-obéissant serviteur.
L’Abbé TH.-B.
(1) Voit' les journaux qui ont rendu compte du Voy;>t;e m Oi'icnU
PREHQÈRE PARTIE.