‹ Lettres à M. de Lamartine sur quelques paradoxes continus dans œuvres, touchant la religion, la philosophie et les turcsChapitre 3 sur 15 · TOUCHANT LA RELIGION ET LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

TOUCHANT LA RELIGION ET LA PHILOSOPHIE

DEUXIÈME LETTRE

1”. Suffisance des philosophes. 2“. Prétendue infaillibilité de M'. de Lamartine. 3°. Il attend le Messie. 4°. Si les hommes sont plongés dans les ténèbres et si le scepticisme doit être leur partage. 5". Nouvelle découverte astrologique. 6°. Nouvelle preuve du scepticisme de notre philosophe. 7°. Autre contradiction. 8°. M'. de Lamartine pythagoricien. 9°. M^ de Lamartine saint-simonien. 10°. M''. de Lamartine prêchant la tolérance par l’organe du pasteur de Valneige.

J. I. Suffisance des philosophes. (1)

ÜNÉTemarque qui nous paraît digne d’attention , c’est le ton tranchant , la fierté qui distinguent la plupart des déistes , des sceptiques , anciens ou modernes , gravement enveloppés du manteau philosophique. Ils se regardent modestement comme des êtres privilégiés ; possédant eux

(1) On peut appliquer à ces messieurs ce p-issc-ige pieiu de sens , de Oocc.icc : • Alciiiii , ,ai mio judicio , sono , ii quaii , più chc i’ailrc genli . si erddono sapere , e sanno roeno ; e per questo , non soiamente à consigii degli uomini , ma aucora contra la nalura délie cose, presûmouo d’opporre il seimo loro : délia quale presunzione già grandissimi mal! sono avvenuti , cd alcun bene se ne vide giammai. » (Decamerone. fiior. quarta. Kovclla ollava. T. U.)

seuls des trésors Je science , Je sagesse et Je raison. Ils s’annoncent fastueusement , avec un imperturbable sangfroi J , et sans rire , comme les précepteurs et les réformateurs Ju genre humain. Voici ce qu’en disait un esprit fort qui était à même de les connaître Jean-Jacques : « Je consultai les philosophes , dit-il , je feuilletai leurs livres , j’examinai leurs diverses opinions. Je les trouvai tous fiers , affirmatifs , dogmaticpies même dans leur scepticisme prétendu ; n’ignorant rien , ne prouvant rien , se moquant les uns des autres ; et ce point, commun à tous , me parut

le seul sur lequel ils ont tous raison Si vous pesri

leurs raisons , ils n’en ont que pour détruire ; si vous comptez les voix , chacun est réduit à la sienne ; ils ne s’accordent que pour se disputer, (i) A les entendre , ditil ailleurs , ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans criant chacun de son côté : Venez à moi ; c’est moi qui ne trompe point. L’un prétend qu’il n’y a point de corps , et q\ie tout est en représentation ; l’autre , qu’il n’y a point d’autre substance que la matière, d’autre dieu que le monde. Celui-ci avance qu’il n’y a ni vices , ni vertus ; celui-là , que les hommes sont des loups et qu’ils peuvent se dévorer en sûreté de conscience. O grands pliilosophes (a) !.... «

§. II. Prétendue infaillibilité de M'. de Lamartine.

Au reste ce même Rousseau avait de lui-même une opinion si favorable , qu’il commence par se déclarer hardi-

(1) J. J* Rousseau. Éiuiic.

2) ~ Id* Discours sur les arts cl les sciences.

ment le meilleur des hommes , en tête d’un ouvrage où il révèle des actions infâmes et qui font monter le rouge au liront. Vous , Monsieur, qui professez à peu près les mêmes erreurs , avec la différence que vous tâchez de les couvrir du manteau du Christianisme , vous ne vous croyez pas moins parfait que le Sophiste genevois , vous ne croyez certainement pas à l’infaillibilité de l’Evêque de Rome parlant ex cathedra. Eh bien ! cette infaillibilité , vous vous l’attribuez de la meilleure grâce du monde. Vous nous dites encore avec un aplomb vraiment philosophique , que la Providence vous a fait naître cent cinquante ans trop tôt , et que votre mère aurait dû vous mettre au monde l’an 1990 ; qu’ alors la France ignorante , qui ne veut maintenant que des hommes de parti , des hommes de secte , aura été instruite par des hommes impartiaux et rationnels comme vous , et quelle sera à la hauteur convenable. Ces hommes de secte , de parti , ce sont des hommes à principes. Or vous ne paraissez pas trop les aimer, puisqu’on n’est vraiment philosophe , d’après vous , que lorsqu’on a changé vingt fois la forme de sa pensée.

« Malheureux , dites- vous , les hommes qui , en tout genre , devancent leur temps ! leur temps les écrase. C’est notre sort à nous , hommes impartiaux , politiques , rationnels de la France. La France est encore à un siècle et demi de nos idées. — Elle veut en tout des hommes et des idées de secte et de parti. — Que lui importe du patriotisme et de la raison ? C’est de la haine , de la rancune , de la persécution alternative qu’il faut à son ignorance ! » {Voyage en Orient. T, I.p. 78.)

Vous devancez donc , en tout , votre temps ; vous avez doncseul, avec les hommes impartiaux, des idées vraies sur le patriotisme , et vous êtes la raison personnifiée, (i) C’est modeste de votre part, Monsieur ! mais qui êtes-vous, Monsieur de Lamartine , pour vous poser ainsi fièrement en réformateur de la France du XIX®. siècle ? Ne diraiton pas que nous sommes encore dans le cahos de la barbarie ? où sont les preuves de la grande mission que vous avez reçue? Seriez-vous donc seul, avec l’beureux troupeau des hommes rationnels , les intelligences privilégiées , qui ayez reçu du Ciel la science et la lumière ? Croyez-vous qu’il n’a pas existé , et qu’il n’existe pas encore aujourd’hui des hommes qui ne pensent pas comme vous sur la politique , la religion , et qui sont peut-être aussi éclairés que vous? Puisque la Providence vous a départi un trésor si abondant de raison , de lumière et de science , ouvrez ces sources fécondes à vos contemporains ; il se trouvera peut-être des hommes capables de vous comprendre. Ne faites plus résonner à nos oreilles les grands mots d' Humanité, de Raison générale , de Christianisme législaté , etc. etc. Communiquez-nous votre symbole , formulez vos articles de foi ; que nous sachions enfin d’une manière claire et précise quelle est votre croyance religieuse. « Le vague, disait, avec raison, votre ami, M®. le vicomte Walsh, en parlant de vos impressions et souvenirs, etc. Le vague est depuis quelque temps un moyen poétique , mais il ne va pas en religion, (a) »

(1) Noos verrous plus tard que ce ^ue notre poète entend par Raison , rc n’est rien moins qu’une religion nouvelle, dout il se proclame hardiment le foudatcur et l’apôlre.

(’!) Walsh. (Éelio delà jeune France.)

Après nous avoir appris qu’il vous faut un peu de soleil dans l’œil , que vos yeux sont de l’Orient , que votre âme est amour , vous dites :

« Que votre esprit est de ceux qui portent en eux un instinct de lumière , une évidence irrétléchie , qui ne se prouve pas , mais qui ne trompe pas et qui console. » [Voy. en Orient. T. I. p. 77.)

Nous croyons avec vous , Monsieur , que votre Ame est amour , que vous ne pouvez vivre sans les trois consolations de l’exil terrestre dont vous nous parlez ; mais ce que nous ne croyons pas avec vous , c’est que votre esprit soit de ceux qui portent avec eux un instinct de lumière , une évidence irréfléchie qui ne trompe jamais. Nous sommes convaincu , et nous croyons convaincre ceux qui liront nos lettres que votre esprit est de ceux qui s’éjjarent quelquefois , surtout , lorsque entraîné par votre imagination , votre mens divinior, vous traitez des matières que vous n’avez pas assez approfondies , et que vous croyez pouvoir parler , avec la légèreté du poète où la sensibilité du philanthrope , sur des sujets graves et sérieux qui demandent de longues années d’étude.

Page 1