III. M'. de Lamartine attend le Messie
Le lecteur va rire , Monsieur , en apprenant que vous attendez le Messie avec les enlans de Jacob et Lady Esther Stanhope. C’est ce que vous nous apprenez vous-même en termes clairs et précis. Au reste , personne de moins difficile que vous sur le mode d’incarnation de l’Envoyé céleste , comme on pourra en juger par les paroles suivantes :
« Je crois donc à un Messie voisin de notre époque. — Que cet Esprit divin s’incarne dans un homme ou dans une doctrine ; dans un fait ou dans une idée , peu importe , c’est toujours lui : homme ou doctrine , fait ou idée , je crois en lui , j’espère en lui et je l'attends. » {V^oy. en Orient. T. I.p. aSg.)
Qui sait si, par hasard , ce nouveau messie ne serait pas
la Raison générale ou peut-être quelque sœur cadette de
la Révolution de Juillet. O profond philosophe !
IV. Si les hommes sont plongés dans les ténèbres, et si le scepticisme doit être leur partage.
Vous nous dites encore ; » Tant qu’un nouveau rayon ne descendra pas sur la ténébreuse humanité de nos temps, les lyres resteront muettes , et l’homme passera en silence entre deux abîmes de doute , sans avoir ni aimé , ni prié , ni chanté. » {f^oy. en Orient. T. II. p. 177.)
Vous trouvez que l’humanité est plongée dans d’épaisses ténèbres à l’époque où nous vivons , ce qui contraste un peu ( soit dit en passant) avec le titre pompeux et emphatique , que donnent à notre siècle les savants modernes , de siècle des lumières. Il faut qu’un nouveau rayon descende d’en haut ; la Religion de Jésus-Christ n’est pas assez lumineuse pour vous , Monsieur, et si ce nouveau rayon ne brille pas vitfe, il faudra que vous vous acheminiez vers la tombe , sans jouir des clartés de la foi , des ravLssements de l’amour et des çxtases de la prière , les seules consolations de l’exil terrestre. O Esprit de lumière , ô nouveau Messie , éclairez l’esprit de notre grand poète. Le scepticisme s’empare de son âme désolée. Faites donc
briller du haut de l’empyrée ce nouveau rayon qui doit dissiper les ténèbres qui obscurcissent son entendement et le privent de ses nobles facultés :
Yeni sancte Spiritus ,
Et emitte cœlitùs Lucis tuæ radium.
S’il ne s’agissait que de vous , Monsieur , ce serait sans doute un bien grand malheur; mais c’est qu’il ne s’agit de rien moins que du sort de l’humanité tout entière. Nous n’examinerons pas ici quels^sont vos titres ; qui vous a confié le mandat de demander au Ciel ce nouveau rayon lumineux au nom de l’humanité. Nous nous contenterons de faire observer en passant qu’il y a un assez grand nombre d’hommes qui se considèrent modestement comme résumant en eux-mêmes tous les besoins de l’humanité , et qui attribuent candidement au genre humain leurs défauts , leurs vices ou leurs vertus ; et qui , parce qu’ils sont myopes , s’imaginent que tous les hommes ont la vue courte. Quoi ! parce que vous êtes plongé dans les ténèbres et le cahos ; parce que vous vous acheminez vers la tombe , sans foi , entre deux abîmes de doute , sans avoir prié du fond du cœur , s’ensuit-il que tous les hommes sont dans les ténèbres , que tous les hommes sont sceptiques et qu’ils ne peuvent adresser leurs prières à Dieu?
Mais quel est le rayon lumineux que vous désirez voir descendre sur la ténébreuse humanité? Vous croyez donc que l’Evangile ne renferme pas assez de lumière ? que la Ueligion de Jésus-Christ ne peut être en harmonie avec la
civilisation et le progrès des lumières. La Religion chrétienne , Monsieur, ne redoute pas la lumière. La science et la vérité sont comme deux sœurs , qui aiment à se trouver ensemble. Les trésors de science récemment ouverts par les Cuvier, les ChampolHou , les Bertrand, etc. , ont servi à. réduire en poudre les minces arguments des philosophes du XVIII®. et du XIX®. siècle , et à consolider sur sa base la Religion , qui est vérité.
Vous nous avez dit vous-même que la religion est raison; que rien n'était impénétrable au jour progressif de la raison ; que le Christianisme suffisait ; que nous arriverions , grâces à lui et par lui , et maintenant il ne suffit plus. Vous oubliez sans doute aussi , Monsieur, que vous, avec les hommes rationnels de l’époque, vous aviez seuls des idées justes, que vous possédiez la vérité ; vous nous l’avez appris vous-même. Vous nous aviez appris encore , qu’après la prière forte et ardente , qui s’échappa de vos lèvres brûlante, dans la grotte du saint Sépulcre, un grand rayon de lumière , de raison et de conviction avait traversé votre intelligence , comment se fait-il donc que le découragement et le scepticisme se soient emparés de votre âme, et que vous vous.' acheminiez maintenant vers la tombe entre deux abîmes de doute ? En vérité , Monsieur, nous ne savons comment vous accorder vous-même. Ne sommes-nous pas en droit de vous appliquer ces vers que vous adressiez à Lord Byron :
<1 Roi des chants immortels , reconnais-toi toi-même , Laisse au fils de la nuit le doute et le blasphème ; Dédaigne un faux encens qu’on t’offre de si bas ,
La gloire ne peut être où la vertu n’est pas.
Viens reprendre ton rang dans sa splendeur première , Parmi ces purs enfans de gloire et de lumière ,
Que d’un souffle choisi Dieu voulut animer ,
Et qu’il fit pour chanter, pour croire et pour aimer. » (i)
§. V. Nouvelle découverte astrologique.
Les jardiniers pensent , Monsieur, que la pâle reine des nuits exerce une influence maligne ou bénigne sur les arbustes, les plantes et les semailles. Les savants ont prouvé que le flux et le reflux de la mer doivent lui être attribués. Mais voici une nouvelle découverte astrologique , dont vous nous faites part. L’homme , d’après vous , peut être aussi sous l’influence des astres , comme la lune, etc. , et la preuve que vous nous donnez de cette découverte admirable, c’est que l’homme est inférieur aux astres : ce que nous ne comprenons pas ; car nous ne pensons pas , Monsieur , que vous vouliez parler ici d’une infériorité physique. Nous ne comprenons pas , non plus , comment Saturne, Jupiter, etc. peuvent agir sur l’enfant qui vient de naître , ni comment ces mêmes globes célestes influeraient d’une manière si différente sur tant d’êtres humains nés dans le même pays et à la même heure. Car nous pensons que vous n’oserez pas soutenir que les enfans nés dans le même pays et à la même heure , ont les mêmes vices , les mêmes défauts , les mêmes vertus, les mêmes talents, etc. ; Mais vous autres , Messieurs les esprits - forts , qui refusez de croire des faits évidents , vous en admettez bien d’autres non moins incompréhensibles.
(I) Lain. SlCdit. If. à Lord Byron.
« Je n’affirmerai pas , dites-vous , que dans la nature visible et invisible , où tout se tient , où tout s’enchaîne , des êtres d’un ordre inférieur , comme V homme ^ ne soient sous V influence des êtres supérieurs , comme les astres» oyage en Orient , T, I, p. 2S6.)
Si voire système est vrai , Monsieur , vous devez être sous l’influence de quelque brillante étoile , de quelque belle planète, comme Mars , Saturne , Jupiter, etc. La fortune vous prodigue ses dons , et l’univers entier admire vos chefs-d’œuvre poétiques. Ah ! « Remerciez Dieu, vous dirons-nous avec l’anachorète de Palmyre , remerciez Dieu. Il y a peu d’hommes qui soient nés sous plus d’une étoile ; peu dont l’étoile soit heureuse Vous , au con-
traire , vous en avez plusieurs , et toutes sont en harmonie pour vous servir.... » {Ibid,)
%. VI. Nouvelle preuve du scepticisme de IW. de Lamartine.
Monsieur , vous aimez tant à vous perdre dans les déserts de l’espace et les régions incommensurables du vague, que , lorsque vous êtes contraint de formuler un symbole , d’énoncer un principe , vous ne formulez qu’une absurdité , vous n’avancez qu’un paradoxe.
« Il y a , dites-vous , deux lumières pour l’homme : l’une qui éclaire l’esprit , qui est sujette à la discussion , au doute , et qui souvent ne conduit qu’à l’erreur et à l’égarement ; l’autre qui éclaire le cœur et qui ne trompe jamais ; car elle est à la fois évidence et conviction, et pour nous autres mortels, la vérité n’est qu’une conviction. » {J^oy. en Orient, T, /. p, aSy.)
Si la vérité pour l’homme n’est qu’une conviction , la
vtVité n'existe pas pour lui ; le scepticisme est son partage ; il doit marcher à tâtons dans le sentier ténébreux de la vie , sans flambeau qui l’éclaire et qui le guide , ce qui ne peut se concilier avec la bonté et la sagesse de Dieu. Si la vérité n’est qu’une conviction , l’homme est condamné à être éternellement le jouet des caprices de son imagination et des faiblesses de sou cœur^ car les convictions de l’homme ne sont souvent que des erreurs. Le sens intime n’est vrai que pour l’individu et non pour l’objet en lui-même. Un bâton à demi plongé dans l’eau me paraît brisé ; il est vrai , il est certain qu’il me paraît brisé ; mais s’ensuit-il qu’il l’est réellement ? Un musulman est convaincu que Dieu a communiqué ses secrets à l’imposteur de la Mecque par le ministère de l’ange Gabriel , s’ensuit-il que Mahomet ait connu les secrets de la divinité ? Le stupide et barbare indien est convaincu que le sacrifice d’un homme réjouit la divinité pendant mille ans , et celui de trois hommes , pendant trois mille ans (i) ; croyezvous que la divinité agrée ces abominables sacrifices ? Donc les convictions de l’homme ne sont point des vérités. Donc l’homme est condamné à vivre dans les ténèbres et dans le doute, s’il n’existe pour lui d’autre moyen de distinguer la vérité de l’erreur. Mais il ii’en est pas ainsi : Dieu lui a donné des moyens de connaître la vérité. Sans entrer ici dans les divers raisonnements , et sans parler des nombreux systèmes des philosophes tant anciens que modernes sur la certitude , sans vous parler de l’autorité infaillible de la Révélation , nous avançons , nous soutenons
I1J Cil. .‘saiielaut , trait, de Ciillrn-Ptiran , par M'. Blaqulérc.
que la lumière , qui éclaire l’esprit, peut conduire à la vérité beaucoup mieux que celle qui éclaire le cœur , si souvent obscurcie par les passions. Quand les histoires de plusieurs auteurs contemporains , de diverses nations , divisés d’intérêts, de mœurs, de langages, m’attesteront un fait solennel, éclatant, arrivé à la face du soleil; quand les monuments antiques , qui seront encore debout , auront été élevés à cette occasion ; lorsqu’une tradition constante l’affirmera, quand le sang de milliers de martyrs aura coulé pour confirmer cette vérité , pourquoi en douter un seul instant ? Cette lumière de l’esprit pourra-t-elle me conduire à l’erreur? Si vous niez l’autorité imposante de tous ces divers témoignages réunis , vous niez l’histoire ; vous sapez par sa base le Christianisme ; car le Christianisme repose sur des faits.
§. VII. Autre contradiction.
Vous dites : « Je crois au Christ , parce qu’il a appoité à la terre la doctrine la plus sainte , la plus féconde et la plus divine qui ait jamais rayonné sur l’intelligence humaine. Une doctrine si céleste ne peut être le fruit de la déception et du mensonge.... Le Christ l’a dit comme le dit la raison. » {Ibid,)
Voilà qui est très-bien et très-orthodoxe , Monsieur. Mais vous ne tardez pas à tenir un langage peu en harmonie avec l’aveu que vous nous faites là.
« Les doctrines , dites-vous , se connaissent à leur morale , comme l’arbre se connaît à ses fruits. Les fruits du Christianisme , je parle de ses fruits à venir plus encore
que de ses fruits déjà cueillis et corrompus , sont infinis , parfaits et divins . — Donc l’auteur est un Verbe divin comme il se nommait lui-même. » ( Ibid.)
Il nous semble que la dialectique n’est pas votre fort , Monsieur le poète. Votre logique nous étonne. La doctrine se connaît à sa morale, comme l’arbre à ses fruits. Les fruits que produit maintenant le Christianisme sont corrompus , et vous concluez que le Christianisme est divin ! vous voulez juger du Christianisme par ses fruits à venir , et comment les connaissez- vous , puisqu’ils n’existent pas? Nous rappellerons encore à votre mémoire oublieuse que vous avez dit dans le même ouvrage , que toutes les religions ont leur morale divine. Or, il nous serait facile de vous prouver que les fruits du Polythéisme , du Mahométisme , par exemple , ne sont ni parfaits , ni divins , et que les religions musulmane et païenne, par conséquent, nesontpas divines. Nous ne voulons pas trop vous presser sur ce chapitre. L’abandon auquel on se laisse aller dans un entretien , et les inspirations du mens divinior peuvent faire dire des choses un peu hardies. Passons outre.
§. VIII. IVr. de Lamartine pythagoricien.
Le panthéisme et la métempsycose forment le fond de la doctrine pythagoricienne. Nous dirons aujourd’hui seulement quelques mots sur votre penchant pour le dogme révéré des Brahmes. Nous ferons voir un autre jour que votre théogonie diffère peu de celle du philosophe de Samos. Oui , Monsieur , vous croyez à la transmigration des âmes J il paraît même que celle croyance existe depuis
longtemps dans votre esprit. Vous disiez , en exhalant vos tendres regrets sur la tombe d’une épouse chérie :
« Peut-être au même instant , sur un autre rivage, Elvire veille aussi , seule avec mon image ;
Et dans un temple obscur, les yeux mouillés de pleurs , Vient aux autels déserts confier ses douleurs. » (i)
Sur un autre rivage , dans un autre hémisphère ; peut-être
dans l’Océanie , la Chine ou le Japon , etc. etc Aux
autels déserts, peut-être dans quelque chapelle rustique consacrée à la Vierge ; dans quelque temple de feuillage , près d’un autel de bambou , etc. — O Pythagore !
Nous ouvrons votre Jocelyn, et nous trouvons vos principes sur la métempsycose bien plus larges encore. Il ne s’agit pas seulement de l’immortalité des quadrupèdes , des volatiles , des reptiles ; vous les étendez jusqu’aux roses , aux tubéi euses , aux peupliers , aux laitues , etc. : en un mot ils embrassent le règne végétal tout entier. Nous allons vous laisser parler vous-même :
« Ah ! mon pauvre Fido, (2) quand tes yeux sur les miens Le silence comprend nos muets entretiens ,
Quand au bord de mon lit , épiant si je veille ,
Un seul souffle inégal de mon sein te réveille ,
Que lisant ma tristesse en mes yeux obscurcis Dans les plis de mou front tu cherches mes soucis ,
Et que pour la distraire , attirant ma pensée ,
Tu mords plus tendrement ma main vers toi baissée ,
(1) Lani. Méditai. WllI.
(2) Nom du ctiicài do Juoclyu.
Que , comme un clair miroir , ma joie ou mou chagrin Rend ton œil fraternel inquiet ou serein ,
Que l’âme en toi se lève avec tant d’évidence Et que l’amour encor passe l’intelligence ;
Non , tu n’as pas du cœur la vaine illusion ,
Ou sentiment humain une dérision ,
Un corps organisé qu’anime une caresse ,
Automate trompeur de vie et de tendresse !
Non , quand ce sentiment s’éteindra dans tes yeux ,
Il se ranimera dans je ne sais quels deux.
De ce qui s’aima tant la tendre sympathie ,
Homme ou plante, jamais ne meurt anéantie :
Dieu la brise un instant mais pour la réunir,
Son sein est assez grand pour nous tous contenir !
Oui , nous nous aimerons comme nous nous aimâmes. Qu’importe à ses regards des instincts ou des âmes; Partout où l’amitié consacre un cœur aimant ,
Partout où la nature allume un sentiment ,
Dieu n’éteindra pas plus sa divine étincelle Dans l’étoile des nuits dont la splendeur ruisselle Que dans l’humble regard de ce tendre épagneul Qui conduisait l’aveugle etmeurtsurson cercueil !!! »(i)
Zuingle plaçaitdans le ciel, à côté de Jésus^hristet des Apôtres , non-seulement Socrate , Aristide, Antigone , Numa, Camille , Caton , Scipion , mais Hercule et Thésée. Votre bon M"". Jocelyn n’y met pas tant de façon ; il y admet sans scrupule son chien ;
(1) Jocclyti , neuvième époque.
Et quand le sentiment s'éteindra dans ses yeux ; '
Il se ranimera dans je ne sais quels deux,
H nous apprend , quelques vers plus bas , quel sera ce ciel ; puisqu’ils seront ensemble et qu’ils pourront s’aimer encore :
Oui , nous nous aimerons comme nous nous aimâmes,
II ne se contente pas de faire entrer avec lui dans le Paradis son cher Fido , sa biche , ses poules , ses ramiers etc. ils espère bien y trouver encore ses chères laitues , ses choux , ses poiriers et ses treilles ; parce qu’il est convaincu que tout ce qui s’aima sur la terre doit ressusciter , homme ou plante, que rien ne meurt anéanti.
De ce qui s’aima tant la tendre sympathie Homme ou plante , jamais ne meurt anéantie, (i)
Quittons les sottes extravagances que vous faites débiter fort gravement à notre cher confrère , (nous sommes comme lui, curé de village,) extravagances qu’il n’a pas assurément trouvées dans l’Évangile , revenons à votre voyage en Orient , et tachons de prouver aux incrédules les plus obstinés que la fibre de votre cœur est tant soit peu pythagoricienne. Oui, M*'. de Lamartine , la doctrine de Pytha-
(1) M'. de Lamartiuc parle ici d’uue véritable résurrection des élrçs, ce qu*il explique par ce vers , où il dit que Jocelyn et son chien s’alincroot dans le ciel , comme ils se sont aimés sur la terre :
« Dieu les brise un instant , mais pour les réunir ,
Son sein est assez grand pour nous tous contenir. »
gore a toutes vos sympathies. Vous ne vous abstenez pas , il est vrai , comme le philosophe de Samos , de porter vos mains parricides sur les innocents quadrupèdes qui décorent vos tables somptueuses , de peur d’égorger votre père ; vous n’avez pas , comme ses disciples , gardé pendant cinq ans un rigoureux silence ; vous ne vous rappelez , comme lui , avoir été Ætbalide , Euphorbe , Hermotime , Pyrrhus , pêcheur de Délos , et enfin Pythagore , mais il est bien des lieux , bien des monuments , bien des sites pittoresques , que dis-je , enfin tout ce qui a frappé vos regards dans votre course en Orient, excepté les vallées du Liban , les ruines de Balbeck , les rives du Bosphore à Constantinople, et le premier aspect de Damas du haut de. V Anti-Liban ; oui, tout a été pour vous comme un souvenir. ( y oy. en Orient. T. II. p. i45.) C’étaient des choses que vous aviez vues sans doute autrefois , il y a peut-être plusieurs siècles , avant que votre âme si active , si poétique fut captivée sous la forme noble et gràcieuse qui lui sert maintenant de prison. Vous aviez cru d’abord que c’était l’effet de votre imagination poétique , de ce mens divinior qui fait dire la vérité , par fois , sans le savoir, et bien souvent des absurdités et des folies ; vous aviez reconnu que l’imagination poétique donnait des résultats plus sûrs et plus évidents que la science logique (i) ; ce qui paraîtra un peu hardi, pour ne rien dire de plus, aux aigumentateurs et aux partisans d’Aristote. Et ces aigles de Tyr , dont vous parlez dans je ne sais plus quelle pièce de vers , qui vous avaient été révélés par votre mens divi-
(I) tbld. ut «uprà.
nior (i) , n’avaient pas peu contrihiié à vous faire proférer ce blasphème contre la philosophie scolastique ; mais le doute n’a pas tardé à s’emparer de votre âme ; et malgré ces admirables effets , ces effets sûrs et évidents de votre imagination poétique , votre foi a été chancelante à la vue de tant de merveilles , vous n’avez plus osé affirmer quelle en fut la cause première , et vous vous êtes écrié :
« Avons-nous vécu deux fois ou mille fois ? ou bien avons-nous dans notre imagination la puissance de pressentir et de prévoir avant que nous voyions réellement? Questions insolubles. » {^Voy. en Orient. T. II. p. i45.) Avons-nous vécu mille fois? mille fois ! Monsieur, décidément vous l’emporteriez sur votre maître Pythagore , qui n’avait vécu que cinq fois , sous les formes dont nous avons parlé. Que n’avez-vous obtenu comme lui de Mercure , la faveur de vous souvenir de toutes choses ? Si vous aviez vécu seulement cinquante fols , comme cela est trèspossible d’après votre propre aveu , quelles curieuses histoires vous auriez à nous raconter ! quels ravissants épisodes bien autrement intéressants que celui de Jocelyn , vous laisseriez tomber de votre lyre féconde ! vous auriez droit plus que tout autre à faire le poème humanitaire que vous rêvez. Car nul doute que vous n’ayez parcouru les divers degrés de l’échelle sociale ; et si un célèbre Pythagoricien a été , comme il l’avoue lui-même , fille , garçon , arbris-
(t) Je rccoimas que l’imaginaliou poétique lu’aTait révélé les aigles de Tyr moins vrais , moins beaux et moins surnaturels encore qn’lls n’étalent, et qu’il y a dans le men» Aivinior des poêles mêmes les plus obscurs , quelque ebosc de cet instinct divinateur et prophétique , qui dit la vérité sans le savoir. (Voy. en Orient. Toni. II. — 9.)
seau , poisson avant que d’être Empédocle , à travers tant de métamorphoses , votre âme eut pu passer dans quelque noble quadrupède , comme un coursier arabe.
S’il nous était donné de croire à la transmigration des âmes , nous croirions que vous avez longtemps vécu dans l’Orient sous la forme élégante de quelque enfant de prophète ou de quelque ravissante odalisque. Cette vie no- < made , ces beautés arabes , ce ciel si pur , ces sites pittoresques , ces bosquets d’aloës , de sycomores , de citronniers , de grenadiers , ont pour vous trop de charmes , trop d’attraits ; vous aimez trop ces mœurs turques. Oui, Monsieur , il faut que vous ayez autrefois foulé cette terre sacrée que foulèrent les pieds du Prophète , il faut que vous ayez dormi sous les berceaux odorants de ces frais kiosques, au son murmurant de ces limpides fontaines.
Oui vous êtes un enfant de l’Orient; n’avez- vous pas enentendu Lady Esther Stanhope vous dire :
<• Vous ne tarderez pas à retourner en Orient ; c’est votre patrie. — C’est du moins , lui avez-vous répondu , la patrie de mon imagination. — Ne riez point, a-t-elle repris , c’est votre patrie véritable , la patrie de vos pères ; .
— J’en suis sûre maintenant.... Voyez : le coude-pied est très-élevé , et il y a entre votre talon et Vos doigts , quand votre pied est à terre , un espace suffisant pour que l’eau y passe sans vous mouiller : c’est le pied de l’arabe ; c’est le pied de l’orient ; vous êtes un fils de ces climats , et nous approchons du jour où chacun rentrera dans la patrie de ses pères. » (^oj. en Orient. T. I.p. 261.)
Enfin si les paroles et les prédictions de la recluse de la Grande Bretagne, si vos goûts, votre admiration pour ia
religion et les mœurs orientales , n’étaient suffisants pour nous convaincre que vous êtes un enfant de ces heureux climats , nous n’aurions qu’à vous entendre parler vousmême ; vous avez dit :
« Mes yeux , sont de l’Orient. » {^Voy. en Orient, Tome /. pcig, yy . )
Si votre esprit, votre cœur, votre pied, vos yeux sont de l’Orient, pourquoi vos bras , vos mains , en un mot toute votre célèbre hypostase n’en seraient-ils pas ? O grand homme ! honneur , louange à Py thagore !
§. IX. M. de Lamartine saint-simonien.
Mais ce n’est pas seulement pour la vieille doctrine du fondateur de l’école italique , que vous vous sentez de l’inclination ; certaines rêveries des écoles modernes ont droit à votre estime , et , pour justifier votre penchant pour le culte de Saint-Simon, vous commencez par affirmer; «que, les temps d’anarchie d’idées sont des saisons favorables pour la germination' des pensées fortes et neuves ; » [F' oy, en Orient , T, III, pog, 224. ) Vous auriez dû dire peut-être avec plus de raison : des pensées sanglantes, absurdes et anti-sociales.
En effet , sans remonter à un époque trop reculée , que de vieilles sectes , ennemies de la religion et de la raison , ne sont-elles pas sorties de la poudre des pavés de juillet ? C’est à l’occasion de la dispersion des débris du saint-simonisme , que vous tenez ce langage. Deux lettres de M. Deschamps , rédacteur du journal de Smyrne, partisan de cette nouvelle doctrine , qui allait chercher la femme libre aux marcliés d’esclaves et dans les harems de
Constantinople , ont suffi pour réveiller dans votre cœur de l’inclination pour ce nouveau progrès de l’humanité. Le symbole des ex-disciples de l’ex-père Enfantin n’est pas tout à fait votre symbole , Monsieur; vous regardez même leurs articles de foi comme des dogmes insensés , ce qui n’empêche pas que vous n’ayez de la sympathie pour le culte de Ménilmontant et qu’il n’excite votre admiration.
Vous dites : << Il ne faut pas juger des idées nouvelles par le dédain qu’elles inspirent au siècle. Toutes les grandes pensées sont reçues en étrangères dans le monde ; le saint-simonisme a en lui quelque chose de vrai , de grand , de fécond ; l’application du Christianisme à la société politique , la législation de la fratemitéhumaine , sous ce point de vue je suis saint-simonien. » ( ^oj. en Orient. Tome II. pag. aa4')
Et ne voyez- vous pas , Monsieur , que la législation de la fraternité humaine ou le cArift/aRÛme lègislaté^ pour me servir de vos expressions j^est la plus inconcevable utopie? Les lois humaines ne peuvent atteindre que les actes extérieurs , le cœur de l’homme est un sanctuaire fermé pour elles , il n’y a que Dieu qui puisse y descendre ; la religion , et la religion seule , exerce et peut exercer son empire sur lui. Commanderez-vous par ordonnances les vertus chrétiennes, la charité , l’amour mutuel, l’humilité, la modestie , les pensées honnêtes et chastes ? Défendrezvous par des lois , les vices opposés à ces vertus , la haine, la jalousie , l’envie , l’orgueil , l’amour de ce qui est mauvais , sous peine de prison , d’amende et de confiscation de biens ?
Le christianisme législaté n’est pas seulement un rêve
impossible , mais dans l’hypothèse où il pourrait se réaliser , il ne pourrait l’être qu’avec l’intolérance et le despotisme le plus absolu , ce qui n’est pas du goût de messieurs les philosophes. Voyez le paganisme législaté à Rome , ou la religion dans l’état ; à Rome, il versait le sang des Chrétiens qui refusaient de faire fumer l’encens devant les dieux de marbre de l’Empire. Voyez l’Angleterre , où existe une église établie , imposée par ordonnance royale , où la femme, qui tient les rênes de l’Etat, est à la fois Reine et Papesse : malgré les libertés presqu’inséparables de tout gouvernement représentatif , le Catholicisme est resté longtemps et reste encore opprimé dans la Grande- Bretagne. Voyez la Turquie, où le Mahométisme est législaté , où le Coran sert à la fois de code religieux et politique : est-il un pays où il y ait plus d’ignorance et de barbarie ? L’intolérance est portée au point qu’il y a peine de mort pour le téméraire qui tenterait de convertir un musulman et pour le musulman converti (i). Cependant le Mahométisme , d’après vous , Monsieur, est un culte très philosophique , dont la morale en principe est la même que celle du Christianisme , il est très avancé sur la route de la perfection religieuse.
Avec votre religion dans l’État forcerez-vous les sujets du même royaume , même les dissidents , à croire le même symbole , à pratiquer les mêmes devoirs prescrits par le culte dominant ; où sera donc la liberté de conscience? La législation de la fraternité humaine existe. Monsieur, dans un livre sublime , l’Évangile : la sagesse humaine , si faible , si inconstante , si impuissante , ne saurait rien
(1) Voirla Lelliu II' de la 2‘
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ajouter aux célestes leçons de la sagesse divine. Qu’on les suive , et l’ordre , la paix et le bonheur régneront dans la société ; les vertus chrétiennes , sociales et domestiques seront en honneur , et les hommes apprendront à aimer ceux qui les haïssent , à faire du bien à ceux qui leur font du mal , à bénir ceux qui les maudissent et à prier pour ceux qui les persécutent, (i) Le riche versera le superflu de ses richesses dans le sein de l’indigence; et l’abondance sera partout. Qu’est-il besoin de lois humaines ? Qu’est-il besoin du saint-simonbme pour nous prêcher des vérités qu’il défigure ?
Supposerez-vous, dans l’hypothèse de la législation de la fraternité chrétienne , la communauté des biens ? vous avouez vous-même que la propriété estlacondition#/neç«a non de l’existence de toute société . Et nous vous dirons ici en passant, qu’il n’est pas vrai. Monsieur, comme vous l’avancez témérairement ( 2 ) que le Christianisme ait tenté , mais en vain, d’établir la communauté des biens. Ce rêve^j dont vous parlez , n’a existé que dans votre imagination. Vous ne nous citerez aucun canon de Concile , aucun texte de l’Évangile , aucune ordonnance , aucun décret de l’Eglise primitive, qui autorise votre assertion. Jésus-Christ prêche , il est vrai , à ses disciples le détachement des choses de ce monde ; conseille , ma'is n’ordonne pas , si l’on veut être parfait, de vendre ce que Von possède et de le
(1) Matth. v.U. — Luc. VI. 27. — Rom. xii. 20. — Act. vil. 59.
Lu rratcrnci échange des devoirs et de services réciproques que M. de Lamartine voudrait voir régularisés et garantis paria loi des hommes est régularisé et garanti par ia loi de Dieu , promulguée par la religion catho* lique.
12) Voy. cil Orient. Toni. IV. iMg.Sll.
suivre, (i) Voyez ce que nous lisons clans les actes des Apôtres : lorscju’Ananie soustrait une partie de la somme qu’il avait reçue de la vente de sa terre , saint Pierre lui dit ; Ananie , pourquoi vous êtes-vous laissé tenter par Satan ? Ne pouviez-vous pas garder votre terre et ne pas la vendre ? (2)
Nous vous ferons encore observer avec Fleury (3) , que la vie commune entre tous les fidèles était une pratique singulière de la première église de Jérusalem seulement , convenable aux personnes et aux temps (4) ; que les premiers chrétiens de cette ville , se rappelant que le Sauveur avait prédit sa ruine , vendaient leurs maisons et leurs propriétés , ne voulant rien avoir qui les attachât à cette malheureuse cité , ni à cette terre qui devait être désolée. D’après vous , Monsieur , ce qui a manqué aux jeunes apôtres du culte de Saint-Simon ,
« A cette secte éclipsée , mais non morte , ce n’est pas l’idée, ce ne sont pas les disciples qui lui ont failli non plus ; ce cpii leur a manqué selon moi , dites-vous , c’est un chef , c’est un maitre , c’est un régulateur. ( Voy. en Orient. Tom. III. pag. 224. )
" J.ies Saint-Simoniens ont péri d’après vous, parce qu’ils ont déclaré une guerre à mort entre la famille, la propriété,
(1) Haith. XIX. 21.
(2) Nonne manent tibi manebat , et venunialum erat in tud poteatate t C’csl la li'aducliou mot à mot du texte original , du grec.
13) Fleury, Mmurs des Israélites et des Chi'élicns , pag. 172.
(4) Elle subsista AO ans, ii Jérusalem sous la conduile des ApOtros. Fleury, ibid.
Les Pythagoriciens chci les Grecs, les Esséniens et les Thérapeutes chez les Juifs, ont aussi fourni des exemples de la vie cominuiie. Ibid.
la religion et eux. Ils se dissoudront , dites-vous encore , comme corps , et feront plus tard , comme individus , des chefs et des soldats de l’armée nouvelle. » {Ibid.)
L’armée nouvelle n’est autre que la milice des sophistes qui doit se ranger sous l’étendard de la raison générale, religion dont vous êtes le grand pontife ou du moins le prophète. C’est ce culte que prêche notre honorable collègue, le respectable Jocelyn.Un de ses dogmes fondamentaux , c’est la tolérance , vertu tant vantée et si peu pratiquée parla tourbe philosophique.
§. X. M. de Lamartine prêchant la tolérance par l’organe du curé de Valneige.
Les religions subissent , Monsieur , grâce à votre imagination féconde et brillante , une foule de métamorphoses. Tantôt , elles sont commela rose des vents ; tantôt , comme d’éclatants rubis , des diamants inappréciables enchâssés dans du clinquant. Ici, elles sont variées et nuancées comme l’arc-en-ciel que Dieu peint de toute couleur, (i) Là > elles sont progressives, comme la dynamique , la chimie, la physique , l’hydraulique , élastiques même dans leurs dogmes , comme une pièce de caoutchouc. Voilà qu’ aujourd’hui non plus les religions , mais la religion est à vos yeux un grand fleuve.
(1) Jocclyn , ucuvième époque. On pourrait faire un volume fort piquant ,si on réunissait les bizarreries, les extravagances, les paradoxes que vous faites débiter fort gravement au divertissant personnage des Alpes , que vous affublez de la soutane du prêtre , abstraetion faite des passages immoraux, que lu prétendu minisirc de Jésus-Gbrist n’a pas cerlainement puisés à la source si pure de i'Êvangile.
Oui, Mousleur, la religion de Jésus-Christ est un grand fleuve , un fleuve immense qui fait prospérer les pays qu’il arrose de ses eaux vivifiantes. Voyez l’Europe chrétienne et l’Asie païenne ou musulmane ; d’un côté, les arts , les sciences , les vertus sociales et domestiques , le génie grandissant à l’omhre de la Croix ; de l’autre , la barbarie , l’esclavage , le despotisme , les vices les plus dégradants pour l’humanité , consacrés par le Croissant ou l’exemple des faux dieux.
Mais reprenons les choses de plus haut. Vous faites dire à Jocelyn :
<■ Le pauvre colporteur est mort la nuit dernière ,
Nul ne voulait donner de planches pour sa bière Le forgeron lui-même a refusé son clou.
C’est un juif, disait-il, venu je ne sais d’où.
Un ennemi du Dieu que notre terre adore ,
Et qui , s’il revenait, l’outragerait encore;
Son corps infecterait un cadavre chrétien ,
Aux crevasses du roc traînons-le comme un chien.
La Croix ne doit point d’ombre à celui qui la nie Et ce n’est qu’à nos os que la terre est bénie. » (i)
Nous n’approuvons pas tout à fait ce langage des habitants de Valiielge, ni leur manque d’égards envers un cadavre , ni leur conduite peu chrétienne envers la femme et les enfants de l’Israélite défunt ; que M. Jocelyn donne les planches de son fit pour la bière du colporteur , c’est très-bien ; qu’il le fasse ensevelir dans une terre commune, rien de mieux.
(1) Jocelyn. Ncuviéoie lipoque.
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Notre confrère continue :
« Puis , pour leur enseigner un peu de tolérance ,
La première vertu de l’humaine ignorance ,
Et comment le soleil et Dieu luisent pour tous ,
Et comment ses bienfaits s épanchent malgré nous ^
Je leur ai raconté la courte et simple histoire,
Qui dans mon cœur alors tomba de ma mémoire. » (i)
Suit la parabole du fleuve. Des caravanes surviennent ; les vieux habitants des bords du Nil , dont ils ont fait un dieu , empêchent les voyageurs de puiser de l’eau sacrée avec leurs outres profanes , et les chameaux de s’y abreuver ^ mais tout-à-coup 1 ange du Seigneur :
« .... du ciel fermé rouvrant le réservoir Sur l’une et l’autre armée à torrents fit pleuvoir Et le peuple étranger but au lac des tempêtes. « ( 2 )
Et ces phrases sonores , ces pompeuses descriptions , cet ange , ces torrents de pluie, pourquoi ? Pour prouver que les curés doivent être tolérants , et enterrer selon le rit romain , dans les cimetières catholiques , <i l’ombre d’une croix , à l’exemple du Curé des Alpes , les juifs , les mécréants , etc.
. Nous ne trouvons rien de plus déplorable , Monsieur, que cette ridicule manie des esprits forts de notre siècle qui , sous prétexte de tolérance , veulent, faire violence à la conscience du prêtre et le contraindre à exercer son mi-
(1) Jocclyu . (2) Uid. ucuiièmc C'poquc.
nistère, après leur mort, envers des hommes qui n’eu ont pas voulu durant leur vie. N’a-t-on pas vu, à une époque très-récente de petits tyrans municipaux à écharpe tricolore , enfoncer bravement les portes des églises , introduire de vive force dans le sanctuaire du Dieu trois fuis saint les corps impurs des hommes qui avaient renié leur foi et affiché l’athéisme , chanter les versets et les oraisons pour les morts , et psalmodier le De profundis ? Si ces cadavres avaient pu se ranimer , ils auraient pris la parole et auraient vivement apostrophé ces chantres et ces pasteurs improvisés : « Nous avons répudié l’héritage de nos pères, leur auraient-ils dit, nous ne croyons ni aux miracles du Christ ni à sa religion , ni à l’efficacité des prières du prêtre. Nous nous étions séparés de la société des Chrétiens , et vous venez , vous , après notre mort , nous asperger d’eau bénite qui n’est à nos yeux qu’une eau profane , chanter des orenius qui ne pourront point nous tirer du sommeil éternel de la tombe , réunir nos ossements et nos poussières aux poussières de ceux dont nous avons évité la contact durant la vie , qui n’étaient à nos yeux que des fanatiques !... » Les paroles du juif seraient-elles moins amères, moins insultantes? Quoi de plus abominable à ses yeux que la croix , les prières , les cérémonies sacrées du ministre de celui que ses pères ont cloué sur un infâme gibet , comme un vil scélérat ? Et par tolérance , vous torturez ce cadavre , vous lui faites violence, vous lui rendez des honneurs qu’il refuserait, s’il pouvait un instant être rendu à la vie ? Rst-ce agir en homme raisonnable?
Si la tourmente révolutionnaire ne lui avait pas fait
oublier son droit canon , nous pourrions encore rappeler au souvenir du respectable pasteur de Valneige les décrets des Conciles concernant les sépultures ecclésiastiques , decrets qui doivent être la règle de conduite d*un curé catholique , comme les articles de la Charte , celle d’un bon citoyen. Oui , Monsieur ,
« La Croix ne doit point d’ombre à celui‘qui la nie. »
Oui , Monsieur , la tolérance de Jocelyn aspergeant d’eau bénite la tombe d’un juif dans un cimetière chrétien , nous paraît aussi ridicule et aussi blamâble que la charité de Don Quichotte brisant les chaînes des galériens espagnols qu’il rencontre sur la route , et leur rendant la liberté en dépit de la sainte Hermandad. Un intention louable ne suiïït pas pour rendre une action bonne , il faut que la loi divine ou humaine, l’usage , les circonstances et les suites en prouvent la légitimité, l’utilité et la convenance.
Vous terminez , en mettant ces étranges paroles dans la bouche de notre tolérant confrère , parlant à ses paroissiens :
» Cette Religion , qui nous enorgueillit ,
C’est ce fleuve fait dieu dont on venge le lit ;
Vous croyez posséder seul ses clartés divines ,
Vous croyez qu’il fait nuit derrière vos collines ,
Qu’à votre jour celui qui ne s’éclaire pas
Marche aveugle et sans ciel dans l’ombre du trépas.» (i)
(1) Jocelyn, iieuviènic époque.
Ici , chaque vers renferme une erreur , un paradoxe. Oui , Monsieur, il fait nuit derrière uos collines , ou, pour dépouiller vos phrases mystérieuses de leur obscurité, la religion chrétienne seule est vraie , parce qu’elle seule est l’œuvre de la sagesse de Dieu (i) , tandis que les milliers de sectes , qui usurpent le nom de religion , ne sont que l’œuvre de l’orgueil, de la folie ou de la corruption des hommes. Oui , la religion chrétienne est le soleil qui a dissipé les nuages de l’erreur, qui enveloppaient la ténébreuse humanité de leur ombre. Oui , tous les peuples , qui ne seront pas éclairés et échauffés de ses rayons , marcheront en aveugles et seront glacés par le froid de la mort. Oui , la religion chrétienne renferme le trésor le plus abondant de lumière , de vérité, de justice et de sainteté; et quiconque se retranchera de son sein ne pourra manquer de s’égarer et de périr , parce que son fondateur , c’est le V erbe fait chair , fis de Dieu ( 2 ), Dieu lui-même, la voie , la lumière , la vérité , la vie; et Jésus-Christ luimême qui, d’après vous , est la raison , l’a ainsi enseigné à ses disciples. (3)
Nous avons l’honneur , etc.
(1) L a religion Judaïque fut l’œuvre de Dieu ; sou ddcalogue est encore celui de la religion chrétienne ; mais ses lois céréuioniclies et politiques , convenables au temps, aux mœurs et au climat, devaient cesser h r.irrivée du Messie.
(2) Évaugileselon saint Jeau. l.l. lA. xiv. C.
(3) Qui non crediderit condemnabitur. Marc. xvi. 16. Si autem Eccicsiam non aadicrit , sil libi siriil ethnieus et pubticaiius. llallli. xvi:i. 17.
TROISIÈME LETTRE
1°. De la Prière en général. 2°. MV de Lamartine catholique , ses regrets de ce qu’on ne prie plus sur mer , depuis la révolution de 1830. 3°. Beauté et efficacité de la prière. 4". M’. de Lamartine priant pour les vivants et pour les fidèles trépassés. 5". M'. de Lamartine priant pour lui-méme. 6°. M^ de Lamartine priant à la turque. 7°. M^ de Lamartine priant à la Jean-Jacques, 8°. M'. de Lamartine moins fervent dans la prière. 9". M''. de Lamartine abandonnant à jamais la prière.
§. I. De la Prière en général.
Monsieur , l’homme impuissant et faible , au milieu des périls qui l’environnent et des maux qui l’assiègent , ne voyant autour de lui aucun soutien de sa faiblesse , aucun remède à sa misère , élève enfin ses yeux vers le ciel , où brille pour lui l’espérance. Le matelot , dont l’esquif est battu par l’orage , impuissant à lutter contre la fureur des flots et la violence des vents tombe à genoux près de son mât brisé , implore l’assistance de celui qui peut seul le sauver du naufrage et le ramener au port. L’infirme , dont les yeux ternes semblent voir s’approcher de sa triste couche le fantôme de la mort , demande au Ciel d’abréger ses douleurs et de lui' rendre la santé désirée. La veuve délaissée , l’orphelin opprimé , en un mot tous les hommes trahis par l’avarice , l’ambition ou l’égoïsme de leurs frères , lèvent leurs mains suppliantes vers l’Eternel et implorent
le père commun de tous les hommes. Mais ce n’est pas seulement l’horreur pour les maux présents, la crainte des maux à venir qui poussent l’homme , convaincu de sa faiblesse, à recourir au Dieu puissant et fort pour éloigner l’objet de ses craintes et de ses alarmes. L’homme à qui la fortune sourit, élève aussi ses regards vers le Très-haut ; mais ses yeux ne sont pas baignés de pleurs, comme ceux du malheureux, une joie douce est peinte sur son front paisible ; sa bouche s’ouvre pour bénir et remercier l’auteur de la nature. Ici c’est le joyeux laboureur , suivant à pas lents sou cbarriot qui ployé sous le faix des gerbes dorées , et bénissant la bonté prévoyante du Créateur. Là , sur les marches de bois de l’autel rustique , c’est une mère ivre de joie , qui vient remercier le Dieu des batailles d’avoir détourné de son fils
la balle homicide et de l’avoir ramené dans la maison de ses pères , pour être à la fois son soutien , sa joie et le bâton de sa vieillesse. La prière n’est donc pas seulement le cri de l’infortune qui demande que Dieu mette un terme à ses maux ; c’est encore la voix douce de la reconnaissance. Mais dans la bouche du malheureux où de l’heureux du siècle , la prière est toujours un hommage rendu par un être faible à un être puissant , et , soit qu’il adresse des demandes ou des actions de grâces , il est incontestable que l’homme , par la prière qu’il fait à Dieu , reconnaît en lui un être qui lui est infiniment supérieur, de qui il dépend en tout ; un être qui peut à son gré abréger ou prolonger ses jours ; un être qui n’est pas , comme se l’imaginent les déistes , indifférent sur les destinées des hommes et trop élevé au-dessus d’eux pour contrôler leurs actions. Car remarquons que, si Dieu est indifférent pour les
actions des hommes , aux yeux du logicien , il sera aussi absurde d’implorer le secours de ce même Dieu , que de se joindre à toutes les créatures pour saluer le Créateur et chanter avec elles sa puissance et sa sagesse. Si Dieu est si élevé au-dessus de l’homme qu’il dédaigne de le suivre dans ses pensées , dans ses désirs et dans ses actes , pourquoi donc , ô philosophe , voudriez-vous vous humilier devant lui ? Pourquoi donc , ô déiste , élever même vos pensées vers Dieu , si vous en faites un orgueilleux despote , un tyran sombre et farouche , rélégué dans l’infini sur son trône impénétrable , laissant agir à son gré , sans lui préparer des châtiments ou des couronnes , suivant ses vices ou ses vertus , l’homme , le chef-d’œuvre de ses mains? le laissant en proie à toutes sortes de misères et le jouet des passions qui s’acharnent sur lui , comme des vautours sur leur proie ? Pourquoi voudriez-vous vous unir à Dieu , pour ainsi dire , par les effusions de votre âme ? Il dédaigne et votre encens et vos prières. Comme vous, dont les pieds foulent l’abject vermisseau qui rampe , Il écrase l'homme sous le poids du malheur, sans daigner abaisser ses regards sur l’orgueilleux ver de terre , qui ose se croire l’objet des soins et de l’amour de l’Eternel ? La prière est donc une absurdité , un étrange paradoxe dans la bouche du déiste. Le déiste ne peut donc, s’il est conséquent avec ses principes , étendre sa pensée au delà de ce qui l’entoure ; communiquer avec celui qui est trop élevé au-dessus de lui pour prendre garde à ses actes , à ses désirs , qui n’a que faire de son hommage et de ses chants. Le déiste a donc été créé et mis au monde pour végéter , manger, boire et dormir ; occtiper son esprit de toute au-
tre chose que de Dieu. Le déiste ne doit donc à Dieu aucun culte ni extérieur, ni intérieur ; et toute religion doit donc âtre blamàble à ses yeux ; pubqu’il n’en existe aucune qui ne rende à Dieu quelque culte.
Ces principes posés , nous allons examiner , Monsieur , l'étrange doctrine que tous paraissez professer touchant la prière. Il est vrai qu’elle nous paraît étrange, peut-être , par ce que nous ne sommes pas complet , que nous n’avons pas voyagé. Nous ne savons prier que d’une manière, en catholique ; quant à vous , voyageur philosophe , vous priez en catholique ; vous priez à la turque , à la Jean-Jacques; vous devenez moins fervent ; vous finissez par abandonner tout à fait la prière ; et « ce souffle sacré de l’homme, que les fils d’Adam s’étalent transmis jusqu’à nous avec leurs joies et leurs douleurs , s’éteint sur -vos lèvres glacées; » ce que nous trouvons , nous homme casanier , très-peu orthodoxe ; mais ce qui au fond est très-philosophique : nous allons citer vos propres paroles , Monsieur, afin de mettre mieux le lecteur au courant de vos petites variations.
§. II. ir. de Lamartine catholique , ses regrets de ce qu'on ne prie plus sur mer depuis la Révolution de 1830.
« On faisait dites-vous , une prière le soir à bord des vaisseaux ! ■ Depuis la Révolution de Juillet on n’en fait plus. La prière est morte sur les lèvres de ce vieux libéralisme du XVIII*. siècle , qui n’avait lui-même rien de vivant que sa haine froide contre les choses de l’âme : ce souffle sacré de l’homme que les fils d’Adam s’étaient
Diÿiii£ by CjOogIc
transmis jusqu’à nous avec leurs joies ou leurs tlijuleurs , il s’est éteint en France dans nos jours de dispute et d’orgueil ; nous avons mêlé Dieu dans nos querelles. L’ombre de Dieu fait peur à certains hommes. Ces insectes qui viennent de naître , qui vont mourir demain , dont le vent emportera , dans quelques jours la stérile poussière , dont ces vagues éternelles jetteront les os blanchis sur quelqu’écueil , craignent de confesser par un mot , par un geste l’Être infini que les cieux et les mers confessent ; ils dédaignent de nommer celui qui n’a pas dédaigné de les créer , et cela pourquoi ? parce que ces hommes portent un uniforme , qu’ils calculent jusqu’à une certaine quantité de nombres et qu’ils s’appellent Français du XIX'. siècle ! » (i)
Nous partageons , Monsieur, votre juste et pieuse indignation contre ce vieux libéralisme , ce ■vieux philosophisme du XVI 11^. siècle , qui s’est déchaîné avec tant d’acharnement contre la Religion chrétienne, et qui se soucie fort peu de la prière. Nous voudrions voir , comme vous , et le matin , quand l’aurore blanchit le màt du navire, et le soir quand le crépuscule s’éteint sur la proue humide , le pilote et l’équipage s’agenouiller sur le tiliac, confesser celui qui commande aux vents et aux vagues et implorer le secours de la protectrice des matelots. Nous partageons sincèrement vos regrets ; nous applaudissons de toute notre âme aux paroles chaleureuses et poétiques qui échappent à votre plume chrétienne. Nous ne pensons pas néanmoins qu’il faille attribuer à la Révolution ilc
(1) Lamarlinc. Voyage en Orient. T. I. p. 32.
Juillet la cessation de la prière à bord des vaisseaux. Cette glorieuse et dévote Révolution ne cesse de demander des prières pour son monarque , ses héros et ses martyrs : et chaque année nous recevons de ses partisans de pieuses circulaires à cet effet.
§. III. Beauté et efDcacité de la prière.
« Quel monde , nous dites-vous dans un saint enthousiasme f quel monde que ce monde de la prière ! quel lien invisible mais tout-puissant que celui d’êtres connus ou inconnus les uns aux autres , et priant ensemble ou séparés les uns pour les autres ! il m’a toujours semblé que la prière , cet instinct si vrai de notre impuissante nature , était la seule force réelle ou du moins la plus grande force de l’homme ! L’homme ne conçoit pas son effet ; mais que conçoit-il? Le besoin qui pousse l’homme à respirer lui prouve seul que l’air est nécessaire à sa vie, l’instinct de la prière prouve aussi à l’àme l’efGcaclté de la prière. Prions donc; et vous qui nous avez inspiré cette merveilleuse communication avec vous , avec les êtres , avec les mondes Invisibles! vous, inuiiDieu, exaucez-nous beaucoup ; exauccz-nous au delà de nos désirs. » (i)
Oh! Monsieur, que c’est beau! que c’est touchant! on croirait vraiment lire un morceau de Grenade ou de Rodriguez , ou bien quelque fragment d’une homélie de saint Jean Chrysostôme , ô pieux écrivain, pensez un peuà nous, c|uand vous serez lancé dans le monde de la prière !
(1) Voy. en OiiunL T. I. p. SO.
IV. M'. de I.amartine priant pour les vivants et pour les fidèles trépassés.
Après des phrases si belles , si mystiques , il eut été sui^ prenant , fervent pèlerin , de ne pas vous voir mettre en pratique vos principes sacrés. Nous allons vous suivre en esprit dans la grotte où fut enseveli l’Homme-Dieu. Là , uous vous verrons humblement prosterné , le iront dans la poussière , prier d’abord pour votre père , qui n’a pas encore quitté ce globe ; ensuite pour votre mère chérie , qui est dans un autre monde, et pour tous ceux de vos parents et amis qui ne sont plus , demandant sans doute à Dieu pour ces derniers -.qu’il abrège leurs souffrances; qu’il retire du milieu .-des flammes du Purgatoire leurs âmes pour les introduire dans un lieu de lumière, de rafraichissement et de paix ; et si ce n’est pas là ce que vous demandez pour ces êtres qui ne sont plus , nous vous supplions , philosophe rationnel , de nous dire ce que vous demandez à Dieu pour eux. La raison , il est vrai , nous enseigne qu’un Dieu juste punit ou récompense selon les œuvres ; que la sentence une fois prononcée ne saurait être révoquée. Mais la foi nous enseigne que la grande victime s’immole encore chaque jour sur des milliers d’autels ; qu’elle nous applique les mérites de sa passion et de sa mort , et que Dieu se laisse fléchir par son sang et par les prières de l’Eglise.
Nous n’avons pas été peu surpris , Monsieur , de vous entendre dire avec un grand sang-froid, après avoir arrosé de vos larmes la grotte sacrée : que tout homme qui
s'approchera de ces lieux doit éprouver un solennel frémissement , soit qu'il ait gardé les dogmes de sa mère , ou qu'il n'ait qu'un christianisme philosophique et selon l'esprit, comme le vôtre sans doute, philosophe ; de vous entendre dire que , soit que Jésus soit à ses yeux le fds de Dieu ou le fils de l homme, le Christianisme est la religion de ses souvenirs , et qu'il ne peut s'être tellement évaporé au •vent du siècle. ..que l'aspect des lieux et des monuments de son premier culte ne rajeunisse ses impressions . (i)
En lisant avec une sérieuse attention votre ouvrage , Monsieur , nous eussions été tenté de croire que votre christianisme s’était totalement évaporé au vent du siècle, et que le vase , où on le versa , n’en conservait plus la première odeur , sans les tendres effusions de votre âme , les brillants soupirs de votre cœur et les torrents de larmes qui inondaient votre figure , lorsque vous vous abîmiez dans les profondeurs mystérieuses de la prière. Nous allons vous laisser parler vous-même pour convaincre les incrédules et vous contempler , philosophe , priant avec une ferveur de chérubin pour vos parents et amis vivants , et pour ceux dont les âmes pourraient être détenues dans les flammes du Purgatoire ?
« J’entrai à mon tour , dites-vous , et le dernier dans le saint Sépulcre , l’esprit assiégé de ces idées immenses , le cœur ému de ces impressions les plus intimes , qui restent mystère entre l’homme et son âme , entre Vinsecte pensant et le Créateur ; ces impressions ne s’écrivent pas , elles s’exhalent avec la fumée des lampes pieu-
(1) Voy. en Orient , T. II. p. 191 , 192. etc.
ses , avec les parfums des encensoirs , avec le murmure vague et confus des soupirs ; elles tombent avec les larmes qui viennent aux yeux, au souvenir des premiers noms que nous avons balbutiés dans notre enfance, du père et de la mère qui nous les ont enseignés, des frères , des sœurs , des amis avec lesquels nous les avons murmurés : toutes les impressions pieuses qui ont remué notre âme à toutes les époques de la vie , toutes les prières qui sont sorties de notre cœur et de nos lèvres , au nom de celui qui nous apprit à prier son père et le nôtre , toutes les joies , toutes les tristesses de la pensée , dont ces prières furent le langage , se réveillent au fond de l’âme , et produisent par leur retentissement, par leur confusion , cet éblouissement de l'intelligence , cet attendrissement du cœur qui ne cherchent point de paroles, mais qui se résolvent dans des yeux mouillés , dans une poitrine oppressée , dans un front qui s’incline , et dans une bouche qui se colle silencieusement sur la pierre d’un sépulcre. Je restai longtemps ainsi priant le ciel , le Père , là , dans le lieu même où la plus belle des prières monta pour la première fois vers le ciel ; priant pour mon père ici-bas ; pour ma mère dans un autre monde , pour tous ceux qui ne sont plus ; mais avec qui le lien invisible n’est jamais rompu ; la communion de l’amour existe toujours ; le nom de tous les êtres que j’ai connus , aimés, dont j’ai été aimé , passa de mes lèvres sur la pierre du saint Sépulcre. ^ {Voy. en Orient. T. II. p. ipS.)
§. V. M'. de Lamartine priant pour lui-même.
Illustre insecte pensant (i) , vous ne vous contentez pas de prier pour tous ceux qui vous furent chers , et pour • ceux qui jouissent des clartés de la voûte azurée , et pour ceux que la mort a plongés dans les ténèbres , vous priez encore pour vous-même. Nous ne savons pas trop ce que vous demandâtes au Sauveur du monde : vous'allez bientôt nous apprendre que vous ne le savez pas trop bien vous-même ; il nous serait par conséquent difficile de pénétrer ce mystère , vous croyez cependant le comprendre plus tard : pour le moment vous n’en savez rien. Tout ce que vous nous apprenez , c’est que : i®. votre prière fut forte ; 2 “. que l’instant où elle fut faite fut une crise pour votre vie morale ; 3". que vos pensées , qui avaient été jusque-là vagues et douteuses , furent comme des flots sans fit qui se brisent sur eux-mêmes et reviennent avec des formes nouvelles ; 4®. qu’une grande lumière de raison et de conviction se répandit dans votre intelligence et sépara plus clairement le jour des ténèbres , comme à l’instant où le Créateur prononça le ftat lux. Nous craignons beaucoup que ce rayon lumineux n’ait été impuissant à dissiper les ténèbres épaisses de votre intellect , et que vos idées sans lit , ne soient encore un peu dans le trouble , l’agitation et le chaos. Au reste un peu de patience , ce mystère de votre vie se révélera plus tard , et tout sera manifesté au grand jour : nous allons vous laisser parler vous-même :
(!) L’iiiseclc pensant itc AI', de Lamartine nous rappelle îe la 'au pensant de Pascal.
« Je ne priai qu’après pour moi -même ; ma prière fut ardente et forte ; je demandai de la vérité et du courage devant le tombeau de celui qui jeta le plus de vérité dans ce monde , et mourut avec le plus de dévoûment à cette vérité dont Dieu l’avait fait le Verbe. Je me souviendrai à jamais des paroles que je murmurai dans cette neure de crise pour ma vie morale. Peut-être fus-je exaucé ; une grande lumière de raison et de conviction se répandit dans mon intelligence et sépara plus clairement le jour des ténèbres , les erreurs des vérités. Il y a des moments dans la vie où les pensées de l’homme longtemps vagues et douteuses , et flottantes comme des flots sans lit , finissent par toucher au rivage , où elles se brisent et reviennent avec des formes nouvelles et un courant contraire à celui qui les a poussées jusque-là. Ce fut là pour moi un de ces moments. » {Ibid.)
Nous croyions , Monsieur , qu’après avoir demandé à Dieu du courage ; après avoir vu votre intelligence traversée par une grande lumière de raison et de conviction , qui sépara les erreurs des vérités , et le jour des ténèbres , comme les deux grands flambeaux créés par Jéhovah ; ut dividerent lucem ac tenebras (i) ; ce qui suppose que vous aviez été plongé jusques-là dans une nuit un peu sombre ; nous croyions , Monsieur , que vous y auriez vu plus clair et que vous auriez eu la force de nous faire connaître ces vérités qui vous apparaissent pour la première fois. Nous étions dans l’illusion ; vous ne nous apprenez qu’une chose : c’est que vos idées ont pris un cours contraire à celui qu’elles avaient pris ; c’est-à-dire , que votre christianisme ,
(1) Genèse . L 18.
qui adoptait les dogmes de votre mere , est devenu un christianisme selon l’esprit , c’est-à-dire , sans dogmes et sans miracles ; et malgré tous ces torrents de lumière , qui vous ont inondé , vous avouez ingénûment que Dieu seul connaît ce qui s’est passé dans votre âme ; celui qui sonde les pensées et les cceurs , dites- vous , le sait. Quant à vous , vous n’en savez rien ; il est possible que vous le compreniez , mais ce sera plus tard ; et je le comprendrai moUmême , peut-être un jour. Vous ne croyez pas mourir sans iàire part au public de ce mystère intime ; et quand vous aurez mûrement réfléchi , que votre intelligence aura été sans doute éblouie par quelques nouveaux rayons de lumière , de raison et de conviction , vous ferez tout connaître à vos lecteurs ; ce fut , dites-vous , un mystère dans ma vie, qui se révélera plus tard. (Ibid.)
Nous vous le demandons en grâce , Monsieur , que ce ne soit pas dans des mémoires , qui devront paraître trente ans après votre mort, comme ceux de Talle3prand, ou même de simples mémoires d’outre-tombe comme ceux de l’auteur d’Atala , afin que nous ayons le plaisir de connaître ces vérités qui vous furent révélées si clairement dans la grotte du saint Sépulcre.
§. VI. IIT. de Lamartine priant à la turque.
Le sommeil avait appesanti mes paupières , et mon imagination m’avait transporté près de Stamboul. Mon brick sillonnait avec majesté le canal de l’antique Byzance. Le soleil dardait ses rayons naissants sur les dômes étincelants des mosquées et des minarets , une brise légère balançait
les bouquets touffus des noirs cyprès. Des tartanes à plusieurs rangs de rames fendaient l’onde bouillonnante ; des nuées de colombes s’abattaient sans crainte sur le blé qu’elles transportaient à Constantinople, et le Turc hospitalier prenait plaisir à voir voltiger et becqueter ces aimables oiseaux. Les cyprès, les minarets , les mâts des vaisseaux qui s’élevaient et se confondaient de toutes parts ;
la verdure des arbres , la couleur des maisons blanches
et rouges ; la mer qui étendait sur tous ces objets sa nap{>e bleue , et le ciel qui déroulait au-dessus un autre champ d’azur : voilà ce que j’admirai. J’aborde au rivage , et m’achemine , l’esprit tout occupé de ce magnifique spectacle, vers un superhe kiosit que j’apercevais près de moi. Après m’être désaltéré à la fontaine qui sert aux ablutions des enfants du Prophète , je retourne au pas de la promenade à la cité de Constantin. Comme on n’y marche qu’en babouches (sortes de pantoufles) ; qu’on n’entend point de bruit de carrosses et de charrettes , qu’il n’y a point de cloches , ni presque point de métier à marteau , le silence y est continuel. Je voyais autour de moi une foule muette , qui semblait vouloir passer sans être aperçue , et j’arrivm sans cesse d’un bazar à un cimetière , comme si les Turcs n’étaient là que pour acheter , vendre et mourir. J’entre par curiosité dans une mosquée (i) ; je vois plusieurs passages du Coran écrits dans différents endroits , et particulièrement sur la tribune où ce livre révéré est lu pendant la méditation qui précède la prière. Je vois des fils de fer, des lampes, des œufs d’autruche sus-
(1) Hosqude , Uea oil les Turcs s’assemblent pour prier. (Voir la Lettre VL Pari. 11.)
pendus , des bouquets d’épis et de fleurs , des nattes de jonc et de riches tapis sur les dalles du parvis, (i)
Pendant que je considérais attentivement l’intérieur du temple , toutrà-coup un chant aérien vient frapper mes oreilles , c’était le crieur de la mosquée , le muezzin qui annonçait l’heure de la prière dans une formule arabe, qui réunit l’unité de Dieu, la mission du Prophète , les prières et les bonnes œuvres ( 2 ) ; non loin de moi un turc élégant coiffé d’un riche turban vert , enveloppé d’un cafetan magnifique , chaussé d’un riche brodequin doré , se tournait du côté de la Mecque. Il était accroupi sur un tapis aux brillantes couleurs , et priait avec tous les signes extérieurs de la ferveur et de la complète absorption d'esprit. Ses bras s’élevaient dans les airs ; ses yeux se fixaient sur un passage du Coran ; une joie douce se peignait sur sa figure angélique. Près de lui je distinguai des hommes remarquables par leurs énormes turbans blancs , par leurs amples manches , par leurs longs chapelets , c’étaient les imans (3) , les mollas , le muphti , et près d’eux les derviches au bonnet pointu et les santons aux cheveux épars ; ils faisaient , avec véhémence, la profession de foi. Je fixe avec attention le turc élégant qui avait d’abord
(1) Baron de Tott, mémoires sur les Turcs , etc.— Chateaubriand , Itinéraire , etc.— Lamartine , Voyage en Orient , etc.
(2) • Dieu est grand , disalt-il , Dieu est grand, Oien est Dieu ; il n’y a qu’un seul Dieu ; accourez aux bonnes œuvres , accourez à la prière , Dieu est Dieu , et Mahomet est son Prophète.
(S) Inum . ministre de ta religion mahométane.
MupMi ou mufti, chef de la religion mahométane et le souverain interprète de la loi.
Dervuka , religieux turcs. (Voir II*, partie , Lettre VIII.)
frappé mes regards. O agréable surprise ! sous ce riche costume musulman , dans ce dévot osmanli , c’est vous que je reconnais, illustre Français, auteur des Harmonies ; et je vous entendis prononcer distinctement ces paroles : la ila ella allah ou Mohammed raçoul; Un y a de Dieu que Dieu , et Mahomet es t son Prophète , A l lah ! A Ilah ! A Ilah !! Quand vous fûtes un peu revenu de vos ravissements extatiques, je m’approchai de vous ; je vous fis part de la joie que j’éprouvais à trouver un compatriote et en meme temps de ma surprise à vous rencontrer priant dans une mosquée , « une mosquée , me dites-vous , n’est pas un temple où habite un Dieu , c’est la maison de prière où les hommes se rassemblent pour adorer le Dieu unique et universel. Cette voix qui chante l’heure et la prière de toutes les heures ; cette voix vivante et animée , qui sait ce qu elle dit et ce qu elle chante, n est-elle pas supérieure à la voix sans conscience de la cloche de nos cathédrales? Allah ! allah ! allah ! — (i) » Mais auriez-vous, pieux auteur des Méditations , muse chrétienne , auriezvous déserté nos rangs pour vous enrôler sous l’étendard du Prophète? — « Jeune homme,. me dites-vous , en voyageant j’ai vu l’horizon de mes idées s’élargir, je deviens un homme complet , je change la forme de mes idées. (2) Jeune homme , je ne prie plus comme toi , mais je prie , aussi le maître commun , le maître que tu crois , et que tu veux reconnaître et honorer , comme je veux le reconnaître et l’honorer moi-même sous une autre forme ; ce n’est pas à toi de rire de moi ; c’est à Dieu de nous juger.
(1) Voy, en Orient , T. III. page 292. T. II. p. 26/i.
(2) Ibid. T. 111. p. 85. T. 1. Avertissement « p. IV.
Allah la ila ella allah ou Mohammed raçoul allah ! • (i^ Ces paroles prononcées d’une voix forte me réveillèrent ; et je me convainquis , en relisant votre élégant ouvrage , que ce que vous m’aviez dit dans la mosquée , était pris presque textuellement dans vos impressions et souvenirs de voyage»