‹ Lettres à M. de Lamartine sur quelques paradoxes continus dans œuvres, touchant la religion, la philosophie et les turcsChapitre 5 sur 15 · VII. M'. de Lamartine moins fervent dans la prière · texte numérisé non relu

VII. M'. de Lamartine moins fervent dans la prière

Le temps et les voyages , Monsieur , vous ont un peu fait perdre de votre antique ferveur. Dans votre manoir de Saint-Point vous priez encore quelquefois , mais ce n’est plus à genoux , ni accroupi comme dans une mosquée, cela ne convient point à un philosophe ; c’est en vous promenant sur la terrasse ou dans votre chambre. Ce ne sont plus de ces prières ardentes et fortes comme celles de la grotte du saint Sépulcre. Les impressions profondes ne s’exhalent plus avec la iumée des lampes pieuses , avec les parfums des encensoirs , avec le murmure vague et confus des soupirs , elles ne tombent plus avec les larmes qui viennent aux yeux mouillés. Ce ne sont plus que des paroles sans ordre et sans suite , de vagues souvenirs de l’enfance , des mots que vous avez bégayés avec votre mère , c’est un morceau de musique oublié. « Plus souvent , dites-vous , je me promène en élevant mon âme au Créateur et en articulant quelques lambeaux de prières , que notre mère nous apprenait dans notre enfance, et quelques versets mal cousus des psaumes du saint Prophète hébreu , que j’ai entendu chanter dans nos cathédrales , et

(1) Voyaai’ <!>i Orieut. T. I. p. 291.

qui se trouvent çà et là dans la mémoire , comme des notes éparses d’un air oublié. » (i)

§. VIII. M'. de Lamartine priant à la Jean-Jacques.

Ensuite après avoir découvert , à l’aide du microscope solaire des milliers de mondes et d’atomes dans une larme d’insectes , vous être élevé tout-à-coup aux grands globes innombrables des voûtes célestes , et avoir plongé dans la voix lactée , poussière incalculable de soleils , vous finissez par cette philosophique exclamation :

« O mon Dieu ! que la nature est une digne prière pour celui qui t’y cherche , qui t’y découvre sous toutes les formes , et qui comprend quelques syllabes de sa langue muette, mais qui dit tout! » (^P^ojageen Orient. T. I.p.ig.)

Jean-Jacques disait : « Il faut que mes yeux soient frappés du ravissant spectacle de la nature. Dans ma chambre , je prie plus rarement et plus sèchement ; mais à l’aspect d’un beau paysage , je me sens ému , sans pouvoir dire de quoi. (2) »

De tout temps nos philosophes ont aimé à faire des prières courtes ; nous parlons de ceux ( et c’est le petit nombre) qui n’ont pas rejeté ces restes de la superstition des peuples. Ce même Genevois , qui priait avec tant de tiédeur entre quatre murs , et qui pleurait d’attendrissement quand il priait avec les merles et les mésanges , dans une riante prairie , au sein des bosquets odorants , ou sur la

(1) Préface d’un Hecueil de poésies intitulé : RecucUlement, par 11*. de Lanurtine. Extrait de la Bresse, septembre 1838.

(3) J. J. Ronsscau. Confessions , Livre XII.

cime escarpée d'un rocher , d’où sa vue embrassait un vaste horizon , faisait au reste la prière la plus courte du monde. Laissons-le parler lui-même.

« Tai lu , dit-il , qu’un sage évêque dans la visite de son diocèse trouva une vieille femme qui , pour toute prière, ne savait que dire : O ! — Il lui dit; Ma bonne mère, continuez toujours de prier ainsi , votre prière vaut mieux que les nôtres. Cette prière est aussi la mienne. » (i)

Nous n’assurerons pas qu’en ce moment , Monsieur , TOUS employez la formule de J. Jacques ; seulement ce qu’il y a de commun entre vous et lui , ce qui est positif , c’est que la prière est pour vous l’acte le plus court ; vous nous l’apprenez vous-même : « la prière est pour moi, dites-vous , le plus beau , le plus intense des actes de la pensée , mais le plus court et celui qui dérobe le moins de temps au travail du jour (2) ; » mais quelque brève que soit votre nouvelle méthode , nous doutons qu’elle ravisse moins de temps au travail du jour que celle du déiste de l’Helvétie.

§. IX. M’. de Lamartine abandonnant à jamais la prière.

Enfin, pour avoir plus de temps à donner au travail du jour. Monsieur, vous prenez un parti unique. Que V Angélus tinte dans la vallée , que la voix sonore du muezzin ébranle le minaret , vous resterez froid et impassible. L’ai-

(1) J. J. Roosscau. Confessions. Liv. XII. Continuez, Messieurs , continuez à prier de la sorte, et nntnagez pour des circonstances plus solennelles, et vos larynx et vos poumons.

(3) Recueillement. Préfacé.

rain religieux ne réveillera plus les souvenirs de votre enfance , les notes sont entièrement éparses , et l’air profon< dément oublié. Le muezzin ne fera plus pousser H’allah, votre bouche ne s’ouvrira plus pour louer et bénir le Créateur. Les cordes de votre lyre ne frémiront plus sous vos doigts harmonieux pour chanter les merveilles de Jéhovah , votre cœur aride et sec sera comme la plante flétrie qui ne reçoit plus la douce rosée du ciel. Enveloppé de ténèbres épaisses et plongé dans un profond abattement, vous ne pourrez plus prier , jusqu’à ce que le nouveau paraclet vienne éclairer la terre. « Et tant qu’un nouveau rayon ne descendra pas sur la ténébreuse humanité de nos temps , nous dites-vous , les lyres resteront muettes , et l’homme passera en silence entre deux abîmes de doute , sans avoir ni aimé, ni prié, ni chanté. » en Orient.

T.II.p. 177 .)

Nous avons l’honneur d’être , etc.

QUATRIÈME LETTRE

1°. Altération prétendne de la reli^on Chrétienne* — 2° M'. de Lamartine est-il capable de nous montrer ces altérations ? — 3°. Si la religion catholique a deux natures. — 4°. Si les miracles sont impossibles.

§■ I. Altération prétendue de la religion de Jésus-Christ.

Il faut que vous soyez bien convaincu, Monsieur, de l’altération qu’à subie la Religion de Jésus-Christ. Vous nous en parlez sans cesse dans votre ouvrage , c’est votre thème favori. Vous y revenez si souvent que nous eussions cru qu’ enfin vous nous prouveriez comment elle a été corrompue , gâtée et altérée. Vous vous contentez de pousser quelques soupirs , et d’exhaler quelques plaintes vagues, quelques regrets fugitifs , vous dites :

« Hélas ! s’ils avaient altéré et gâte seulement les pierres et les ruines de ces scènes visibles ! Mais que n’ont-ils pas fait des dogmes, des doctrines, des exemples de cette religion de raison , de simplicité , d’amour et d’humilité que le Fils de l’homme leur avait enseignée au prix de son sang ? » ( Voy. en Orient, T. i.pag. a48.)

Que n'ont-ils pas fait des dogmes , des doctrines , etc. Jésus-Christ , Monsieur, a donc enseigné plusieurs vérités , plusieurs dogmes. Or , vous nous avez dit que votre raisoQ générale n’admettait qu’une vérité, qu’un dogme: « Dieu un et parfait pour dogme. » Vous ne seriez donc pasd’ac-

cord avec la doctrine et la Religion de Jésus-Christ. Votre raison générale serait donc déjà en contradiction avec la doctrine de Jésus-Christ , qui , d’après vous , est la raison.

Que n'ont-ils pas fait des dogmes.... de cette religion que le Fils de l’homme leur avait enseignée ! Ce divin fondateur de la Religion chrétienne que vous daignez préférer, Monsieur , à Pythagore, à Socrate , à Platon , auraitil été moins sage , moins prévoyant que ces philosophes ? Aurait-il voulu que ses disciples, donnant une fausse interprétation à ses enseignements sacrés , induisissent en erreur tous ceux qui embrasseraient sa Religion? Si les Grecs célèbres , dont nous parlons , si un philosophe chinois , Confucius , qui les a précédés , ont pu faire arriver jusqu’à nous , intacte et sans altération , leur doctrine sur la divinité , sur l’âme , sur la vie future , etc. comment supposer que Jésus-Christ, la sagesse incarnée qui d’après TOUS avait donné à ses disciples le mot et la clé de la destinée humaine , ait été assez mal habile pour laisser altérer les dogmes qu’il enseignait , au point qu’ils soient devenus méconnaissables ? Par cette hypothèse seule vous le supposez imprévoyant , impuissant ou fourbe , ne pouvant ou ne voulant pas laisser paraître au grand jour sa doctrine. Mais rassurez-vous ; la sagesse divine n’a point voulu que le genre humain fut enveloppé par les ténèbres de l’erreur ; la doctrine qu’elle a manifestée au monde n’a pas été comme un météore qui éclaire un instant de ses perfides lueurs les champs de l’espace , et qui disparait sans retour dans l’obscurité. Elle est comme un soleil resplendissant de clartés , dont les rayons dissipent les nuages de l’erreur et répandent partout des torrents de lumière.

L’Évangiie sera toujours comme un phare immortel qui montrera le port du salut à tous ceux qui auront fait naufrage dans la foi, comme parle saint Paul. Oui , l’Evangile jusqu’à la fin des siècles sera un monument impérissable de la sublimité de la morale et des dogmes du Christ. Il nous montrera Jésus-Christ posant les fondements de son Eglise ; revêtant Pierre de la primauté ; ordonnant aux Apôtres , et aux évêques , leurs successeurs , d’enseigner aux nations à observer tous ses préceptes (i) , les revêtant du pouvoir de lier et de délier , pouvoir suprême qu’il avait reçu de son père dans le ciel et sur la terre ( 2 ) ; enfin leur promettant d’être avec eux jusqu’à la fin des siècles. (3) Si quelques hérétiques , quelques sophistes , Monsieur, ont altéré et gâté les dogmes et la doctrine de Jésus- Christ , il sera facile de le reconnaître. On n’a qu’à comparer ces dogmes , cette doctrine altérée et corrompue avec les vérités et les dogmes que conservent purs et intacts ceux qui ont reçu du Christ le sacré dépôt avec la promesse formelle de son assistance.

§. II. M'. de Lamartine est- il capable de nous montrer ces altérations ?

Après avoir exhalé vos pieux regrets sur l’altération prétendue du Christianisme , vous développez votre pensée de prédilection ; vous employez une figure poétique pour la mieux graver dans les espiits. Dans votre imagination inépuisable , Jésus-Christ devient un pèlerin , sa doctrine ,

(1) Hallh. XVI. 19. XXVIII. 20. — Marc. III. 15. VI. 7.

(2) Luc. IX. 1. — Jean. XX. 23.

(3) Hattb. XXVIII. 20.

un diamant , les évêques et les moines , des voleurs qui enchâssent le diamant précieux dans du clinquant , et les hommes rationnels du XIX'. siècle , des sages qui disent aux crédules admirateurs du diamant et de son entourage ; Ceci est la pierre précieuse ! cela est du clinquant !

« Quand Dieu, dites-vous , permet qu’une vérité tombe sur la terre , les hommes commencent par maudire et par lapider celui qui l’apporte. Puis , comme la pierre précieuse que les malfaiteurs eulcveiit au pèlerin céleste, ils l’enchâssent dans tant d’erreurs qu’elle devient méconnaissable ; jusqu’à ce que le jour brille de nouveau sur elle , et que, séparant après des siècles le diamant de son entourage, la sagesse dise : Voilà le vrai ! voilà le faux ! ceci est la vérité, ceci est l’erreur ! » ( ^ en Orient. T. II. p. 248.)

Dieu a permis qu’une vérité tombât sur la terre. Cette vérité qui est tombée , non pas de la lune , comme certaines pierres volcaniques , mais du ciel , c’est la doctrine de Jésus-Christ. Jésus-Christ, c’estlePèlerin céleste, la religion chrétienne , le diamant merveilleux. Les malfaiteurs qui enlèvent le diamant , et l’enchâssent dans tant d’erreurs qu’il est méconnaissable, sont sans doute les Apôtres ou les premiers Docteurs, comme les Pères de l’Eglise , ou peutêtre les prélats et les moines du moyen âge. Ce nouveau jour , qui brille sur le rubis méconnaissable , c’est le grand jour du XIX'. siècle, ce jour éblouissant de la raison générale. Cette main délicate, cette main si belle, si blanche , qui n’a jamais manié que la lyre , la plume ou le crayon ; qui efface la rouille humaine; qui sépare , après bien des siècles , le merveilleux diamant de son entourage, c’est votre main poétique, intelligente, moderne

Pythagore de Saint-Point; et la sagesse qui dit : Voilà le vrai ! voilà le faux ! Ceci est la vérité , ceci est l’erreur ! c’est la sagesse incarnée dans vous , M. de Lamartine , le grand Lama de la religion nouvelle, (i)

§. III. Si la religion catholique a deux natures , et si les miracles sont impossibles.

« Les religions , nous dites-vous , ont deux natures : l’une bonne , l’autre mauvaise ; l’une populaire , l’autre philosophique ; l’une vraie , l’autre fausse. Les miracles , les légendes , voilà la nature populaire , voilà la nature mauvaise , voilà le faux ! La nature rationnelle et philosophique que l’on découvre éclatante et immuable.... qui , présentée au jour de la raison , éclaire toute chose et toute intelligence de cette lumière de vérité et d’amour , au fond de laquelle on voit et l’on aime l’être évident , voilà la nature bonne ! voilà le vrai ! » ( ibid. )

Cette répugnance à croire toute espèce de miracles , vous la manifestez en mille endroits de vos ouvrages ; vous appeliez de vos vœux le triomphe du Saint-Simonisme, afin qu’il ramenât la religion à la raison ; votre Jocelyn n’a besoin pour prêcher à ses paroissiens , ni de l’Évangile , ni des saints Pères ;

« Pour leur enseigner Dieu , son culte et ses prodiges ,

Il ne leur conte pas ces vulgaires prestiges ,

Son témoin éternel à lui c’est sa nature (1) Comment accorder co Jour cblouissaut du XIX*. siOcle , dont pane

Son prophète éternel à lui , c est sa raison. »

{IX\ époque,)

Ailleurs vous nous apprenez : « que le Christianisme paraît destiné à se transformer lui-même et à ressortir plus rationnel^ et plus pur mystères surabondants dont on Ta enveloppé, et à confondre ses divines clartés avec celles de la religieuse raison. {Voy, en Orient , Tom, II, pag. 254.)

Il est inutile d’insister ; votre antipathie pour le surnaturel est assez connue.

Monsieur , tout dans l’univers nous révèle la providence d’un Dieu infiniment sage, infiniment puissant. La moindre plante , le plus petit insecte, que dis-je, la moindre molécule est un mystère aussi incompréhensible à la superbe raison de l’homme , qui veut tout peser dans sa balance , que les milliers de soleils qui roulent et brillent sur nos têtes. Or , toutes ces beautés de la création , toutes ces merveilles qui nous prouvent la puissance et la sagesse d’un Être suprême , ne sont point ce que nous appelons miracles ; donnons aux mots le sens généralement reçu. Le miracle est un acte de la puissance divine contre les lois , contre l’ordre de la nature : cette définition est admise par tout le monde. Ainsi , il est généralement reconnu qu’un corps mort n’a plus ni mouvement , ni pulsation ; qu’il

tombe en dissolution , et que sa putréfaction est la der-

notre poète-philosophe avec la nuit profonde dans laquelle est plongée, d*après lui , la ténébreuse humanité ?

O admirable siècle des lumières!.

jiière preuve , la preuve incontestable del’absence de vie. Il est également reconnu que ce corps en putréfaction , déjà la pâture des vers, ne peut plus être animé de nouveau sans l’intervention divine. Or , si , l’bistoire à la main , on vous prouve qu’un cadavre dans cet état a reçu une seconde fois le principe de vie, qu’il a brisé les liens qui le garottaient ; dépouillé ses bandelettes et son suaire ; que le sang a circulé de nouveau dans ses veines glacées ; que ses chairs fétides ont repris leur couleur naturelle, et, qu’à la vue d’une foule de spectateurs , il est sorti vivant du sépulcre ; vous ne pourrez plus nier l’existence du miracle , et qu’il ne soit un effet de la puissance divine contre l’ordre de la nature. Ce fait, nous pourrions vous le prouver dans la résurrection de Lazare.

Regarderiez-vous le miracle ainsi défini comme une chose impossible ? Dès lors vous refusez à Dieu un de ses plus nobles et de ses plus beaux attributs ; la liberté. Dès lors vous supposez la matière incréée , éternelle comme Dieu lui-même ; paradoxe insoutenable (i) ! Car , si cela est , Dieu n’est donc plus l’auteur de tout , il n’est plus le Dieu unique. Si la matière est incréée, est éternelle, il s’ensuit qu’elle est immuable, indépendante , qu’elle est parfaitement semblable à Dieu ; car comme tout ce qui est créé est nécessairement sujet au changement et à l’altération , ainsi tout ce qui existe par soi-même est au contraire essentiellement immuable , Inaltérable; et, si Dieu ,pour produire le

(1) HM. de Lamennais, Reynand, de Remusat, Cousin et JouiTroy, dans leurs tbdories anti-chrélicnncs sur l’origine du monde, ont renouvelé cette erreur de Platon. ( Voir lafaculto de Ihéologie. Cours de théologie doginati({ue,XXXVUI* Leçon. )

monde , se fût servi d’une matière existante indépendamment de lui , le caractère éminent qui distingue sa puissance et ses ouvrages de la puissance et des ouvrages des hommes s’anéantirait. Ce caractère divin c’est que du sein du néant il tire les êtres tels qu’il veut et en quel nombre il veut. Lui seul peut encore leur donner la vie , le mouvement , l’intelligence , tandis que le pouvoir de l’homme se oorne à faire de l’ouvrage de Dieu une vaine idole.

Et pourquoi refuser à Dieu la liberté d’agir , d’intervertir , pour manifester sa gloire , l’ordre qu’il a établi luimême ? Et depuis quand le législateur ne pourra-t-il point modiber à son gré les lois qu’il a faites ? Le Créateur des éléments ne saurait-il plus les maîtriser ? Celui qui a posé des barrières à la fureur des flots ne saurait-il plus les briser ? Ne tient-il plus dans ses mains le calme et la tempête ? Celui dont la main puissante a pétri un peu de boue pour en faire le corps de l’homme , celui dont le souffle créateur a animé ce limon ainsi pétri en le revêtant de l’intelligence , ne saurait-il plus ranimer un cadavre? Quelle idée 'nous donneriez-vous de la toute-puissance divine ? Oui , Dieu dirige et gouverne à son gré l’univers entier : sa sagesse étemelle a tout prévu , tout disposé , tout coordonné d’une manière admirable. Il veille à la conservation de milliers de globes disséminés dans l’espace , comme à celle du plus abject vermisseau qui rampe sur la terre , mais il n’aurait qu’à parler , et toutes ces masses énormes rentreraient dans les abîmes du néant d’où il les a tirées. Oui , Dieu est tout-puissant ; Dieu est libre , et il dispose à son gré de ce vaste univers.

Nieriez-vous , Monsieur, (i) l’existence des miracles, des événements contraires aux lois ordinaires de la nature? Il fandrait commencer par déchirer toutes les pages de l’Evangile et de nos Livres saints; déchirer les écrits immortels des génies les plus sublimes qui aient défendu l’Église de Jésus-Christ. Il faudrait déchirer les annales de l’histoire profane qui a rendu , elle aussi , témoignage en faveur de semblables événements. Il faudrait récuser la tradition constante des peuples qui habitent diverses régions, qui n’ont aucun rapport entr’eux , dont les mœurs , les intérêts, les goûts , les préjugés sont si différents. Il faudrait enfin nier la conversion de l’univers dès les premiers siècles de l’Église ; et si vous admettez , vous dirons-nous avec saint Augustin , que l’Évangile a été cru sans miracles par le monde entier , c’est le plus grand de tous les miracles ; et si vous refusez de croire , tandis que le monde entier croit, vous êtes vous-même un miracle vivant. (2)

Quant à "votre nature rationnelle et philosophique , éclatante, immuable, qui, présentée au jour éternel et incorruptible , qui est la raison , qui éclaire toute chose et toute intelligence de cette lumière de vérité et •d’amour , nous vous avouons , profond penseur , que ces torrents de lumière de votre brillante raison nous éblouissent à un tel point , que nous n’y voyons pas plus clair que si nous étions plongés dans l’obscurité la plus sombre. Un petit

(1) Les Juifs, Gelsc, Porphyre, JuUcn l’apostat, llieroclés et les ennemis les plus acharnés de la religion chrétienne, ont tous avoué les miracies de Jésus-Christ , que nient si iestement nos sophistes modernes; ils les attribuaient à la magie. (VoirDuclot, Bible vengée ,Tome III, pag. 223. 233 , 253. )

(2) Àugust. Ub. de doit. Dei , lit). ï\ll, cap. 5.

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commentaire pourrait peut-être nous faire comprendre ce que vous voulez dire.

En attendant , nous vous dirons que la religion catholique u’a pas deux natures , comme vous le prétendez ; qu’elle est la même pour le vulgaire et pour le philosophe ; que l’esprit le plus borné , comme le génie le plus sublime croit ce quelle croit et enseigne’ Les prétendus miracles , les fausses légendes , les superstitions honteuses , l’Église catholique les a toujours rejetés ; et quelques fanatiques , quelques hommes superstitieux ne sont pas plus la relL gion catholique, que quelques esprits faux, quelques métaphysiciens nuageux , quelques philosophes sans logique ne sont /la philosophie. Quand vous aurez formulé quelque chose de plus précis , nous essayerons de vous répondre.

Dans cette attente, nous avons l’honneur d’être ,etc.

CINQUIÈME LETTRE

t“. Des temples. -- 2°. Si les temples s’en vont. — 3°. Si le Christianisme se spiritualise.

§. I. Des temples.

De tous temps les hommes qui ont témérairement usurpe le nom de philosophes , ont dédaigné le culte extérieur, llsonttouseu, etils ont, mémede nos jours, Ibrtpeu d’inclination pour les cérémonies religieuses , bonnes , disaientils , pour les gens simples et crédules. 11 n’est pas de la dignité de ces philosophes ( petits philosophes (i) , bien entendu, comme les appelle Cicéron ,) de s’agenouiller sur les dalles d’un temple avec la foule. Un temple est trop étroit pour leurs idées vastes et sublimes. Pour que leurs prières soient ferventes , il leur faut un large horizon , une brise légère , un spectacle imposant comme l’immensité de la mer, ou riant comme un charmant paysage : alors leurs prières montent , au lever de l’aurore , avec le chant de l’alouette , avec les parfums des fleurs du désert , vers le trône de la Divinité, (a) Mais entre quatre murs , dans une Église, près du tabernacle où réside l’Homme-Dieu, fussent-ils catholiques comme vous , Monsieur , leur cœur

( 1 ) Mlnuti pkiUaopht. ( de. de ConioL 35 . )

(2) J. J. Rousseau , Gonressions , Livre Xll.

est sec et stérile comme la rose que n’humecte plus la source limpide : ib ne savent plus prier.

Ils trouvent néanmoins nos églbes gothiques fort belles, fort majestueuses , fort élégantes , avec leurs vastes nefs , leurs riches vitraux, leurs colonnettes élancées , leurs clochers découpés à jour , leurs ogives gracieuses ; mais ce qu’ib verraient ’dbparaître avec plaisir , ce sont leurs figures symboliques ; ce sont surtout leurs statuettes qui leur déplabent.Yous ne paraissez pas trop les aimer, vous aussi Monsieur , vous avez l’air même de nous les reprocher comme un reste de polythéisme , comme quelque chose qui se ressent un peu de l’idolâtrie. N’avez-vous pas sur vos cheminées les bustes de nos grands hommes ? Êtesvous pour cela idolâtre’? Et pourquoi ne nous serait-il pas permis , à nous , d’avoir sur les frontons de nos églises les bustes de nos Saints? Pourquoi nous défendriez-vous déplacer , inclinés près d’un cercueil , des anges, le visage voilé de leurs ailes, à genoux , les mains jointes , symbole touchant de la douleur et de la prière ? Il nous semble , Monsieur, que ces philosophes devraient être conséquents, avant de nous adresser de pareib reproches. Quant à la crainte qu’Us peuvent avoir que le peuple n’adore ces statues , ces images , elle est mal fondée. Le peuple est assez instruit là-dessus , surtout dans ce siècle ; nous n’avons pas à redouter de sa part un culte idolâtrique. Les prêtres leur enseignent , comme ils l’ont toujours fait , que ces statues , ces tableaux , qui représentent leurs Saints , leurs Martyrs , et leurs actions héroïques , ne sont là que pour réveiller leur piété , les animer à la vertu , et non pour recevoir l’adoration suprême , qui n’est due qu’à Dieu. En

Europe , le polythéisme avec ses mille dieux dort depuis bientôt deux mille ans dans la poussière où l’a couché la croix.

Vous paraissez , Monsieur , vous aussi , peu porté pour nos églises. Vous ne seriez pas fâché que Dieu n’eut d’autre temple que le globe terrestre , magnifique rotonde ! et TOUS désireriez que le Christianisme se spiritualisât au point de devenir tout simplement le déisme , qui ne veut ni culte extérieur, ni cérémonies religieuses, et par conséquent pas de temples. Vous dites :

« La pensée du Dieu unique jetée dans l’esprit humain vaut mieux que ces demeures de marbre où l’on n’adorait que son ombre ( il s’agit du Parthénon. ) Cette pensée n’a pas besoin de temples bâtis de main d’homme , la nature entière est le temple où elle l’adore. A mesure que les religions se spiritualisent , les temples s’en vont ; le Christianisme lui-même , qui a construit le gothique pour l’animer de son souffle , laisse ses admirables basiliques tomber peu à peu en ruines. Les milliers de statues de ses demi-dieux descendent par degrés de leurs socles aériens autour de ses cathédrales ; il se transforme aussi , et ses temples deviennent plus nus et plus simples, à mesure qu’il se dépouille lui-même des superstitions de ses âges de ténèbres , et qu’il résume davantage la grande pensée qu’il propagea sur la terre , pensée du Dieu unique prouvé par la raison et adoré par la vertu : » {V oy. en Orient. T. I. pag. i63. )

Dans le temple célèbre du Parthénon (i) , Monsieur ,

(1) Parthénon : de ITaiptltiià», dérivé de Ilafiitti, vierge, parce qu’on prétendait que Minerve avait toujours conservé sa virginité.

on n’adorait pas l’ombre du Dieu unique , mais bien plutôt l’ombre du dieu multiple. Quoique les religieux Athéniens y rendissent à Minerve leurs hommages , comme l’indique le mot grec , cela ne les empêchait pas d’y adorer plusieurs autres divinités. Car vous savez très-bien , Monsieur, que les enfants de l’Attique n’aimaient pas trop la pensée du Dieu unique ; qu’ils condamnèrent Socrate à boire la ciguë , parce qu’il ne reconnaissait pas tous le.< dieux qui étaient adorés dans la République. Mais passoin outre.

« Cette pensée du Dieu unique n’a pas besoin de temples bâtis de main d’hommes ; la nature entière est le temple ou elle t adore. »

Certainement cette pensée n’a pas besoin de temples bâtis de main d’homme , elle est gravée dans le cœur de l’homme par le doigt de la Divinité elle-même. Non , ce ne sont pas ces colonnes de marbre , ces chapiteaux de porphyre , ces statues d’albâtre , ni tous ces chefs-d’œuvre de l'architecture et de la sculpture qui nous révéleront l'étemelle vérité de l’existence du Dieu unique ; mais que faudra-t-il conclure de là? Que les temples sont des monuments de la superstition des peuples ! « La nature entière est le temple ou elle l’adore. » L’homme ne fait-il pas partie 'de cette nature? Si tous les êtres créés , réunissant leur voix entonnent l’hymne universel à la gloire de leur Créateur ; si le soleil , en versant ses torrents de lumière ; le chantre ailé , en saluant de ses concerts le réveil de l’aurore; les milliers d’astres étincelants, en éclairant la voûte céleste ; si tout ce qui a vie sur la terre , dans les airs , au fond des ondes chantent l’être incréé , défendrez-vous

à l'homme de mêler sa voix à ce coocert unanime de louanges? Défendrez-vous à l'homme, le seul être, avec les anges , doué de l'intelligence et de la raison , de célébrer le Créateur autrement que le reste des êtres sans raison et sans intelligence ? Défendrez-vous à l'homme d'élever à la gloire de l'architecte éternel qui a posé les fondements du monde , ces édifices majestueux où se réunit une assemblée de frères pour chanter la gloire de celui qui a tout créé?Et pourquoi les hommes ne pourraient-ils pas, par ces essais de leur génie et de leur puissance , prouver à Dieu leur reconnaissance éternelle? Déroulez les annales de l'histoire de tous les peuples , et vous les verrez tous élever des temples à l'Eternel. Fernand Cortez trouva dans la nouvelle Espagne des temples somptueux que les Mexicains avaient bâtis en l'honneui- de leurs idoles ? (i) Il n'est pas jusqu’aux peuplades nouvellement découvertes dans les îles sauvages de l'Océanie , qui n'élèvent à la Divinité des temples de feuillage , comme l'attestent nos Missionnaires qui les évangélisent. Cet usage universellement répandu , ne vient donc pas de l'homme. E faut monter plus haut pour en trouver l'origine ; voilà ce que nous enseigne la raison. Mais si nous essayions de vous combattre avec vos propres armes, de vous rappeler votre croyance et votre symbole , de rappeler à votre souvenir que vous êtes catholique , de placer sous vos yeux les textes sacrés, qu’auriez-vous à nous répondre? Rien.

(1) El oruato de ambas capiUas era de laeattmable valor , colgadas la!> paredes.ycubiertaslasaUares de )oyas, y piedras preciosas, pnestas s<^re plamas de colores. Y havla de este gencro y opulencfa ocho temples en aquella ciudad t Mexico 1 sleiido los meiiorcs mas de dos mil. Aat. SoUs ConquiMta de ta nueva Sepaha. Cap. Xlll. pag. 1A6.

§• IL Si les temples s'en vont.

A mesure que les religions se spiritualisent^ les tem-^ pies s* en 'vont. Pourriez- vous nous prouver comment le Catholicisme se spiritualise ? et nous faire connaître ce que vous entendez par se spiritualiser ? Ne dirait-on pas que nous devenons protestants ; que nous brûlons les restes de nos martyrs , les images de nos saints^ nos croix ^ nos crucifix, nos autels , et tout ce qui peut réveiller dans nos âmes le souvenir des vertus de nos pères? Non, nous ne brûlerons point ces reliques chéries. (l' Les Romains gardaient précieusement les images de leurs ancêtres pendant leur vie dans leurs demeures : à leur mort , elles escortaient leur cercueil ; et nous aussi, nous gardons religieusement dans nos temples les portraits et les images de nos pères dans la foi , dont la seule vue retrace à notre mémoire leurs vertus héroïques. Partout se présente à nos regards l’image de la victime immolée sur le sommet de Golgotha, pour nous rappeler et l’amour qu’elle eut pour nous et l’amour que nous devons avoir pour elle. Je pénètre dans votre demeure; mais que vois-je , philosophe ? Que signifient , appendus à ces murailles, ces portraits de vos aïeules et de vos aïeux? Brûlez ces monuments de la superstition; pourquoi ces statues, ces tableaux , ces images? Livrez-les aux flammes ; que votre demeure devienne plus nue , un peu moins de

(1) Ce qui est singulier. c*estque ces philosophes , qui nous font un crime d’honorcr les restes de nos suints, rendent des honneurs presque divins aux dépouilles mortelles des grands hommes. Us se disputent un fauteuil de Voltaire et baisent respectueusement un sale mouchoir de J. Jacques.

faste , d’opulence dans vos châteaux !!! Et vous voudriez, Monsieur, nous défendre de conserver le souvenir de nos héros ? Vous voudriez nous empêcher d’orner la demeure du Roi des rois ? Vous voudriez que nos églises fus- , sent nues ? Nous n’avons pas besoin que vous veniez nous apprendre que Dieu préfère un cœur pur à cet extérieur imposant. Nos livres saints nous avaient appris avant vous , que Dieu préférait au sacrifice des boucs et des taureaux et au sang des génisses l’offrande d’un cœur sans tache et sans souillures, (i) Mais ce même Dieu se plaisait à manifester sa puissance dans le propitiatoire. Moyse et Salomon lui avaient été agréables en construisant l’Arche sainte ornée de l’or le plus pur et ce temple magnifique formé des cèdres du Liban , étincelant de l’or et de la pourpre de Sidon et de Tyr.

Les temples s'en vont. Nous ne sacnons pas , Monsieur , que les Juifs renversent leurs synagogues , les Chinois leurs pagodes , les Turcs leurs mosquées , les Protestants leurs temples et les Catholiques leurs églises. Nous ne pouvons vraiment comprendre ce qui vous porte à croire que les temples s’en vont. Dans les Gaules , les temples , s’en allaient quand des hordes barbares , vomies des Palus-Méotides , ravageaient nos provinces consternées ; en France, nos temples s’en allaient , homme rationnel , quand votre déesse , la déesse Raison souilla de sa présence nos Sanctuaires ; quelle eut pour prêtres , des tigres à bonnets rouges faisant des Ubations de sang humain , pour autels, des échafauds, et pour victimes, tout cequ’ily avait d’hom-

(1) Psai. xLix. U. 13.— L. 18. 19.

mes honnêtes et vertueux dans notre patrie. Oh ! alors nos temples s* en allaient , alors des mains vandales démolissaient nos basiliques , convertissaient nos vieilles cathédrales en magasins , brisaient nos statues , fondaient nos cloches , renversaient nos autels. Le fanatisme révolutionnaire allumait sur nos places publiques ces bûchers où brûlaient nos ornements sacerdotaux , nos images , nos reliques et nos croix : oh ! alors nos temples s en allaient. Vous avez bonne grâce à venir nous parler des milliers de statues de nos saints qui descendent par degrés de leurs socles aériens autour de nos cathédrales. Enfants ou partisans de la Révolution , vous avez spolié le clergé y vous lui avez ravises biens et ses richesses , vous Ta vez réduit à un état précaire , chaque année par commisération vous daignez à peine lui faire Taumône d’un morceau de pain , vous venez encore lui insulter et lui reprocher de laisser dépérir ses monuments sacrés ; rendèz-lui ses biens et ses corporations religieuses , et vous le verrez relever les ruines qu’a faites le libéralisme. Oui, c’est le libéralisme qui le premier aporté ses mains sacrilèges sur les chefs-d’œuvre de la piété naïve de nos ancêtres , qui a mutilé nos figures symboliques , nos antiques portails , nos ogives et ces basreliefs sculptés avec tant de grâce , de finesse et de goût. Et si , en entrant dans nos églises gothiques , nous sommes contraints de voiler nos yeux de nos deux mains , pour ne pas voir les ravages du philosophisme et dérober nos larmes , vous avez bonne grâce , philosophe , à venir accuser le Catholicisme de ces profanations , de ces débris et de ces ruines. Pour ne citer qu’un exemple entre mille, n’est-ce pas le fanatisme révolutionnaire qui a renversé les

uiausolét» de marbre , brisé les cercueils de plomb des Papes inhumés daus la basilique de Notre-Dame-des-Doms à Avignon , fouillé leurs ossements et leurs cendres de ses mains rapaces pour s’enrichir de leurs dépouilles ? Qui a mutilé ses statues , dégradé la vénérable demeure de nos pontifes? Qui a brisé nos vitraux? Qui a effacé sur ses murailles les immortelles peintures à fresque "de Giotto et de Cimabuë ??? Mais sortons de ces ruines ; quittons ces immenses salles où brillent le casque et le sabre du soldat , là où brillait jadis la triple tiare des Pontifes ; où ces mêmes échos , qui ne répétaient jadis que les soupirs de la prière , répètent aujourd’hui des chansons et des blasphèmes de corps de garde ; sortons de ces murailles trop voisines de la glacière , dont le souvenir fait frissonner d’horreur !!!

§. III. Si le Christianisme se spiritualise.

« Le Christianisme , dites- vous , se transforme aussi , et ses temples deviennent plus nus et plus simples , à mesure qu’il se dépouille lui-même des superstitions des âges de ténèbres , et qu’il résume davantage la grande pensée qu’il propagea sur la terre , pensée du Dieu unique prouvé parla raison et adoré par la vertu. » ibid.

Voudriez-vous faire ici l’éloge du protestantisme , et le désigner sous le nom de christianisme? Car il faut l’avouer , il s’est terriblement transformé , et ses temples sont d’une simplicité et d’une nudité à mériter grâce aux yeux du philosophisme qui n’a d’autre temple que le grand temple de la nature , qui n’offre à l’Éternel d’autre encens

que le parfum des fleurs, et d’autres cantiques que les chanis mélodieux de la fauvette et du rossignol. 11 s’est dépouillé des superstitions des âges de ténèbres , et même de celles des premiers siècles ; car le culte extérieur , savant philosophe , ne remonte pas seulement au moyen âge , ( ce que vous désignefz sans doute par vos âges de ténèbres , ) il remonte aux siècles les plus éclairés de l’Église , aux siècles des Polycarpe , des Justin , des Irénée , des Tertullien , des Ambroise , des Augustin , etc. etc. Et que prétendezvous nous dire , lorsque vous affirmez que le Christianisme résume davantage la grande pensée qu’il propagea sur la terre , pensée d’un Dieu unique. Ah ! nous vous comprenons , Monsieur , vous tirez de votre carquois un trait que des milliers de mains avant vous ont essayé de lancer contre le Catholicisme ; vous faites chorus avec les iconoclastes du Bas-Empire , avec les sectateurs de Luther et de Calvin , et vous venez nous faire indirectement le reproche d’idolâtrie ; calomnie usée , argument mille fois mis en poudre ; et n’avez-vous pas laissé échapper de votre bouche indiscrète l’expression indécente de demi-dieux ? Monsieur , il n’y a point de demi-dieux parmi nous , et en déroulant les pages de l’histoire de l’Église catholique , vous ne trouverez jamais ses enfants rendant à nos Martyrs et à nos Saints les honneurs suprêmes , l’adoration qui n’est due qu’à Dieu. Le Catholicisme , à son berceau , s’est assis sur les débris des idoles du paganisme , et vous venez , téméraire, lui reprocher aujourd’hui d’avoir failli à sa sublime mission , et d’être retombé dans les erreurs qu’il a foudroyées à sa naissance ! Sa destinée n’est point confiée à des hommes vains , faibles et changeants comme

nous ; l’Esprit-saint veille sur lui et l'oracle de la sagesse incarnée , le Verbe , a prononcé que les portes de l’enfer , c’est-à-dire , de l’erreur déchaînée contre l'Église , ne prévaudraient jamais contr’elle.

Nous avons l’honneur d’être , etc.

SIXIÈME LETTRE

1®. Symbole futur de la religion nouvelle. 2®. Les révolutions modernes sont-elles produites par la religion de la raison ? 3®. Organe et apôtre de la religion nouvelle. 4®. Son symbole et son culte.

Il paraît , Monsieur , que vous vous décidez enfin à faire part au public des vérités qui vous apparurent aux saints Lieux , lorsqu’un rayon de lumière et de conviction traversa votre poétique intelligence. Ce mystère , que vous vouliez révéler plus tard , ( et peut-être encore ! ) vous ne tardez pas à le dévoiler , grand sujet d’édification pour es Catholiques ! Il ne s’agit de rien moins que d’une reliïïon nouvelle : vous eussiez voulu dissimuler encore un

peu ; mais enfin le mot vous échappe. D’abord vous nous annoncez que son symbole n’est pas encore éclos ; mais k peine votre plume a-t-elle tracé quelques lignes , qu’il 4ort tout rédigé de votre tête , comme Minerve, armée de pied en cap, du cerveau de Jupiter. Rien ne manque à votre religion nouvelle , et vous vous expliquez enfin d’une manière claire et catégorique , et vous nous dites en quoi ;onslstent son symbole et son culte. Cette religion que vous appelez nouvelle , ne l’est pas peut-être autant que vous le pensez , Monsieur. Votre religion est tout simplement le déisme. Or, il y a déjà fort longtemps qu’il existe les déistes. Vous nous aviez déjà annoncé vous-même que

Socrate et Platon étaient les premiers fondateurs de votre religion nouvelle, delà religion de la raison. Disons quelques mots sur son symbole , son culte , sa morale. Parlons de son apôtre. Jésus-Christ en employa douze ; la religion nouvelle n’en a besoin que d’un seul.

§. I. Symbole futur de la religion nouvelle.

Vous dites :

« Il y a au contraire une conviction immense , une foi fanatique , une espérance confuse , mais indéfinie , un ardent amour , un symbole commun , quoique non encor rédigé qui pousse , presse , remue , attire , condense , fait graviter ensemble toutes les intelligences , toutes les consciences , toutes les forces morales de cette époque. » (^oj. en Orient. T. III. p. 260.)

Nous avons peine à concevoir , Monsieur , quelle est cette immense conviction de tous les peuples , qu’ils ne peuvent s’expliquer à eux-mêmes , cette conviction si forte qu’ils ne savent pas de quoi ils sont convaincus. Nous ne concevons pas mieux cette espérance indéfinie , confuse, (toujours du confus , Monsieur, ) ni ce que doivent attendre toutes les nations du globe , qui ne le savent pas encore elles-mêmes , pas plus apparemment que vous , profond penseur. Et que n’y aurait-il pas à dire de votre symbole futur , de ce singulier symbole , qui , avant d’être rédigé, pousse, presse, remue, attire, condense et fait graviter toutes les intelligences , toutes les consciences ? C’est vraiment quelque chose d’admirable !

le

Oigitized i

§. II. Les révolutions modernes sont-elles produites par 1a religion

de la raison?

« Ces révolutions , ces secousses , ces chutes d’empire , ces mouvements répétés et gigantesques , ces retentissements en Amérique et en Asie Tout cela n’est pas

un effet sans cause ; tout cela a un sens, un sens profond et caché , mais un sens évident pour l’œil du philosophe. Ce sens , c’est précisément ce que vous vous plaignez d’avoir perdu, ce que vous niez dans le monde d’aujourd’hui ; c’est une idée commune , c’est une conviction , c’est une loi sociale.... Cette foi, c’est la raison générale. ■> (Ibid.)

Nous convenons avec vous , Monsieur , que ces révolutions , ces secousses , ces chutes d’empire , etc. etc. ne sont point des effets sans cause ; mais nous n’y voyons pas cette conviction , cette foi , cette raison générale , ou , pour trancher le mot , cette reli^on nouvelle , dont vous nous parlez. Ne pourrait-on pas y voir les fruits de la propagande révolutionnaire ? Des ministres , des députés ', des hommes éminents par leurs talents et leur position sociale font l’apothéose de l’insurrecüon ; ils se proclament à la face de l’univers , les enfants de la révolution , ces insensés sèment du vent , est-11 étonnant qu’ils recueillent des tempêtes (i) ? Ils font jaillir partout des étincelles , estil étonnant que de vastes incendies s’allument? Ils jettent dans des cratères des torches enflammées, faut-il s’étonner si les volcans lancent des tourbillons de flammes , de cendres et de laves brillantes ? Mais oublions pour un mo-

(I) rimlum ieminabunt et turbinem meleat. OsOc. ch. VIII.— 7.

ment la propagande. Ouvrez, Monsieur, l’histoire de tous les peuples, vous trouverez partout des révolutions , vous verrez partout des trônes qui s’écroulent, etse leversur leurs débris de nouveaux trônes , qui s’écrouleront à leur tour. Vous verrez partout des secousses et des mouvements bien autrement gigantesques que ceux dont vous nous parlez , et qui n’avaient pour amse que l’ambition de quelques despotes , lu fureur et l’inconstance des peuples. Ainsi dans cette agitation que vous regardez comme le signe avantcoureur de l’établissement de votre religion sans culte , nous n’apercevons que des effets ordinaires des passions humaines , communs dans tous les temps. Trouvez-vous (jue le monde actuel est plus agité , plus bouleversé qu’il ne l’était du temps des Alexandre, des Tamerlan, des Attila , des Marins , des César , des Octave ? Sans doute le Christianisme a éclairé les peuples , et les progrès de l’intelligence , depuis cette époque , ont été immenses ; mais les passions de l’homme sont et seront toujours les mêvnes. C’étaient l’ambition, la rivalité , la licence , la cupidité etc., qui arrosaient de sang le sol de l’Angleterre, quand il y avait pour drapeaux ennemis la Rose blanche et la Rose rouge ; c’étaient les mêmes passions qui ensanglantaient Rome sous le Triumvirat; c’étaient les mêmes passions qui noyaient la France dans le sang de ses enfants à une époque trop voisine de la nôtre. Nous le savons, on a cherché quelquefois à autoriser la révolte , les assassinats et les proscriptions en masse avec les beaux noms de religion et de patrie , comme si la patrie , en mère barbare , demandait ses fils pour victimes , comme si la religion ne prescrivait pas toujours l’amour de ses semblables. Mais

«le quelque nom que vous appeliex ce fanatisme sanguinaire , nous vous dirons toujours que c’étaient les passions qui l’allumaient; que les peuples du XIX*. siècle, plus avancés dans les arts , dans la civilisation , dans les sciences, n’en sont pas moins un composé d’hommes portant avec eux les inclinations inséparables de l’humanité , et que ces chutes d’empire , ces secousses , ces révolution? ne sont que des effets ordinaires des passions humaines, et qu’il n’arrive aujourd’hui «pe ce qui est arrivé dans presque tous les siècles.

Iir. Organe et apôtre de la religion nouvelle.

Vous nous dites :

« La parole est son organe ( de la raison générale. ) La presse est son apôtre ; elle se répand sur le monde avec l’infaillibilité et l’intensité d’une religion nouvelle ;

elle veut refaire à son image les religions altérées par

les erreurs et les ignorances des âges ténébreux qu’elles ont traversés. Elle veut reposer en religion. » {Voy. en Orient. Ibid.)

Cette raison générale , Monsieur , a un très-bon organe dans la parole , si toutefois la parole est exclusivement son organe. C’est la parole qui a converti les peuples. Fides ex auditu. (i) Son apôtre vaut, sans contredit, beaucoup mieux «jue les douze pauvres pêcheurs de la Galilée , qui renversèrent néanmoins le colosse du paganisme. La presse avec ses mille voix , ses mille échos , aura bientôt , sans

(1) Rom. s. 17.

( loo )

doute , établi son empire sur les débris des erreurs et des préjugés.

D’abord , Monsieur , étes-Yous bien sîtr que la presse , dans ce siècle , soit exclusivement l’apôtre de votre religion nouvelle? croyei-vous que le Catholicisme , ou la religion moyen-âge , pour employer votre langage dédaigneux , croyez-vous que le Catholicisme n’ait pas dans la presse un intrépide défenseur de sa céleste doctrine? Si le nombre des ouvrages anti-chrétiens , qui s’impriment , est grand ; si beaucoup de feuilles périodiques l’attaquent , il s’imprime aussi beaucoup de livres catholiques et de courageux et savants écrivains , même dans des feuilles périodiques, (i) savent le venger des sarcasmes du philosophisme. — Votre raison générale veut refaire les religions altérées par les erreurs et les ignorances des âges ténébreux. Encore les erreurs et les ignorances des âges ténébreux ! Vraiment , Monsieur, cette répétition de moyenâge , et d’âges ténébreux finit par nous paraître fastidieuse. Quelques lecteurs croiront peut-être que les siècles du moyen-âge étaient des siècles si barbares que tous les hommes de ce temps-là , sans exception , étaient plongés dans la plus profonde ignorance. Il est bon de leur apprendre qu’ alors , si les séculiers , et surtout la noblesse , qui ne s’exerçait qu’au métier des armes , dédaignaient les lettres, les lettres étaient cultivées avec honneur par le clergé. Au milieu des ravages et des dévastations des hordes barbares, qui désolaient l’Europe , les monastères étaient devenus l’asile de la science. Vous n’ignorez pas. Monsieur, que ,

(1) Université catholique. — L'Univers. — L'Ami de la religion. — La Revue catholique. — La Revue religieuse de la gaxctlc du B. Languedoc*

La Gazette du Midi.— Annales de philosophie , etc. etc.

( ÏOI )

si nous possédons les chefs-d’œuvre des littératures grecque et latine , c’est aux moines que nous en sommes redevables. Savez-vous que dans ce moyen-âge , dans ces âges ténébreux il a existé des hommes qui n’étaient pas sans talents ? Les saint Bernard , les saint Bonaventure , les Anselme , les Albert-le-Grand , les Scot , les Abailard , les saint Thomas d’Aquin , etc. etc. n’étaient pas des hommes à dédaigner pour avoir vécu dans le moyen-âge. En voilà assez sur cette matière, revenons à notre sujet.

Votre raison générale ne serait-elle pas par hasard la raison ou la déraison de quelques sociaux , de quelques éclectiques, de quelques panthéistes, de quelques hommes à systèmes , et si pénétrés de la sublimité de leurs conceptions, de la profondeur de leur génie , qu’ils font candidement penser au genre humain tout ce qu’ils pensent eux-mêmes. Votre raison (i) générale veut refaire les religions. Nous avions cru tout à coup quelle ne voulait refaire à son image ou refondre que le Catholicisme ; mais elle ne veut pas se mettre à l’œuvre pour si peu de chose ; elle veut refaire toutes les religions altérées , celles de Confucius, de Moïse , de Brama , de Wisnou', etc. etc. enfin celles de tous les peuples des cinq parties du globe. N’eutil pas mieux valu dire anéantir au lieu de refaire?

§. IV. Symbole et culte de la religion nouvelle.

Voici donc la religion nouvelle de la raison générale; (a)

(1) Sanglante et Impndiqne déesse qnc votre déesse Saison, la France a déjà fait un triste et malheureux essai de sou culte exécrable !!!

(2) L’utopie religieuse de U', de LamarUiie avait été rCvéc par un di-

votre religion , Ar. de Lamartine ; la religion qui sera bientôt universelle ; une des plus commodes qu’ait pu créer l'imagination de l’homme. Elle étendra bientôt son bienfaisant empire sur le globe tout entier. Son symbole, qui pousse , presse , remue , attire et fait graviter toutes les consciences , et qui tout à l’heure était encore un peu dans le cahos , qui ne vous apparaissait , Monsieur , que comme une chose encore vague , confuse , comme tant d’autres choses. Son symbole est rédigé : ses articles , ou plutôt son article , article unique est admis presque par tous les peuples. Le voici : Dieu un et parfait pour dogme, (i) Il n’est pas question ici de la Trinité , de l’im' mortalité de l’àme , de la vie future , de l’Incarnation , de la Rédemption , etc. et autres mystères surabondants , dont on a chargé le Christianisme dans les siècles d’ignorance. ( 2 ) Voilà donc le symbole qui doit remplacer ceux de Nicée et de Constantinople.

Quant à la morale, on aura aussi lieu d’en être content, ou l’on ne sera pas raisonnable. Nous avons lu quelque part que le spirituel ex-évêque d’Autun, (je crob, dans un de ses

rccleur du la Convention. La Révclll(M'c-Lc Faux , dit un écrivain moderne , nt une religion. 11 s’institua lui-inCme Pontire du Très-haut ; et a chaque décade , il célébrait un oilicu divin de sa composition. Vêtu d’une rol)C bianche , ceint d’une écharpe bleue , il offrait ii l’Étemel nne corbeille de fruits marchandés à la halle. Son culte sc nommait : Tl.éopliilanlhropie ; ses adeptes, \es théophUanthropina. Ils ouvrirent à Paris six ou sept temples où, malgré les beaux sermons écrits par l’académicien J. Chénier, et l’appàt des emplois que promettait le grand-prêtre , ils ne purent jamais sc compter plus de deux cents. Le ridicule les tua. (Rosclly de Lorgne , le Ciirlst devant le siècle , p. &2.)

(1) Voy. en Orient. Ibid, utsupr.’i.

(3) /frid.T. IL p. 253et35è.

( io3 )

discours académiques , ) parlait de la religion du devoir. Nous, Catholiques, nous disons les devoirs de la religion, et ces devoirs sont spécifiés pour chacun en particulier; (i) mais avouez que cette religion du devoir a cela de merveilleux que chacun peut l’entendre à sa manière, et qu’elle est d’une élasticité admirable , surtout si , comme nous sommes autorisé à le croire , elle a fait prêter à IW. de , Talleyrand ses quatorze serments en sûreté de conscience ; mais depuis il a rétracté ses erreurs ; paix à sa cendre !

Eh bien ! voici une religion qui a une morale et un culte dans le genre de la religion du devoir , et qui est d’une tolérance et d’une élasticité non moins admirables ; Vculoration et la charité pour culte : libre à chacun de l’adorer à sa manière. Le pieux Derviche peut librement continuer à faire ses pirouettes , pour honorer Allah ! Le dévot Fakir peut continuer à honorer Brama , en tenant à la main la queue d’une vache , et le Cochlnchinois stupide honorera aussi la Divinité en se prosternant devant un tigre ou le serpent Capel ; le Quaker avec son chapeau à larges bords et à forme basse , peut s’asseoir dans son église sans se découvrir la tête , sans fléchir le genou , sans articuler la moindre prière , et adorer Jéhovah par son silence ; (2) le Shaker ou trembleur peut honorer Dieu , en paraissant devant lui comme s’il avait une violente attaque de fièvre , ou comme s’il avait la danse de saint Guy; le Jumper (sauteur), peut l’honorer en sautant de haut en bas, de bas en haut, de droite à gauche , de gauche h.

(1) D<<ca1. Ihéoî. catéch. etc.

(2) Anuales de la propag. de la Foi. T. III. p. 528.

droite, jusqu'à ce que, épuisé de fatigues , il tombe sans forces, en s’écriant que c’est le seul moyen de louer le Dieu Très-Haut ; însalivit infans in utero /natm; [saint Jean; (i)] le frroaner, en poussant d’horribles rugissements; l’Adamite, en courant ça et là dans un état de nudité complète ; l’Egyptien , s’il abjurait le culte du Prophète et revenait à celui de ses pères , pourrait se prosterner sans scrupule devant un poireau , un chat, un chien ou un crocodile ; l’indien barbare , le sauvage Potwoutomis peut continuer ses cruels sacrifices , et arroser de sang hiunain ses fèves et ses patates , pour plaire au Grand-Esprit ; en un mot , le juif , le chrétien , l’infidèle , le mahométan , tous peuvent adorer Dieu à leur manière , et les philosophes, qui seront toujours assez bas sans s’agenouiller ( 2 ) , peuvent librement adorer Dieu , en disant comme J. Jacques ; O ! — ou bien comme vous, grand pontife de la religion nouvelle , en se promenant sur une terrasse et en récitant quelques lambeaux du saint poète hébreu. L’adoration et la charité que chacun peut entendre à sa façon , suffisent. Pour tout le reste , chacun peut faire ce qu’il lui plaît. Un poète-philosophe, comme vous. Monsieur,

(1] L’auteur des Annales se trompe : le texte cité n’exlste pas; Il doit être remplacé par colul-ci : exuUaoit in gaudio infant in utero meo, Luc. Ch. I. p. U.

(2) Philosophe, ris, si tu veux, de nos génuflexions et de nos gestes; mais après avoir rl , dls-nous ce que serait devenu le genre humain, s’il ne s’était agenouillé devant la Croix! à ton culte intérieur, qui consiste à s’exercer aux sublimes contemplations , compare le culte chrétien , qui consiste à s’exercer aux sublimes dévouements ; compte les vertus qu’ont fait naître les solitaires colloques avec l’Éternel , et celles qu’enfante tous les jours un regard jeté sur l’image de son Fils. ( Lamennais. Inditr. en matière de relig. T. 1. pag. 5i0. )

Gon-jk’

avait des principes de morale aussi lai^s que les vôtres ^ il ‘disait :

Soyez juste, il suffit; le reste est arhitrnire.

Vos préceptes , Messieurs les philosophes , ne sont pas aussi nombreux que ceux du Décalogue. Le mensonge , le parjure, l’adultère , la fornication , etc. etc. etc. ne seront que des bagatelles aux yeux des partisans de la raison générale (i) , qui leur apprend que Dieu ne saurait punir par des supplices éternels de semblables peccadilles.

Elle veut reposer en religion. ( F oy. en Orient. Ibid. ) Vous disiez qu’il fallait agir et marcher ; que c’est la loi de Dieu , la loi des choses. « Si l’homme , disiez-vous encore, faisait, pensait et croyait ce que faisaient et croyaient ses pères, le genre humain tout entier en serait au fétichbme et à l’esclavage. Il faut marcher pour la suivre, (la raison,) sous peine de demeurer dans le mal et dans les ténèbres. Le péché contre l’Esprit-saint c’est ce combat de certains hommes contre l’amélioration des choses; c’est cet effort égoïste et stupide pour rappeler en arrière le monde moral et social que Dieu et la nature poussent toujours en avant. (2) » Vous développez la même idée dans un au-

(1) OCi sout les héros qu’a faits le grand impératif catégorique , la raison universelle, l’éclectisme? — Par qucitcs œuvres ces écoles diverses se sont-elles annoncées? Qu’en est-il sorti le plus souvent ? Du vent. (Rosclly de Loigucs, Le Christ devant le Siècle , p. 60.)

(2) Voy. en Orient T. I. p. 26. T. III. p. 322.

Un plaisant , qui s’appelle M'. Michelet , professeur d’histoire an collège de France , soutient le même paradoxe : il se compare modestement au Créateur ; soutient que • les tours de St. Dame ne sont pas asseï hautes ; qu’il {aut toujoun bdtir ; toujours créer , tans Jamais t’ar-

tre ouvrage; (i) et aujourd’hui vous voulez clore votre symbole , vous voulez arrêter la marche de la raison que Dieu et le monde poussent en avant. Vous voulez vous reposer en religion ; d’un autre côté vous hâtez de vos vœux la présence des Russes à Constantinople , parce que leur religion est plus progressive (a) : Monsieur , notre faible Intelligence ne vous comprend pas.

Ce qui nous surprend encore beaucoup , c’est que votre raison générale ait attendu quatre mille ans , ou d’après les cosmogouies modernes , plusieurs millions d’années , pour se mettre à l’œuvre ; quelle ait attendu le .siècle où vous êtes né , Monsieur , pour commencer sa révolution sur le globe, et qu’il faille encor cent cinquante ans, comme vous nous l’annoncez sérieusement vous-même , pour régner à jamais sur l’univers , extirper à jamais les croyances populaires , les mystères , les légendes , les miracles , les superstitions des âges de ténèbres. Nous trouvons l’en-

réter. • Nous trouvons beaucoup de ressemblance entre ces infatigables ouvriers du XIX'. siècle et les Inscustïs qui bâtissaient la Tour de Babel.

(1) En vain l’homme orgueilleux de ce néant qu’il fonde Croit échapper lui seul i celle loi du monde Clôt son symbole, et dit , pour la millième fois Ce Dieu sera ton Dieu , ces lois seront tes lois 1 A chaque éternité que sa bouche prononce , l.e bruit de quelque chute est soudain ta réponse ;

El le temps , qu’lt ne peut Hier ni raientir.

Est là pour le confondre et pour le démentir.

Chaque siècle , chaque heure, eu poussière il entrainc Ces fragiles abris de la sagesse bumainc Empires , lois , autels , dieux , législations ,

Tentes que pour un Jour dressent les nations....

(Jocclyn , deuxième époque. T. 1. p. 89.)

(2) Voy. eu Orient. T. III. p. 303.

fantement un peu long. Il est vrai , comme vous daignez nous l’apprendre , qu’il doit se faire dans la convulsion et dans la douleur. O hommes impartiaux ! ô hommes rationnels ! ô hommes progressifs ! ô raison générale !!!

Réflexion.

Quand on réfléchit mûrement sur toutes ces absurdités , un a de la peine à se persuader que des hommes éminents par leur science et leurs talents , comme vous , M'. de Lamartine f avancent de pareils paradoxes. On se demande à soi-même si vous avez sérieusement étudié la Religion catholique que vous professez extérieurement ; si vous avez pesé ses preuves, considéré , examiné avec impartialité ses principes constitutifs , ses dogmes , sa morale , sa discipline , son origine , son économie , les causes de sa propagation , les obstacles qu’elle avait à vaincre, etc. etc.; si vous n’avez pas des préventions contre le Catholicisme. Quant à nous , nous sommes convaincu que vous êtes imbu de préjugés contre la religion chrétienne ; qu’accoutumé à ne vivre que d’images , vous avez effleuré, ou considéré , examiné le côté poétique de l’Evangile et des chefs-d’œuvre des Pères , et que vous n’avez pas lu attentivement les savants ouvrages de ceux qui furent le flambeau de l’Eglise ; nous sommes convaincu que vous reviendrez de vos erreurs , et que vous gémirez un jour de n’avoir pas toujours regardé comme seule religion véritable , la religion de votre mère.

F'aites des vers , prenez votre lyre , dieu de l’harmonie , soupirez quelque élégie plaintive sur lu fin précoce de l’in-

fortunée Julia. Faites murmurer son nom à la feuille gémissante du tremble et du mélèze qui bordent les fraîches avenues de vos demeures. Votre muse frêle et débcate succomberait sous la pesante armure de la dialectique ; sa faible main serait fatiguée à soulever de poudreux in-folio. Cette vierge si débile oserait-elle descendre dans T arène et mesurer ses forces avec cette foule de nerveux et intrépides athlètes qui défendent le Catholicisme ? Laissez-la errer sur des tapis de fleurs , s’endormir au son murmurant des ondes qui caressent le rivage , aux concerts harmonieux du tendre rossignol. Laissez vaguement dériver sa nacelle qu’emporte le caprice des flots. Le champ de la logique et de la théologie est trop aride , semé de trop de ronces et d’épines ; voyez ses pieds délicats meurtris et ensanglantés. Retourne, pauvre muse, au milieu des bosquets ; il te faut l’ombre des charmilles et la fraîcheur desfontaines ; reprends ta couronne de verveine , ta guirlande de roses ; prends ta coupe ou fume et pétille le nectar de la volupté , et garde-toi à l’avenir de souiller ta blanche robe de la poussière de l’école.

Nous avons l’honneur d’être , etc.

SEPTIÈME LETTRE

I”. Variété de la religion nouvelle ; Pantliéisme. 2*. Panthéisme grec. 3°. Panthéisme indien. 4°. Sympathie du grand hommepour le panthéisme. 5°. Nouvelle profession de foi panthéiste. 6’. Absurdité du panthéisme.

§. I. Variété de la religion nouvelle. Panthéisme. Pantiiéisme

grec.

Nous étions loin de nous douter , Monsieur , que ce Dieu un et parfait pour dogme , que vous mettiez en tête de votre symbole , n’étalt rien moins que le dieu Grand Tout , le dieu million de parties , le dieu des panthéistes , la nature entière : c’est ce que vous nous apprenez en termes qui ne sont susceptibles d’aucune amphibologie, (i) L’orateur romain a bien raison de dire qu’il n’est point d’absurdité qui n’ait été avancée par quelque philosophe. (a) Nous dirons à notre tour qu’il n’est point de paradoxe , point de vieux système impie de l’Académie ou du Portique , défendu par les Brabmes , enseigné par les Mages , qui n’ait été ressuscité par quelque philosophe moderne. Du nombre de ces paradoxes nous plaçons en

(1) Dans le post-scriptum de la 8*. édit, de Jocclyn , M. de Lamartine repousse l’accusation de panthéisme intentée contre lui ; cette déclaration nous importe peu ; Il s’agit de savoir si la doctrine iTCroiinéc que nous combattous ici , u’esl pas contenue dans scs œuvres. C’est au lecteur à {uger.

(2) Cic. Oiv. 1. II. n‘. 10.

première ligue le pauthéisrae. C'est ainsi que les incrédules du jour, qui s'mmoncent fièrement comme les créateurs d’une religion nouvelle, comme les auteurs de sublimes découvertes dans les régions mystérieuses de la métaphysique, marchent sur les brisées des gymnosophistes de rinde, des prêtres de Memphis , des sophistes grecs, tels que Parménide , Straton , Pythagore , Zénou , etc. etc. et proclament , comme vérités nouvelles , des rêveries qui ont plus de trois mille ans de date. Les saint-simonieiis n’étaient-ils pas les continuateurs des gnostiques ; comme Voltaire, Diderot, d’Alembert, Bolingbroke, Tindal, etc. les échos des blasphèmes et des calomnies impures et usées de Celse , de Julien , de Porphjrre , de Tacite , etc. contre le Christianisme ? La mythologie payenne avait rempli la terre , les ondes , les monts , les forêts , les airs et les cieux d’une foule innombrable de dieux: de là ses Dryades, ses Oréades , ses Tritons , ses Néréides , ses Hamadryades , ses Naïades , ses Gnomes , ses Sylphes , etc. Mais c’étaient , pour ainsi dire, les dieux vulgaires, les dieux du peuple et des poètes ; les philosophes conçurent la Divinité sous une autre forme. « Parmi les théologues, ditVolney , les uns partant » de ces principes , que rien ne s’anéantit dans le monde; » que les éléments sont indestructibles , qu’ils changent » de combinaisons et non de nature ; que la vie et la mort » ne sont que des modifications variées des mêmes atâ- " mes ; que le monde est éternel , sans bornes de durée “ et d’espace ; les uns dirent que l’univers entier était >• Dieu ; et selon eux , Dieu fut à la fois effet et cause , » agent et patient , principe moteur et chose mue ; ayant “ pour lois les propriétés invariables qui constituent la

» fatalité , et ceux-là peignireat leur pensée par l’emblème » de* Part, le Gra/icf Tout » comme l'indique l’étymologie grecque, (i) Parmi les vieux partisans de cet absurde système théologique on peut regarder Thaïes de Milet , Xénophane, Parménide, Anaximandre, Anaximène, etc. ( 2 ), qui ne séparaient pas l’intelligence suprême de la matière, dont elle dirigeait les actions ; de sorte qu’à leurs yeux le monde était un être vivant , un animal prodigieux , comme l’àme jointe au corps, c’est l’homme. « Mais d’autres, ré- » pugnant à cette idée d’un être à la fois ejfet et cause, » agent et patient , et rassemblant dans une même nature » des natures contraires , distinguèrent le principe moteur » de la chose mue; et pensant que la matière était inerte en » elle-même , ils prétendirent que ses propriétés lui étaient » communiquées par un agent distinct , dont elle n’était » que V enveloppe et le fourreau. Cet agent fut pour les » uns le fluide appelé éther , pour les autres , le principe » igné (3) » Ce dernier sentiment eut en particulier pour défenseur Zénon , le fondateur fameux de la secte des stoïciens qui admettait que le soleil , la lune , tous les astres étant des corps ignés sont des dieux ; que l’air , la terre , la mer ayant pour âme le feu céleste , étaient aussi des dieux. Le célèbre Aristote semble aussi avoir partagé les mêmes rêveries : il avançait que Dieu n’est autre chose que ce feu qui brille dans le ciel . Ce fluide igné ou éthérien , âme du monde , étant la Divinité , se trouvant en même temps répandu dans tous les états de la nature , et les âmes

( 1 ) n«î , nSiy , Omni», qiiieit ,totus. Loi. Schrcv.

(2) Cic. de naL Dcor. 1. 1. n*. 23.

(3) Valney, Rutues , ch. xxil. S. VI. p. 205.

humaines en étant tirées , il s'ensuivit que chaque homme fut une portion de la Divinité. Tel fut en particulier le sentiment de Pythagore.

$. II. Panthéisme indien.

Ces absurdes et ridicules théogonies des philosophes grecs étaient connues dans les Indes , d'où ils les avaient rapportées probablement dans leur’patrie, après leurs voyages , comme Pythagore , ses rêveries sur la transmigration des âmes. « Celui qui sait , est-il dit dans F Oupneckàt , » que toutes choses sont la figure du Créateur ; que soi et » tout ce qui paraît exister est le Créateur ; que le monde

» vient de lui , subsiste dans lui et y retourne Lors-

» que le cœur a renoncé aux désirs et aux actions , par là » même, il va à son principe, qui est Vâme universelle', « lorsqu’il va à son principe, il n’a aucune volonté que

» celle de l’Être véritable Qui connaît l’Être univer-

» sel , qui sait que son âme est Vâme universelle , devient » lumière; il est délivré de tout mal ; il est la science, » sans faire de fréquentes lectures ; il est heureux , il est

» immortel , il est Dieu C’est que la vérité est qu’il

» n’y a ni production , ni destruction , ni résurrection , » ni contemplateur , ni sauvé , ni salut ; car le monde n’est « qu’une apparence du monde, (i) »

On voit que le système théologique du célèbre juif d’Amsterdam Spinosa , est absolument le même. Celui-ci n’admettait , comme les théologiens de l’Inde , qu’une substance immense , infinie , éternelle ; lui donnait pour at-

(1) Journal de la Société asiatique de Londres , cahiers x. xi . etc.

tributs l’étendue et la pensée ; regardait les corps , dont l’univers se compose , comme autant de modes de cette substance unique qu’il appelait Dieu , ne la séparant pas de l’universalité des êtres.

Après ce court exposé sur le panthéisme des anciens , arrivons au panthéisme moderne , et parlons de votre sympathie pour cette doctrine : nous essayerons ensuite d’en montrer l’absurdité.

§. In. Sympathie de M. de Lamartine pour le panthéisme. I

Oui , Monsieur , il paraît que la théogonie pythagori- ; cienne a toutes les sympathies de votre ^esprit et de votre l cœur depuis même fort longtemps ^ous- vous écriiez dans vos méditations poétiques :

« Cet astre universel , sans déclin , sans aurore ,

C’est Dieu, c’est ce Grawrf Tout, qui soi-même s' adore.

Pourrait-on , même en prose , faire profession du panthéisme en termes plus clairs et plus concis , poursuivons :

» Quand la voix du matin vient réveiller l’aurore ,

L’Indien prosterné te bénit et t’adore (fejo/ei/.)

Et moi , quand le midi de ses feux bienfaisants Ranime par degrés mes membres languissants ,

Il me semble qu’un Dieu dans tes rayons de flamme ,

En échauffant mon sein pénètre dans mon âme !

Et je sens de ses fers mon esprit détaché ,

Comme si du Très-Haut le bras m’avait touché !

fl' HédtU poOt. XXIV. III.

Mais ton sublime auteur défend-il de le croire? N’est-tu point , ô soleil , un rayon de sa gloire? Quand tu vas mesurant Timmensité des cieux , O soleil , n’es tu point un rayon de ses yeux ? (i)

Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur,

Mon âme est un rayon de lumière et d’amour Qui , du foyer divin détaché pour un jour ,

De désirs dévorants loin de toi consumée ,

Brûle de retourner à sa source enflammée ,

^’est toi que je découvre au fond de la nature

Quand l’astre , à son midi , suspendant sa carrière , M’inonde de chaleur , de vie et de lumière ,

Dans ses puissants rayons qui raniment mes sens , Seigneur, c^est ta vertu , ton souffle que je sens, (a)

J’aime '

A croire que l’esprit, qu’en vain le corps rappelle ,

A quitté sans retour l’enveloppe mortelle Et nage pour jamais dans les rayons du ciel ,

Comme dans les rayons d’été la mouche à miel !

Dans un état où l’homme en Dieu se transfigure, » (3)

(1) Lamart. \x,

(2) Lamart. médit, poét. mil.

(3) Jocelyn , 3*. époqae.

( ii5 )

Mais quittons vos œuvres poétiques pour reprendre votre voyage en Orient , nous trouverons que vous y professez les mêmes principes.

« Heureux, dites- vous , celui qui a des ailes pour planer sur ces siècles écoulés , pour se poser sans vertiges sur ces monuments merveilleux des hommes , pour souder

de là les abîmes de la pensée pour deviner à quel

point des temps il vit lui-même , et à quelle manifestation de vérité et de divinité Dieu appelle la génération dont il ^ait partie. » ( /^ o/. en Orient. T. III. p.^i.)

Heureux celui qui a des ailes pour deviner a quelle manifestation de divinité Dieu appelle la génération dont il fait partie! Nous avouons ingénument , Monsieur, que nos ailes ne sont pas assez fortes pour nous élever dans ces hautes régions et vous suivre à travers les nuages , où se perd votre muse aérienne. Deviner à quelle manifestation de divinité Dieu appelle la génération actuelle , la génération du XIX'. siècle , la génération des sectateurs de la raison générale , serait pour nous une tâche bien difficile ; mais vous , Monsieur , vous homme impartial , homme rationel, dont les idées sont si lumineuses, qui prenez en pitié la France actuelle , incapable d’apprécier vos sublimes conceptions , vous pourriez , ce nous semble , deviner la chose en question. Eh ! puis, qu’entendez-vous par cette manifestation de la Divinité ’? Ce n’est pas sans doute la révélation prise dans le sens catholique , vous n’y croyez pas. Serait-ce la Divinité manifestée par les merveilles de la création ; par les découvertes admirables que le génie de l’homme fait chaque jour ? Certainement ces merveilles, ces phénomènes prou-

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( ii6 )

vent et démontrent la puissance et la sagesse de la Divinité , mais ce n’est pas là votre pensée. Vous voulez dire : Dieu s’est manifesté aux Hébreux sur le mont Sinaï , aux Chrétiens dans la personne de Jésus-Christ , aux Païens dans des milliers d'idoles fragiles ; il se manifeste aux philosophes comme à Pythagore , à Zénon , àDémocrite , à Benoît Spinosa d’Amsterdam , à vous , Monsieur de Lamartine, danstouslesobjetsdela création. Pour vous , Messieurs, la nature est Dieu ; et pour trancher le mot , votre manifestation pleine et entière de la Divinité , c’est le panthéisme.

Eh bien ! nous ne dirons pas avec vous , Monsieur : Heureux celui qui a des ailes pour planer sur les siècles écoulés , pour sonder les abîmes de la pensée ! mais heureux et mille fois plus heureux celui qui sait se placer sous les ailes de la Religion de Jésus-Christ et soumettre son ignorance au joug de la Sagesse éternelle ! Homme insensé, homme orgueilleux , tu veux sonder les abîmes de la pensée, les mystères de la Divinité, et ta haute sagesse, ta science profonde vient échouer contre un grain de sable , un atôme ! Oui , l’oracle éternel a dit vrai ; il a dit que l’homme , qui voudrait porter un regard scrutateur sm les mystères cachés à la faiblesse humaine , serait écrasé par le poids de la gloire et de la majesté divine, (i)

$. IV. Nouvelle profession de foi panthéiste.

Nous ouvrons encore votre voyage en Orient , et nous trouvons que vous y avancez hardiment les mêmes paradoxes.

Autrefois les peuples découvraient Dieu sous beaucoup (1) Proï. XXV. J7.

de formes. Les Moabites , sous la forme d’un insecte ; ils l'appelaient Béelzébub , le dieu-moucbe. (i)

Les partisans de la doctrine d’Orphée , sous la forme d’un œuf ;

Les Egyptiens , sous la forme d’un ibis , d’un chien, d’un chat , d’un ognon , d’un crocodile, etc.

Les Hébreux prévaricateurs , sous la forme d’un veau : ■vituli comedenüs fœnum ; reproche que leur adressait le prophète David.

Les Péruviens , les Perses découvraient Dieu sous la forme du soleil.

Les Babyloniens , sous la forme d’un bouc , qu’ils appelaient Asima ; sous la forme d’un dragon , etc. ( 2 )

Les Indiens , les Gochinchinois , sous la forme d’une vache , d’un tigre, d’un serpent.

Les Grecs , les Romains , sous la forme d’un arbre , d’une borne , d’une pierre sculptée, d’un bloc de marbre , d’un morceau de bronze , de cuivre , sous la forme de la Lune , de Vénus , de Saturne , etc. et sous mille autres formes plus ou moins obscènes , ridicules ou extravagantes.

Mais vous autres , Messieurs les rationalistes de l’époque, ayant reconnu qu!il faut agir et marcher, que c'est la loi des choses , la loi de Dieu ; que le définitif est le rêve de l'orgueil et de l’ignorance de T homme , (3) vous ne vous êtes plus bornés à quelques formes déterminées, ■vous avez cherché et trouvé la grande figure divine que le Catholicisme veut en vain enfermer dans ses temples

(1) Syn idoUim , nuuca.

(2) IV. Reg. XVII. So.

(î) Voy. en Orient. Toiii. I. yu. ni. 322.

limités , vous l’avez trouvée dans toute la nature, (i) Vous avez vu Dieu sous la forme d’un chien , d’une mouche , d’une pierre , d’uii arbre , d’un poisson , d’un reptile , d’un papillon , d’un atôme , en un mot partout, sous chaque morceau de matière. C’est cette sublime doctrine que vous enseignez dans plusieurs endroits de vos écrits , entr’ autres dans le passage suivant de vos Impressions et souvenirs de voyage , en termes clairs et précis , et qui ne prêtent pas du tout à l’équivoque :

« O mou Dieu ! que la nature est une digne prière pour celui qui t’y découvre sous toutes les formes. » {Voy. en Orient. T.I.p. 3g.)

§. V. Absurdité du panthéisme.

/S’il n’existe qu’une substance immense, infinie, éternelle, comment expliquer les divers attributs de cette substance? Gomment expliquer l’existence des corps et des esprits? Comment cette substance peut-elle être à b fois finie et]infii)ie , simple et’divisible , cause et effe^&jios âmes sont des parcelles de la Divinit^ Dieu se déchire donc comme un vêtement sera donc à la fois bon et mauvais avec les hommes qui seront bons et mauvms^;^ sera assassin, adultère, fornicateur, par jur e, voleur, avec les hommes qui se souilleront de ces vice^ Il se punira luimême , lorsqu’il punira les méchants. C’est l’objection que l’on faisait à Pythagore , qui admettait , conune vous , que l’âme des hommes est une particule de cette âme universelle , qui est Dieu lui-même. « Donc , lui disait-on ,

» quand on soutient que l’âme de Sardanapale , en puni-

(A) Vojr. eu Orient Tom. 111. lut), ibiu. Al ut A2.

» tion de ses débauches , passe dans le corps d’un cochon, » c’est précisément la même chose que si l’on disait; Dieu » se modifie en cochon , pour se punir lui-même de n’a- » voir pas été sage et modéré , tandis qu’il était modifié en •> Sardanapale. »

Barruel se moquait à son tour avec beaucoup de finesse des panthéistes du XVIII*. siècle. « Si nos âmes sont des » parcelles de la Divinité , leur disait-il , voilà donc no- » tre Dieu suprême comptant aujourd’hui en France vingt- » trois millions de ses parcelles, etquinze ou seize millions « en Espagne. Il en aura un peu moins dans le royaume » de la Grande-Bretagne , mais aussi en a-t-il trente mil- » lions en Allemagne , un peu plus en Russie , deux cents » millions à la Chine , ainsi de suite. Ces âmes , soit atô- » mes , soit parcelles de ce même Dieu , ne laissent pas que » d’être singulièrement variées ; car ici vous avez la par- » celle Dieu fort dévote , et là vous trouverez une parcelle » Dieu fort impie.

» Celle-ci prie fort humblement , et adore le Dieu dont » elle fut détachée , celle là le renie, l’abjure et le blasphè- » me. L’uneécrit des psaumes, l’autrèlaPucelle ; etle Dieu ■> aura bien de la peine à les morigéner toutes , aussi vien- » dra un temps où il s’ennuira de se voir ainsi déchiré , » tourmenté par ses propres parcelles ; alors toutes ces » parcelles viendront se réunir à la substance divine comme » elles en étaient émanées originairement. » (Barruel, Hcluiennes. T. 2 .pag. i3o. )

Terminons ici ; la plume nous tombe des mains ; nou; n’osons sérieusement et plus longuement réfuter de si inconcevables absurdités.

Nous avons riionneur d’être , etc.

( lao )

HUITIÈME LETTRE

1°. Socrate et Platon sont-ils les vrais fondateurs de la religion de la raison ? 2''. Faiblesse et impuissance de la raison humaine. 3°. Le Christianisme a-t-il été obscurci par les âges des ténèbres? 4*. S’il fallait des Platons et des Pythagores pour propager la religion de Jésus-Christ ?

§ I. Si Socrate et Platon sont les vrais fondateurs de la religion de la raison.

Nous convenons avec vous , Monsieur , que ces deux philosophes ont enseigné en tâtonnant quelques vérités ; mais ils soutenaient bien des erreurs et débitaient bien des maximes qui n’étaient pas trop morales. Au reste , il est bien singulier que vous nous vantiez les lumières de ces deux sages pour en conclure l'inutilité de la Révélation , tandis qu’eux-mêmes’en reconnaissaient hautement la nécessité. (i)

« Rien de grave , rien de réel , rien de puisé dans les profondeurs de la nature et de l’âme humaine , avant Socrate et Platon ! là commence la religion de la raison! » {Voy. en Orient. T. i.p. iSp.)

(1) Platon. — ( Epinomls. — Des Lois , Llv. IV. ) — Cicéron ( dans ses Ttaeulaïui , ) et Plutarque (dans son traité <f/slj et tCOsirit ) pensent là dessus comme Socrate et Aristote . et confessent la nécessité de l’intervention divine pour éclairer l’ignorauce des hommes.

Votre proposition ne nous paraît pas exacte; Confucius, Monsieur, vivait avant Socrate et Piaton. Le philosophe chinois avait sur les attributs de la divinité , sur l’ànie , sur la vie future , sur la morale , des idées pour le moins aussi profondes , aussi relevées que les deux philosophes de la Grèce que vous nous vantez , sans partager leurs extravagances sur bien des points. Zoroastre , qui , d'après plusieurs savants , vivait longtemps avant Socrate et Platon , Zoroastre , réformateur du sabéisme ou culte du feu , apprit aux Perses à ne reconnaître qu’un seul Dieu , créateur et gouverneur du monde , et à lui rapporter le culte; il valait bien vos deux sages, (i) Vous, Monsieur, qui ne parlez que de raison générale , de religion universelle , voudriez-vous seulement vous borner à la Grèce? et pensez-vous que sur le reste du globe il n’existàt à cette époque aucun sage , aucun moraliste , qui valût vos deux philosophes ? Ignorez-vous que les philosophes grecs allaient s’instruire et prendre des leçons de sagesse chez les Brachmanes des Indes , les prêtres de Memphis , et les mages de la Chaldée? Sans parler des autres peuples , bornons-nous au seul peuple Juif, arrêtons-nous à Moïse. Croyez- vous que la religion judaïque , aux yeux mêmes de la raison , ne valût pas la religion de la raison de Socrate et de Platon ? Parmi cette foule de nations , qui admettaient des milliers de divinités , la nation Juive ne reconnaissait qu’un seul Dieu. ( 2 ) Moïse considéré , non comme l’envoyé du

(1) Ou peut dire la œCme chose de Pylhagore qui vivait plus de cent ans avant eux. (Bouillet. Oiclion. ant. prof. sacr. ariieie Zoroastre. 1 — Guénée. Lettres de quelques Juifs. T. II. p. 111.— Justin, Dioghne Laërcc, l'iine cités parPrideaux, PHisloire des Juifs. T. I. Liv. IV.

(2) Psal. LXXV. 2.

Très-Haut, comme l’interprète de sa volonté ; mais considéré au point de vue humain , comme législateur , comme moraliste , est bien supérieur à vos deux sages d’Athènes. Comparez leur doctrine , leur morale , avec la doctrine et la morale du Décalogue que nous ne voulons examiner ici qu’avec les yeux de la raison ; et vous les trouverez bien petits à côté du législateur des Hébreux. Ces préceptes gravés sur les tables du mont Sinaï ne sont , pour ainsi dire , que le développement , l’extension des principes gravés dans le cœur de l'homme, vérités obscurcies par les passions. Ces principes , ces préceptes de la religion juive sont encore les préceptes de la religion chrétienne , et seront éternellement vrais , parce qu’ils sont émanés de Dieu , la vérité même par essence , éternelle et immuable. Il est donc faux qu’avant Socrate et Platon , il n’y eut rien de grave , rien de réel , rien de puisé dans les profondeurs de la nature et de l’âme humaine , et que là commence la religion de la raison.

Nous allons plus loin , Monsieur , et nous soutenons avec saint Justin , saint Clément d’Alexandrie , Origène , Tertullien, etc. (i) et les savants critiques modernes Bochart , Huet , Vosslus , Fourmont , Lavaur , Guérin du Rocher, M*'. de Bovet, etc. que la doctrine de Moïse était connue des Égyptiens ; que la plupart des auteurs païens , les grecs surtout , tels que Pythagore , Platon , Orphée , etc. ont emprunté à ses écrits ce qu’ils ont dit de plus sage sur Dieu et son culte.

(Ij Voir (înillftü. Citilioth. choisie (i;s l'cres Uo TÉgUsc- T- 1. p. Î86. et (iiissim.

§. II. Faiblesse et Impuissance de la raison humaine.

Eu effet , l’orgueilleuse raison de l’hoiiime , qui veut déchirer le voile épais qui couvre tant de mystères , livrée à ses propres forces , n’est que faiblesse et ténèbres. Oui , avec l’apôtre saint Paul, je taxe de folie et d’extravagance aux yeux de Dieu , la sagesse du siècle qui ne s’appuye que sur la raison humaine , et dédaigne les lumières de la révélation , de la raison suprême , qui est Dieu. Il sufbt pour s’en convaincre , de jeter un coup d’œil rapide sur les systèmes plus ou moins contradictoires , plus ou moins insensés des philosophes anciens et modernes , païens ou chrétiens, en dehors de la révélation, touchant la Divinité, l’ànie de l’homme et les principes des choses.

Sans m’ancter à leurs ridicules cosmogonies , à leurs théogonies plus ridicules encore ; pourrai-je m’instruire à leur école sur un sujet qui m’intéresse plus que tout le reste ? Que m’apprendront-ils sur la nature de l’homme , sur son origine , sa destinée ? Je choisis à peu près l’époque de l’existence de votre religion de la raison ; je m’arrête à la Grèce , universellement regardée comme le pays le plus éclairé , le berceau de votre nouveau culte ; je demande à ses sages ce que c’est que l’àme :

« Démocrite me répond que c’est un feu ; les Stoïciens , une substance aérienne ; d’autres , une intelligence; Héraclite , le mouvement. Tantôt on me dit que c’est un soufile , une émanation des astres ; avec Pythagore , un nombre , une monade ; avec Hippias , une eau génitale , avec Dinarque , une harmonie. Ceux-ci l’appellent du

sang , ceux-là un esprit. Vingt autres définitions semblables. 0 ciel ! que de contradictions ! que de revêries !

Passe encore qu’ils ne s’entendent pas sur la nature de l’âme , sont-ils plus d’accord sur le' reste? par exemple sur ses propriétés?

< Les uns font consister son plaisir dans le bien ; d’autres dans le mal ; un troisième parti à nôtre ni bien ni mal. Quant à sa nature , elle est immortelle , dit l’un ; non , dit l’autre , elle est condamnée à mourir. Selon celui-ci , elle subsistera pendant quelque temps ; ^selon celui-là, elle passe dans le corps d’une bête. Oui, dit un autre , mais non pour y rester , ce sera pour y subir trois transmigrations diverses. Il en est qui fixent sa durée à mille ans , etc. etc. Quel nom donner à ces opinions diverses ? Est-ce chimère , démence , absurdité , ou plutôt tout cela à la fois? Si ce qu’ils nous débitent est la vérité , qu’ils tiennent tous le même langage ; que l’un approuve ce que l’autre avance , et dans ce cas , Messieurs , je serai volontiers de votre avis ; mais quand ou les voit se partager sur la nature de l’âme , la mettre en pièces , le moyen de supporter une dissidence aussi révoltante ?

« Que suis-je donc au dire de ces docteurs ? Celui-ci me fait immortel ; quel bonheur ! Celui-là , mortel ; quel sujet d’affliction ! Un autre me fait résoudre en atomes indivisibles ; me voilà eau , me voilà air , me voilà feu. Bientôt après je ne suis plus ni eau , ni air, ni feu. Mais je deviens bête fauve ou poisson ; je suis de la famille des thons et des dauphins. Que je vienne à m’examiner , j’ai peur de moi-même ; je ne sais plus de quel nom m’appeler , hoiurne ou chien , loup , taureau, oiseau , serpent ,

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dragon ou chimère , tant il plaît à messieurs les philoso* phes de me faire subir de métamorphoses diverses. Transformé dans toutes les bêtes du monde je nage , je

vole , je m’enlève dans les airs , je rampe , je cours , je repose ; et puis voici encore Empédocle qui vient me faire plante, (i) »

Passant sous silence les aberrations des philosophes , des impies , des hérétiques qui , rejetant l’autorité de l’Eglise , les traditions antiques et la révélation , n’ont voulu suivre pour guide que la raison , j’arrive à l’ère de gloire du philosophisme , à l’époque célèbre où il était du bon ton dans l’Europe entière , dans les palais des rois comme dans les salons des écrivains à la mode , d’afBcher le plus grand mépris pour le fanatisme , c’est-à-dire , la religion , et un respect sans bornes pour la raison , c’est-à-dire , l’incrédulité. J'adresse aux coryphées du parti la demande que j’ai faite aux savants de la Grèce, leurs réponses seront-elles moins extravagantes , moins contradictoires ? — Qu’est-ce que l’âme ? — « C’est , me répond Lamétrie , l’organisation même de la moêlle au premier commencement du cortex , qui exerce dans l’état sain toutes ses propriétés. ( 2 ) » — Fréret, « ce qu’on appelle esprit n’a pas plus de réalité que les fantômes , les chimères , les sphinx. (3) » — Voltaire m’apprend que « c’est quelque chose dans nous qui pense et qui veut j que ce quelque chose , cette âme est immatérielle , c’est-à-dire , un pm

(1) Hermias philotophi gant ilium philosopher um. irrisio. Cité par l’abbé GoiUon.— Bibliolb. cbois. des Pères de l’Église. T. I.— Î68.

(2) Lamétrie, cité par Barruel. Helvicuncs. T, II. p. 100.

(3) FréreL — Lettre de Tbrasybalc. Idem.

esprit ; (i) » — mais bientôt il se ravise et me mt : « je ne dois pas attribuer à plusieurs causes ce que je puis attribuer à une cause connue ; or , je puis attribuer à mon corps la faculté de penser et de sentir, donc je ne dois pas chercher cette faculté de penser et de sentir dans une autre appelée âme ou esprit , dont je ne puis avoir la moindre idée. On a fait de l’ame un petit être , qui n’est pas matière ; on n’a point senti que ce petit être serait un petit dieu subalterne , qui aurait inutilement existé pendant une éternité passée.... ( 2 ) »

Helvétius m’assure que « l’âme n’est que la faculté de sentir ou de penser , et que faire de cette faculté un être spirituel , rien n’est plus absurde. (3) » — Mais voici venir M*". Robinet qui me crie : « l’àme , c’est un être mixte qui n’est ni tout' corps, ni tout esprit , mais mi-pard de l’un et de l’autre, »> (4) etc. etc.

Si je demande à ces libres penseurs ce que c’est que l’homme : l’un me répondra « que c’est une parcelle de matière dans laquelle il rentrera pour redevenir une partie de la même masse. (5) » L’autre , « que c’est une marionnette de la Providence. (6) » Celui-ci, « une machine,» celui-là , « une harpe , un automate merveilleux , une girouette, » etc. L’un me dira « que l’homme est libre, l’autre , qu’il est esclave ; que les détails de sa destinée sont

(1) Voltaire.— Question encyclopédiques, art. âme et idem.

(2) Pièces détachées , pièces d'action. N“*. 10. p. 11. , etc.

(3) De Tespril extr. de l’hoiu. N", û.— 5.

(/i) De la nature. T. II. p. 181.

(5) Diderot. nouT. pens. phil. p. 23 et 24.

(()) Volt, act de Dieu sur l’homme. Cités par Barruel , Ilelvien . T. II. p. 2C4. passim.

comme autant d’actes d’une pure fatalité, (i) » Un autre, que l’homme a deux âmes , l’une hoiuie , l’autre méchante. ( 2 ) » etc.

Si je m’adresse aux chefs des écoles philosophiques de la sceptique Angleterre , de la nébuleuse Allemagne et de l’orgueilleuse France du XIX® . siècle , trouverai-je plus de certitude , moins de contradictions dans le nombre infini de leurs systèmes ? (3) -

Quel vaste champ ouvert devant moi , si je voulais critiquer les codes de morale de tous ces prétendus réformateurs du genre humain ! L’un (le sage Solon) établit à Athènes le temple de Vénus la prostituée ou de l’amour impudique. (4) L’autre , après avoir blâmé toutes les images malhonnêtes , en excepte celles des Dieux qui veulent être honorés par des infamies. (5) « Oui , ce serait en effet un détail bien flétrissant pour la philosophie , dirai-je avec Rousseau, que l’exposition des maximes pernicieuses et des dogmes impies de ses diverses sectes. Les Épicuriens niaient toute Providence , les Académiciens doutaient de l’existence de Dieu, et les Stoïciens de l’immortalité de l’àme. Les sectes moins célèbres n’avaient pas de meilleurs sentiments ; en voici un échantillon dans une de Théodore ,

(1) Jcau-Jacques. Rêver. 8'. prom.

(2) Le Grenadier philosophe, p. 213. — HR. Cilds par Barruel , Helvlen. T. II. p. 260. pa»$lm,

(3) Je me contenterai de citer la manière de penser d’un célèbre professeur français sur le sujet en question : « Avons-nous une âme ou n’en avons-nous pas? — La science, disait fen U. Jouffroy, n’est pas encore en mesure d’aborder cette question. > (Une Journée à Genève, p. 10. Chez Scsiiin aîné, Aviqnnn. 1803.)

(0) Athénée. Liv. Xltl.

(5) Arist. Pol. Liv. VIL— Ch. 17. (Bossuet. (lisl. uiiiv.)

chef d’une des deux branches des Cyrénaïques , rappui ic par Diogène Laërce : Furto quoque et adulterio et sacri~ legio , cum tempestivum erit daturum operam esse sapientem. Nihil horum quippè turpe naturâ esse. Sed auferatur de hisce vulgaris opinio , quœ è stultorum imperitorumque plebeculâ conjlata est.... Sapientem publiée absque ullo pudoreet suspicione scortis congressurum. (i) »

J’analyse les principes des écoles modernes , les diverses théories philosophiques de nos rationalistes , de nos encyclopédistes , je ne les trouve pas moins insensés moins immoraux. Heureusement le bon sens public en a déjà fuit justice.

Mais au milieu de ce cahos de sentiments contradictoi* res de ces superbes partisans de la raison, (je n’en dévoile que la moindre partie , ) qu'elle est la voie que je dois suivre pour trouver la vérité ? Quelle est l’autorité à laquelle je dois me soumettre pour être sûr de ne pas m’égarer dans ce labyrinthe d’opinions extravagantes? — ^Vous, Monsieur , qui nous prêchez qu’U faut agir et marcher , vous qui regardez le progrès continu et indéfini de l’humanité comme la loi universelle et absolue, regardez-vous cette dégradation de l’intelligence comme le progrès de votre religion de la raison ? — ^Ah ! oui ; il y a eu progrès ; ah ! oui , le Christianisme fut un progrès ; mais lequel ? — « Ce fut , vous dirai-je avec M^ de Ravignan (2) , le renversement le plus étrange de toutes les idées, de toutes les opinions reçues ; ce fut le combat le plus acharné contre

(1) Rousseaa. R6pon. au discours du roi de Polojnc.

(2) Conférences à N. Dame. 1843.

toutes les influences philosophiques , non moins que contre tous les préjugés populaires Ce fut la folie de la

croix victorieuse dans les mains des bateliers galiléens. — Voilà le progrès du Christianisme. — » C’était l’ouvrage , non pas de la sagesse de l’homme , mais de la sagesse d’un Dieu ; c’était son Verbe , c’était le Christ qui opérait ccs merveilles. La raison de l’homme faible et impuissante s’était égarée dans les ténèbres épaisses du polythéisme : il lui fallait le flambeau de la Révélation pour l’éclairer et la guider dans sa marche.

§. II. Le Christianisme a-t-il été obscurci par les âges de ténèbres qu’il a traversés ?

Vous dites : « Puis vient le Christianisme , qui avait reçu de son divin fondateur le mot et la clé de la destinée humaine ! . . . . Les âges de barbarie qu’il lui fallut traverser, pour arriver à nous , l’ont souvent altéré et défiguré; mais s’il était tombé sur des Platons et des Pythagores , où ne serions-nous pas arrivés ? Nous arriverons grâces à lui , par lui et avec lui. » {f^ oy. en Orient, ibid.)

Puis vient le Christianisme qui fut altéré par les âges de barbarie qu'il lui fallut traverser. Encore le moyenâge et les âges de ténèbres? Pourriez-vous nous faire connaître , Monsieur , les altérations qu’il a subies en traversant ces siècles barbares? Croiriez-vous par hasard que le Christianisme ait été altéré parce que , dans le moyen-âge, nos ignorants aïeux célébraient quelques fêtes d’une manière bizarre et grotesque ? Parce que leurs mœurs naïves toléraient quelques farces pieuses que nous trouvons au-

jourd'hui ridicules? Croiriez-vous que le Christianisme ait été altéré , par exemple , par la procession des diables établie à Aix par le bon roi René , ou par la fête des fous et celle des ânes célébrées à Autun et à Beauvais? (i) Et seriez-vous assez crédule pour placer là le Christianisme? Vous en auriez une idée bien fausse et bien mesquine. Nous plaçons le Christianisme , la religion catholique dans ses dogmes , sa morale , l’ensemble de sa discipline. Prouver nous que le Catholicisme admet aujourd’hui des dogmes et une morale qu’il n’admettait pas avant ces siècles de ténè-

(1) Voir pour cette procession établie à Alz par le roi René , le voyage de Bérenger en Provence.

1] est vrai que nos bous vieux Gaulois , k l’occasion de la fuite de la sainte famille en Égypte, célébraient une fête des knes. Une fille tenait un enfant entre ses bras, et entrait dans l’Église , montée sur un kne couvert d’une bousse de drap d’or. Quatre chanoines des plus apparents tenaient les quatre coins de la housse , et accompagnaient gravement l’kne (usqu’à la place qui lui était destinée. Dès qu’il entrait dans l’Église, les choristes entonnaient une hymne latine en son honneur , et après chaque strophe le peuple répondait par ce couplet eu français i

Hei sire asne chantez ,

Belles bouches rechingnez.

Vous aurez du foin assez Et de l’avoine à planter ,

Voici la première strophe de cetle hymne singulière :

Orlentls partibus Adventavit asinus Pulcber et fortlsslmus Sarcinls aptlssimns.

Ces extravagances ne furent pas répandues dans font l’Occident , comme l’assure Voltaire. Elles furent proscrites par les souverains Pontifes. (L’abbé Nonnotte. Erreurs de Volt. T, 1. p. LIA.— L’abbé d’ArlIgny. Uemoires de littérature. T. VIL)

l)i'es. Prouvei-nous qu’il n'ailinettait puiiit les sacrements qu’il admet aujourd’hui , les mystères de la T rinlté , de l’Incarnation, de la Rédemption, de l'Eucharistie , et toutes les vérités fondamentales ; prouvex-nous que dans tous les siècles il n’a pas eu la même foi, le même symbole? (i) Ayez la bonté de nous prouver encore quelles sont ces altérations qu’il a subies, quelle est ce divorce que le moyen-âge a établi entre la raison et la religion , et ne venez plus nous étourdir avec vos mots vagues et confus d’âges de ténèbres et de religion altérée , et quand vous aurez parlé d’une manière claire et distincte , et formulé d’une manière précise vos accusations générales, nous essayerons de vous répondre.

III. S’il fallait des Platons et des Pythagores pour propager la religion de Jésus-Christ.

Vous dites : « Mais s’il était tombé (le Christianisme) sur des Platons et des Pythagores , où ne serions-nous pas arrivés? • {Ibid.)

Le Christianisme , Monsieur , a commencé par tomber sur douze pauvres pêcheurs Galiléens , qui ne connaissaient que les bords du lac de Gënésareth , leurs filets et leurs barques , hommes simples , pauvres et ignorants , idiotCB. (a) Voilà les hommes que le Christ a choisis pour

(1) Lorsque dans les conciles œcnméniqaes on a ajout*! quelques noaveaaz articles de fol aux anciens symboles, on n’a pas inuov*! ; on a condamné les erreurs des sectaires du temps qui attaquaient la saine doctrine, et on a proclamé les vérités contraires b ces erreurs , vérités qui avaient toujours été crues dans l’Église.

(1) AcL IV. 13.

convertir le monde. Vous , Monsieur, probablement vous eussiez jeté les yeux , à sa place, sur des philosophes ; vous seriez venu chercher des apôtres dans les jardins d’Académus , à l’ombre du Portique , pour envoyer au milieu des peuples des rhéteurs éloquents , d’habiles grammairiens , des dialecticiens intrépides; vous eussiez pris ce qu’il y avait de plus savant , de plus sage, de plus éloquent dans Rome et dans Athènes. Vous y auriez adjoint sans doute quelques riches banquiers : l’or opère bien des conversions. Et probablement, si vous l’eussiez pu , vous auriez fait en sorte d’avoirencore pour disciples quelques têtescouronnées, quelques vaillants capitaines; savez-vous que le sabre opère souvent plus de conversions que la parole. Demandez au farouche^imposteur de la Mecque. Eh bien ! Monsieur, la Sagesse divine ne procède pas comme la sagesse humaine. Ce n’est point avec des phrases pompeuses et sonores , ce n’est point avec des soldats et des années , avec de l’or , qu’elle soumet le monde à la doctrine sublime qu’elle vient révéler à la terre. C’est avec la faiblesse quelle triomphe de la force , c’est avec l’ignorance qu’elle confond l’orgueil des savants ; c’est avec la folie de la croix quelle humilie la prudence des sages. Le Christ confie donc le mandat sacré d’enseigner les nations à des hommes sans lettres , sans ressources hmnaines ; mais que l’Esprlt-Saint remplit de sa force. Ils ont à vaincre des obstacles que la raison de l’homme regarde comme Insurmontables. Ik ont à triompher de l’endurcissement des Juifs , auxquels ils reprochent leur infime déicide ; à triompher de la corruption du Paganisme qui couvre l’univers de ses honteuses ténèbres ; à triompher des raisonnements captieux des sophistes, de la

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fureur des tyrans. Rien ne leur résiste; « Et ces vils pêcheurs , dit saint Augustin (i) , ces hommes obscurs, grossiers, ignorants, envoyés à la mer du monde, avec les filets de la foi prennent un nombre infini de poissons , d’autant plus prodigieux qu’ils étaient plus rares ; ils prennent même des philosophes. Le monde entier embrasse leur doctrine. Ce n’étaient pas seulement leurs discours , mais c’étaient leurs actions , leurs miracles qui opéraient ces merveilles. » Et comment se fait-il que le divin fondateur du Christianisme , qui avait, nous dites-vous , le mot et la clé de la destinée humaine , ait si mal choisi ? et qu’auraient fait Platon et Pythagore, à la place des Apôtres? Auraient-ils touché à la doctrine de leur maître ? Vous supposez donc qu’ils auraient eu plus de sagesse que lui ; puisqu’ils auraient perfectionné son œuvre. Ainsi donc la sagesse humaine aurait corrigé la Sagesse divine. Auraientils seulement conservé intacte cette doctrine qu’ils en avaient reçue ? Et falIait-il pour cela des Platons et des Pythagores ? Oui , les Apôtres , en recevant la mission d’enseigner tous les peuples, reçoivent aussi le mandat de leur apprendre à observer ses préceptes et à conserver intacte sa doctrine. (2) Eut-il été bien surprenant que l’éloquence, la force et l’or eussent propagé la religion du Christ ? Il n’y aurait eu là rien d’extraordinaire , rien de divin. Mais cette propagation soudaine , malgré la hache des tyrans , les sarcasmes des sophistes , la voi.x. impure des préjugés et des passions , cette conversion du monde entier opérée

(1) Saint Auftost. De cloitate Dei. Lib. XXII.

(2) Doeenlee eot eervare omnia qaœcunque mandavi vobis, ( Hallb. XXVIII. 30.)

par de si faibles moyens, voilà ce qui prouve la divinité de la religion de Jésus-Christ. Il a donc dédaigné les sages et les savants du siècle , pour révéler la sagesse étemelle et la science suprême aux ignorants , aux pauvres et aux htunbles. Mais lorsqu’il a ainsi établi son oeuvre , et prouvé par son établissement lui-même sa divinité , il a suscité des hommes capables de combattre contre les nombreux ennemis qui voulaient, avec leurs sophismes , renverser l’Eglise que n’avaient pn ébranler le glaive des persécuteurs. Quand l’hydre de l’hérésie a commencé à rugir , relevant ses cent têtes , agitant ses mille bras , il a fait briller des génies bien autrement sublimes que vos deux philosophes Grecs ; et les Paul, les Justin , les Irénée, les Athanase , les Augustin , les Jérôme , les Origèue , les Tertullien , les Ambrobe , les Chiyrsostôme, les Basile , etc. etc. valaient bien vos Socrate , vos Platon et vos Pythagore.

Mab si nous considérions maintenant sous un autre aspect ce que vous considérez toujonrs sous le point de vue humain ; si nous cessions pour un moment de nous adresser au philosophe , pour parler au catholique , il nous serait facile de vous prouver combien vos regrets sont ridicules et votre exclamation pitoyable. Ce même Jésus-Christ qui fait tomber le Chrbtianisme sur de pauvres pêcheurs , qui les envoie comme des agneaux au milieu des loups , qui leur prédit les tourments , les tribulations qui les attendent, et qui les exhorte à combattre avec courage contre les puissances de la terre déchaînées contre l’Eglise nabsante , les revêt en même temps de sa grâce , de sa force et de sa pubsance. (i) Il ieur dit qu’il sera avec enx jus-

(1) Ifatih. ZXVIIL IS, 19 ut 20.

qu'à la consommaûon des siècles , (i) que les portes de l’enfer, c’est-à-dire l’erreur , ne prévaudront jamais contre son Eglise. Et l’expérience de dix-huit siècles nous prouve que le Christ a dit vrai ; qu’il est toujours avec les successeurs des Apôtres, et que l’enfer fait de vains efforts pour renverser l’édifice , dont la main de Dieu même a posé les fondements sur le roc inébranlable, (i)

Nous avons l’honneur d’être , etc.

(1) llaUh. XXVlli. 18, 19 el 20.

(2) Hattb. Vil. 24. -XVI. 18.

NEUVIÈME LETTRE

1®. Si les religions ne se prouvent pas. 2®. Origine des religions. 3®. Toutes les religions ont-elles leur morale divine ? 4®. Leur durée. 5®. Durée du Catholicisme. 6®. Son universalité. 7® Pourquoi l’on doit être chrétien. 8®. Pourquoi M. de Lamartine est chrétien. Faux raisonnement. 9®. Ses craintes sur l’avenir du Catholicisme.

§. I. Si les religions ne se prouvent pas.

A vous entendre , Monsieur , peu importe que le Jourdain soit un torrent ou un fleuve ; peu importe que Ton donne des soufflets aux prophéties , des démentis à la Bible^ que la science , la géologie , la chronologie , Tarchéologie s’accordent peu avec la Genèse et les textes sacrés : ce qui au reste n est pas ; mais quand même il en serait ainsi , tout, cela ne prouverait rien d’après vous . A vos yeux les disputes sur la religion sont vaines et stériles ; elles ne pervertissent et ne convertissent personne.

Monsieur , sans les disputes de Jésus-Christ avec les docteurs de la loi ; sans les disputes de saint Paul avec l’Aréopage et les sages du paganisme ; sans les disputes des Justin , des Tertullien , des Origène , des Athanase , des Cyrille J des Augustin , etc. la religion chrétienne , aux premiers siècles , eut compté moins de prosélytes. Vous avancez 9 « qu’il ne faut pas disputer sur les religions ,

parce qu’elles ne sont pas des choses géométriques, ni qu’on puisse démontrer par un chiffre ou détruire par un argument. »(i) Elles sont quelque chose de plus*^ue tout cela , elles sont des faits. La Religion chrétienne est un fait immense , sa base repose sur l’histoire. Croyez-vous que 1 on ne puisse prouver par des témoignages aussi convaincants que vos démonstrations géométriques, l’existence des faits mentionnés dans l’Évangile? L’existence de Jésus- Christ , la certitude de ses miracles , la sublimité de sa morale sont autant de points incontestables , et des choses aussi certaines , aussi évidentes que des théorèmes. Et si vous regardiez l’Évangile comme un roman , nous vous dirions avec un homme tristement célèbre , et peu suspect en pareille matière : « Mon ami , ce n’est pas ainsi qu’on invente. ■> La Religion chrétienne peut donc être prouvée par la logique.

§. II. Origine des religions.

Nous étions tenté de rire , Monsieur , lorsque nous vous avons entendu avancer sérieusement que les religions naissent comme les champignons ; nous nous trompons , qu’ elles sont comme la rose des vents , que de même que, quand ceux-ci soufilent du côté de l’est , du sud-ouest , du sud-est, du nord-est , du nord'ouest , on ne

(1) Lam. Voy. en Orient. Tom. II. p. #3. C’est le mystère qui fait un des charmes de la religion ; ceux qui y veulent une démonstration géométrique , ne connaissent ni les lois de la nature, ni les besoins du coeur Iiumain. (Bernardin de Saint-Pierre.) Mais il est impossible , dirniisnous avec Pascal, il est impossible d’envisager toutes les preuves deia Hellgion chrétienne , ramassées ensemble , sans on ressentir la force , ii laquelle nul homme raisonable ne peut résister. ( Pascal , Pensées. )

saurait en expliquer la cause , il en est ainsi des religions.

« Comme les vents , dites-vous, qui soufflent de l’orient et de l’o6cident , mais dont personne ne connaît la cause, ni le point de départ , elles ( les religions) soufflent , Dieu seul sait d'où , Dieu seul sait pourquoi , Dieu seul sait pour combien de siècles et sur quelles contrées du globe ! elles sont de tous les mystères de l’esprit humain le plus mystérieux et le plus inexplicable.... elles sont d’instinct et non de raisonnement. » ( Lam. Voy. en Orient. T.II. p. 43.)

Non , Monsieur , elles ne sont pas de tous les mystères de l’esprit hiunain le plus mystérieux et le plus inexplicable. Croyex-vous , par exemple , que l’on ne puisse expliquer l’origine et la propagation du Mahométisme ? Que l’on ne puisse savoir d'ou il a soufflé, pour employer votre langage ? Rien n’est plus facile. Un imposteur guerrier , ambitieux , veut s’arroger le titre sacré de prophète , de fondateur de religion. Il n’a pas , comme Numa , des entretiens nocturnes avec la nymphe Egérie , mais il fait accroire que ses accès d’épilepsie sont des extases , que l’Archange Gabriel lui révèle les secrets de Dieu. Il pille les caravanes du Caire , et promet le pillage à ses sectateurs malheureusement enclins au vol et au brigandage ; Les soldats qui combattent sous ses drapeaux , ce sont des Arabes , peuple profondément ignorant et superstitieux. La fortune favorise ses armes ; le nombre de ses guerriers augmente ; les pages du Coran descendent du Ciel pour réveiller le fanatisme de ses défenseurs. Le cimeterre fait planer la mort sur tous ceux qui refusent d’embrasser la nouvelle doctrine , et pour mieux réussir dans sa sacrilège entreprise, il lâche la bride aux passions. U promet à ses

dévots partisans , enclins à la volupté , un pai-ailis charnel , ou les houris au sein d’albâtre et aux yeux noirs , pourront éternellement satisfaire leur brutalité. Là est l'existence du Mahométisme : là est la cause de son immense propagation. Le Protestantisme doit son existence, en Angleterre , à l’incontinence du despote Henri VUI , à la rapacité des lords auxquels le pape couronné de la Grande-Bretagne concédait généreusement les biens des cloîtres et des monastères (i) ; en Allemagne , à l’orgueil d’un moine impudique et apostat , à l’ambition intéressée de quelques princes , de quelques landgraves , qui saisissent avec empressement l’occasion favorable de secouer un joug difficile à porter ; en France , à l’amour de la nouveauté, à la sotte vanité d’un sectaire qui berçait ses nouveaux adeptes du beau rêve de l’indépendance. Si les bornes que nous nous sommes prescrites nous le permettaient , nous pourrions vous montrer les origines plus ou moins impures des sectes qui ont déchiré le Christianisme , et de toutes les fausses religions qui ont divisé les hommes et nourri dans leurs cœurs la haine qui les divise encore aujourd’hui. Disons un mot de leur morale.

§. III. Si toutes les religions ont leur morale divine.

Monsieur , vous congédiez vos tartares , vos moukres , vos drc^mans , et , parce qu’ils vous baisent affectueusement la main , parce qu’ils vous ont donné des preuves de dévouement sur la terre étrangère, vous tirez cette

(1) Henri VHI vendit et dépouilla mille monastères , trente coUèges , cent dix-huit hôpitaux, deux mille trois cents soixante-quatorze sanctuaires et chapelles. Alex. Dumas , Gaule et France.

conclusion qui montre en vous le philosophe sensible plutôt que l’habile logicien :

» Que toutes les religions ont leur morale divine ; toutes les civilisations , leurs vertus ; et tous les hommes , le sentiment du juste et du beau gravé en différents caractères par la main de Dieu. • ( A’’ ojr. en Orient. Tom. II J. pag. 388. )

11 n’est pas question ici, Monsieur, des religions, ni de leur morale divine , on trouve chez tous les peuples , même d ans certaine classe d’animaux , comme celle des chiens et des éléphants , des êtres reconnaissants qui savent payer des bienfaits par des marques de gratitude , faudra-t-il appliquer à l’instinct de ces sensibles quadrupèdes votre singulière conclusion ? Oui , Dieu , a gravé dans le cœur de tous les hommes le sentiment du bien et du beau , sentiment qui peut être dénaturé par une fausse éducation et par les principes propagés par des hommes méchants et corrompus , mais qui ne sera jamais entièrement effacé. Sous le wigwam de l’Américain comme sous le kraal de l’habitant de l’Afrique , dans la cabane de chaume de l’Européen ou sous le toit de bambou de l’Indien stupide , vous trouverez des cœurs droits , des hommes simples , reconnaissants , qui aiment ce qui est juste et pratiquent ce qui est bon et louable. Qu’en devez-vous conclure ? Que la lumière divine n’est pas tout à fait éteinte dans leur intelligence ; que les passions , suite funeste de la grande prévarication de nos premiers pères , n’ont pas entièrement étouffé le germe de vertu que Dieu a déposé dans leur âme ; que la corruption humaine n’a pas entièrement fait disparaître la pureté des sentiments gravés

par la inaio divine ; et voilà tout. Quoi ! parce que Pythagore , Aristide, Plutarque , chez les Grecs ; Scipion, Titus , chez les Romains auront été des citoyens honnêtes et vertueux , en conclurez-vous que la morale du paganisme était divine chez les Grecs et les Romains? La morale de ce paganisme qui élevait des autels à l’impudicité , qui consacrait toute espèce de corruption et de débauche avec ses bacchanales , ses lupercales et ses mystères infâmes ? La morale de ce paganisme qui permettait au père de noyer dans les flots du Tibre l’enfant qui naissait avec quelque difformité corporelle , qui autorisait à Rome les jeux barbares du cirque , le vol à Lacédémone , et à Carthage les sacrifices humains (i)? qui ravalait l’esclave au-dessous delà brute , nourrissait de sa chair les murènes des consuls romains , arrosait le théâtre de son sang , et pour éclairer les débauches des empereurs , brûlait des chrétiens pour flambeaux ? Et si , nous transportant par l’imagination sur les bords du Nil, nous reportions notre esprit à une époque plus reculée , trouverions-nous le paganisme moins insensé , moins immoral ? L’Egypte , le pays de la terre où la sagesse humaine avait été portée au plus haut degré , est le théâtre de l’idolâtrie la plus grossière et la plus ridicule. Trouverez -vous divine la momie d’une religion qui reconnaît pour dieux des oignons , des poireaux , qui fait fumer l’encens devant des bœufs , des chats , des ibis , des crocodiles , des chiens ( 2 ) , et punit de la peine capitale le malheureux qui aiua, volontairement ou non, donné

( 1 ) Ç. Curt. lib. 9 . eap. 3 .

(2) C’est cette folie sacrilège des Égyptiens qui a fait dire ausatyrique Juvèual :

Crocoditon adorai.

la mort à quelqu'un de ces animaux réputés sacrés? (i) Trouverez-vous divine la morale de la religion des peuples de ITndostan qui, même de nos jours , voue au mépris , laisse mourir de faim des milliers de leurs frères , et en tourent stupidement de leurs soins , de leur amour et de leurs adorations un serpent et un bœuf? La morale de la religion du Chinois? Voyez les sectateurs austères de Confucius abandonnant sans pitié leurs enfants dans les rues , et les laissant périr au milieu des immondices : (2) il faut que la Religion de Jésus-Christ recueille dans son sein ces pauvres créatures , et nos Missionnaires européens , en faisant couler sur leurs fronts les eaux du baptême , en leur prodiguant mille soins affectueux , les sauvent d’un double trépas et leur procurent en même temps et la vie du corps et celle de l’âme. Oserez-vous appeler divine la morale du Mahométisme , qui peuple les harems des victimes de la

Para hœe ; ilia pavet aataram aerpentibaa Iblvu

lllic\cœruleoa , hic piacem fluminla, ilUc Oppida tota canemveiierantur , nemo Dianam.'

Porrum et cape nefas violare , acfrangere moraa.

O aanctaa gentea , quibua hoc naacentur in hortia Numina t

JuTcn.satyr. xv.

En parlant des Égyptiens , Lucien dit encore : on entre dans un temple magniQque , onbrillent de toutes parts t’or et l’argent. Les yeux avides y cherchent un Dieu, et n’y trouvent qu’une cigogne , un singe , un chat.

Luelan. tiuag.

(1) 'IIérodot. lib. 11. cap. 65.— Cicéron, de naturû deorum , lib. 1. cap. 19. Voyez aussi Taac. quæat. lib. 5. cap. 27.

(2) .\nnales. Prop. de la roi. Tom. VI. pag. , 599. paasim.

débauche , qui dégrade, et ravale un sexe timide ? Quoi de plus immoral que ses marchés d’esclaves , son tarif pour le meurtre (i) ?... Et si , détournant nos regards des peuples civilisés , nous les portions chez les peuples sauvages et barbares, croyez vous que nous trouverions la morale de leur religion divine? Appellerez-vous divine la morale de la religion du Boschiman qui l’autorise à dévorer sans remords les membres palpitants du prisonnier, comme le tigre , sa proie ? Celle de cette peuplade africaine , où le fils plonge le couteau meurtrier dans le sein de son vieux père , pour abréger ses souffrances ? Non , Monsieur , toutes les religions n’ont pas leur morale divine. La morale n’étant que le dogme mis en pratique ( 2 ) , il s’ensuivrait que, si toutes les religions avaient leur morale divine, toutes les religions auraient leurs dogmes divins, leurs dogmes révélés ; conséquemment que toutes les religions , même les plus contradictoires , seraient également vraies : le plus absurde de tous les paradoxes. Car la vérité est une ; elle est absolue , dit M. V. de Bonald , et ne fait aucun pacte avec ce qui n’est pas elle. (3)

§. IV. Leur dorée. Durée du Catholicisme.

« Dieu seul sait pour combien de siècles et sur quelles contrées du globe. «{Ibid.)

Nous n’avons pas la prétention de vous préciser le temps que doit encore durer telle ou telle fausse religion ; mais

(1) Mémoires du baron dcTottsur lesTurcsetlesTartares.T.IV. p.ll8.

(2) Guizot.

'5) Les Vrais Principes opposés aux erreurs du XIX*. siècle , p. 25.

ce que nous pouvons vous affirmer , Monsieur , c’est que la religion catholique subsistera jusqu'à la fin des siècles. Vous avez beau nous dire que vous assistez à sa ruine : elle comptera tous les siècles qui doivent s’écouler jusqu’à la destruction des mondes , sur le tombeau des philosophes qui sonnent le glas funèbre de son agonie. Il y a dix-huit siècles que les impies disent ; Le Christianisme se meurt, le Christianisme est mort. Il est bien mort, disaient aussi les Juifs et les Romains , en parlant du Christ ; il est bien mort , il est couché dans sa tombe , il est bien mort ; et le Christ, soulevant la pierre du sépulcre, renversa dans la poussière les soldats tremblants qui gardaient son tombeau. Quand nos soldats envahirent la cité sainte, quand une main sacrilège souilla les cheveux blancs du premier pontife, l’impiété répétait aussi : Le Christianisme est bien mort , et la Croix reparut radieuse sur les débris impurs des autels de la Raison !

§. V. Son universalité.

« Sur quelles contrées du globe ! » {Ibid.)

La Religion catholique sera universelle comme le porte son nom. Elle comptera des prosélytes sur toutes les parties de la terre. Déjà, dès le temps des Apôtres , la parole évangélique avait retenti partout, (i) De nos jours elle a aussi pénétré partout ; partout de brillants succès couronnent les travaux des apôtres modernes , qui bravent tous les périls pour poiîer aux peuples barbares la nouvelle du salut. « Depuis les rivages sacrés de la Palestine , jusqu’anx

(1) Rom. s. 18,

plus sauvages déserts de l’Amérique septentrionale, dans les catacombes de la Corée ou de la Cochinchine , et sur les autels des îles Gambier (Océanie) , partout s’offre le sacrifice expiatoire. Les religieux fugitifs des bords de l’Èbre etdujTage sont allés porter le bienfait de la parole à l’Amérique méridionale. Le siège de saint Augustin se relève sur la côte de Barbarie. L’Abyssinie semble tourner ses regards vers le Pontife suprême. Les Druses désertent les coupables mystères qu’ils célébraient à l’ombre des cèdres du Liban. La croix , qui s’élève sur les montagnes coréennes , commence à s’apercevoir des plages voisines du Japon ; elle y sera reconnue par les petits-fils des martyrs. Le vœu du Prophète s’est accompli : beaucoup d’îles se sont réjouies ; (i) car les navires qui portent nos Missionnaires ont touché aux archipels de la mer du sud. (2) » Oui , le Catholicisme , établi sur tous les points du globe , y subsistera toujours ; chaque jour de nombreux enfants viendront consoler l’Église de la perte de ceux que le vice ou l’erreur arrachent quelquefois de ses bras maternels.

§. VI. Pourquoi l’on doit être chrétien.

< Quel est l’homme , qui dira : je suis chrétien , parce que j’ai là telle réponse péremptoire dans tel livre? ^{ibid.)

Et tout homme , qui ne fera pas cette réponse , ne sera pas chrétien , mais sceptique. Je suis chrétien , parce que je trouve des réponses péremptoires à tous les sophismes de l’incrédulité dans un livre que vous connaissez , Mon-

(1) Psal. XCVI. 1.

(2) Annales de la prop. de la fol^

sieur. Je suis chrétien, parce que je trouve dans ce livre la morale la plus parfaite et la plus sublime ; je suis chrétien, parce que je trouve dans ce livre la vie et la mort du Christ , qui ressemblent si peu à la vie et à la mort des sages du siècle, et qui me prouvent sa divinité. Je suis chrétien, parce que je trouve dans ce livre la sublime économie de la religion chrétienne , ses mystères , ses sacrements , sa constitution fondamentale. Ce livre , c’est l’Evangile !

S- VIII. Pourquoi M. de Lamartine est ciirétien ; taux raisonnement.

< Tout homme sensé , dites-vous , à qui on demandera compte de sa foi, répondra : je sub chrétien , parce que la fibre de mon cœur est chrétienne, parce que ma mère m’a fait sucer un lait chrétien , parce que les sympathies de mon âme et de mon esprit sont pour cette doctrine , parce que je vis de l’air de mon temps sans prévoir de quoi vivra l’avenir. » {V oy. en Orient. T. II, p. 44-)

Comme nous supposons que vous êtes un homme sensé, ' et très-sensé , nous allons vous appliquer vos propres par rôles ; vous êtes donc chrétien , Monsieur , parce que la fibre de votre cœur est chrétienne , que vous avez sucé un lait chrétien , parce que vos sympathies sont pour le Christianisme et que vous voulez vivre de l’air de votre temps. Eh bien ! que répondriez-vous à un hottentot qm vous dirait : • je suis anthropophage , parce que la fibre de mon cœur est anthropophage , parce que ma mère m’a fait sucer un lait anthropophage, parce que je trouve la chair humaine délicieuse, et que ce genre de festin a toutes mes

sympathies : je vis de l’air de mon temps , sans prévoir de quoi vivra l’avenir. » Qu’auriez-vous à répondre à ce cannibale , d’après votre singulière manière de raisonner? Kien. Monsieur, vous seriez donc anthropophage comme ce Boschiman ; vous seriez musulman ou Fakir, si votis étiez né dans les déserts des environs du cap de Bonne Espérance , dans ceux de l’Arabie ou sur les bords du Gange ; et vous repousseriez la lumière de l’Evangile que ferait briller à vos regards un intrépide missionnaire ! Eh bien ! tout homme sensé , tout chrétien devra dire : je suis chrétien , non pas seulement parce que mes sympathies sont pour le Christianisme , parce que mon cœur est chrétien ; mais parce que je suis convaincu de la divinité de la religion chrétienne ; parce que je suis convaincu que Jésus-Christ son fondateur , est véritablement le Messie , le Libérateur d’Israël qu’avaient annoncé les Prophètes , que les Patriarches appelaient de leurs vœux et de leurs soupirs , le Médiateur et le Rédempteur que désiraient toutes les nations de la terre. Je suis chrétien , parce que je crois d’une foi vive , forte et inébranlable que Jésus -Christ étant Dieu , il n’a voulu , ni pu tromper ses Apôtres auxquels il a révélé sa doctrine sublime ; que les évêques , successeurs des Apôtres avec lesquels il a promis d’être jusqu’à la fin des siècles , ont conservé pure et intacte cette doctrine céleste. Je suis chrétien , parce que je crois que l'Église fondée par Jésus-Christ , ne peut errer ; parce que, si elle pouvait errer , elle serait semblable au reste des institutions humaines , et ne porterait point avec elle le véritable caractère de la divinité de son fondateur, l’infaillibilité. Je suis chrétien , parce que j'ai la foi ; parce que

lO .

je crois toutes les vérités enseignées par l’Eglise catholique, la seule religion véritable ; et tout homme qui tiendra un autre langage , s'arrogera faussement le titre de chrétien.

§. VIII. Vaines craintes de M. de Lamartine sur l’avenir du Catholicisme.

Vous continuez et vous dites : « je vis de l’air de mon temps , sans prévoir de quoi vivre à l’avenir. »

Vivez de l’air de votre temps ; mais rassurez-vous , timide philosophe, homme de peu de foi , rassurez- vous ; l’avenir vivra aussi de l’air de votre temps ; l’avenir vivra de la parole sortie de la bouche du Christ. GàvVhommene vit pas seulement de pain , mais encore de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, (i) L’avenir vivra des principes qu’est venu promulguer l’auteur de la vie. Rassurezvous , Monsieur , l’Eglise catholique ne faillira point à sa céleste mission. L’oracle émané delà vérité même ne sera point menteur ; elle subsisterajusqu’àla 6n des siècles, elles portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Le monde passera , mais les paroles du Christ ne passeront point, (a)' Dissipez vos craintes et vos alarmes , elle triomphera de tous ses ennemis. Il faudra d’autres sophismes que les vôtres ; d’autres armes que celles de votre raison générale pour la combattre avec succès et la terrasser. Elle a traversé dix-huit siècles au milieu des orages , et elle a toujours crû au milieu des tempêtes. Son berceau , porté trois cents ans sur la mer sanglante , où flottent les cadavres de ses fils, finit par se reposer près du trône d’oii

(1) Non in solo pane vivit lumto. sed in omni verbo quod procedit de ore Dei. Mntth. IV. 4. — Deut. VIIU S.

. Matlb. UIV. iié

partent les édits de proscription. Les bras tombent de lassitude ; le glaive s’émousse à force de frapper , et les victimes , toujours plus nombreuses , sortent des nuits des catacombes pour montrer aux tyrans leur constance et leur courage. Les bourreaux , étonnés du nombre et de l’héroïsme des martyrs , rejettent la bâche pour baiser la croix. EiiGn , le signe qui avait vaincu le monde, cette croix, le scandale des juifs , l’opprobre des païens , la folie des gentils , brille dans les airs ; elle se place à côté des aigles de Home , et l’étemlard de Golgotha apparaît rayonnant sur les cimes du Janicule. Les Romains brisent leurs idoles , pour adorer le crucifié , le Dieu de ces vils chrétiens qu’ils noyaient dans le Tibre , qu’ils brûlaient pour flambeaux pour éclairer les jeux du cirque , ou qu’ils faisaient broyer sous la dent des lions de Numidie. A la persécution sanglante succède la persécution moins terrible en apparence , mais plus funeste, de l’hérésie et de l’impiété. La parole remplace la hache ! d’orgueilleux enfants de l’Eglise déchirent son sein ; d’insolents sophistes , de superbes rhéteurs tels que Celse , Julien , Porphyre , etc. l’attaquent avec acharnement. Mais Dieu suscite des hommes capables de les combattre. Les Athanase , les Tertullien , les Origène, les Augustin , les Cyrille , etc. repoussent leurs traits envenimés. L’Église lance ses foudres et ses anathèmes contre les téméraires qui usent porter leurs mains impures et sacrilèges sur l’Arche du Seigneur : l’hérésie et l’impiété sont confondues. Dans tous les siècles, quelques rejetons de ces premiers sectaires , de ces premiers impies cherchent à lutter contre le Christianisme ; faibles pygmées , qui ont la hardiesse de se mesurer à un athlète plus qu’hu-

main , à un géant qui d’un regard les renverse dans la poussière, (i) Que d’insensés sont venus se briser contre cette pierre angulaire qui écrasera tous ceux qui voudront essayer de l’ébranler ! Que d’ennemis vaincus depuis bientôt deux mille ans ! Que de nobles trophées ! Que de victoires ! Le temps des persécutions n’a pas encore cessé. La barque de Pierre sera encore assaillie par les flots courroucés de l’hérésie et du philosophisme ; mais le divin pilote , qui veille sur elle , ne permettra jamais quelle fasse naufrage. Le phare immortel de la foi dirigera sa course à travers les récifs et les écueils jusqu’à ce qu’elle touche au rivage de l’immortalité. Les vents de l’erreur et des funestes doctrines peuvent souffler avec fureur ; ils ne pourront jamais déchirer sa voile , et lorsque l’orage aura assez grondé , quand les flots auront assez mugi , le pilote éternel fera signe de la voix et du geste , et les hommes consternés , dans la stupeur , se diront les uns aux autres : quel est cet homme à qui les vents et les flots obéissent? Quelle est cette religion qui se joue de tous nos efforts, qui triomphe de tous les obstacles ! Et ils reconnaîtront qu’elle ne saurait périr, que sa destinée est immortelle , que l’oracle du Christ est vrai , et qu’il sera avec elle jusqu’à la consommation des siècles.

Nous avons l’iioniieur d’être , etc.

(1) Cigat nempà cal iale filiut hominit. S. Dcniard. scrmo in iiat. S. Joau.-B.ipt.

DIXIÈME LETTRE

1°. Des prophètes en général. 2°. Si c'est la solitude qui inspire les prophètes. 3°. Si prédire est impossible.

§. I. Des Prophètes.

Vous n'osez pas dire ouvertement avec le cynique Ârouet, que « toutes les nations ont eu leurs oracles , leurs prophètes, leurs nabis, leurs voyants. Les aruspices , les augures, les prophètes, tout cela se ressemble. Entre ce fatras de prédictions , on ne doit pas faire plus de cas des unes que des autres, (i) » seulement, pour la plus grande édification des lecteurs catholiques , vous amalgamez fort pieusement les prophètes , les oracles , les saints , les poètes, et vous nous apprenez : i”. que tous ces grands hommes ont aimé la solitude , parce que la solitude concentre les facultés de l’âme , et que les prophètes y puisaient probablement leurs inspirations ; 2®. que prédire est impossible, que la prévbion n’est qu’à Dieu. Disons deux mots sur les prophètes en général.

Le nom de prophète ou voyant (2) a plusieurs significations , dans nos livres saints. Il désigne quelquefois des hommes occupés à chanter les louanges du Seigneur , à

(1) DIcl. pbilo». art. oracles.

(2) 1. Rcg. ». 0. Bxod. VII. 1. naba PropheUvit.

enseigner et à expliquer la loi de Dieu. Nous entendons par prophète un homme qui prédit l’avenir de la part de Dieu , et par prophétie , la prévision certaine et la prédiction des choses futures , dont la connaissance ne peut être acquise par des causes naturelles. D’où il suit que l’objet de la prophétie est de découvrir les choses inconnues aux lumières naturelles , et conséquemment quelle dépend de Dieu seul. Qu’un astronome prédise une éclipse de soleil; qu’un pilote prévoie une tempête , qu’un médecin annonce les crises d’une maladie , il n’y a rien là d’extraordinaire ; mais qu’un prophète prédise d’une manière certaine les circonstances d’un événement purement casuel , qui dépend de plusieurs causes libres et indifférentes , plusieurs siècles avant qu’il arrive; qu’il prédise des faits miraculeux et surnaturels lorsque les circonstances y sont le plus contraires, il faut avouer que cela ne peut venir que deDieu. (i) Ces principes posés , revenons à vos paradoxes

§. II. Si c’est la solitude qui inspire les prophètes.

Vous nous dites : « La solitude fortifie et concentre les facultés de l’âme ; les prophètes , les saints , les poètes l’ont merveilleusement compris ; voilà pourquoi les prophètes et les oracles vlvaientseuls et éloignés du monde, (a) {f^ojr. en Orient. T. I. p. 372. T. III. p. a 58 .)

(1) Du Clôt. Bible veugi<e. T. III. p. 1 , 2.

(2) Kous ferons observer avec Bossuet au savant écrivain que nous réfutons , que les prophètes ne vivaient pas seuls et isolés ; mais qu’ils avaient des demeures «ii iis vivaient dans une espèce de communauté, sous un supérieur que Dieu leur donnait. ( Bossuet. Discours sur l’bist. univers. T. I. Des oauvres XIV. ch. v. p. 219.)

Ainsi donc à vos yeux, Monsieur, un grand homme , iin poète , un prophète , c’est tout comme ; et le prophète ne reçoit pas l’inspiration d’en haut. C’est la fraîcheur des vallons , c’est la mystérieuse obscurité des bois , c'est le calme et la solitude qui les inspirent. Ce n’est pas un séraphin qui a purifié les lèvres d’Isale avec un charbon ardent, pris sur l’autel des sacrifices. Ce n’est pas le Seigneur qui lui a révélé la mort prochaine d’Ezéchias, qui lui a fait prédire que , touché de ses larmes , il prolongeait de quinze ans la vie de ce roi. Ce n’est pas le Seigneur qui lui a révélé ces pages prophétiques où il annonce la venue du libérateur d’Israël d’une manière si claire , si évidente , avec des traits si frappants de ressemblance et 'de vérité, que saint Jérôme le regarde plutôt comme un Évangéliste que comme un prophète. Non , c’est la brise odorante qui se glisse à travers les feuilles du sycomore , des cèdres du Tûban et du Carmel , qui dérobe ses parfums aux roses de Saron ; c’est le murmure du Cédron, l’aspect des sites pittoresque des collines de Jérusalem , d’Hébron et d’Horeb , qui a révélé au fils d’ Amos qu’une Vierge mettrait au monde un enfant qui régnerait sur Israël ; qu’il s’appellerait Emmanuel, c’est-à-dire , Dieu avec nous; qu’il naîtrait à Bethléem , que cet illustre rejeton sortirait de la tige de Jessé , de la maison royale de David , d’où devait sortir la mère du Sauveur du monde. C’est le calme et la solitude qui ont aussi révélé à l’illustre vainqueur de Goliath , ces chants sublimes où il dépeint trait pour trait , et raconte comme un historien , témoin oculaire , les circonstances les plus détaillées de la mort Ignominieuse de l’Hoinme- Dieu , où il s’écrie dans un transport prophétique : « un

grand nombre de barbares m’ont entouré; l’assemblée des méchants m’a environné ; ils ont percé mes mains et mes pieds ; ils ont compté tous mes os ; ils se sont partagé mes vêtements , et ils ont tiré ma tunique au sort. Mon Dieu , mon Dieu , jetez les yeux sur moi , pourquoi m’avez-vous abandonné (i) , > paroles qui sortirent de la bouche du Christ mourant sur la croix. Est-ce le calme et la solitude qui ont encore inspiré à Daniel cette prédiction de la mort du Christ , de l’infidélité de son peuple , de la ruine de Jérusalem et du temple , plus de six cents ans avant que les cohortes romaines , sous les ordres de Titus , ruinassent de fond en comble la ville déicide ? « Le Christ sera mis à mort , dit le prophète , et le peuple , qui le reniera , ne sera plus son peuple: un peuple avec son chef, qui doit venir, dissipera la cité et le sanctuaire , et la fin sera la dévastation. «(a) Le Sauveur du monde n’avait-il pas répété la pr^ diction de Daniel , et n’avait-il pas annoncé que Jérusalem serait détruite ; que l’abomination de la désolation serait dans le Lieu saint , et qu’il ne resterait pas pierre sur pierre? (3) C’est ainsi que nous autres hommes , êtres bornés , mais rationnels, nous voulons tout mesurer avec nos idées étroites , rapetisser tout ce qui est au-dessus de la

(Ij 17. Circumdcderunt vu canet muUl ; concitium malignantlum obu- Uil me. FoUerant manut meas et pedet meos ; 18. dinumeraverunt omnia oua mea.

19. Divieerunt slbl veetimetita mea ; et euper vestem nuam mieerunt eortem,

S. Deta , Dette mette , reepice iti me , qunre me dereliquitti. (Psal. Xll.)

(3) Oceidetur Chrietae , et non tril ejtte poputue qui eum negttturtie est , et civitatem et eanetuarium dieelpabit populue cttm duce ventura , et finie ejue iiistitae. (Daniel. IX. 38. )

(Ij Saint Uarc cb. xiii.

sjîlière de notre intelligence. Parce que nous ue comprenons pas comment l’intelligence suprême peut se manifester aux hommes , nous ne voulons pas y croire , et notre orgueilleuse raison rejette toute révélation et toute inspiration divine , et nous aimons mieux appeler à notre aide l’imagination de l’homme, les charmes et les effets magiques de la solitude et de l’isolement , que de voir, en dépit du bon sens et de l’évidence , ce qui frappe les regards des moins clairvoyants.

Non , M''. de Lamartine , ce n’est pas la solitude qui fortifie et concentre les facultés de l’âme du prophète , c’est le souffle inspirateur de l’esprit divin qui seul le dirige ; s’il fuit la foule et recherche les délices de la retraite , c’est pour ne pas respirer l’air contagieux et corrompu que l’on respire au milieu du tumulte du monde ; c’est par la prière qu’il se dispose à recevoir les communications célestes. Il n’a pas besoin , comme le poète, d’aller demander à l’ombre des bosquets , au murmure des cascades , aux mélodies des chantres des bois , la fraîcheur, la cadence et l’harmonie qui doivent briller dans ses vers ; pour se disposer à recevoir le souffle sacré , il prie , il s’agenouille sur le sacré parvis , courbe son front dans la poussière , à l’ombre redoutable du sanctuaire , près de l’Arche sainte où se manifestent la puissance et la majesté de Jéhovah !

§. IL Si prédire est impossible.

Vous poursuivez et vous dites : « Prédire est impossible , la prévision n’est qu’à Dieu ; mais prévoir est possible, la prévoyance est à l’homme, en Orient. T.

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