‹ Lettres à M. l'abbé de PradtChapitre 6 sur 14 · IV.' LE T T R E · texte numérisé non relu

IV.' LE T T R E

Monsieur l’Abbé , '

J’ai examiné dans les lettres précédentes les deux idées principales que j’ai cru trouver dans votre ouvrage , et qui en constituent pour ainsi dire la base. Je ne sais pas si j’ai bien saisi votre pensée , mais j’ai toujours exposé la mienne.

Nous entrerons maintenant dans les détails :

Le plan que je me suis formé ne me permet pas de vous suivre dans vos sept premiers chapitres J où vous nous redonnez l’histoire des établissemens européens dans les Deux Indes , et ou ( soit dit en passant ) vous tombez dans d’étranges bévues de temps et de lieux, de chiffres et de faits. Vous nous parlez , par exemple , d’un vice-roi au Brésil , (^) comme d’une chose

(") Des Colonies , Tome page 54; id. page 555.

encore existante; vous faites à ce royaume le cadeau de 3oo lieues de cotes, poussant ses fron~ tières jusqu’à la rivière delà Plata (^)et en même temps vous le privez de plusieurs ctablissemens sur la côte d’Afrique , ne lui permettant pas de s’étendre en deçà du 8.* degré de latitude australe. Vous témoignez n’être pas fort en géographie, lorsque vous déclarez inutile l’île de Sainte-Hélène pour ceux qui ont le Cap et l’Isle de France, car ces deux îles étant séparées l’une de l’autre par le Cap et par plusieurs degrés de longitude, ceux qui démâtés, ou manquant d’eau , seront forcés de relâcher dans l’une, feroient de vains efforts pour arriver dans l’autre ; ensuite le Cap est une belle colonie et un très -mauvais point de relâche, tandis que Sainte-Hélène est le meilleur point de relâche qui soit au monde , et voilà tout. Vous n’y paroissez guère plus fort , lorsque vous divisez le Mexique j en audience de Guatiinala y en celle du Mexique et en celles dites

{ ) Des Colonies , tom. pagi'e '>0, f'"') Ibid, pages 20 el 4-2.

(n Ibid. pag. 67.

en Ibid. pag. 08.

P ropincias Internas ÿ ni lorsque vous mettez (^) le pays de Honduras sur la côte du Mexique ; ou lorsque vous composez le royaume de Terre-Ferme , du Darleii , et des provinces de Veraguas et de Panama. Je ne puis m’empêclier de citer ce qu’un écrivain distingué par la profondeur de ses connolssances ( M. le Baron de Humboldt ) dit à quelqu’un qui vous

avoit devancé dans cette manière de traiter la géographie * il lui conseille de partager l’Europe en cinq grandes divisions , savoir : l’Espagne , le Languedoc , la Catalogne, et les arrondissemens de Cadix et de Bordeaux. Je vous conseille aussi d’étre un peu plus exact en fait d’histoire , et de ne pas faire découvrir le Pérou ( ) par Balboa ; vous risqueriez de vous

brouiller avec les Pizarro et les Almagro. Vasco jNuhez de Balboa a découvert le premier la mer Pacifique, qui baigne à la vérité le Pérou ainsi que les Californies.

A cela vous me répondrez que vous n’avez fait que copier , et que vous n’êtes pas respon-

Des Colonies , Tom. , p^g. i4o* pag. i4i*

Essai polit. , liv. 111 , chap. 8.

sable

— » .aCTïÇ'

sable de l’exactitude des faits; aussi je ne m’attacherai pour le moment qu’à ce qu’il y a de vraiment original dans votre ouvrage ^ c’est la manière de calculer les profits (pie l’Europe retire des colonies.

Jusqu’ici les négoclans ne comptolent comme profit que l’excédent de la valeur des retours sur celle des envols , encore déduction faite de tous les frais ; et les politiques ne comptolent comme profits de l’Etat que la somme totale des bénéfices nets , faits par les producteurs en tant que sujets de l’Etat.

Grâce à vous , les bénéfices ont considérablement augmenté , en sorte que si l’on envoie la valeur de 5o , et que l’on reçoive la valeur de loo 5 le profit n’est pas 5o comme jadis , mais i5o ; c’est-à-dire qu’il faut additionner ce que l’on donne et ce que l’on reçoit ('^). Vous voulez qu’on y ajoute encore tout le mouvement commercial ^ industriel et agricole.^ qui provient des colonies ^ puisqu'elles en sont Vobjety et qui n existeroit pas sans elles ; plus cette foule de cités que les colonies ont y pour ainsi dire ^ créées ou décoréés sur les

0 Ibid, pag. iSq.

C") Ibid. pag. i65.

bords J auxquels elles-mêmes durent la nais' sance ^ et par lesquelles à leur tour elles sont devenues fondatrices au sein même de leurs métropoles (^) ; plus toute la population des colonies , et toute la population européenne y qui y travaillant en vue des colonies y leur doit V existence ( ^^ )* L® plus beau nous manque, ^insiy ajoutez-vous . il faut j comprendre cette immense marine militaire,, Monsieur, j ai beau vous lire et vous relire, je ne conçois pas comment la nécessite d’entretenir une immense marine militaire peut être comptée comme un des profits que rapportent les colonies. Je ne saurois que penser SI vous n’aviez pas eu la précaution de nous dire d’avance que vos prétentions ne s’étendolent pas jusqu’à V infaillibilité ,

Ecoutez , je vous l’ai promis dans ma pre-^ mlère lettre , il faut que je fasse toute sorte d’efforts pour donner à votre assertion une tournure favorable , et vous faire avoir raison malgré vous.

Les avantages que les colonies ont procure

pag. 166.

Ibid. pag. 167.

Ibid. pag. 166.

et doivent procurer encore à l’Eiirope , peuvent être envisagés sous trois rap|)orts dilTérens. On peut les considérer en plillosoplie , en économiste et en politique.

Sons le premier rapport, il serolt clTectivement curieux de reclierclier rinlluence que la découverte du Nouveau-Monde peut avoir eue sur le perfectionnement de la civilisation européenne ; d’examiner par quels liens les sciences et les arts , les opinions et les habitudes se tiennent ensemble , comment la nécessité de perfectionner la navigation a poussé les progrès des sciences mathématiques et physiques, et par quels ressorts celles-ci ont contribué à avancer les connolssances morales et politiques, à perfectionner les arts et les institutions , et à améliorer le sort de l’espèce humaine : comment l’aspect de nouveaux objets d’histoire naturelle, d’une nouvelle race d’hommes , de nouvelles langues , de nouvelles mœurs , et l’esprit des voyages et des aventures qui en étoient la suite naturelle , ont dû échauffer les imaginations dans l’ancien monde , et faire éclore mille et mille germes de conceptions différentes , qui sans cela ne se seroient jamais développés. On trouveroit peut-être que, sans les Colomb les Cortès et les Pizarro , ni les NeAvton , ni

les Leibnitz , ni les Lavoisier n’aurolent jamais existé.

Cette discussion atteindroit d’autant plus difficilement le degré d’exactitude et de précision désiraljle , elle porteroit d’autant plus difficilement la conviction dans les esprits j que cinq grands événemens arrivés dans le même siecle se disputent le prix de l’influence qu’ils ont eue sur la renaissance des lettres j et sur les progrès étonnans que les lumières ont faits depuis-lors , et qu’elles font encore avec une rapidité toujours croissante.

Il seroit vraiment curieux d’examiner un a un 5 d’abord isolément et ensuite combinés successivement les uns avec les autres., tous ces grands événemens , et le degré d’influence probalde que chacun d’eux a exercée sur les lumières, les richesses , les mœurs et le bonheur du genre humain ; de rechercher quel§, auroient été les effets de l’imprimerie ( en i456 ) sans la prise de Constantinople ( en i453) , ou de la prise de Constantinople, sans le passage du Cap (en 1498), ou de tous ces événemens sans le schisme d Allemagne ( en 1620 ^ et sans la decouverte de l’Amérique (en 1492) : enfin jusqu’à quel point et de quelle manière l’influence particulière de

chacun de ces évéïiemens a été favorisée par la concurrence des autres.

Sans vouloir rien préjuger sur une matière, qui seule pourroit donner lieu a un ouvrage très-intéressant, je ne puis ni’cinpécher d’énoncer en passant, que, parmi ces événemens , je n’en vols que deux d’une influence vraiment colossale.

La prise de Constantinople n’a pas contribué à la renaissance des lettres , autant qu’on le suppose communément. Ce n’étoient ni des hellénistes ni des manuscrits qui nous manquoient au XV.* siècle * car enfin , les communications avec Constantinople étoient toujours ouvertes. C’est l’imprimerie, c’est la découverte del’ Amérique, c’est le feu communiqué aux cœurs et aux esprits par les objets et par les rapports qui venoient d’une zone brûlante ^ ce sont les communications de nation à nation , devenues plus fréquentes depuis la découverte d’un monde nouveau , qui ont enflammé tous lés genres d’ambition, et porté les jeunes gens à l’étude de l’antiquité et a toutes les reclierclies savantes. Le cap de Bonne-Espérance , s’il n’avolt pas été doublé par Vasco de Gama , l’a ur oit été vingt ans après par les compagnons de Magellan. Il est vrai que, d’un autre côté , ceux qui avoient

doublé le Cap aiirolent aussi découvert rAmérique , sur les côtes du Brésil ; mais cela même prouve que les deux événemens n’en font qu’un 5 puisque le second étoit une suite nécessaire du premier. Quant au schisme d’Allemagne , je ne puis partager l’opinion générale ; je crois qu’il a retardé plutôt qu’avancé le progrès des lumières. Exaltant jusqu’à la fureur le fanatisme des prétendus réformés , il a fait revivre autant que possible celui des catholiques , qui 5 dans les doux climats du midi , dormoit depuis des siècles. En raffinant, et en méthodisant, pour ainsi dire, la superstition, il lui a donné des barrières que les ailes même du grand Newton n’ont pu franchir. Ainsi, je crois que ce n’est pas par son influence, mais bien malgré son influence, que le flambeau de la philosophie a éclairé l’univers. Il n’y a donc que l’imprimerie et le Nouveau-Monde qui aient influé d’une manière marquante sur la renaissance des lettres , le progrès des arts et l’accumulation des richesses.

Encore si l’on considère que quelques années après , on ne pouvoit manquer de nous apporter l’imprimerie de la Chine , Christophe Colomb restera seul sur l’arène , et l’on verra que c’est lui qui , dépassant les Colonnes d’Hercule , a , pour ainsi dire , créé de nouveau la lumière.

Voyez-vous 5 monsieur rAl)!)c ^ corniue, en considérant les choses sous ce point de vue , vous pouvez encore avoir raison Dcs-lors, non seulement il est vrai ipie vous devez a l Annîrique, ou plutôt à ceux qui Font decouverte et policée , tout ce qu’elle vous envoie et tous les produits que vous lui envoyez , qui nauroient pas existé sans elle^ mais vous lui devez encore les arts même qui ont créé ces produits. Non seulement vous lui devez cette foule de cités que les colonies ont ^ pour ainsi dire ^ créées ou décorées sur les bords auxquels elles-memes durent la naissance y vous lui devez encore la renaissance de cette architecture grecque et romaine qui fait le plus bel ornement de ces mêmes cités. C’est peu que de s’avouer redevalile de la population européenne qui travaille en vue des colonies. L’Europe doit encore au Nouveau-Monde le surcroît de population que le progrès des arts et des institutions lui ont procuré 5 quand même cette population n auroit jamais travaillé en vue des colonies. Elle lui doit sur-tout ces grands génies qui Font éclairée et qui ont surpassé tout ce que Fantlquite nous offre de remarqualjle et de grand.

11 en résulte que , dans votre calcul , loin d’avoir outre-passé les bornes de la réalité, vous

êtes resté fort en arrière* que le produit total des colonies est encore plus fort que vous ne 1 avez cotte * et qu’il n’y a par conséquent rien de plus juste 5 ni rien de plus beau que l’apostrophe par laquelle terminant votre septième chapitre ^ vous félicitez les- Européens des immenses avantages que leur ont procurés les hardis fondateurs des colonies.

Après vous avoir rendu justice , j’ai raison de l’attendre de votre part. Avouez-moi donc que ce n’est point sous ce rapport que, ni vous, ni moi , nous devons considérer les produits des colonies • que ce n’est point l’érudition historique 5 mais l’économie politique , qui doit nous occuper en ce moment ; que lorsqu’on veut éclairer les Gouvernerneiis , et qu’il s’agit de savoir si un établissement ou une institution quelconque doit être protégée ou abandonnée à son sort , les services anciennement rendus , les frontières défendues, le trône soutenu, le dépôt des lumières conservé ou même augmenté, sont des choses qui peuvent donner lieu à une dissertation très-savante , mais tout-à-fait hors de saison. Il ne s’agit que de savoir si aujourd’hui , si dans les circonstances actuelles , cet établissement et cette institution sont utiles

OU nuisibles ; sïls rapportent , et ce qu’ils rapportent au juste.

Ce principe étant appliqué à l’Amérique , nous verrons que si le hasard (jui l’a fait découvrir a été infiniment profitable à l’Europe cela n’ausniente ni ne diminue aucunement son im-

portance actuelle. Les efiéts restent souvent lors-

que la cause a cessé d’exister; conséquemment, sans nous embarrasser du passé , nous devons porter nos vues sur l’avenir, tacher de connoître au juste le revenu que l’Europe tire actuellement de ses colonies , et rechercher quels sont les événemens probables qui pourroient augmenter, diminuer, ou faire perdre tout-à-fait ce revenu ^ afin de prévenir les uns et de favoriser les autres.

Toute sorte de bénéfice peut être divisé en deux parties : bénéfice positif ou direct , et bénéfice problématique ou indirect. Un négociant qui vend 10,000 francs une partie de laines qui lui coùtolt 8,000 fr. , y gagne 2,000 fr. : voilà le bénéfice positif ou direct que lui ont rapporté ces laines. Je suppose qu’avec ces 2,000 fr. il ait fait une seconde spéculation , sur laquelle il gagne i,5oo fr. , on aurolt tort de compter ces i,5oo fr. comme un bénéfice fait sur les laines , quoique réellement elles en

soient la première source. J’appelle ces 1,500 fr., par rapport aux laines , un bénéfice problématique et indirect, et je l’appelle problématique , parce que , pour démontrer qu’il provient effectivement des laines, il faudrolt prouver que ce négociant n’auroit pas fait la seconde spéculation sans les premiers 2,000 fr. C[ue lui ont rapportés ces laines. Peu Importeroit au négociant de confondre ces deux sortes de profits 3 mais il importe beaucoup aux nations que leurs Gouvernemens ne les confondent point , et ne fassent pas, pour soutenir le bénéfice positif, plus de sacrifices qu’il ne mérite.

Le bénéfice positif que l’Europe retire des colonies n’est que l’excédent de la valeur des retours sur celle des envois , déduction faite de tous les frais. 11 en est de même de ce que retirent les Gouvernemens à cause de leur souveraineté. De l’or et de l’argent qui viennent des colonies pour le trésor, il faut déduire les dépenses de la marine militaire qui transporte ces métaux , et qui veille à la sûreté des colonies , ainsi que tous les frais de Gouvernement qu’on a faits en Europe , en vue de ces mêmes colonies (^).

0 la noie n.® i5.

( Sg )

Passons aux bénéfices pro])lématlqiics. 11 n’y a pas de doute que ce n’est pas le négociant seul qui a gagné dans les envois faits aux colonies , et qu’une foule de mains , par où les denrées ont passé avant d’étre expédiées , y ont loutes gagné quelque chose. Voila pourquoi vous comptez comme bénéfice la valeur totale de ces produits 5 partant du principe qu’ils n’auroient pas existé sans les colonies : mais c’est ce qu il falloit prouver avant tout.

Pour connoître la partie de ces bénéfices , qu’on doit mettre sur le compte des colonies ^ il n’est pas nécessaire de savoir si ces produits auroient existé sans elles , car j’ai eu l’honneur de vous observer que les effets peuvent continuer après la cessation de la cause. Il ne s’agit pas non plus de savoir si cette même production continueroit à avoir lieu dans le cas ou le débouché des colonies viendroit à manquer : il faut raisonner diftéremment.

D’abord la totalité de ces produits ne peut pas être comptée comme un bénéfice , car cela seroit vrai tout au plus de la main-d’œuvre , la première matière étant toujours bonne à quelque chose et ayant par conséquent une valeur. Ensuite il faut savoir s’il étoit Impossible de donner une autre direction à cette main-d’œu-

is

\ie; Si, par exemple, une partie de ceux qui ont laljiiqué du drap ou distillé de l’eau-de-Tie, qui ont été échangés contre de l’indigo ou du coton, U auroient pas pu élaborer du pastel pour suppléer a l’indigo , ou donner quelque autre produit dont la valeur nous aurolt procuré ces

jneiues denrées chez les peuples asiatiques. Quand même il seroit prouvé que toute cette

population ne pourrolt pas exister sans les colonies, line faudrolt pas encore compter comme un bénéfice pour l’Etat ,1e montant brut de tout ce qu’elle produit , ni même la totalité de la main-d’œuvre * car si cette population travailloit tellement au profit des colonies qu’il ne lui restât rien pour acquitter les contributions , ni pour augmenter par ses bénéfices le capital national , je ne vols pas quel intérêt auroit un peuple à ce qu’elle occupât une place chez lui. On ne peut mettre sur le compte des colonies que le bénéfice net qui reste à ces producteurs après qu’ils ont pourvu à leur subsistance , et le montant des contributions pécuniaires et des services personnels qu’ils peuvent rendre à l’Etat , dont ils font partie. Ajoutez à cela la première partie , c’est-â-dire le bénéfice fait sur l’envoi de ces marchandises , et vous aurez la mesure juste des profits que l’Europe retire des colo-

nies, en considérarit ces profits sous le rapport de Féconomie politique.

La politique administrative , ou la politique proprement dite , peut considérer sous rm autre point de vue les avantages qu’elle retire des colonies : si elles sont un moyen de puissance ( ce dont je doute fort) ; si elles sont indispensables pour soutenir la marine nationale, et pour ne pas tomber sous le joug du monopole , ce qui a pu être vrai dans un temps , mais ne 1 est plus depuis que les Etats-Unis ont secoue le joug de FAngleterre ; et sur-tout depuis que la maison de Bragance s’est etaliiie au centi e de ses Etats * enfin si la puissance d’opmion qu’elles donnent encore n’est pas un papier monnoie dont il est utile de se servir tant qu’il a une valeur.

Ce sont des considérations qui n’entrent pas dans mon sujet , et dont par conséquent je ne m’occuperai point.

Je suis toujours , etc.

L’Orient ^ le i«*- novembre 1817.

Monsieur l’Abbé ^

J E laisse de coté vos 8.« et g.® chapitres avec vos 94 principes constitutifs , ou soi-disant tels 5 -et je passe aux compagnies exclusives de commerce qui font le sujet de votre lo.*" chapitre.

Les' Espagnols du XVL® siècle ^ qui venoient de terminer glorieusement la grande guerre de sept cents ans , avolent l’esprit trop guerrier , pour songer aux occupations paisibles du commerce. En vrais soldats, leur avidité ne s’étendolt qu’au butin du premier jour , et ils ne considéroient l’Amérique que comme un nouveau champ de bataille ou ils alloient acquérir de la gloire ou de l’avancement. Le cabinet de Charles V , de son côté , ne considéroit l’Amérique que comme de nouvelles provinces ajoutées à son empire , ou comme des mines d’or , qui de venoient un levier puissant jiour ses projets de domination en Europe. L’Amérique n’étant envisagée que comme une extension du

territoire espagnol , ses relations avec la inc" tropole ne pouvoient être qu’un commerce de cabotage , une espèce de commerce intérieur ou de province à province. Dans ce temps-là , on n’imaginoit pas que le commerce intérieur pût augmenter les richesses d’un pays 5 ce que les politiques appeloient exclusivement richesses ne faisoit à leurs yeux que passer d’un coté du royaume dans un autre , sans qu’il y eût profit ou perte pour la nation 5 c’étolt en quelque sorte passer l’argent d’un tiroir dans un autre.

Le phénomène de la reproduction , qui aujourd’hui meme n’est pas assez généralement connu 5 étoit alors complètement ignoré. Avec de pareilles idées et de pareilles vues , on devoit s’occuper fort peu du commerce de l’Amérique : on ne s’en occupa presque point. La sûreté des nouvelles conquêtes consellloit d’en défem dre l’approche aux étrangers , et on la défendit. D’autres considérations , tenant à la politique de ces temps-là , faisoient croire qu’on devoit interdire le commerce de l’Amérique à unepartie même de la nation espagnole , et on le lui Interdit. Voilà à peu près où en étoit le commerce de l’Amérique espagnole dans les XV!."^ et une partie du XVllI.® siècles.

Le courage des Portugais fit des prodiges dans I Inde , mais ils ne firent point de conquêtes proprement dites. Ils considëroient bien comme telles tous les pays ou ils ayoient touche ou au moins tous ceux ou ils avoient élevé quelque petit fort. La Perse , le Mogol et la Chine étoient des empires dont la souveraineté leur appartenoit d’après les idées de ce tempsla 5 et Us auroient bien voulu en interdire Fapproche au reste du monde; mais d’abord les Espagnols leur en contestèrent le droit et leur en disputèrent la possession , et ensuite les Hollandais 5 sans se soucier du droit , voulurent vendre et acheter dans ces mêmes pays, profitant de l’état de folblesse ou étoient tombés les établlssemens portugais , par suite des dissentions politiques qu’avolt occasionnées la réunion du Portugal à l’Espagne.

Le premier pavillon hollandais qui osa braver les Portugais dans les mers de l’Inde , n’appartenoit pas à une flotte du Gouvernement , mais a desbâtlmens marchands armés pour le compte de quelques particuliers. Leur premier succès excita l’avidité de plusieurs autres négoclans d’Amsterdam , qui voulurent partager les gros profits du commerce des épiceries. La résistance qu’avoit éprouvée la première expédition ^

engagea ces iiégocians à se rcmilr et à faire cause ^commuiie ; le Gouvernenient approuva cette nouvelle association, dont les succès rapides justitièrent la devise adoptée par luimême ; Concordiâ res parçæ crescunt.

Lorsque les Anglais voulurent rivaliser avec la Compagnie hollandaise de flnde, ils n’avoient qu’un moyen pour cela * celui de créer un établissement pareil, et c’est ce qu’ils firent.

Voilé r origine des premières compagnies des îndes ; institutions qu’il convient de connoître avant de les blâmer , si l’on aspire a autre chose qu’à éblouir quelques lecteurs, et à faire vivre son libraire.

En politique rien n’est bon ni mauvais d’une manière absolue , il faut rapporter les choses aux temps et aux circonstances , pour savoir si elles ont été bonnes ou mauvaises , et si elles le sont encore ou non. Dans les premiers temps , et trouvant des rivaux déjà fixés dans le pays , le peuple qui vouloit établir des factoreries, et quivouloit les conserver après les avoir établies, n’avoit d’autre choix que celui d’une grande association , dont tous les membres , dirigés par une avidité commune , fussent en état cle braver toute sorte de dangers, sans autre compensation,

que celle des richesses. Des pariiculiei'S agissant séparément n’auroient pas été assez forts pour réussir J et une cirmee navale auroit bien pu deü'inre les établissemens déjà formés, mais elle nétoit pas propre à en former de nouveaux. Les Portugais avoient formé les leurs, parce que la nouveauté de l’entreprise, l’espoir des conquêtes et 1. enthousiasme delà religion enflammoient le courage de ces guerriers. Mais lorsqu’il n’y ayoït plus de gloire à acquérir , lorsqu’il ne s’agissoit plus de conquêtes , mais de flictorcries , on ne devoit pas s’attendre à réussir avec de.s armées. Il s’agissoit du courage de la constance, et non de celui de l’impétuosité , il falloit braver une mort lente et obscure pour s’enrichir, et non une mort prompte et glorieuse pour obtenir les honneurs du triomphe. On ne devoit donc pas s’adresser à une armée régulière que la cupidité relâche , mais a une espece d’armée féodale que la cupidité enflamme , et dont les derniers soldats , partageant les fruits de l’entreprise , agissent avec autant d’ardeur et autant de persévérance que le premier de leurs chefs. C’est ce que les Anglais et les Hollandais ont fait, et ce qui a donne naissance à ces compagnies souveraines jusqu’alors inconnues.

Vous voyez que les conipagaies des Indes n’é-

toicut pas des Institiitioiis si mauvaises ])Our le temps et les clrconstauces qui les ont vues naî-' tre. Il est bien des instltullons qu’on trouve vicieuses, et qu’on exeuseroit, (pi’on approuveroit peut-etre si on vouloit les considérer relativement aux circonstances dans les(pielles elles ont été imai^inées. Mais le malheur veut que ni les gouvernemens ni les peuples ne soient pas assez persuadés de cette maxime : qn’il faut modifier les institutions d’après les temps et les circonstances , que chaque siècle etchaejue position exigent des lois et des institutions différentes, et qu’il est aussi impossible d’imaginer une inssltutlon politique appropriée à toutes les circonstances, qu’il le seroit de trouver un liabit qui irolt à tous les hommes , ou un remède qui guérlroit de tous les maux. Or, les compagnies des Indes ayant été maintenues sur le meme pied lorsque les circonstances étoient toutes différentes , lorsque les mers et les nations de l’Inde étant mieux connues , les particuliers auroient pu faire tout aussi bien ce commerce , et lorsque le droit public des Européens étant fixé, il y avoit mille movens de prévenir les contestations et les voies de fait qu’on pouvoit craindre dans les premiers temps ’ il en est résulte^ que CCS compagnies , sans atteindre le but de

leur première îustitutlon , puisque ce but avoit disparu , sans produire aucune espèce de bien ^ ont ete a charge au commerce national qu’elles genoient , et au gouvernement qui s’obstinoit a les soutenir par toute sorte de moyens.

Encore , n’est-on pas si étonné de voir la possession , l’habitude , et cette force d’inertie qui a tant de pouvoir sur les hommes , prolonger l’existence des compagnies anglaise et hollandaise 5 que de voir d’autres gouvernemens lutter quelques siècles après contre cette même inertie, contre l’habitude , contre l’expérience, et contre toute sorte d’intérêts * enfin par esprit d’imitation , s’obstiner à créer chez eux des compagnies des Indes , et se ruiner, eux et leurs peuples, pour enrichir quelques monopolistes qui se chargeoient adroitement de la direction de ces compagnies.

J’ajouterai quelques réflexions à ce que je viens de dire.

Je souhalterois d’abord, M. l’Abbé, que vous vous tinssiez en garde contre l’esprit de parti, et que vous ne soufflassiez pas ( sans doute involontairement) le feu de la discorde, qui, malheureusement, ne brûle que trop dans les deux continens. Puisque vous reconnoissez, M. l’Abbé , que les privilèges ont été à la fois le fléau des métro-

pôles et des colonies (^) , à (pioi l)on diviser ces deux peuples en auteurs et victimes ^ et exciter à la rébellion ces derniers en blamant leur patience ? On diroit ensuite , M. l’Abljc , que vous ne craignez dans les compagnies des Indes que le mot exclusif, car vous dites que des compagnies libres ^ qui ne sont que des réunions de lumières et de capitaux y sont très-favorables à V Etat y et par cela même dignes de toute sa protection U y a dans

cette phrase deux erreurs qu’il convient de relever. Je ne sais pas si vous aurez remarqué qu’en parlant de ces compagnies, je ne les ai jamais appelées exclusives : c’est que je considère cette épithète comme tout-à-fait superflue et vide de sens. Sitôt qu’une compagnie de cette espèce est seulement avouée par le Gouvernement, elle devient exclusive de fait, quand même cette circonstance ne se trouverolt pas exprimée dans la Charte qui la reconnoît , ou quand même le contraire y serolt formellement exprimé. Quel particulier osera braver la concurrence d’une association pareille , qui a mille

C") Des Colonies. Tom. I.^^,page 216.

Ibid, page 210.

page 2^.1.

mo\eiJs de le traverser et de le ruiner! Si meme il vcnoit a se former une compagnie rivale , en sorte qu’il s’en trouvât deux en concurrence , ou l’une terrasseï oit bientôt l’autre , ou toutes les deux se rëiinlrolent ; et dans les deux cas, le monopole de l’exclusif n’en sulislsterolt pas moins. Je ne veux pas dire pour cela , que le gouvernement doive s’opposer â l’établissement d’une pareille compagnie * loin de moi une idée qui lilesseroit également la liberté du commerce ; mais il faut que le gouvernement redonWe de surveillance pour qu’une parfaite égalité de droits soit maintenue entre elle et les particuliers* que non seulement il avertisse le public que cette compagnie n’a aucun prb liège, mais qu’il ne lui permette pas de faire usage ni de son nom , ni de son pavillon , ni d’aucune extériorité qui puisse en imposer au puljlic, car le nom de Cojnpagjiie royale ^ par exemple, vaut seul un pri'âlége * qu’il veille à ce (jue les tribunaux n’envisagent les réglemens et toutes autres sortes d’actes qui pourrolent se passer entre les sociétaires , que comme des contrats particuliers; qu’il ne se mêle aucunement de son administration intérieure , et qu’il se défende â lui-même, et défende â ses agens d’entretenir des relations , ejL de passer des contrats

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avec elle , quelques avantages qu’on lui [)ropose. Voilà la première erreur que je voulois relever.

L’autre erreur est d’un genre différent. Ces étal3lissemens , continuez -vous , peuvent ^ Us doivent même ^ par leur nature^ atteindre à un résultat beaucoup plus grand et plus étendu que ne le feroient des particuliers isolés (^). Ne perdons pas de vue qu’il ne s’agit point d’une compagnie ordinaire de trois ou quatre associés , mais d’une grande compagnie par actions. Or, je soutiens le contraire de ce que vous dites, et c’est vous-même que je cite en témoignage * vous avez dit que toutes ces compagnies finissent par se ruiner * j’en dis de même , et l’expérience en parle comme nous. Le vice radical de toutes ces institutions est évident à tous ceux qui connoissent les affaires. Une association de commerce ne saurolt réussir si elle est trop nomlireuse, et telle que chacun des sociétaires ne puisse pas veiller de près à l’emploi des fonds, et surveiller à tout moment les administrateurs. Aussi, la plupart de ces compagnies ne sont composées que de dupes et de fripons, d’actionnaires qui, au bout du compte, perdent leur mise,

Des Golouies. Torn. pag. 2.1 1.

de directeurs qui profitent de la simplicité des actionnaires et de celle du gouvernement , dont ils font une vraie dupe ^ et dont ils se servent pour en faire d’autres (*).

Parmi les compagnies encore existantes ^ vous nous parlez de la Compagnie des Indes hollandaise, de la Compagnie des Indes anglaise, et de la Compagnie espagnole des Philippines.

V O us nous dites de la première , qu’elle est la seule qui n’ai point péri y parmi plusieurs autres qui ont existé conjointement avec elle encore y ajoutez-vous , son état réel est-il un problème dont un très-grand nombre d^inléréts arrête la solution pour prononcer définitivement sur son sort y si toutefois le voile meme dont on couvi'e sa position n est pas fait pour r indiquer y ou du moins pour la faire pressentir Malheureusement, après nous avoir fait Sentir , en diplomate habile , qu’il n’y a pas dévoilé pour vous, et que l’inconnue du problème disparoît à votre vue pénétrante, malheureusement , dis-je , il vous manquoit une donnée : c’étoit de savoir que le problème est

O ^c>yez la note n.® i6.

(^'') Des Colonies. Toin.I.'^^, page 217.

résolu, et que la susdite Compagnie des Indes a terminé sa carrière depuis bien des années.

La compagnie anglaise des Indes se prépare , à ce qu’il paroît , une retraite honorable , puisc[ue depuis long-temps elle n’a qu’une souveraineté illusoire, que maintenant elle ne conserve rexclusif que pour le commerce de Canton , tout le reste de l’Asie pouvant être fréquenté par tous les sujets de S. M. B. et même par des étrangers , et que les Chinois , sa dernière ressource , la traitent rudement depuis quelques années.

Quant à la Compagnie espagnole, dite des Philipp mes, elle entre dans une categorie touta-fait differente. Elle n’a des Philippines que le nom. Elle ne fait le commerce avec aucune colonie espagnole , si ce n’est en temps de guerre qu’elle a la permission , jè crois une fois par an , d’acheter aux Anglais à Calcutta une cargaison qu’elle envoie au Pérou.

Elle ne fait de tort qu’à la métropole par l’importation exclusive de quelques objets de la Chine , et des toiles de coton des grandes Indes qu’elle achète dans les étabhssemens anglais. Le seul tort qu’elle fait indirectement aux Philippines , c’est d’entretenir la prohibition de commercer directement avec la métropole j mais

ce mal tombe bien pins directement sur la mélîopole que sur la colonie, car depuis que la compagnie existe , tous les pavillons sont reçus a Manille, excepté l’espagnol. Cette compagnie ne fut créée en que pour tirer d’affaire

M. Cabarrus, qui trois ans auparavant avolt dirigé la création d’une banque d’escompte et ne pouvolt j)as la faire marcher. Il trouva dans la compagnie des Philippines un moyen d’éluder les réglemens de la banque qui défendoient de faire le commerce. La banque prit un intérêt dans la compagnie, et par-là non seulement elle eut un moyen indirect de faire le commerce , mais elle s’empara des débris d’une autre compagnie dite de Caracas.

Avant de finir cette lettre, je dois vous dire un mot au sujet du Portugal. Après avoir dit que le Porlugal avait eu le bon esprit de préserver des compagnies les immenses colonies qidil posséda long-temps^ vous terminez la phrase en disant avec cette logique qui vous est propre , que si le Portugal perdit gjudueb lement tous ses étahlissemens ^ ce ne fut pas pour y avoir manqué de compagnies ^ mais de courage, D’abord, dans ces reproches peu

O Des GoiüDies. Tom. page 220.

mesurés que vous vous permettez envers des nations entières , il me semble que vous oriblicz votre caractère , et que sans y penser vous donnez un grand avantage à la Quotidienne. S’il faut de la civilité envers les particuliers ^ il ii’cn faut pas moins envers les nations ; d’autant plus que comme elles ne se défendent point contre de pareilles attaques , il n’y a pas beaucoup de gloire 5 ce me semble, pour l’assaillant.

Cela posé, j’aurai l’honneur de vous faire observer que les Hollandais n’ont dû en grande partie leurs succès qu’à l’anarchie qui divisoit les Portugais de l’Inde depuis l’occupation du Portugal par Philippe II* que la plupart d’entre eux s’obstinant à ne pas vouloir le reconnoître comme leur souverain , le seul ressort qui fait agir les troupes réglées avoit manqué entièrement, et qu’il est plus que probable qu’en pareille circonstance une compagnie de commerce, dont tous les membres auroient été liés par l’intérêt individuel devenu commun , auroit conservé a la maison d’Autriche, et reporté ensuite à celle de Bragance , l’héritage des Vasco de Gama et des Alburquerque.

Voila comme les compagnies de commerce ont aussi leur bon coté. Au reste , je ne sms pas fâché de vous trouver de mon avis , en ce

qu’aujourd’hul non seulement elles sont devenues inutiles , mais qu’elles sont en opposition avec le l)onlieur des colonies , avec le bonheur des métropoles , et avec l’intérêt des gouvernemens.

L ^ Orient , le 24 septembre 1817.

V LETTRE

Monsieur l’Abbé,

Toutes les puissances , qui depuis le 16.® siècle ont fondé des colonies ou formé des établissemens lointains , se sont accordées sur le point du commerce exclusif, c’est-à-dire qu’elles n’ont permis de trafiquer directement avec ces colonies ou avec ces établissemens , qu’aux sujets de leurs nations respectives.

Ont-elles bien ou mal fait? Dans les circonstances actuelles feroient-elles bien ou mal d’abandonner ce système ?

Ces deux questions sont d’autant plus intéressantes , que les insurgés de l’Améri(]ue espagnole et leurs apologistes ne trouvent pas de meilleur prétexte à la rébellion , que de mettre

en avant ce qu’ils appellent la tyrannie du commerce exclusif.

On devoitbien s’attendre à vous voir, laplumo à la main , soutenir en cliamp-clos la cause des rebelles et vous déclarer contre le système établi. Vous prétendez que les métropoles, en adoptant l’exclusif, ont eu trois objets en vue • vous examinez à votre manière ce triple objet, et vous en concluez qu’on a complètement manqué le but.

Le premier de ces trois objets étolt d’assurer la domination , et vous prétendez que le commerce exclusif, loin d’affermir cette domination, ne peut que la compromettre par les jalousies et les rivalités qu’il excite. Donnez-vous la peine de vous rapprocher de l’objet, pour mieux l’examiner , transportez-vous au siècle des Pizarro, considérez un pays nouvellement conquis et foiblement gardé, et dltes-moi si l’affluence des étrangers n’aurolt pas compromis la sûreté des colonies d’Amérique. Dltes-moi s’il y avoit impossibilité à ce qu’une escadre ne prît les dehors d’un convoi , et s’il n’étoit pas plus facile de garder les approches , que de se défendre lorsque l’ennemi aurolt franchi les ouvrages ex-

Q) Des Colonies. Tou)..I.«r^ cliap.

iüÊÊimmÊ^

terieurs. Vemilez médité à quels signes 011 peut ♦

reconnoitre un matelot ou un soldat , un négociant ou un meneur d’intrigue , un passager ou un espion. Il n’est pas même nécessaire de supposer un plan formé d’avance de la part des gouvernemens 5 de simples particuliers auroient suffi dans le iG.'’ siècle pour s’emparer d’une colonie naissante , et les cabinets , qui protégeoient les atrocités inutiles des flibustiers , n’aiu oient pas manqué d’approuver après coup une entreprise dont ils auroient tiré le fruit. Outre cela ^ aurolt-on admis des consuls étrangers résidant dans la colonie? Vous m’avouerez que dépareilles gens dévoient paroître un peu suspects dans un pays nouvellement conquis : les auroit- 011 refusés ? Chaque acte de justice contre un étranger auroit produit une réclamation , et chaque réclamation une guerre.

Si l’admission des étrangers pouvoit compronjettre directement la sûreté des nouvelles conquêtes , que n’avoit-on pas à redouter de l’influence lente , maisprogressive, d’une communication trop fréqueiile avec l’étranger ? Une conquête n’est consolidée que lorsque la religion , la langue et les mœurs du peuple conquérant sont devenues celles du peuple conquis , ou au moins de la partie prépondérante du peuple

coiiquis. Si au i6.^ siècle , lorsque les Espagnols etoieiit en tres-petit nombre , comparativement

aux indigènes , lorsque la religion n’avoit pas encore etendu scs paisibles conquêtes , lorsque la langue, les mœurs et les habitudes des Esfiagnols n ctoient pas eiicoro naturalisées dans le

pays conquis^ si dans ces circonstances on avoit admis dans les rades américaines des ctran^j^ers, ayant une autre croyance religieuse , une autre langue , d’autres mœurs , d’autres lialûtiides , croyez-vous que l’amalgame nécessaire entre les vainqueurs et les vaincus n’auroit pas souffei t de grandes difficultés ? Et cet amalgame étant indispensable pour assurer la conquête , pourriez -vous approuver qu’on Fevit négligé ? Si les Espagnols du i6.® siècle avoient commis une pareille faute , croyez-vous que de nos jours les Anglais auroient trouvé une si vive résistance a Buenos-Ayres ? Savez-vous encore qu’au milieu du dernier siècle ces mêmes Anglais s étant empares de Manille, et ayant fait prisonniers tous les blancs de la colonie, les Indiens, sans cliefs, sans ciiscipline, sans autres rcssources que celles que leur donnolt leur aversion poui une domination étrangère , se sont levés en masse, ont assiégé et afiamé les conquérans dans leur place d’armes , et leur ont fait une

guerre dans le genre de celle que nous avons vue dernièrement en Espagne? Et croyez-vous que cela auroit eu lieu, si les naturels des Philippines avoient été alors aussi habitues a voir des Anglais qu’à voir des Espagnols (^).

Vous dites que l’exclusif des métropoles leur donne pour ennemis tous les colons et tous les neutres. Pour les colons, .je vous dirai que , quel

que soit le tort que l’exclusif puisse faire au développement de leur industrie , il est trop indirect pour qu’il puisse frapper leur esprit ; aussi les insurgés de l’Amérique espagnole ont

crié beaucoup plus haut sur le partage égal des emplois que sur la liberté du commerce. Il est vrai que l’ile de Cuba a toujours leclame et soutenu la liberté du commerce , mais c’est qu’étant un pays qui ne produit pas comme les colonies du continent de quoi nourrir ses halûtans , ils ne sauroient subsister sans les comestibles qui leur viennent du dehors. D’ailleurs , ce qui vous fera voir que ce n’est pas l’exclusif qui a soulevé les colonies espagnoles , mais l’esprit révolutionnaire qui, après avoii long-temps agité l’Europe s’est réfugié en Amérique c’est l’exemple récent de Pernambuco ,

Voyez la note n.® 17*

fjîii par Ja translation de la cour au Brésil ayant cessé d’è' ^ une colonie , et jouissant depuis neuf ans c la liBei tc la j)lus indéfinie du commerce, s’est cependant soulevé,

et vous a procuré l’avantage de faire un nonveau livre.

Je ne vous dirai pas que la gène derexclnsif, lorsqu’elle est portée trop loin, ne soit un motif de mécontentement pour les colons j mais je soutiens que , par rapport à la dépendance des colonies , ce léger mécontentement n’est pas .1 mettre en parallèle avec l’influence des liaisons et deslialntudes qu’auroit produites un commerce libre établi dès le commencement. Vous dites que l’exclusif engendre l’interlope; mais lelativement a la surcte des colonies , croyezvous que la contrebande ait les mêmes inconveniens qu un commerce ouvert et conséquemment beaucoup plus étendu? Si la punition d un contrebandier excite (pielquefois des réclamations , croyez-vous qu’il auroit été aisé de surveiller , de punir des complots qui auroient pu se couvrir des apparences d’un commerce, d ailleurs permis par les lois? Si, dans une guerre maritime, des colons français ou espagnols, affames pai 1 mterceptation des communications avec la métropole, tendent cpielcpiefois les bras

aux Anglais qui leur apportent de la farine (*). Croyez-vous que cet inconvénient seroit moins grand ou moins frequent , s’il y avoit dans la colonie quantité de maisons anglaises , quantité de colons de race anglaise ; et si la langue, les mœurs et les habitudes anglaises y étoient plus répandues par suite de relations plus fréquentes ?

Je crois , M. l’Abbé , que vous vous êtes un peu trop presse de dire , que le premier objet que les métropoles s’ étoient proposé dans rétablissement de Vexclusif ne s^est point réalisé (^^).

J ai parle des colonies espagnoles , parce que la clarté exigeoit qu’on se fixât sur quelque point déterminé , parce qu’elles sont les plus importantes , et parce que tout ce qu’on en dit peut s’appliquer a toutes les autres.

Je n’ai parlé jusqu’ici que des premiers temps, et lorsque des pays nouvellement conquis exigeoient des précautions plus fortes pour en

(*) Il faut observer que cela ne peut avoir lieu que dans les îles ; dans le continent, les subsistances abondent, et la Nouvelle-Espagne envoie au contraire des farines â la métropole.

Des Colonies. Tom. page 2.5o.

consolider la doaiinatloii. Nul doute que lorsque la domination ^ été consolidée par les habitudes et lorsque ces colonies ont été plus peuplées et mieux gardées , la métropole auroit pu 5 sans de graves inconvéniens , se relâcher uii peu de sa sévérité primitive. Je ne crois pas que dans ce moment le commerce pût servir de prétexte à une invasion ; je ne crois pas qu’un gouvernement réussît aisément dans une pareille entreprise ; je crois encore moins que des aventuriers pussent mettre en risque la sûreté d’une colonie * je sais bien que la politique moderne de l’Europe ne le souffriroit point , et nous avons en notre faveur un exemple bien récent * je n’ignore pas enfin que toutes les relations possibles de commerce ne feroient pas parler anglais aux habitans de la Nouvelle Espagne , et que les habitudes anglaises ne prendrolent guère sur les côtes du Pérou. Cependant je crois que , même à présent , la liberté du commerce seroit impolitique , si elle n’étoit pas accompagnée de quelques restrictions et de bien des précautions.

D’après vous, le second objet des métropoles, en établissant le commerce exclusif, étoit de retirer du profit de ces mêmes colonies. Rien de plus juste , ce me semble ; car enfin, çes colo-

mes ont été découvertes, conquises et défrichées a grands frais et à grands risques. Les Espagnols, en découvrant le Nouveau -Monde , n’y ont trouvé ni blé, ni presque aucun animal utile, ni même plusieurs de ces fruits que cependant on nomme coloniaux. Ce sont les Espagnols qui ont porté en Amérique les bananes, la canne à sucre, le café, le froment, le seigle. Forge, le riz, et quantité d’autres plantes utiles. C’est aux Espagnols que FAmérique doit ses chevaux , ses bœufs , ses brebis , ses chèvres , ses cochons , et presque tous les animaux qui servent de nourriture a l’homme* car les Américains, et principalement ceux de la partie septentrionale , n’avoient guere que des chiens et des canards à manger , aussi étoient-lls aiitropophages L’Amérique doit encore aux Espagnols ( le croiriez-vous ! ) ses mines d’argent : dans les immenses trésors des Incas et des souverains du Mexique, on ne voit que de For provenant des lavages accumulé pendant des siècles , et presque pas d’argent ni aucun autre produit des mines : les In cas avoient défendu expressément de les exploiter. Si vous doutez de mes assertions, ou si vous souhaitez plus de détails, vous

C*') Yoyez ia note ii.» iq.

pourrez les trouver dans les auteurs du temps, et sur-tout dans Garcilaso, Ov iedo et A Costa (^) ; vous pourrez lire encore Vislorla aniica di Messico de Fabbe Clavlgero j niais puiscjue vous citez souvent M. de Huinlioldt, je dois supposer que vous l’avez lu , et ([ue la plupart de ces faits ne sont pas nouveaux pour vous Or , pour opérer toutes ces transformations , vous sentez bien qu’il a fiillu aux Espagnols de grands capitaux, et qu’il étoit juste qu’ils en retirassent l’intérêt.

Aussi vous ne leur disputez pas ce droit , mais vous prétendez qu’ils se sont-trompés sur les moyens. Vous dites que l’intérêt de la

métropole est de faire produire à la colonie le plus que possible , que si le colon produit sous l 'exclusif des denrées d^une valeur de 100,000 f et qidil ne tire de la métropole en objets de consommation que pour So^ooo frajics ^ la métropole ne perd rien si la liberté du commerce ajoute à la fortune du colon ^ de manière à lui faire imjjorter pour ibo ^000 francs au lieu de 100,000, et à lui faire expoiier pour 100,000 f au lieu de 5o,ooo; que les colonies ^ libres de (*)

(*) VoyeîL la note n.o 20.

Voyez la note 11. « 21.

I^es Colonies. Tom. page 261 .

choisi? leurs outils de culture ^ leurs vétemenSy leurs subsistances ^ par-tout où le bon marché les appelleroit ^ trouveroient dans la liberté de CCS ciioix les moyens de produire encore davan-^ tcige. Enfin , de peur qu’on ne vous ait pas bien compris 5 vous nous présentez l’exemple de la Martinique, qui, dites-vous , a du deux fois sa richesse à la soustraction de r exclusif de la métropole ^ et à la substitution du commerce anglais et neutre y qui eut lieu dans les guerres de ip56 et dans celles de la révolution.

Mais, M. l’Abbé, dans tout cela vous confondez l’utilité de l’Europe en masse avec l’utilité particulière de chaque Etat possesseur de colonies. Que la liberté du commerce produiroit davantage pour l’Europe en masse, cela me ])aroît indubitable : mais il vous faut prouver ^iCi’elle produiroit davantage à chaque métropole en particulier. Autrement , quelle utilité retirerai-je de ce que la colonie, au lieu de 5o,ooo fr, de marchandises qu’elle exportoit de chez moi, en exporte pour 100,000 francs, si elle les exporte d’un autre pays qui ne m’appartient pas ? Permettez -moi une comparaison qui, pour n’étre pas du genre le plus relevé , n’en est pas moins juste.

Que diriez-vous à votre cuisinier s’il vous

faisoit à peu près le raisonnemejil cpie voici ? J\lon maître ( ou monseigneur, si vous voulez ) , vous me donnez environ tant par jour y et vous voulez que je ne ni occupe que de votre seule table ; cependant voire véritable intérêt est que je prépare le plus grand nombre de plats possible. Or y si vous me permettiez de donner à dîner à toute personne qui voudroit me payer y je recevrois chaque jour une somme double de celle que vous me donnez y et introduisant dans votre maison quantité de gens affamés y je serois à même de produire une plus grande quantité de plats. Vous laisseriez-vous persuader par un raisonnement pareil , et consentiriez-vous que , sous le prétexte éj importer dans sa poche une double quantité d’argent , et éi exporter de la cuisine une plus grande quantité de viandes , il brûlât votre charbon, usât vos casseroles , brisât votre vais selle, déchirât votre linge, et convertit enfin votre maison en un vrai restaurant ? Eh bien ! les casseroles , la vaisselle et le linge de table , sont les capitaux que la métropole a déposés dans ses colonies en défrichemens , plantations, habitations ou autrement, et le charbon est la dépense annuelle que fait la métropole en frais de gouvernement.

T ous sentez bien qu’il est difficile de persuader aux nations qui ont des colonies, qu’il est de leur intérêt de faire tous les frais .d’amélioration, de garde et de protection, et d’en partager ensuite la jouissance avec tout le monde. Pour vous faire sentir que votre imagination

’ et que vos argumens [lortent à faux, je ne ferai que vous copier vous-même, en substituant seulement un ou deux mots. Je

vous dirai donc que (*) c’esf sûrement un bien singulier projet que le vôtre, et qu’il l’est au point de ne pouvoir être soutenu cpie dans

(feux suppositions également impossibles : celle

d une égalité parfaite dans les possessions coloniales des Européens, ainsi que dans leur industrie et leurs capitaux. Dans les deux

cas, le commerce étant parfaitement égal , les

colonies ne trouveroient pas plus d’avantages dans le commerce des étrangers que dans celui de leurs métropoles, et celles-ci par conséquent n’auroient point à redouter une con-

currence qui deviendroit réciproque. D’un autre cote, légalité pa? faite , qne nous supposons

C) Voyez i’ouvrage de M. de PraJt , toju. I.er ^ pag, ilp et suiv. dont ce qui est en iUiIkjucs appartient à M. J’Abbé.

dans les possessions coloniales ^ feroit rpi’il y aiiroit aussi égalité iiarlajLe dans les d'ais de f^oii- YOî iienicii t ^ et des-lors^ clia(|iic nation pjiyant sa quote-part 5 et rien que sa ((uote-part, aucune iianroit a se plaindre d\in pareil arrangement. Mais comme une pareille supposition

est autant hors de la réalité que de la possibilité ^ il s ensuit que votre argument porte en lui-même le jirincipe de sa réfutation ^ il choque d ailleurs les intérêts de tout le monde.

Les Européens étant très-inégalement possessionnés aux eolonies ^ très-inégalement partagés en capitaux et en industrie ^ il s^en^vè-

vroit une inégalité commerciale cqui devroit porter celui q ui seroit supérieur y vers le lien ou il poiirroit V emporter sur un concurrent cqiii lui seroit inférieur ^ et cqui attireroit également le consommateur vers celui qui lui oflriroit le meilleur marché et la meilleure marchandise y et il s’ensuivroit encore que deux ou trois nations tout au plus feroient les frais de gouvernement au profit de toutes les autres.

Loin que vous puissiez parvenir à persuader aux métropoles qu’il est de leiii' lutérét de faire les frais de garde ^ et de céder sjioiitanéiiient

les profils des colonies à qui en voudra, je crois

an contraire que la crainte meme de perdre les

colonies ne doit pas leur arracher une conces-

sîon aussi absurde que le seroit une liberté indéfinie de commerce. Si l’on doit céder les profits , mieux vaut encore abandonner ses droits et sa possession 3 au moins on est plus libre , on se trouve débarrassé et des soins qu’entraîne la propriété, et des frais qui accompagnent la possession.

Le troisième objet des métropoles, en établissant l’exclusif, étoit, selon vous, de retirer les frais de gouvernement.

Ces frais sont de trois espèces : frais primi-

tifs, c’est-à-dire l’intérêt des capitaux employés par le gouvernement à la découverte , à la con quête et à l’établissement de la colonie 3 2.^" frais courans d’administration 3 ce qui comprend non seulement les dépenses que le gouvernement fait aux colonies mêmes , mais encore celles qu’il fait dans la métropole en vue de ces mêmes colonies 3 o!" frais de communications et de surveillance , c’est-à-dire tous ou presque tous les frais de la marine, puisqu’il faut peu ou point de marine là où il n’y a pas de colonies à garder.

Nul doute que ces trois parties ne doivent être acquittées par la colonie elle-même. Les

faire supporter a la métroj)ole ^ ce seroit une injustice et une faute.

Cependant ropinion que la plupart des colonies coûtent aux gouvernemens respectifs plus qu’elles ne leur rapportent, commence à devenir assez générale. Sans vouloir approfondir une matière qui nous menerolt trop loin, j’ol)serverai néanmoins que les raisons qu’on en donne ne sont pas toutes concluantes.

Si cette opinion étoit prouvée , l’erreur d’une pareille conduite seroit évidente , car dès que les charges excèdent la rente d’une terre , le bon sens me dicte de l’abandonner * à moins que je ne sois persuadé que cet état de choses n’est que passager , et qu’un temps viendra où cette terre me rendra avec intérêt ce que j’aurai dépensé pour en retenir la possession.

Flusleurs causes ont dû contribuer a maintenir les gouvernemens dans l’erreur.

Quelques-uns ne se sont pas fait de justes idées de la domination , et se sont persuadés que tout ce qui étendoit les bornes de l’empire lui étoit avantageux , sans considérer qu’une extension de frontières qui n’augmente pas les ressources de l’Etat l’affbiblit , loin de le fortifier .

D’autres gouvernemens, dirigés par l’esprit de

rommerce, se sont persuades Cjne l’Etat pouvoit ])ieü faire des sacrifices ^ si d’un autre côté la j^aliou étendoifc son commerce 5 mais peut-être n ont-ils pas assez distingué entre la portion de commerce fpii provenoit effectivement de ces sacrifices et celle qui en étoit indépendante et

provenoit d’autres causes* peut-être n’ont-ils pas évalué au juste le profit net qui résultoit de ce commerce, et ont-ils fait en sa faveur plus de sacrifices qu’il n’en méritoit -Toujours, est-il vrai qu’en acquittant les frais des colonies avec les dénicrs de l’Etat, ils ont commis une sorte d’injustice. Les contributions, pour être équitables, doivent peser siirles membres de l’Etat en raison

du plus ou moins d’utilité que ces membres retirent de l’emploi qu’on fait du montant de ces contributions. C’est seulement pour éviter les inconvéniens et l’arbitraire cju’entraîneroit une recherche trop minutieuse de ce degré d’utilité respective , qu’on a établi comme une règle générale que chacun doit contribuer aux charges de l’Etat , en raison de ce qu’il possède * parce que ces charges consistant principalement dans le maintien de la paix intérieure par le

(^) Toyez le calcul des profits dans la Lettre qiia» irième.

moyen des maglslrats et autres proposes du gouvernement, et dans le maintien de l’indé-* pendance extérieure ])ar le moyen d(‘s arniées et des négociations , on a vu que , généralement parlant, celui qui possède le plus est aussi le plus intéressé à Pindéj)endance de la nation et à sa tranquillité intérieure. Mais lors( rue , dans une branche donnée de dépenses de l’Etat , on peut frapper sans inconvénient ceux qui principalement la rendent nécessaire , dès-lors la rèele générale doit faire place à une règle plus juste, et chacun doit acquitter les frais dont il est la cause. C est ainsi que les ports de lettres doivent etre acquittes par ceux qui les reçoivent , que l’entretien des routes doit être à la charge des voyageurs , que les frais de justice civile devroient etre acquittés autant que possible par ceux qui ont des procès , que , quoiqu’en dise une opinion passagère, les frais de la justice criminelle devroientêtre acquittés en partie par les criminels , et que les frais de police devrolent peser principalement sur les vices , sur les besoins factices et sur le luxe • car ce sont les vices, Foisivetéet le luxe qui troublent le plus la tranquillité intérieure de l’Etat.

Si ce principe a quelque solidité, peut-on révoquer en doute que l’entretien des colonies,

au lieu cFetre payé sur la masse commune des contributions , ne dût peser tout entier sur les denrées coloniales , afin d’atteindre les consommateurs de ces denrées , leurs producteurs , et ceux qui s’enrichissent dans ce trafic ?

Si tel avoit été le but des métropoles en établissant le commerce exclusif, comme, vous semblez le supposer , je serois d’accord avec vous qu’on se seroit trompé 5 car d’un côté les droits de douane, en pareil cas , étant destinés a l’entretien des colonies , il étoit pour le moins indifférent que ces droits fussent acquittés dans les colonies mêmes ou dans les entrepôts de la métropole , et d’un autre côté il est clair que la liberté de commerce , favorisant les exportations des colonies, elle auroit augmenté dans la même proportion les produits cfes douanes.

Mais cette manière de trouver des fautes , en faisant des suppositions gratuites , n’appartient qu’à vous , M. l’Abbé , et ma logique me défend de l’adopter. Enfin , si la liberté ou l’exclusif sont indifférens par rapport aux intérêts du fisc, il me semble vous avoir prouvé qu’ils ne le sont pas du tout par rapport à la sûreté des colonies, et aux justes intérêts des métropoles.

Si je ne suis pas pour la liberté illimitée du

comniciCG coloiiLil ^ ne croyez pîis jni moios que je tienne a un exclusif al^solu. Je pense qu’entre les deux extrêmes il est plus d’un juste milieu, et qu’on pourroit trouver des ternpéramens qui concilieroient la plus grande prospérité des colonies avec les justes droits des métropoles.

Ne m’étant pas permis de prendre l’initiative sur une matière aussi delicate , il ne me reste plus rien a vous dire , sur cet objet.

J’ai l’honneur d’être , etc.

L'Orient y ce i octobre 1817.

Monsieur l’Abbé,

fjOMME jusqu ICI j’ai siuvl article par article 1 examen de votre ouvrage, parvenu au chapitre 12.'= je devrois dire un mot au sujet de l’esclavaiîe.

Mais mon système est de ne jamais parler que des choses que j’ai examinées par moi -même et que je crois bien connoître ; et quoique j’aie parcouru la plupart des établisseniens euro-

pëeiis dans les Grandes Indes et que j’aie traversé tout le continent d’Amérique 5 je n’ai fait que passer aux Antilles , et je n’ai jamais été ni au Brésil ni sur la cote de Ïerre-Ferme. Ces trois derniers pays étant , pour ainsi dire , les seules colonies à esclaves , ( car dans l’intérieur de l’Amérique ^dans toute la Nouvelle Espagne, dans une grande partie du Chili et du Pérou , et dans les Grandes Indes , tous les travaux se font par des hommes lilires ) vous sentez bien que la question de l’esclavage ne m’est connue que par le peu que j’en ai lu ou entendu dire.

Or, je ne veux pas m’ériger en censeur , lorsque je ne puis pas baser mes raisonnemens sur des oliservations faites par moi - meme. Du reste , les nations et les gouvernemens ne manquent jamais de conseillers officieux.

Je pourrois bien vous donner quelques aperçus généraux. Je vous dirois , par exemple , que l’esclavage est le plus grand abus du pouvoir qui ait jamais existé • qu’il est aussi horrih\ e dans ses effets que dans son principe • qu’on ne sauroit en trouver l’origine que dans les abus <|ui se seront introduits graduellement dans le traitement des prisonniers , sur-tout dans des temps où l’on faisoit souvent la guerre à des peuples nomades , de qui on ne pouvoit retirer

autre

autre chose , autre rlédoniiiiagcnieut que des services personnels , et qui étant eux-ménies cruels et féroces, jnstifioient en quelque sorte la cruauté des vainqueurs. Que les lois sont venues ensuite à l’appui du plus fort, et que par la sanction qu’elles ont donnée à ces abus elles ont

créé le véritable esclavage. Que ses elfets immédiats sont de démoraliser le maître et l’esclave. Que l’esclave n’ayant rien à espérer , ne pouyant rien acquérir, étant lui - même d’après l’expression des juristes une chose et non une personne , c’est-à-dire un objet que le maître peut détruire en tout ou en partie quand il lui plaira , et sans être obligé d’en rendre compte à personne; n’ayant par conséquent à lui ni ses membres, ni sa santé , ni sa vie, car tout cela peut Im être enlevé à volonté ; un être pareil doit méconnoître tout sentiment moral , doit se considérer en guerre ouverte avec le genre humain ; ce n’est pas un homme , c’est une bête feioce entre les mains de l’homme : si d’un autre coté , ce n’est pas profaner ce nom que de 1 appliquer à un maître , qui à son tour n’étant tenu à rien envers son esclave, et dont les intérêts sont en opposition permanente avec la morale , doit par la force de l’habitude et de l’exemple peidie son plus beau droit à l’humanité, qui est

cette espèce d’électricité morale , ce sentiment naturel qui nous fait souffrir en voyant souffrir.

A cela 5 je pour rois ajouter que l’esclavage dont nous venons de voir le portrait n’est pas celui des Antilles , et qu’il y a de la mauvaise foi , ou tout au moins de la mauvaise logique , a déduire pour les nègres d’aujourd’hui des conséquences tirées de l’esclavage des républiques de Rome ou de Sparte. Que le nègre qu’on nomme esclave en Amérique , particulièrement celui des colonies espagnoles 5 n’est point esclave dans la vraie acception du mot J puisqu’il est considéré commô personne et non comme chose. Que sa vie, sa santé , et tout son être physique et moral sont sous la protection de la loi. Que le maître n’en a point la propriété absolue, mais simplement un usufruit borné et modéré par les lois. Que l’immoralité et les mauvais traiteinens de la part du maître , ou de quelqu’un de la famille , lui donnent le droit de se faire déclarer libre par les tribunaux, sans que le maître puisse recla- ’ mer le prix d’achat ni un dedommagement quelconque. Qu’il est si peu la propriété du maître, qu’il peut lui-même acquérir des propriétés. Qu’il a des jours libres où il peut travailler pour son propre compte , et que sitôt

que par son application et scs cconoinies, ü a amassé une certaine somme fixée pai' la loi il pcTit se racheter liii-mèine sans (jnc le maître puisse faire valoir l’exception d’en avoir ])ayé davantage. Que son maître ne peut point l’empècher de se marier. Enfin , rpie ce n’est point un esclave, mais un véritable domestique, engagé sous de certaines conditions, telles qu’un homme libre a lui-même la capacité d’en contractei ( j. Je ne vois guere de différence entre ce que les lois d’Angleterre et des Etats-Unis appellent a/l apprentice , et ce que les lois espagnoles appellent un esclapo.

Si vous trouviez encore une pareille coiidition trop dure , et que vous jugeassiez <pi’on put 1 adoucir davantage , ce seroit une raison de plus pour vous dire que je ne vois pas en quoi la morale ou la politique pourroient être blessées par l’augmentation d’une pareille classe d hommes, et par conséquent, cpie les raisons qu’on oppose contre la traite des nègres ne sont pas aussi concluantes qu’elles le jiaroissent au premier abord. '

Je pourrois vous dire que, tout en convenant avec les colons epie les colonies ne peuvent

O Voyez la noten.» 22.

( lOO )

se passer de nègres, je conviens aussi avec les amis de ces derniers , que Fintérêt ne peut jamais autoriser la violation des principes de Fliumanitë, et même je rFliêsiterois pas, dussé-je me compromettre avec les victimes de lygS , de dii 'e avec Brissot : périssent les colonies plutôt que les principes ^ si ces principes étoient effectivement ceux de la saine morale. Mais comme il n’en est pas ainsi , et que le sort des nègres (je parle toujours des colonies espagnoles ) n’est pas si déplorable qu’on veut le persuader , il me semble que les prétendus amis des nègres feroient mieux d’imiter les Espagnols dans ce qu’ils ont de bon, que de s’ériger en nouveaux Don Quichote, et de vouloir redresser des torts qui ne les touchent point. Je vous dlrols encore que je rends justice aux intentions de ceux qui agissent de la sorte ; je suis loln d’attribuer leur conduite a une hypocrisie intéressée ; je les crois fanatiques de bonne foi. Que le mot ne vous étonne

point, vous savez qu’il y a plus d’une espèce de

fanatisme. Cependant je n’en suis pas moins étonné de voir qu’ils s’occupent , non du sort des nègres , mais de la traite des nègres.

Seroit-ce effectivement un trafic aussi inhiimain qu’on veut nous le faire croire? La morale seroit-eUe bien blessée de ce qu’on va

( loi )

racheter des prisonniers voues nne mort cer- , pour les rendre d’abord à la vie et es faire passer ensuite de l’état barl.are à l’état social. Car vous ne l’ignorez pas; on ne garde os prisonniers sur la côte de Guinée que dans

10^^^*^ vendre , et on les égorge lorsque uropeens ne vont pas les acheter. Même 01* supposant qu’ils ne seroient point égorgés' est-ce que la vie sauvage et errante a tant d’atlaite parmi les amis des noirs, qu’ils la croient pieferable a l’état de domesticité paisible oii sont les nègres des colonies espagnoles ? Le produit incertain de la chasse, les fruits sauvages, sont-ils préférables à la nourriture grossière, SI vous voulez, mais saine, uniforme et assurée qu’Us trouvent dans les colonies? Souffriroient-ils moins de l’intempérie des saisons , vivant tous nus sur les plages arides de l’Afrique, quêtent habillés, couverts et soignés dans es plantations américaines? Croit-on qu’ils pourvoient espérer de vivre mieux ou de parvenir a un âge plus avancé ?

DV& M. de Humboldl (•) , 1»

■I« negres de Hh de Cuba est de sept pour ceut P'- au. Plusieurs colons m’ont assuré , et j’ai

Ci Essai polit, liy. Il ^

toiil Leu de cralrc que la mortalité, prise dans une longue suite d’aiinées , n’est pas aussi considérable ^ mais en adoptant cette donnée , toute exagérée qu’elle paroisse , puisqu’elle est prise sur ([uatre années ( de 1799 ^ ) dune impor-

tation extraordinaire , où il étoit mort quantité de nègres non acclimates, et défrichant de nouveaux terrains, on trouve cependant que sur looo nègres ayant atteint l’age de vingt ans , il y en a 234 qui parviendront a l’age de quarante , 55 qui deviendront sexagénaires , et i;> qui sont deshnés a devenir octogénaires (^). Alors, j c vous prierois de me dire si la nécrologie des indigènes, habitant les cotes et meme les zones tempérées de l’Amérique; si même celle de plusieurs p^ys de l’Europe offre des lesultats |)lus favorables. Je ne vous demanderois pa.^ si , dans l’état sauvage , la mortalité n auroit pas été pins grande, car pour cela il faudioit ignoiei que parmi les sauvages , la génération marche plus vite que dans les pays civilisés, et que cependant la population y est toujours laie. Je ne vous demanderois pas non plus si paimi les Européens transplantés aux colonies , et jouissant de toute sorte de commodités, la moitahte

le tableau qui est à la fin des notes, au 32.

( Jo5 )

n’est |)as plus forte que de sept pour cent : pour cela 5 il faudrolt ignorer ce que c’est que la lièvre jaune , les ravages ipi’elle fait sur les Européens, et qu’elle ne s’attache presque jamais

aux negres.

Si vous me disiez que ce n’est pas l’hiimanité qui vous fait écrire, mais la politique; que ce n’est pas en faveur des noirs , mais en faveur des blancs que vous prêchez ; que les nègres , en travaillant aux plantations, creusent en même temps le tombeau de leurs maîtres; et que tôt ou tard ces derniers seront victimes de leur imprudence par l’insurrection générale des noirs qui ne sauroit manquer d’arriver; alors je vous dirois que vous avez raison si vous supposez un esclavage dur et perpétuel; que vous avez tort si le cas est différent; et que j’espère que vos prédictions ne s’accompliront point, parce que j’aime à supposer que les Européens donneront une direction plus sage à leur philantropie * qu’ils imiteront la douceur des Espagnols envers leurs nègres; qu’ils rendront leurs chaînes moins pesantes; qu’ils faciliteront aux esclaves les moyens de s’affranchir , aux aflVanchis les moyens d’acquérir des propriétés, et conséquemment des esclaves; et que par ce dernier moyen ils se feront des alliés sûrs et extrême-

( io4 )

ineiil utiles de ceux-mêmes qui pourroient être leurs ennemis.

Je pourrols vous dire toutes ces choses-là, et bien d autres* mais arrivé à l’essentiel, lorsqu’il s agira de ce que les possesseurs de Cuba et de la Jamaïque, du Brésil et de Terre-Ferme doivent faire chez eux ou entr’eux par rapport aux nègres; lorsqu’il s’agira du sort futur de Saint- Domingue , je m’en tiendrai toujours à mon scepticisme, et je garderai le silence le plus respectueux.

J’ai l’honneur d’étre, etc.

L'Orient, le ^'octobre 1817.

V 1 1 1.^ LETTRE

Monsieur e’Abbé ,

Depuis le i5.® jusqu’au ig.® chapitre inclusivement, vous vous exprimez d’une manière si vague, qu’on ne sauroit y trouver, pour ainsi dire , ni des vérités , ni des erreurs. Cette assertion pourra vous paroître un peu dure , mais songez que dans votre ouvrage on ne doit considérer que les vérités ou les erreurs qui ont un rapport immédiat avec ce que le monde

( io5 )

civilisé a à craindre ou à espérer des colonies , et avec le parti qu’il doit prendre en conséquence. Tout le reste peut être bien savant et bien éloquent, mais il n’en est pas moins déplacé, et conséquemment inutile.

Votre i6.® chapitre, le plus beau peut-être que vous ayez jamais fait, est une pliilippique très-éloquente pour prouver que

Le trident de Neptune est le sceptre du monde;

que l’Angleterre s’est emparée de ce sceptre de fer , et qu’elle tient le reste du globe sous sa dépendance. Mais après nous avoir indiqué le mal , il falloit nous prescrire le remède ; il fallolt nous dire si c’est l’indépendance des colonies qui doit briser ce sceptre. A dire vrai, il étoit un peu difficile de vous tirer d’affaire ; car comment concilier ces deux idées auxquelles vous parolssez tenir fermement? que toutes les colonies doivent se séparer de leurs métropoles; 2.^^ que toute colonie qui se sépare de sa métropole devient , par le fait , la propriété de l’Angleterre (^). Voilà l’inconvénient des systèmes.

(^) ^oyez les 94 articles que M. l’Abbé appelle principes constitutifs de l’ordre colonial , et sur-tout les art. 3o, 3i etsiiivans, chap. 9, pag. 201.

( io6 )

\ os clidpitres i5 et i4 se réduisent à dire tjue tous les peuples du monde n’ont fait que tles contiesens et des bevues dans l’administration de leurs colonies d’Amérique. Quand tout cela seroit vrai , j’aurai l’honneur de vous faire ol^server qu’il ne s’agit point de ce qui a été lait , mais de ce qui reste à faire ; car c’est de la politique , et non de l’histoire que vous nous avez promis , et l’histoire peut bien éclairer la politique 5 mais elle ne doit jamais la chasser de son poste. D ailleurs ^ toutes ces récriminations sur le passe sont aussi odieuses qu’mutiles. J ai dit quand tout cela seroit vrai^ car je crois m etre aperçu que vous avez puisé dans de mauvaises sources ^ et que vous ignorez touta-fait ce qui s’est passé lors de la conquête des deux contjnens de l’Amérique.

J’aurai bientôt l’occasion de vous en dire un mot.

Enfin tous ces hors-d’œuvre ^ M. l’Abbé , coiiimençoient à me paroître un peu longs , lorsque vous m’avez mie à mon aise en di-

sant 5 dans le chapitre 21 ^ que tout ce qui le précédé n est ^ pour ainsi dire y que le préliminaire de cette grande question : Que doit faire l ’Espagne ?

Je puis donc fermer l’oreille à toutes vos

belles déciaiiiations , et aller tout droit à la grande question.

Cependant une chose m’arrête , c’est votre congrès colonial (^) 5 car cnrm, avant de dire ce cjuc l’Espagne doit faire , il faut connoître ce que 1 Espagne peut faire, et savoir au juste si, comme autrefois, l’Europe se soulèvera en masse a la voix de riiermite Pierre , et si M. l’Abbé marchera à la tête d’une nouvelle croisade pour arranger le monde à son gré. Je croirois offenser les princes et les gouvernemens européens en donnant la chose comme possible j mais comme en fait d’opinions chacun a la sienne , il faut tout examiner si l’on veut persuader tout

le monde.

C’est donc votre congrès colonial qui va maintenant nous occuper. Jusqu’ici je n avois pas cru devoir entrer dans cette question , et, tout en convenant avec vous que 1 Amérique ne pouvoit être pacifiée sans rintervention de l’Europe, et que l’abandonnera elle-même, vu les passions opposées des dilférentes castes et des différens partis, seroit la vouer à une exter-

(q Des Colonies. Cliap. 20 et 22.

y oyez la 1.^® Lettre. '

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