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226 LETTRES A M. PANIZZl
risme qu'on avait retenu. Ace propos, il m'arrive une drôle de chose : M. Rouher^ hier, m*a demandé si on m'avait dit quelque chose qui me concernait. « — Rien ; qu'est-ce? — C'est qu'on vous donne la plaque de grand officier. Il parait qu'on veut vous faire une surprise. y> J'ai été un peu stupéfait. Puis j'ai dit que j'étais très sensible à l'honneur et à la marque de bienveillance, et j'ai ajouté : « Ne vaudrait-il pas mieux cependant faire un emploi plus politique de cette distinction? Cela ne changera rien à mon dévouement. Cela peut en donner à d'autres. De plus, je suis le plus oisif et le plus inutile des hommes. Je me considère comme très heureux. Je vis dans mon trou et dans ma robe de chambre ; que ferais-je d'une plaque? » Là-dessus, on m*a dit des banalités obligeantes et fait promettre le secret. L'impératrice ne m'a rien dit, et je n'ai pas osé broacA the matter. Margaritas anteporcos. Qu'en dites-vous? Adieu, mon cher Panizzi. Il fait un temps affreux, très mauvais pour l'agriculture.
LETTRES A H. PANlZZf 227
SaintCloud, 19 août 18C6.
Moa cher Panizzi,
Je suis toujours ici et je n'en ai bougé, le IS août moins que jamais. L'impératrice a regretté que vous ne fussiez pas venu passer la matinée avec elle et souhaiter la fête a l'empereur et au prince • Elle vous en voudra fort et vous menace d'une apostrophe à la seconde colonne du Times si, en repassant, vous ne venez pas lui faire visite à Paris. L'empereur est beaucoup mieux; voilà deux jours qu'il sort et se promène. Il a repris son train de vie ordinaire, quoiqu'il soit encore rjepris de temps en temps de petites atteintes de fièvre. Je pense qu'un peu de chaleur aidant, il serait tout à fait bien.
On est toujours fort pacifique. Je ne pens e pas que, de votre côté, on insiste pour quelques lopins de montagnes. L'important est d'avoir une frontière stratégique. Quelques années de paix vous feront plus puissant qu'une guerre qui vous don-
2i8 LETTRES A H. PANIZZl
nerait quelques lieues de territoire contesté et contestable. D'ici à longtemps, je crois que le ci-devant empire ne vous gênera pas. Il est disloqué par la guerre et probablement la paix le disloquera encore davantage. La grande affaire est de mettre de Tordre dans les flnances et d'approprier aux mœurs italiennes les institutions militaires de la Prusse, qui paraissent aujourd'hui le Tè xQtXov. Nous avons, nous, bien des réformes à faire de ce côté-là, et beaucoup à apprendre. Avec Tamour de la routine qu'on a dans ce pays, la chose ne sera pas très facile.
Je suis invité à Biarrilz, si Biarritz il y a, ce qui dépend de plusieurs futurs contingents. Pourtant il est fort probable que, vers le commencement de septembre, je ferai l'ornement de la terrasse que vous connaissez. Le temps est redevenu, sinon tout à fait beau, du moins tolérable, et nous faisons de grandes promenades à pied et en voiture.
Hier, nous sommes allés donner des prix aux filles de sous-officiers décorés, qu*on élève aui Loges, près de Saint-Germain. Elles ont chanté très faux et nous ont montré des exemples d'é- •criture et des livres tmus en partie double. Il
y en avait deux cent douze presque toutes laides. Sa Majesté en a embrassé une, et le courage lui a manqué pour les deux cent onze autres. Le prince a remis de sa main les prix aux lauréates, avec un sérieux et un aplomb admirables.
Le soir, on lit et on cause. Nulle étiquette. On dtne en redingote. Nous sommes menacés d'un gala et d*un dtner avec Sa Majesté mexicaine. On lui donnera à manger; mais je ne crais pas qu'elle obtienne de Targent ou des troupes. Je ne serais pas surpris si, d*ici à peu de mois, Maximilien abdiquait. Viendrait alors la république, ou plutôt Tanarcbie, suivie de près, je pense, par les Yankees, la Lynch Law et une colonisation anglo-saxonne. On me fait chercher pour la promenade, je n'ai que le temps de vous serrer la main. Adieu, mon cher Panizzi. On m'a donné la plaque en question, ou plutôt la patente.
Paris, 28 août 1866.
Mon cher Panizzi^ Hier, j'ai quitté Saint-Cloud pour venir prendre
raes derniers arrangements avant Biarritz. J'ai laissé tout le château en bonne santé. Il n'y a plus personne à Paris, tout le monde est en villégiature ou bien aux conseils généraux. Par conséquent, on ne fait pas de politique.
L'impératrice du Mexique est partie très peu contente de sa visite à Paris, et particulièrement furieuse contre M. Fould, à qui elle a demandé de Targent et qui n'a pas voulu lui en donner. Elle va à Miramar, probablement pour y préparer son installation. Personne ne doute qu'elle n'y soit bientôt rejointe par Maximilien, qui ne se soucie pas d'attendre à Mexico le départ des troupes françaises. Le mari et la femme paraissent irrités contre le maréchal Bazaine. On prétend qu'il veut être, lui aussi, empereur ou président du Mexique, et il f a des gens qui croient la chose faisable, tout étant possible chez ce peuple-là. Si j'en juge par les échantillons que j'ai vus à Saint-Qoud, ce sont des mammifères plus voisins du gorille que de rhonmne. Les Yankees seuls parviendront à les dompter au moyen de la Lynch Law et des procédés civilisateurs qu'ils savent pratiquer.
Pourquoi a-t-on rappelé Mazzini ? Ici, cela n'a
pas fait un bon effet. On s'attend à de sérieuses difficultés au sujet de Rome. Est-il vrai que le pape et Antonelli lui-même soient devenus plus traitables? Dites-moi dans quel état vous trouvez les esprits et si on pense à constituer plutôt qu'à défaire ? Lorsque j'ai parlé à mon hâte de Saint-Cloud du cadeau qu'on allait lui faire « d'objets d'art enlevés à Venise », il a daigné rire beaucoup et a demandé de qui je tenais la nouvelle ? En ce qui nous toucbe, il n'y a pas un mot de vrai et je doute beaucoup du reste. Les Autrichiens sont bien plus curieux d'argent que de tableaux, et c'est, je pense, ce qui sauvera les Titien et les Paul Yéronèse de l'Académie de Venise.
J'ai diné samedi, en culottes courtes, avec la princesse **^ et son époux. Elle ressemble beaucoup à la reine ; mais elle a des jambes, elle est très jeune et a l'air aimable. Le consort a l'air de n'avoir pas inventé la poudre. L'empereur était in fiocchij avec la Jarretière au genou. Le petit prince a été très aimable et a fait une cour assidue à la princesse.
Nous venons d'avoir trois jours de beau temps.
S81 LETTBES A H. PANIZZI
Aujourd'hui) un orage a ramené la pluie. Je n*at jamais vu de plus triste été; j'espère que vous êtes mieux traités de votre côté des Alpes. La princesse Mathilde est à Belgirate sur le lac Majenr jusqu'à la fin de septembre. Elle dit qu'elle espère vous voir, si vous passez dans son voisinage.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et ne m'oubliez pas. Dites-moi candidement où vous aimez mieux vivre, en Italie ou en Angleterre?
Biarriti, S septembre 186G.
Mon cher Panizzi,
La paix durera- t-elle, et que fera-t-on du côté de Rome? Ici, comme vous pouvez bien vous le représenter^ nous ne savons absolument rien.
L'affaire même de la démission de M. Drouyn de Lhuys est demeurée pour nous à Tétat de mystère. Ce qui me parait probable, c'est que nous allons quitter Rome, et qu'il va en résulter un cri de douleur parmi tous nos dévots. Que vont faire vos volontaires? Je n'en sais rien. Le mieux
86raît de demeurer tranquille et de laisser le malade mourir de sa belle mort, accident qui me paraît à peu près inévitable, tandis que la pluspetite persécution peut lui rendre un peu de rigueur. C'est toujours le cas avec les femmes et les prêtres.
Nous avons ici une chaleur assez forte avec des orages, qui ne rafraîchissent Tair que pour quelques heures. On attend Tempereur, la semaine prochaine, ainsi que la reine d'Espagne, qui viendra nous faire visite avant de retourner à Madrid. Madame de Lourmel est à la villa et se rappelle à votre souvenir, ainsi que Yaraigne» Nous mangeons force ceps à Tail et des pèches gigantesques ; nous allons nous promener le long^ de TAdour; en6n nous menons une vie très confortable et très peu agitée.
Je lis, lorsque je ne dors pas, un livre dont malheureusement je n'ai qu'un volume. C'est Burchard, qui parle beaucoup trop du cérémonial et pas assez des mœurs privées et publiques. A ce propos, comment faire pour me procurer l'ouvrage complet?
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous et ne
VOUS persuadez pas que vous ne pouvez vivre qu'à Londres. J'espère que la plage de Cannes ne vous effrayera pas et je vous garantis qu'elle vous fera du bien.
Biarritz, 14 septembre 1866.
Mon cher Panizzi,
Il est question d'une ascension à la Rune pour demain en très (trop I) nombreuse compagnie J'espère que nous en reviendrons sans jambes cassées. L'empereur ne parait pas très pressé de nous joindre. Tantôt on nous annonce son arrivécy tantôt on la renvoie aux calendes grecques. Pour ma part, je voudrais bien le voir ici ; car, sans nous amuser beaucoup, nous ne sommes pas aussi sérieux qu'il convient à des gens aussi respectables que nous tous. Malgré tout ce qu'oo peut dire contre les blue stokings, ils ont du bon et c'est une grande ressource pour passer le temps. Bien que je m'acquitte assez honorablement de mon métier de courtisan, je me sens pris parfois d'idées à la Bright, et j'ai envie de m'en
aller \ivre en homme libre dans quelque auberge au soleil. On nous annonce la grande duchesse Marie de Leuchtenberg, qui va peul-être nous apporter un peu d'étiquette, quoiqu'elle s'en dispense aussi chez elle, en voyage du moins.
Le premier volume de Burchard, le seul que j'aie, est ennuyeux. C'est un long cérémonial où se trouvent ça et là quelques bons traits, comme, par exemple, qu'on enterra le pape Innocent YIII sans chemise, parce qu'on lui avait volé celle qu'il avait en mourant.
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez-vous, soyez patient et sage, et donnez-moi de vos nouvelles.
XCYIIl
Biarritz, 21 septembre 1866.
Mon cher Panizzi,
Ce que je vous ai dit au sujet des bas bleus m'était suggéré par le goût que je déplore chez une personne que j'aime, pour des amusements peu intellectuels. La raison est que l'éducation n'a
pas été assez littéraire. L'avantage de la littérature est de donner des goûts nobles, qui deviennent de plus en plus rares dans ce monde sablu» naire.
L*eippereur est tout à fait bien ; il arrive aujou^ d*hui. Je ne pense pas qu'il ait été jamais sérieusement souffrant ; mais la nature de son indisposition est de rendre triste et morose. Il n'est jamais très gai, et vous savez qu'un dérangement du tube digestif produit sur l'économie un grand effet, mais, je le répète, maintenant, tout va bien.
Nous sommes partis pour laRune, lundi dernier, par une pluie battante. Nous avions pris une grande résolution. Arrivés à Sare, chez Michel, le temps s'est éclairci et le soleil a brillé par moments au milieu des nuages. Cependant Michel nous a dit que Tascension était impossible, et il nous a menés voir des grottes très curieuses à deux lieues de S are. Nous étions vingt-cinq à cheval et six femmes en cacolets. Bien entendu qu il y a eu des cacolets cassés et des culbutes. Une des grottes est le Ut d'un grand fleuve souterrain, orné de chauves-souris, de stalactites, etc. L'autre, qui porte le nom harmonieux de Sagarra-
murdo^ est un magnifique tunnel naturel, avec une rivière au milieu, de proportions gigantesques. Michel avait amené là une douzaine d'orphéonistes qui ont chanté en chœur, accompagnés par une espèce de flageolet très aigu, des airs basques d'un caractère très original, qu'ils ont terminés en criant : Viva Imperatrisa ! Un orage nous attendait à la sortie. Nous avons été trempés jusqu'aux os ; mais il y avait bon feu chez Michel et d'excellent sherry, dont probable* ment il avait oublié de payer les droits. A minuit, nous rentrions à la villa et nous nous mettions à table.
Le lendemain, personne n'était enrhumé. Une dame se plaignait d'avoir un noir au genou, une autre d'avoir été endommagée par la chute d'un cacolet, dans une autre partie du corps. Je n*ai rien pu vérifier. Il est probable que je resterai encore ici une semaine.
Adieu, mon cher Panizzi. Puisse saint Antoine, votre patron, vous préserver de toute maladie, et des tentations du malin I
SS8 LETTRES A M. PAHIZZI
BiarriU, 3 octobre 18G6.
Mon cher Panizzi,
Nous sommes toujours ici et on ne parle pas encore de retour. L*empereur est bien, et son indisposition, ou plutôt la série de ses indispositions, n'a jamais eu un caractère grave. Il est fort préoccupé de bien des choses qui apportent chacune leur contingent d^embarras : le Mexique, la Yénétie, TAUemagne, le pape, les inondations, la mauvaise récolte et les fusils à aiguille. Tout cela est à solder à la fois, et je crains que la prochaine session ne soit difficile. M. Fould est ici et parait content de Télat des finances. Il prétend même qu'en faisant des économies, sur bien des inutilités, il se fait fort de trouver de Targent pour les choses sérieuses et utiles.
I J'ai lu dans le Times une lettre très curieuse sur l'insurrection de Palerme. Le respect pour la propriété et la continence des insurgés est inexplicable. Cela m'a rappelé les barricadeurs de
Paris en 1848, qui n'ont ni pillé ni violé, bien que ces deux manières de se divertir dussent être bien agréables à des gens qui avaient à peine des chemises. Avez-vous quelque donnée sur les affaires de Palerme et sur les auteurs du mouvement, qui paraissent avoir échappé? Je vois aussi que Mazzini a été élu député à Messine, ce qui ne me plait guère.
Je suis fâché de ce que vous me dites de lady **", Elle a tort sans doute et la peur du diable Ta rendue plus béte qu'il n'est permis ; mais il faut passer beaucoup à de vieux amis et ne pas s'apercevoir de toutes les sottises qu'ils font, surtout quand on ne peut ni les empêcher ni les réparer. Je vous en parle avec d'aulant plus de connaissance de cause, que je pratique souvent l'avis que je vous donne. Il faut plaindre lady **" d'êlre tombée en mauvaises mains, mais ne pas l'abandonner tout à fait* Un jour donné, vous pourriez lui être utile^ et, si vous cessiez tout à fait de la voir, vous le regretteriez peut-être, s'il lui arrivait malheur.
Les journaux me remplissent d'inquiétude au sujet de ma cave, qui doit avoir été envahie par la Seine. Comment mon vin se sera-t-il comporlé
au milieu de ce désastre? Je n*en reçois aucune nouvelle. Heureux mortel, qui possédez des caves aussi vastes que les souterrains de Persépolis, et remplies I
Le temps se remet lentement, mais il se remet. Avant-hier, notre auguste hôtesse, madame de Lourmel et une autre dame, étant à batifoler sur les rochers auprès du phare, ont été surprises par deux furieuses lames. Elles prétendent n*en avoir «u qu'au-dessus des jarretières. J'élais à quelques pas déciles et j'ai eu grand'peur qu'elles ne fussent ^importées. Si elles avaient essayé de courir sur les cochers couverts d'herbes humides, elles seraient tombées, et alors il y aurait eu une drôle d'oraison funèbre à faire. Toutes me chargent de leurs souvenirs et de leurs compUments pour vous. Je ne pense pas que nous soyons de retour a Paris avant le 10 de ce mois.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien.
Biarritz, 17 octobre 1866.
Nous employons très activement le temps qui nous reste et nous faisons tous les jours d'assez longues excursions. L'empereur a re|)ris son activité, et, ce qui vaut encore mieux, sa gaieté.
Nous avons fait hier en chemin de fer, en voiture et à pied, une promenade de six heures dans le voisinage de la Rune. A ce propos, je vous dirai que, sous peu, votre grand exploit équestre perdra beaucoup de son mérite aux yeux de ceux qui n'auront pas connu cette montagne. Elle est traversée par une route et on pourra bientôt arriver en voiture jusqu'à son sommet ; c'est-à-dire qu'on a fait une route, de Saint-Jean de Luz à Sare, des plus pittoresques et pourtant des plus douces pour les bêtes et les gens.
Je pense que le retour à Paris sera marqué par
de grands remue-ménage ministériels. II me
semble impossible que le maréchal Randon, le min. 16
nislre actuel de la guerre, demeure en place. De grandes dépenses seront nécessaires pour réorganiser Tarmée et surtout pour renouveler son armement en lui donnant des fusils à aiguille. Par suite de cela, je crains fort pour notre ami M. Fould, dont le système économique s^arrange mal avec la nécessité de payer cher et ule une grande quantité de fusils. Il trouverait, je pense, te moyen de faire les changements indispensables avec un peu de temps et sans emprunt, ni taxes nouvelles; mais on veut ne pas attendre, et ne pas interrompre les travaux publics. D'un autre côté, il ne manque pas de gens qui Taltaquent en secret et ouvertement auprès du maître. Il y a quelque temps que je vois Torage se former et grossir, et je Tai averti. Je ne sais quelle résolution il prendra. S'il quitte le ministère, ce sera une chose très fâcheuse pour le gouvernement ; car il n'est pas facile à remplacer et les successeurs qu*on lui donne déjà sont des plus effrayants. Tout cela est fort triste. La session prochaine s*annonce assez mal et ropposition aura beau jeu, à coup sûr.
Je voudrais bien qu'à Rome les choses se passassent en douceur. Je sais que le gouvernement
LETTRES A M. PA5IZZI 241
italien et même Ricasoii ont les meilleures intentions du monde; mais le pape fera tant de bêtises, il est si à court d'argent, et ses fidèles sujets sont tellement travaillés par Hazzini et consorts, que je ne vois pas moyen d'empêcher une catastrophe. Elle aurait chez nous un retentissement du diable et augmenterait encore nos embarras.
Nous parlons d'ici dimanche prochain, après le saint sacrifice de la messe, et nous serons le 22 dans la nuit à Paris. Je pense y rester au moins une huitaine de jours et puis prendre mon vol pour Cannes. Il me paraît difficile qu'on aille à Com* piègne celle année, car on a tant de choses à faire I D'aillejrs, je suis bien déterminé à qujtter pour cette année le métier de courtisan. Vous ne vou8 doutez pas combien il est fatigant.
Adieu, mon cher Panizzi; portez-vous bien et donnez-moi de vos nouvelles à Paris.
Paris, 25 octobre 1866.
Mon cher Panizzi,
Je reviens à l'affaire de lady ***. Elle a torl, cela saute aux yeux ; mais permettez-moi cependant de vous dire que vous attribuez parfois à méclianceté, de sa part, ce qui, à moi, me semble n'être que la sottise d'une pauvre femme livrée aux prêtres, ayant peur du diable, et prèle à tout faire pour n'avoir pas affaire à lui. La dame a toujours prétendu aux grands sentiments et à l'effet. Je trouve qu'un juge impartial s'élonnera que vous vous en preniez à des mots de jargon de belle dame. Une femme en faisant l'amour dit qu'elle meurt. Tout cela n'est que forme de style. Le fond de l'affaire est celui-ci : Une amie que vous avez connue libérale, bonne enfant, philosophe, est devenue grincheuse, dévote outrée, vouée aux prêtres et à la racaille courtisanesque. Ce n'est plus la même femme, laissez-la.
A propos de différends, il parait qu'il y en a eu
de graves entre Sa Majesté et notre ami Fould. Je pense que cela est raccommodé à présent, et j*y aï travaillé selon mes petits moyens. Il me semble que tout le monde y gagnera, particulièrement le maître.
Adieu, mon cher Panizzi. Je suis revenu ici en pas trop mauvaise santé, sauf un rhume qui est une mauvaise affaire pour moi. L*air de Biarritz est vraiment très bon. Je regrette de ne pouvoir en dire autant de la cuisine.
Paris, 38 octobre 1866.
Mon cher Panizzi,
Je conçois parfaitement tout le chagrin que vous donne cette triste affaire. Elle me rappelle dei souvenirs encore pénibles. Lorsqu'on perd Teitime qu'on avait pour un amif et surtout pour une amiej cela vous gâte tout le passé.
On n*a plus même les souvenirs du boa temps, qui n*est plus. Pourtant, je tiens toujours à mon opinion. Il me semble que vous attachez à des
phrases de mélodrame, une importance qu'elles ne méritent pas. Milady'a élé toujours portée à la déclamation y et c'est, d'ailleurs, le défaut de la plupart des femmes. Tant qu'elles sont jeunes et jolies, cela ne va pas mal. On ne s'en aperçoit que lorsqu'elles vieillissent. Il y a une douzaine d'années qu'un malheur semblable au vôtre m'est amvé. Seulement il n'y avait pas de politique et pas trop de religion dans l'affaire. J'en ai été horriblement aReclé, d'abord pour le fait en lui-même, ensuite par l'indignation que me causait l'injustice avec laquelle on m'avait traité. Je me mets à votre place et je tous plains de tout mon cœur.
Je crois complètement arrangée l'affaire de Fould, ce qui me réjouit. La session ne sera pas des meilleures, à ce que je crains ; mais, sauf l'affaire du Mexique, il me semble qu'on pourra s'en tirer heureusement.
Je compte partir pour Cannes, dès que la cré* maillère sera pendue dans mon logement, c'est-àdire d'aujourd'hui en liuit, à peu près. Je ne serai donc pas à Paris quand M. Gladstone y viendra ; mais il verra sans doute M. Fould, qui
LETTRES A M. PliNIZZl 247
se fera un plaisir de le présenter. Si vous écrivez à M. Gladstone, vous pourrez le lui dire. Je suis persuadé que Tempereur aura beaucoup de plaisir à le voir.
On m'a fait, dans un journal belge, successeur de Bacciochi, et, dans un allemand, ministre de rinstruction publique. Je ne réclamerai que lorsqu'on me fera évoque.
Adieu, mon cher Panizzi ; je suis bien fâché de vous savoir souffrant. Je voudrais vous édifier au sujet de Cannes; mais la place me manque, je reprendrai ce sujet à ma première lettre.
cm
Paris, 30 octobre 1866.
Mon cher Panizzi,
Je vous l'ai dit dès le commencement, vous exigez beaucoup de lady ***. Une femme qui se convertit a peur du diable ; elle est menée dès lors par les gendarmes du bon Dieu, chargés de réprimer le diable, id est les prêtres. Vous
248 LETTUS A H. PANIZZI
autres, philosophes, vous êtes parfois trop sévères pour les dévots. Yous les trouvez méchants; ils ne sont que faibles. Il faut peut-être se tenir à distance d*eux, mais ne pas les juger comme vous jugeriez un philosophe, votre confrère. Enfin, ce qui est fait est fait. Le temps adoucira tout.
J*ai fait ma visite d'adieu à Saint-Cloud. J'ai trouvé le maître de la maison en excellente santé et très gai, madame aussi. Le prince impérial était aussi très gaillard. Il est probable qu'il n'y aura pas de Compiègne cette année.
Miss Lagden et mistress Ewer sont parties ce soir pour Cannes. Elles me chargent de vous dire, une fois pour toutes, que vous y seriez le bienvenu et qu'elles auraient soin de vous comme de moi. J'ajouterai que nous avons à notre disposition le docteur Maure, qui est un bon médecin et des plus dévoués ; qu'il y a, de plus, un médecin anglais et un italien, le docteur Buttura, tous les deux intelligents, outre le soleil, l'air de la mer, la vue des bois et des Alpes, et de très bonnes selles de moutons. Des fiacres pour les gentlemen qui ne veulent pas se promener à pied ; des barques pour voguer sur le golfe presque
toujours uni comme une glace; la présence d^Édouard Fould et de sa cuisinière, artiste sublime, et des grives aux baies de myrte, chez le docteur Maure, complètent le tableau de Cannes. Le drawback est fabsence de belles dames, peu ou point de soirées, et manque absolu de livres.
Adieu; portez-vous bien et soignez-vous. J'ai prévenu M. Fould du passage de M. Gladstone. Non seulement il fera plaisir à M. Fould en allant le voir, mais je crois qu'il lui ferait de la peine en n'y allant pas.
Paris, 2 novembre 186G.
Mon cherPanizzi,
Voilà le pape en train de faire des bêtises. C'était à prévoir : comme un prunier pousse des prunes, tout de même, un niais fait des niaiseries. Il parle de fuite lorsqu'il n'est plus question de le mettre à la porte. Il a le goût du martyre, mais où ira-t-il? Je ne puis pas trop concevoir que le gou-
vernement anglais ail un intérêt quelconque à attirer le pape à Malte. Autant vaudrait introduire des rats dans sa maison. Pourtant, ici nos politiques de l'opposition croient que M. Odo Russell travaille à cela depuis plusieurs années, et ils (lisent que ce serait un grand malheur pour la France. Pour moi, je tiens que le grand malheur serait si Sa Sainteté venait chez nous. Ce serait assurément un hôte très incommode. Je ne me représente pas trop ce que M. Gladstone est allé lui dire. Probablement la conversation a été plutôt littéraire que politique.
Je vois ici quelques Anglais très effrayés des progrès que fait la réforme en Angleterre, entre autres lord Cowley. Vous vous rappelez qu'il y a longtemps que nous notions les progrès de la démocratie dans votre pays. Aujourd'hui, ce n'est plus par des fentes qu'elle se glisse, elle fait des brèches, et Dieu sait où elle s'arrêtera. Il me semble voir des enfants qui jouent avec des allumettes phosphoriques dans un bâtiment plein d'éloupes.
Je suis désolé de la maladie de lord AshburloD ; dit-on qu'il y ait quelque espoir de guérison ou s'il y a danger de mort ? Ce serait une sorte d es-
poir aussi. Je plains sa pauvre femme de tout mon cœur, ^accident arrivé à votre ami au club est bien moins triste. Après un boulet de canon, qui vous tue glorieusement, c'est assurément ce qui peut arriver de mieux à un honnête homme. Je trouve qu*il n'y a rien de si embêtant que la douleur et, quand on peut Téviter^ c'est un grand point. Bien entendu, qu'on ait le temps de dire un in mantiSy ou qu'on ait dans sa poche une absolution inarticulo mortis de notre saint-père.
Pour quitter ce vilain sujet, je suis charmé de voir que vous ne faites pas tout à fait fi de mes gigots de Cannes. Nous allons nous mettre en quête d'un appartement convenable à votre grandeur avec un water-closet, comme vous dites si chastement, à proximité. La fréquentation des Anglais a beaucoup augmenté votre modestie naturelle. Vous rappelez-vous des maisons à Rome, où le vvater-closet, sans water et sans clôture^ est sur l'escalier^ le trône caché par un rideau très court, en sorte qu'on voit les jambes de la personne assise? Je me souviens d'avoir vu de très jolies jambes de cette façon^ et je fus si bête, que je hâtai le pas.
Adieu, mon cher Panizzi; portez- vous bien et soignez-vous. On dit qu'on va vendre la collection Blacas. Le Brilish Muséum est-il en fonds pour acheter? Il y a de bien belles choses.
Paris, 7 novembre 1866.
Je reçois votre lettre, qui me fait beaucoup de peine pour beaucoup de raisons ; la première, à cause de vous ; la seconde, à cause de moi ; la troisième parce que je vois avec chagrin votre nature originale modifiée, et permettez- moi de le dire, un peu pervertie par le contact des Anglais. Rien n'est plus désagréable que d'avoir cette maladie peu poétique qu'on appelle la courante ; mais se rendre malade pour la dissimuler serait la pire chose du monde. Il est possible, je pense, de remédier à cela. Je ne sais si je vous ai donné un remède arabe, dont nos gens se trouvent très bien en Afrique. On met dans un bol de la gomme arabique pulvérisée, une once ou une demi-once, et
on y ajoute de Peau, goutte à goutte, de manière à en former une pète assez épaisse, qu'on avale. Joignez-y un peu de sucre, si vous voulez. Cela opère de deux manières : médicalement et physiquement. Cela calme Tinflammation du tube intestinal, et cela le revêt d'une sorte de couche solide qui le met à l'abri des irritations pendant quelque temps. Je sais force officiers qui s'en sont trouvés merveilleusement. Permettez-moi d'espérer, mon cher ami, que vous ne renoncez pas tout à fait à vos projets et que vous vous appliquerez à concilier Yutile dulci, les soins de votre ventre et ceux de votre santé générale. J'ai d'assez mauvaises nouvelles de Rome. Il parait qu'on s'agite beaucoup. Le pape, de son côté, ne manque pas une sottise, à faire ou à dire. On paraît craindre que, aussitôt après le départ du corps d'armée, il y ail une révolution. C'est l'espoir des mazziniens, et il y a, dit-on, à Rome^ un parti qui y pousse. On prétend ici que Ricasoli y aide de tout son pouvoir, tant parce que c'est son opinion, que par esprit d'hostilité personnelle contre l'empereur. Il me semble qu'il y a un peu d'exagération.
S*il arrivail quelque calastrophe, cela nous rpettraiL dans la position la plus difficile et la plus dangereuse ; car il est triste de le dire, mais c'est la vérité, le papisme est ici presque général. Voltaire a fait un fiasco solenne, et l*iiifàme est plus puissant que jamais. Vous noterez que toutes les inspirations déplorables qu'oo donne au pape lui viennent de France.
Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi promplement de vos nouvelles. Je pars ce soir. L'impératrice est très enrhumée; Tempereur est parfaite* ment bien.
Cannei, 18 noTombra 1866.
Mon cherPanizzi,
Je connais votre maladie et je la crois très remédiable. Il vous faudrait de deux choses Tune : ou bien un médecin^ homme d'esprit et assez patient pour vous écouter souvent sur le sujet gastrique. Cela ne se rencontre que très rarement, les docteurs habiles ne donnant pour l'ordinaire leur attention qu'à des cas graves. Ou bien, il
faut être voire médecin à vous-même, à l'exemple de votre compatriote Tibère, empereur calomnié par ce polisson de journaliste nommé Tacite. Il s'agit, et cela vaut la peine qu*on y réfléchisse très sérieusement, de rechercher par des expériences, ce qui convient et ce qui ne convient pas à votre estomac. Essayez d'abord de boire à vos repas de Teau de Saint-Galmier ou de l'eau de Condillac. Il est très probable que vous vous en trouverez bien. Essayez encore de prendre un peu de carbonate de soude, avant de manger. EnGn, essayez encore quelque chose de plus simple, c'est de changer les heures de vos repas.
Soyez convaincu qu'après un mois d'étude, vous aurez trouvé le régime qu'il vous faut suivre, et alors ce n'est plus qu'une affaire de fermeté pour persévérer et ne pas manquer à la loi qu'on se sera prescrite et dont on ne doit jamais s'écarter sous peine de retomber dans la série des petits maux innomés, qui sont, en réalité, très lamentables, bien qu'il ne se trouve personne pour vous plaindre.
Je désire beaucoup que ce que vous me dites
25«î LETTRES A M. PANlZZf
(le Ricasoli soit vrai ; je croyais qu'il avait une (lent contre nous et particulièrement contre Tempereur. Il est bien naturel qu'il agisse dans Tintérèt de son pays ; la seule cliose qu'on puisse lui demander, c'est de ne pas susciter gratuitement des embarras aux autres, sans avantages pour lui-même.
Autant qu'on en peut juger parles dernières nouvelles, il semble, au reste, que le gouvernement italien soit bien d'accord avec le nôtre sur la question romaine. Il veut empêcher qu'il D*y ait du tapage à Rome tant que le pape vivra, et c'est, je crois, ce qu'il Tant souhaiter pour la France et pour l'Italie.
Vous savez quelle est ma façon de penser sur le pape et les prêtres. Je déplore tous les jours que François I" ne se soit pas fait protestant. Mais, puisque nous avons le malheur d'être catholiques, il nous faut dix fois plus de prudence pour vivre en paix. Si une excitation religieuse venait s'ajouter à tous les ferments que nous possédons, nous irions assurément et très rapidement à tous les diables. Le pouvoir de ces gens-là est encore immense, malgré Renan et tous les philosophes, et
ils ont encore bien des couleuvres à nous faire avaler.
AdieUy mon cher Panizzi. Méditez la partie médicale de ma lellre. Veuillez vous souvenir, de plusy qu'il y a dans le monde une petite yiile nommée Cannes, où, depuis huit jours, on ne voit guère un nuage, et où il fait presque trop chaud ; où enfin il y « des gigots de mouton excellents que nous serions charmés de vous faire manger.
Cannes, 29 novembre 1866.
Mon cher Panizzi,
J'espérais que nous achèterions la collection Blacas. Je trouve que vous la payez cher ; mais, à tout prendre, vous faites une très bonne affaire. Vous n'aviez rien de très beau en fait de camées et de pierres gravées, et vous gagnez un certain nombre d'objets admirables, quoique plusieurs des signatures des pierres gravées soient fausses (ceci inter tios). Les vases ne sont guère remar-
quables. La toilette romaine d'argent, quoique d*un très bas temps, est un morceau unique. Il y a une tête dTsculape dont on fait grand cas, et qui, à mon avis, est médiocre. Je n'ai pas examiné la collection de médailles. Il y a une suite romaine en or qui, dit-on, est très belle. Au résumé, je vous fais mes compliments, veuillez les faire à Newton et à M. Disraeli.
Votre Angleterre, mon cher ami, s*en va à tous les diables. Feu notre regretté ami lord Palmerston y a beaucoup contribué. Souvenez-vous qu'un jour son nom sera maudit pour la plus grande faute qu'homme d'Ëtat ait commise, son refus de reconnaître conjointement avec nous la Confédération du Sud. Tous vous moquez de nous pour notre affaire de Mexico, dont heureusement nous nous tirons, la queue entre les jambes ; mais vous aurez la plus lourde part des conséquences.
Je voudrais que le pape fût dans le sein d'Abraham. S'il avait sous sa tiare un grain de cervelle, tout s'arrangerait au mieux. Le malheur est qu'il est une honnête bête, et un bon chrétien. 11 est poussé par nos plus mortels ennemis, qui
ne désirent qu'une chose, c'est d'en faire un martyr et des reliques.
Il n'est que trop vrai que notre amie, madame de la Rune ^ veut aller à Rome. Tous les gens de la maison, surtout les principaux commis, s'y opposent tant qu'ils peuvent. Je crains bien que monsieur de la Rune^ qui a une peur bleue des scènes, n'ose pas dire son veto. A présent, figurez-vous les conseils que peut donner quelqu'un qui n'a peur de rien et qui ne voit les choses qu'au point de vue chevaleresque !
Il y a, comme on dit, à boire et à manger, dans la circulaire de Ricasoli. Si les Romains Tentendent bien, je pense qu'ils mettront le saintpère à la porte. La chose en elle-même me serait particulièrement agréable, n'étaient les fâcheuses conséquences qui peuvent en résulter pour nous. Il est triste de confesser que nous sommes bêtes ; mais je suis convaincu que rien ne pourrait être plus funeste à la dynastie régnante que la fuite de ce vieux prêtre.
Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me parlez ni