‹ Lettres à M. Panizzi, 1850-1870. PubliéesChapitre 17 sur 33 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Cannes, 21 novembre I8G0.

Mou cher Panizzi,

J'ai eu tant de tracas et tant d'affaires à régler avant de quitter Paris, que je n'ai pas trouvé le temps devons écrire. Me voici installé à Cannes, où je vous écris la fenêtre ouverte, en face de la mer, calme comme la Serpentine river, un peu contrarié par le soleil qui me cuit le dos. Bien que le pays ne soit pas des plus favorablement partagés sous le rapport des //«;•;<«« <r/e gueule, comme dit Rabelais, on y a de bon poisson et des bécasses et du mouton délicieux, outre que Marseille nous fournit quelques provisions. Nous serions charmés de vous tenir ici pendant quelque temps et devons faire maigiir par noire cuisine et des pro-

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menades sur nos montagnes. J'ai trouvé, en arrivant, missLagden at mistress Ewers, qui ont découvert un logement très agréable, où nous avons une chambre pour les âmes charitables qui nous visitent. Ces dames se recommandent à votre bon souvenir et me chargent de tous leurs compliments pour vous.

La poste vient de Londres à Cannes en deux jours et demi, ce qui est sans doute un peu long pour le cas où vous auriez quelque communication pressée; mais, dans ce cas, pourquoi n'écririez-vous pas directement à M. Fould ou bien à J. Pelletier? De toute manière, ce que vous auriez à dire serait bientôt sous les yeux de votre ami de Saint-Cloud. M. Fould aime beaucoup qu'on lui écrive, et il sait que vous le faites à bonne intention et que vous pouvez faire grand bien à vos correspondants des deux côtés du canal.

Je ne sais rien ici que par les journaux. Je vois que le roi de Naples tient toujours bon dans Gaéte. S'il a du cœur, comme il paraît, cela peut durer encore longtemps. Yoilà Garibaldi en villégiature. Je voudrais qu'il y restât longtemps. Maintenant il est l'homme qui peut faire le plus de mal à

rilalie. Si M. de Cavour a le pouvoir de le l'aire tenir tranquille pendant un an ou deux, et en mt'me temps de maintenir l'ordre dans les provinces annexées, la partie sera gagnée.

Observez que la paix actuelle est ruineuse pour l'Autriche, que le diplôme de l'empereur, ou son protocole, je ne sais comment il l'appelle^ est un cancer au cœur de l'Autriche, dont elle crèvera si on lui laisse le temps de mûrir. En ce moment^ la Hongrie est mieux disposée qu'elle ne l'a été depuis longtemps; mais, quand elle aura un peu goûté du régime constitutionnel, ne doutez pas qu'elle ne demande à l'empereur des institutions de plus en plus libérales, jusqu'à ce qu'elle lui propose finalement d'aller à tous les diables. Pour la Bohème et les autres Étals, vous verrez la même comédie.

Adieu, mon cherPanizzi; je vous quitte pour aller pêcher en mer. Je ne 'pèche plus sur terre.

P.-S. Si l'impératrice vient à Londres à son retour, je suppose que vous aurez sa visite.

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Cannes, 27 novembre 18G0.

Mon cher Panizzi,

Je reçois ce matin votre lettre du 23. Elle a mis quatre jours à venir, et en quatre jours il s'est passé bien des choses. Je ne sais si vous avez le mot de l'énigme à Londres. Ici, je n'y vois que du feu, et il m'est impossible de me faire une idée des comment et des pourquoi. Je savais que depuis longtemps on en voulait à notre ami, parce qu'il tenait les cordons de la bourse plus serrés que ne le voulaient un grand nombre de personnes qui aiment à puiser dedans.

Une belle dame qui voulait, pour son mari, la place de notre ami, a fini par l'emporter. Cela me fait de la peine pour toute sorte de raisons. D'abord pour la chose en elle-même, qui est fâcheuse, au point de vue moral et politique; puis pour notre ami, qui, à ce qu'on m'écrit de Paris, eu est fort triste ; enfin pour vous et moi, que cela sépare de notre correspondant. Quant à ce der-

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nier inconvénient, peut-être y trouveiai-je un remède à mon retour à Paris.

Je suis de votre avis en ce qui touche les affaires d'Italie, mais pas tout à fait par les mêmes motifs. Je ne crois pas, comme vous, que ce soit à notre conduite qu'il faille attribuer la réaction dans le royaume de Naples et l'agitation de la Sicile. Il eût été fort extraordinaire que les paysans de la Calabre et des Abruzzes devinssent tout d'un coup constitutionnels. Mais je crois qu'il eût été de bonne politique, professant le principe de nonintervention, de laisser instrumenter les Piémonlais à leur guise, sauf à les blâmer, sauf à les avertir même qu'ils entendaient mal le droit des gens.

Quant au pape, il y a longtemps qu'à sa première algarade contre nous, je l'aurais laissé à Rome avec ses Suisses et leurs hallebardes.

Tout cela me semble comm(3 à vous déplorable. Au reste, on m'écrit de Paris que cela va cesser et que l'empereur a écrit une lettre à Victor-Emmanuel, pour reprendre les anciennes relations ; qu'ordre serait donné à Goyon et à l'amiral Lebarbier de Tinan, de ne se mêler plus du siège de

Gaëte. Je vous donne ces nouvelles comme des on dit, je suis trop loin pour savoir ce qui se passe.

En ce qui louche à nos affaires intérieures, je ne comprends pas davantage. Ces nouvelles concessions libérales me paraissent des plus étranges, et j'y vois un sujet d'inquiétude pour l'avenir: aller chercher dans l'arsenal des institutions constitutionnelles la discussion de l'adresse pour la rétablir dans un gouvernement où, à vrai dire, il n'y a pas de ministres responsables, cela me paraît un non-sens. Le résultat ne peut être que vcrba. Je voudrais pouvoir ajouter prœtereoque niJtil, mais vous savez qu'en France, après les mots, viennent les révolutions.

Quelle sera la position de ces commissaires du gouvernement chargés de soutenir une adresse qu'ils n'auront pas rédigée? s'ils sont battus dans la discussion, qu'en fera-t-on? les renverra-t-on du conseil d'État? ou renverra-t-on les ministres à portefeuille? cela rappelle le bon temps où les princes avaient auprès d'eux un garçon chargé de recevoir le fouet, lorsque Son Altesse l'avait mérité.

LETTRES A M. PANIZZl

Adieu, mon cher Panizzi ; ne m'oubliez pas, et donnez-moi de vos nouvelles.

LY

Cannes, " décembre IKCO.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais encore rien et ne comprends pas davanlage. D'après quelques renseignements qui viennent de bonne source, on pourrait croire qu'il s'agit d'une expérience. D'une part, on aurait voulu ouvrir une soupape, dans l'opinion qu'il 71 en sortirait rie?i, et qu'on désarmerait ainsi l'opposition, qui, en effet, est un peu sotte en ce moment. De l'autre, se voyant en présence d'im mouvement catholique et légitimiste assez puissant, très braillard, et placé jusque dans les antichambres de son palais. Sa Majesté voudrait chercher dans le pays un point d'appui et un moyen de sortir de la position très peu commode où elle se trouve en Italie. Si le Corps législatif et le Sénat lui disent, dans la réponse au discours de

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!a couronne, qu'ils sont pour le principe de nonintervention, il est évident que cela lui donne le moyen de rappeler Goyon et son monde, sans encourir une responsabilité qui n'est pas sans périls. Sur le premier point, je crois qu'on se trompe fort en croyant qu'il ne sortira rien de la soupape. Au contraire^ je suis persuadé, avec vous, qu'il peut en sortir des tempêtes, non pas tout de suite, mais dans un moment donné. Il paraît certain que, quant à présent, le parti orléaniste est fort abattu et découragé. Quant aux affaires d'Italie, je ne suis pas parfaitement rassuré. Les prêtres, les femmes et la mode sont bien puissants. Je ne serais pas surpris que le pape ne trouvât des défenseurs, et que l'adresse ne dit tout le contraire de ce qu'on en paraît attendre. Je ne connais personne à Paris et en Fiance qui ne soit porté à plaindre Pie IX et François II, et, quant à Yictor-Emmanuel, l'invasion de Naples lui a fait le plus grand tort, el la peur qu'il ne nous engage dans une seconde campagne d'Italie piéoccupe tout le monde. Peut-être, au reste, cetle crainte contribuera-t-elle à faire demander la politique de non-intervention par les Chambres.

Je suis (.harmé que vous ayez écrit au docleur C..., ne douiez pas que votre lettre n'ait été lue, et qu'elle n'ait produit son elïet. C'est un très Ion moyen de communication, et il est important que l'opinion de M. Gladstone soit connue. Je pense que, sans rien garantir, vous pouvez lui dire ce que je viens de vous mander, comme venant de bonne source. C'est l'impression qu'a emportée de Compicgne une très bonne tète, froide, et qui a pratiqué l'empereur assez longtemps pour le bien connaître. Ne parlez pas de moi à ce grand commentateur d'Homère S du moins à cette occasion. Vous remarquerez, d'ailleurs, que cela explique tout, et le langage qu'on vous a tenu et ce que j'ai entendu de mon côté.

Tenez pour très certaines les dispositions papistes et légitimistes de tous les gens de frac, comme on dit en espagnol. Quant aux masses, je crois qu'elles ont les senliments absolument contraires; mais elles ne parlent guère, tandis que les salons parlent, beaucoup. En ré-

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