L'impératrice, qui venait de voir M. Panizzi à Londres
Le concours des volontaires, race toujours peu aimée des soldats véritables, et les souvenirs de 1848, encore très vifs et très odieux à notre armée, la rendent hostile à Yictor-Emmanuel. Enfin, quoique Lamoricière ne soit qu'un farceur, comme il est Français, sa défaite a irrité l'orgueil national.
Quant aux bourgeois, l'alliance intime avec un peuple qui a Garibaldi pour chef effectif, et qui annonce ouvertement la guerre pour le printemps, cette alliance, dis-je, paraît offrir la perspective de dépenses considérables, de beaucoup de sang répandu, et de l'inoculation, plus dangereuse encore, des doctrines révolutionnaires. Si je suis bien informé, le Gouvernement a fait tous les elïorts possibles pour engager François II à ne pas prolonger une résistance inutile ; mais ce garçon a quelque pluck in him et paraît résolu. Cependant il succombera tôt ou tard.
Je ne vous parle pas des sentiments catholiques, malheureusement très puissants en France, et qui ajoutent encore quelque chose à l'état de l'opinion. Je crois très fermement que l'empereur cherche un appui dans les Chambres, et qu'il dé-
sire que le pays, par leurs organes, exprime son opinion, afin, d'un côté, de n'être pas entraîné dans la guerre par les frasques de Garibaldi, de l'autre, pour avoir une porte et sortir de Rome. Si Je Corps législatif lui dit qu'il est d'avis de ne prendre aucune part aux affaires d'Italie et de n'intervenir en rien (et c'est ce qui, selon toutes les probabilités, sera exprimé dans l'adresse), alors l'empereur pourra honorablement retirer ses troupes de Rome, et regarder, les bras croisés, ce qui se fera dans la Péninsule. Au fond, c'est, je crois, ce qu'il y a de plus sage.
L'Angleterre fait des vœux qui ne lui coûtent rien, mais n'enverra pas un seul soldat, ni ne consentira jamais à bloquer Trieste et l'Elbe. Son concours moral est quelque chose, mais nous préservera-t-il des conséquences d'une guerre avec toute l'Allemagne, et, ce qui est plus grave, d'une guerre forcément révolutionnaire?
Vous autres Italiens, vous êtes impatients. M. de Cavour aurait pu, en trois ou quatre ans, arriver à faire bien ce qu'on a fait mal en six mois, et à ne pas faire ce à quoi il sera entraîné au printemps. Garibaldi est, au fond, l'instrument de I. 11
Mazzini et le mauvais génie de Fllalie. Ce qui se passe à Naples prouve combien peu le pays était préparé pour un gouvernement constitutionnel. Il y a envoyé tous les tapageurs, qui trouvent leur compte à se battre contre des Napolitains, au lieu d'avoir affaire aux Autrichiens; encore, dès que les Napolitains ont montré quelque résolution, tous ces messieurs se sont retirés et ont laissé les Piémontais soutenir le choc. C'est toujours le système révolutionnaire, qui met le feu au hasard, sans s^inquiéter qui brûlera.
J'ai reçu une lettre de M. Fould. Il me paraît un peu aigri et de mauvaise humeur. Je crois qu'on a mis très peu de procédés dans l'atTaire.
On m'écrit que les circulaires de Persigny font bon effet, même chez les opposants.
Que dites-vous de la Chine? Je crains bien qu'on n'y gagne pas un sou et que tout se réduise à des porcelaines cassées, et finalement à une retraite de Moscou. Tout cet argent dépensé fait ici très mauvais efTet.
Adieu, mon cher Panizzi. Je ne crois pas un mot de l'expédition de Yictor-Emmnnuel contre Rome. Ce serait, à mon avis, la plu^ gn nde
folie, que Garibaldi lui-même ne ferait pas.
Cannes, 16 décembre 1800.
Mon cherPanizzi,
Newton m'écrit de Rome de vous adresser, pour l'archevêque de Canterbury, un testimonial en sa faveur. Je ne connais pas l'archevêque et j'ai pour tous les gens de sa robe le goût que vous savez, Yoici cependant une lettre officielle dont vous ferez l'usage qu'il vous plaira. Demandez à Sa Grandeur sa bénédiction apostolique. J'aimerais mieux une de ses vieilles bouteilles léguées par quelque bonne dévote.
Yous êtes pressés, comme tous les émigrés, et vous risquez de compromettre tout par trop de hâte. Croyez bien que votre plus grand ennemi, c'est Garibaldi, ennemi d'autant plus dangereux, qu'il a toutes les qualités qu'il faut à un révolutionnaire, même celle d'être niais et de se faire l'inslrument des plus détestables coquins. Il y a
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■dans toutes les révolutions de ces gens-là, et ce sont ceux-là qui font le plus de mal.
Adieu, mon cher Panizzi. Je vous écris à la hâte, les fenêtres ouvertes, par un soleil radieux, tourmenté par les mouches. Je pars pour une promenade en mer.
Cannes, 9 janvier 18C1.
Mon cher Panizzi,
Il me semhle que tout va à la diahle partout, en Italie, à Naples surtout, et heureusement aussi ■eu Autriche. Il y a longtemps que j'ai renoncé à deviner les énigmes pohtiques de ce temps-ci. Ce qui me fait de la peine, c'est la disposition turbulente plutôt que belliqueuse que prend l'Italie. Je n'aime pas le discours de Victor -Emmanuel le 1" janvier. Il a pris le détestable style de inélotlrame qu'il faut laisser à Garibaldi. Il pouvait parfaitement se dispenser de parler du rachat de laYénclie, ou, s'il en parlait, rien ne l'obligeait
LETTRES A M. PAMZZI 165-
à faire une conclusion. Je crains qu'au printemps on ne fasse délie grosse.
Voire ami ***, d'un autre côté, s'est marié tout à fait... On disait que sa femuîe avait un petit défaut de conformation qui la rendait impropre au mariage ; mais il paraît que ce n'était pas grand'chose, car elle est grosse. Pour une personne ayant des sentiments si élevés cette situation était fort pénible, aussi elle a mené son imbécile à Varsovie, où, à ce qu'il paraît, on marie les gens sans se soucier beaucoup des formalités. Il allait être majeur dans deux ou trois mois, mais il n'a pas eu la patience d'attendre. 11 n'a pas non plus employé le consul de France pour légaliser la cérémonie, en sorte que cela fait deux nullités. Mais, en matière de mariage, les magistrats sont assez indulgents lorsque les choses sont faites et parfaites, et jecrois que l'affaire est à peu près sans remède.
Qu'a dit monseigneur de Canterbury de ma lettre? A-t-il été surpris que je lui aie écrit? J'ai reçu ce matin une lettre de Newton, qui me remercie. Je ne sais pas encore si son affaire est faite, mais je pense que^ vous aidant, elle se fera. Adieu, moucher Panizzi; mille vœux pourvo-
tre année 1861 ; qu'elle vous soit légère! Ne buvez pas tout le joliannisberg avant que j'en aie goûté. Cura ut valeas.
Cannes, 24 janvier 1861.
Mon clier Panizzi,
J'ai peur, en y réfléchissant, de vous avoir induit en erreur en vous faisant croire qu'une de vos lettres s'était perdue. Seulement, ayant été bien longtemps sans y répondre, je me serai imaginé qu'il y avait longtemps que vous ne m'aviez écrit. Ce sont des suppositions fort naturelles et du genre de celles que vous faites lorsque vous nous attribuez les insurrections du royaume de Naples. De ce côté, j'espère que vous êtes content. L'amiral Persano a ses coudées franches; cependant les militaires disent que, si les gens de Gaëte ne sont pas des niais et des poltrons subhmes, ils peuvent tenir bien longtemps. En même temps, il y a cette chance qu'une bombe tombe sur la tête d'un mi-
iiislrc allemand, ou espagnol, si bien qu'on pût lui dire : « O"'alliez-vous faire dans cette galère ? » Je crois que cela pourrait amener des complications.
Yous ai-je dit que j'avais reçu une lettre de Salvagnoli très raisonnable et qui me promet que Garibaldise tiendra ou sera tenu tranquille? C'est, en effet, le plus dangereux ennemi de l'Italie en ce moment, et tout dépend de ce qu'il fera. Je ne sais quelle impression ses discours et ses lettres produisent en Italie. Ici, elles font rire et douter de la cause. Il y a aussi des lettres de Mazzini bien pitoyables, à mon avis. Tous ces messieurs ont le même style emprunté aux plus mauvais mélodrames.
J'ai eu, ces jours passés, une reprise assez vive et désagréable de mes douleurs d'estomac. Elle a eu cela de bon pourtant, que je ne me presse pas de retourner à Paris. J'ai écrit au président du Sénat qu'il se privât de ma présence, et je compte attendre ici que le temps soit un peu adouci. Je dis le temps de Paris, car ici nous sommes en plein été. Pas un nuage au ciel, des fleurs de tous côtés, et souvent, de midi à trois
tes LETTRES A M. PANIZZI
heures, il fait trop cliaud. Tout le monde, moi excepté, qui n'ai jamais trop de soleil, sort avec un parasol blanc. Ellice, qui a passé quelques jours avec nous à Cannes, veut s'y établir pour l'hiver prochain, et il dit que vous viendrez. Nous ferions, je vous assure, une très agréable colonie, et, avec un peu d'intrigue, nous parviendrions à nous procurer du vin de Bordeaux estimable. J'en ai acheté quelques bouteilles, en passant à Marseille, qui me donnaient beaucoup de satisfaction.
Avez-vous lu dans les journaux italiens comment les Vénitiens se tirent des banknotes autrichiennes? On achète pour sept kreutzers en cuivre un billet de dix kreutzers ; avec ce billet, on achète un cigare de trois kreutzers et le marchand, qui est obligé de prendre le papier au taux légal, rend sept kreutzers en cuivre ; de la sorte on a un cigare pour rien. Si vous avez la patience d'attendre la crise financière de l'Autriche, votre affaire est faite, et vous n'aurez plus à vous battre qu'entre vous ; taudis que, si vous l'attaquez, vous lui donnez une chance dt3 salut, c'estdesoutenirla guerre, comme Bonaparte l'a fait dans sa première campagne. D'un autre côté, quelque attachement que
LETTRES A M. PANIZZI ig9
le Hongrois ait pour sa nationalité magyare, croyez que la perspective de devenir caporal ou de voler une paire de bottes le tiendra sous le drapeau et en fera un ennemi redoulable. C'est ce que comprend très bien questo coglione de Cavour, mais ce que ne comprendront pas les nouveaux députés, élus en grande partie sous la pression mazzinienne ou garibaldique, ce qui ne vaut guère mieux.
J'attends avec grande impatience le discours du 4 février; il nous en apprendra probablement quelque chose. L'archevêque de Paris veut donner sa démission de toutes ses places, aumôneries, archevêché, etc. C'est pourtant un fort galant homme et très tolérant ; mais le pape lui rend la vie trop dure et surtout les dévots qui le tourmentent. Jusqu'à présent, on a réussi à l'empêcher ou du moins à l'obliger à ditférer. Jugez, d'après celuilà, qui est le plus honnête de tous, de ce qu'est le clergé de ce pays.
Adieu, mon cher Panizzi. Tenez- vous chaudement et ne sortez pas tant que le froid durera.
Cannes, 13 février 1861.
Mon cher Panizzi,
Je quille Cannes à la fin de la semaine. Mes ennemis m'ont joué le tour de me nommer secrétaire du Sénat, bien que j'eusse écrit que j'étais malade, ce qui n'était pas un trop gros mensonge. Il faut que je vienne faire mon métier pour la discussion de l'adresse et mettre ma boule noire pour notre saint-père le pape. On me dit qu'elle ne sera pas de trop.
J'attends Ellice à dîner demain. Je lui ménage une surprise; c'est de le faire dîner avec M. Bellenden-Ker, qui est aussi un de vos amis et un de vos grands admirateurs. Il dit que vous avez fait Vimpossible ; c'est^, étant étranger, d'imposer votre volonté, pour leur bien, aux Anglais. Donnonsnous tous rendez-vous ici l'année prochaine pour guérir nos rhumatismes et manger des trilli di scoglio. Ils ne sont nulle part aussi bons qu'à Cannes. J'ai un domestique qui a un peu étudié
LETTRES A M. l'ANlZZI 171
la cuisine et qui sait la sauce qu'il faut à ces intéressants animaux.
Je suis en peine de ce qui va se passer pour la discussion de l'adresse. Tous les jours, j'apprends des choses qui me renversent. Ce pays-ci a le malheur d'être profondément religieux. Vous autres, qui avez le bonheur de vivre près du vicaire de Jésus-Christ, vous savez ce que c'est. Nous autres transalpins, nous nous le représentons comme Jésus-Christ lui-même. Un tas d'imbéciles, dans notre Sénat, vont faire des phrases en sa faveur; un tas d'autres imbéciles et cocus, vont voter pour lui à l'instigation de leurs femmes. Quant à moi, qui ne suis point cocu, je vais lui porter ma boule noire.
Je ne suis pas trop mécontent — je parle au point de vue français — des documents remis aux Chambres sur les affaires étrangères. Je ne sais pas si les Russes et les Allemands seront bien charmés d'être imprimés tout vifs avec leur mauvais français.
Il me semble que, si les Piémontais ont le sens commun, ils mettront leurs meilleures troupes et les plus sûres sur le Mincio et lieux circon-
voisins, pour empêclier les sottises de Garibaltli. Croyez que, si l'on gagne un an, tout est sauvé. Dans un an, l'armée impériale, royale et apostolique n'aura plus ni souliers ni culottes au derrière. Dans un an, le gouvernement autrichien aura la guerre civile ; dans un an, il sera disposé à vendre la Vénétie à moitié prix.
Vous savez peut-être assez de géographie pour ne pas ignorer que Cannes est dans l'arrondissement de Grasse. Il y a à Grasse un prêtre fort zélé, nommé le révérend ***. Il y a trois ans, il persuada aux héritiers d'un libraire de lui remettre les livres de leur père, et brûla les mauvais en cérémonie sur la place de l'église. J'eus le désagrément d'être brûlé en compagnie de Thiers et de Mignet. Je trouvai l'invention bonne, et j'aurais voulu que le père *** eût des imitateurs ; car cela aurait engagé mon éditeur à réimprimer pour alimenter le feu. Thiers disait que c'était un^ mauvais commencement, et que, des livres aux auteurs, il n'y avait pas grande distance. Ce digne père "* a des ennuis en ce moment : il a été surpris en Avagon dans les bras d'une femme. La femme a prétendu, par pudeur, qu'on la vio-
lait; un gendarme voltairien, qui était à la portière^ a reçu sa plainte, et le père "* est honoré de la couronne du martyre. Priez pour lui ! Adieu, mon cher Panizzi. M. Ker me dit que M. Newton est nommé. Yeuillez le féliciter et en recevoir mes félicitations. Cela tient sans doute à l'opinion que monseigneur de Canterbury a de ma piété.
Paris, 27 février I8GI.
Mon cher Panizzi,
Je suis à Paris depuis cinq jours, furieux d'être Tenu; carie monde m'y paraît beaucoup plus bêle que je ne l'avais laissé.
Vous me paraissez bien de votre pays avec les majorités que vous vous promettez. Je crois qu'il y en aura encore une au Corps législatif, mais au Sénat cela est fort douteux. Il paraît qu'il y a quarante-ciuq sénateurs qui ont signé un amendement tendant à ce que le gouvernement s'en-
gage à défendre à toujours le temporel du pape. Je ne regarde pas comme absolument impossible que l'amendement soit adopté.
Le plus probable, c'est pourtant une rédaction énigmatique, ne disant ni oui ni non, comme le projet d'adresse de notre président, si justement nommé Troplong. Je n'ai jamais rien lu de si plat, de si insignifiant et de plus mal écrit. Cela eût été bon tout au plus dans le beau temps du régime constitutionnel, où tout se faisait par compromis et mezzo termine. Comme il s'agissait d'avoir une majorité formée de fractions de partis, on s'étudiait à ne rien dire, de peur de diminuer cette majorité en heurtant une des fractions. Aujourd'hui, l'empereur nous dit de lui parler franchement et de lui faire connaître l'opinion du pays. Sur quoi, on s'applique à composer la tartine la plus incolore, la plus vide de sens qu'on puisse fabriquer. Il me semble que le Sénat montre son inutilité et sa nullité de la façon la plus claire.
Avez-vous lu la brochure de ré\ êque d'Orléans? Elle est très violente et très habile. Elle cherche à prouver, el n'y réussit pas trop mal, que le Pié-
LKTTRES A M. l'ANlZZI 173
mont n'a rien fait pour nous témoigner sa reconnaissance; que M. de Cavour nous a joués pardessous la jambe et qu'il n'a tenu jamais compte de nos représentations. Tout cela est dit avec beaucoup de verve, de méchanceté et de violence. Il passe en revue toutes les infractions au droit des gens commises dans les Marches et dans le royaume de Naples : les fusillades du général Pinelli, les proclamations de Garibaldi, les bombes de Cialdini tirées pendant qu'on traitait de la reddition de Gaëte, et surtout les martyrs catholiques de Castelfidardo.
Tout cela fera, je crois, beaucoup de mal. Les salons ont fait ici au roi de Naples une réputation d'héroïsme, et on s'exposerait à passer pour un grossier personnage si en se hasardait à dire qu'il n'a pas fait grand'chose, et qu'il a commencé un peu tard. Les dames de la société souscrivent pour offrir à la reine un bouclier d'argent.
II paraît que ce malheureux roi a récolté ce que son respectable père avait semé. Il n'avait voulu dans son armée que de la canaille, et il en a porté la peine. L'amiral Lebarbier de Tinan racontait, l'autre jour, que le roi avait réuni ses
trois plus fidèles généraux et leur avait fait part d'un projet de sortie pour le lendemain matin. Il fut convenu qu'aucun ordre ne serait donné avant quatre heures du matin, afin d'empêcher toute indiscrétion. Tout fut réglé entre quatre. Une heure après, les Piémontais étaient instruits de tout et prenaient leurs dispositions. Il parait que ce sont les artilleurs napohlains eux-mêmes qui ont mis le feu à leur poudrière, afin d'avoir plus tôt fini.
Ce que vous me dites de l'Orient ne me surprend guère. Je crois que la jalousie contre nous est telle en Angleterre, qu'on en perd la raison. Que peut faire la France en Orient? Croit-on qu'elle cherche à fonder un établissement en Syrie, lorsqu'il lui en a tant coûté pour en avoir un en Algérie. Je me rappelle que, lorsque je parlai des massacres de Damas à lord Palmerston, il me dit que les chrétiens avaient commencé. Et ce brave homme, chez qui nous avons dîné et qui est si dévot, a bien dit au Parlement que les Druses étaient très disposés à devenir protestants, et que les jésuites avaient excité les Maronites à les tourmenter. Tous ceux qui connaissent l'Orient
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ne doutent pas que, d'ici à peu de temps, il n'y ait en Asie un nouveau massacre dans de bien plus grandes proportions.
Le défaut de ce pays-ci, c'est d'avoir des sentiments chevaleresques et d'y céder par premier mouvement. Les massacres de Syrie ont causé tant d'horreur, que le gouvernement a été obligé de céder devant le mouvement de l'opinion publique et d'envoyer des troupes. Il se trouve maintenant que les chrétiens de Syrie sont les plus lâches coquins du monde, qui se sont laissé égorger par une poignée de bandits mal armés. Nous voilà empêtrés à les protéger de la même manière que nous avons protégé le pape.
Adieu, mon cher Pan zzi. M. Ellice ne dînera pas parlementairement demain, mais frugalement chez moi. Si vous étiez à Paris, nous boirions quelque chose de soigné à cette occasion.
it
Paris, 28 février, 5 lieures l/'2, 1S61.
Mon cher ami,
Je vous écris du Sénat pendant la séance. Elle s'est ouverte par un discours papiste de M. de la Rochejaquelein, très violent, très long, passablement ennuyeux, injurieux pour le roi Victor- Emmanuel au point que le président a été obligé de le tancer. 11 m'a paru que tout le monde était très fatigué, mais qu'en somme il y avait une sorte de sympathie pour le pape et le roi de Naples.
Après M. de la Rochejaquelein est venu M. Heeckeren, celui qui a tué Pouchkine. C'est un homme athlétique, avec l'accent germanique, l'air bourru mais fin, bonhomme très rusé. Je ne sais s'il avait fait son discours, mais il l'a merveilleusement dit et avec une violence contenue qui a fait impression. Le sens de son discours,, en ce qui regarde l'Italie, est que la France et
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l'empereur ont été constamment dupés par le Piémont, M. de Cavour, le roi Victor-Emmanuel et Garibaldi sont trois têtes dans un bonnet. 11 n'est pas même certain que Mazzini ne soit ou n'ait été un agent de ce triumvirat, où chacun avait sa tâche et son rôle. Garibaldi faisant les coups de tête, Victor-Emmanuel les acceptant pour les Italiens, et M. de Cavour les désavouant vis-à-vis de l'Europe. Toutes les expressions amères contre Cavour et Victor-Emmanuel ont été assez bien reçues. Il a fait valoir les contradictions entre le langage du cabinet de Turin après et avant l'expédition de Garibaldi ; les promesses faites et môme écrites, et fort poa tenues. On a cité une lettre du roi à Garibaldi, où il lui dit que, s'il ne lui a pas envoyé des canons, c'est que lui Garibaldi les avait jugés inutiles. Heeckeren a été encore plus fort au sujet de la conquête de Naples, où, dit-il, les Piémontais ont mis plus souvent la main à la poche qu'à l'épée. Il a été fort applaudi. Encore plus, lorsqu'il a fait réloge de François 11, qui, dit-il, élevé par un prince, mauvais père et mauvais roi, par une mère méchante, entouré^de conseillers perfides,
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de généraux lâches et traîtres, avait trouvé en lui-même des inspirations nobles et généreuses. Il a dit que François élait sorli de Naples comme un enfant, et de Gaële devenu roi, homme et soldat.
Tous êtes d'une déplorable partialité, mon cher ami. Je suis pour Victor-Emmanuel et contre les Bourbons; mais il ne faut pas dire que François soit resté dans une casemate. Il a été au feu comme tout le monde. Il n'y a pas là quelque chose de bien extraordinaire. Mais parce que les légitimistes le représentent comme un Charles XII à Stralsund, ce n'est pas une raison pour en faire un poltron.
Pielri parle en ce moment pour la politique de l'empereur en Italie, mais on ne peut l'entendre. J'excite M. Dupin à parler, mais il dit qu'il voudrait qu'on évacuât Home, et qu'il ne parlera pas. En somme, cela se présente mal. Je crains qu'on n'ajoute à l'adreste une phrase papiste, et de la discussion il résultera certainement une grande aigreur entre le Piémont et nous, entre l'Angleterre et nous ; car c'est le thème favori de tous les orateurs que Ca\our ne fait rien que par le conseil de l'Angleterre.
Adieu, mon cher Paiiizzi; je vous ticMulrai au courant de nos affaires sénatoriales.
Paris, du palais du Luxembourg, 1" mars à cinq heures et demie, 1861.
Mon cher ami,
Le prince Napoléon a parlé aujourd'hui et parle encore sur l'adresse avec beaucoup de verve , de véhémence et d'esprit. Il casse les vitres parfois, mais répond victorieu>ement à toutes les platitudes des papalins et des légitimistes. Il a un grand succès, malgré la défiance qu'il inspire, malgré la peur du diable qui tient une grande partie de mes collègues. Lisez son discours dans le Moniteur de demain, il vous fera grand plaisir. Voici sa thèse : alliance anglaise, principes de 89, unité de l'Italie. Il a parlé de l'empereur avec respect et convenance, même amitié ; de Victor Emmanuel, en gendre bien élevé et en ami de l'Italie. Le mal, c'est qu'il a, selon son habitude de mettre les pieds dans les plats, abominé les
482 LETTRES A M. TANIZZI
traités de 1815, et parlé de l'Autriche et de la Russie avec des expressions qui peuvent lui rendre difficiles à l'avenir ses rapports avec les diplomates.
En somme, il a été très éloquent, très vigoureux et très hardi. Si la moitié de ce qu'il a dit est autorisée par l'empereur, nous allons quitter Rome, et la papauté est en déroute.
Maintenant, quel sera le vote du Sénat? Si l'on votait à l'instant, je crois que les papalins auraient le dessous; mais la discussion n'est pas près do finir, et il y a ici de bien grands imbéciles.
Savez-vous, sur Gnëte, l'anecdote suivante ? M. de Kleist, ministre de Saxe, a eu tellement peur dans sa casemate, qu'il n'a pu y tenir. Il est parvenu à gagner le patron d'une barque pour remporter, mais, depuis son embarquement pendant le siège, personne n'en a plus eu de nouvelles. On croit qu'il a été coulé par quelque bombe maladroite. Tenez pour certain ce que je vous ai dit des trahisons de Gaëte. S'il y avait eu dans la place un gouverneur vigoureux et d'honnêtes gens pour officiers, même avec des soldats napolitains, le siège aurait duré six mois.
Lin'TRKS A .M. TANIZZI 1S3
Adieu, mon cher Panizzi; vous ne me donnez pas des nouvelles de votre rhumatisme.
P.-S. La conclusion du prince est de donner au pape le Vatican et le quartier du Trastevere, avec l'avantage d'èlre à deux pas du tombeau de saint Pierre, et de laisser à Victor-Emmanuel le reste de Rome. Le mal, c'est que cela nous gênerait pour nos recherches dans les archives.
Paris, 6 mars 18GI.
Mon cher Panizzi,
Je ne vous ai pas écrit ces jours passés parce que nous n'avons rien fait d'important. Cependant les oreilles ont dû vous corner, car il a été fort question de vous et du British Muséum. J'ai fait un long speech pour demander que les encouragements aux lettres fussent augmentés, et, à cette occasion, j'ai dit ce qui se faisait chez vous. J'ai été écouté avec assez de faveur, et j'avais espoir de réussir, lorsque ce double vandale de AValewski, auquel ces augmentations auraient pro-
fité, s'est levé pour dire qu'il les refusait. La surprise a été grande. La raison probable de la sottise de Son Excellence a été que j'avais dit un mot à l'éloge de son prédécesseur.
Aujourd'hui, nous entamons le paragraphe X du projet d'adresse, c'est-à-dire la question d'Italie. Il me semble que les papistes et les antiitaliens auront sinon l'avantage, du moins une minorité très imposante. Oa vient, il y a un quart d'iieure, de se compter. On avait demandé le changement d'une phrase. Il y avait dans le projet : « Les souvenirs amis de Solferino nous font espérer que l'Italie en tiendra compte (des représentations de la France en faveur du pape). » Au lieu de nous font espérer, on a demandé qu'on mil : font un devoir à l" halle, et, après une petite ■discussion, cette dernière rédaction a été adoptée. Tous les papistes ont voté, et aussi il est vrai un certain nombre de niais, mais il me semble •que c'est un bien mauvais signe.
Trois heures et demie. — Casablanca, secrétaire >dc la commission de l'adresse, vient de parler ,pour repousser l'amendement. Il a dit que nous continuerions à occuper Rome, mais Rome seu-
LETTRES A M. TANIZZI 183
lement. Il a ajouté que ramendement mettait le gouvernement de l'empereur en défiance et en suspicion (Là-dessus, cris effroyables, longue interruption.), qu'il gênait sa politique et l'embarrassait. La dernière partie du discours a été pour faire une distinction entre Rome et sa banlieue, et rOmbrie et les Marches, où, suivant le rapporteur, il n'y a pas lieu d'intervenir.
Cinq heures et demie. — Barlhc, autrefois carl)onaro, a parlé et parle en faveur du temporel. Il parle avec habileté et a des traits. Toujours la même tactique, consistant à montrer la mauvaise foi du Piémont dans ses relations avec les souverains d'Italie et la France. Il a cité une dépêcbe ipiémontaise à l'occasion d'un faux bruit d'une invasion des États du Saint-Siège. Selon Barlhe, ce serait de l'Angleterre que viendrait l'idée de l'unité de l'Italie, et probablement c'est à l'instigation de lord Palmerston que Dante aurait publié quelques méchants vers dans ce sens, et Machiavel un chapitre du Prijice. Le Sénat me paraît -approuver tout cela, qui dans la forme est bien dit.
Je ne pense pas qu'on vote aujourd'hui. Je ne.
186 LETTRES A M. l'A NI ZZI
vois pas bouger les commissaires du gouvernement, qui devraient parler ; car, hier, ils annonçaient qu'ils repoussaient Tamendement. Il est impossible qu'ils ne parlent pas.
Adieu, mon cher Panizzi; toutes les bêtises que nous ferons ne nuiront qu'à nous. La grande question est de savoir ce que pense notre ami de Saint-Cloud.
P. S. — On crie aux voix d'une manière horriblement ennuyeuse pour nous gens du bureau. Baroche se lève et va parler. Je ferme ma lettre, car la poste va partir.
Paris, 8 mars 1861.
Mon cher Panizzi,
Vous avez parfaitement deviné le pourquoi du vote de Walewski. Il est impossible d'être plus bête. On m'avait écouté avec assez de faveur, bien que je ne fusse nullement préparé à parler ; s'il n'avait rien dit, probablement notre amendement
LETTUES A M. PAMZZI 187
aurait passé ; mais il m'a ôté les voix de vingt-cinq imbéciles qui n'osent pas aller contre l'opinion (l'un ministre. Quand il a eu fini, il y a eu un éclat de rire homérique^ pour se moquer de lui et de moi, sur qui tombait une tuile si inattendue. J'ai dit au président, à côté de qui j'étais en ma qualité de secrétaire, que je voyais bien qu'il était impossible de faire boire un ministre qui n'avait pas soif.
Vous ne pouvez vous figurer la rage des catholiques. La société ici n'est plus tenable. Hier, j'ai vu M. de Ségur d'Aguesseau, prêt à escalader notre bureau et faisant mine de vouloir argumenter à coups de poing avec le président. Savez-vous pourquoi M. Barthe, qui d'ordinaire est assez lourd, a été meilleur que de coutume dans son discours en faveur de l'amendement, c'est qu'il avait consulté une nymphe Égérie, et cette nymphe n'est autre que notre ami Thiers. Ce soir, j'ai vu M. Diimon, qui disait n'avoir jamais entendu d'argumentation plus serrée, de discours plus éloquent que celui de M. Barthe.
Au fond, je cherche encore la démonstration de deux points ; après quoi, je voterai pour le pape
à perpétuité : d'abord comment la possession d'un temporel médiocre rend meilleur le spirituel du pnpe ? puis comment vingt mille Français assurent son indépendance ?
Les Allemands, les Espagnols, les Italiens catholiques n'ont-ils pas le droit de réclamer et de dire qu'il est notre prisonnier? Il est vrai qne, tout en étant gardé par nous, il trouve moyen de nous faire du mal ; cela prouve que nous ne sommes pas faits pour le métier de geôlier, et que nous ferions bien de ne pas nous en mêler.
Adieu, moucher Panizzi. Ce matin, nous avons porté à Sa Majesté notre longue et filandreuse adresse. Elle n'a pas paru l'amuser grandement. Ce qu'on dit des opinions papistes de rimpératrice est tout à fait faux. Je le sais de bonne source.
P.-S. Avez-vous vu l'échange de menaces entre Fergola et Cialdini? Je n'aime pas cela. Il ne faut pas publier ces aménités qui sentent le moyen âge.
LETTRIi:S A M. PAMZZI
LXYI
Paris, lundi 19 mars au soir 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis allé jeudi à la réception des Tuileries. Sa Majesté a fait compliment à M. Casablanca de son discours et lui a dit qu'il était impossible d'exprimer en meilleurs termes des sentiments plus fiançais. — AHeeckeren,qui était auprès, il a dit : « Je regrette de ne pouvoir vous en dire autant. » — A M. de Boissy : « Je vois, monsieur le marquis, que la chanson dit vrai : on revient toujours à ses premiers amours. »
Yoilà ses vengeances cuntre nos sénateurs papistes. M. de Persigny a été plus vif. Il a interpellé M. Barthe et lui a reproché son discours en termes cssez véhéments et pas trop parlementaires. La veille, il avait engagé Leverrier à aller faire de la politique dans ses étoiles.
Il me semble que le résultat de cette interminable adresïe, c'est de montrer 1res évidemment
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à l'empereur où sont ses amis et où sont ses ennemis. Il est évident que les légitimistes qu'il avait cru rallier, les dévots qu'il avait trop encouragés, l'abandonnent par peur du diable ou de leurs femmes; et les parlementaires de Louis- Pbilippe, opposition et ministériels, font cause commune avec les légitimistes et les dévots. L'opposition, dans tous les pays et surtout en France, prend le contrepied de tout ce que veut le gouvernement. Il s'ensuit que, lorsque le gouvernement a raison, l'oppusition se jette dans les folies, tête baissée ; c'est ce qu'elle fait en ce moment.
Je ne sais quand l'adresse ^ sera votée ; probablement pas avant la semaine sainte. N'est-ce pas se montrer bien digne de la liberté, que d'en faire un si bon usage, que deux mois se passent à parler, sans s'occuper d'affaires !
Tout le monde, d'ailleurs, paraît d'accord sur un point. C'est que le statu quo ne peut se prolonger. Les uns veulent une restauration complète du saintpère, les autres l'évacuation de Rome. Je crois que tous les efforts de la politique du gouvernement tendent à ce que celte évacuation soit de-