L"adresse du Corps législatif
mandée par le pape lui-même. On dit, et je tiens le fait d'assez bonne source, que, dans le sacré collège, on a trouvé beaucoup d'appui. Nombre de cardinaux et Antonelli lui-même, voyant que le gouvernement papal s'en va à tous les diables, que l'argent et le crédit manquent à la fois, cherchent à tirer leur épingle du jeu, et accepteraient volontiers une existence assurée, otiiirn cum digîiitate, que leur offre M. de Cavour.
La seule difficulté, c'est de persuader le pape, qui est inflexible et entêté comme une mule. Il a la persuasion qu'il est prédestiné au martyre, il s'y est résigné et il tient à aller en paradis par la route la plus courte.
On disait, mais je doute un peu, qu'un colonel français avait été assassiné à Rome par des soldats pontificaux. Les légitimistes assurent que Ton envoie à Rome une nouvelle division commandée par le général Trocliu. Je crois la chose absolument fausse ; fût-elle vraie, je croirdis encore que l'évacuation aura lieu avant le milieu de mai.
Yous avez bien raison de redouter les affaires de Syrie. On y attache en Angleterre une impor-
192 LETTRES A M. l'AMZZI
lance exagérée ; mais l'insistance à demander lafin de rocciipation, la méfiance qu'on nous montre, le refus de se rendre à l'évidence sur la situation de la Turquie, tout cela ne resserre pas l'alliance et la compromet. La politique anglaise à l'égard de l'Orient est à mon avis très mauvaise, non seulement au point de vue de l'humanité, mais encore au point de vue de la paix générale. Elle veut ce qui est impossible, la conservation d'une situation désespérée. L'accord complet de l'Angleterre et de la France sur la question d'Orient pourrait seul amener un bon résultat ; mais il faudrait trancher dans le vif comme pour la question d'Italie, et lord John ne conviendra jamais que le sultan soit à l'agonie.
Adieu, mon cher Panizzi. J'ai reçu le manuscrit de M. Ker. Portez-vous bien et soignez-vous.
Mellc, samedi 30 mars 1861.
Mon cher Panizzi, M. de Cavour est un habile homme assurémeat.
LETTRES A M. l'ANIZZI 193
Il comliiit à merveille la chambre nouvelle et vient d'escamoter une discussion très embarrassante.
Ici, malheureusement, c'est le bon sens qui manque. Voyez : dans le Corps législatif, il ne s'est trouvé que cinq personnes pour soutenir la seule proposition raisonnable, qui était l'évacuation immédiate de Rome ; encore cette proposition , bien qu'émanant de l'oppjsilion la plus avancée, était-elle accompagnée d'un discours très modéré et même bienveillant pour l'empereur, car Jules Favre est le seul qui ait répondu carrément et noblement à l'insinuation très perfide de M. Relier. La grande majorité de la Chambre, à quoi il faut ajouter la minorité qui soutient le pape envers et contre tous, a été pour la continuation de roccupation de Rome.
Je crois que, si l'on 'soumettait la question de Rome au suITrage universel, elle serait décidée conformément aux conclusions de Favre^ mais je crains qu'il n'y ait pas une grande majorité. Si, au lieu du suiïrage universel, vous consultiez les gens comme il faut, les gentlemen, la cj ente de frac, comme on dit en espagnol, l'immense majorité serait de l'autre côté.
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On s'imagine qu'évacuer dons ce moment, c'est faire acte de soumission à l'Angleterre ; c'est céder à une exigence du Piémont, contre lequel on est de mauvaise humeur. J'entends les bourgeois : les uns par un sentiment de jalousie contre un parvenu ; les autres parce qu'ils trouvent l'ambition de Yictor-Emmanuel trop audacieuse ; ceuxlà, parce qu'ils trouvent odieux l'invasion des Marches et du royaume de Naples ; ceux-là enfin, parce que de grands politiques leur ont dit qu'un État homogène de vingt-cinq millions d'hommes était un voisinage fâcheux. Quelque bête que soit le pape, quelque mauvais vouloir qu'il montre contre l'empereur, on se dit que c'est le chef de la catholicité, et que l'abandonner en ce moment serait de la cruauté et de la faiblesse. Savezvous qu'il part encore maintenant, pour Rome, des volontaires vendéens et poitevins, pour servir dans les zouaves du saint-père ? Croyez que sa cause est immensément protégée par toutes les femmes vieilles et beaucoup par les jeunes.
Je ne sais ce que fera l'empereur, mais le cas estdes plus embarrassants. Une s'agit de rien de moins que refaire l'administration du catholicisme.
Le pape, perdant la majeure partie, sinon le tout (le ses Étals, il est évident que le sacré collège doit être remanié, et que la proportion d'Italiens en faisant partie doit être fort diminuée. D'un autre côté, il faut pourvoir à nourrir la cour papale, à la loger, etc.
J'ai été frappé que personne dans la discussion n'ait présenté cet argument : « On dit que l'indépendance du pape est nécessaire ; soit. Mais comment vingt mille Français voltairiens peuvent-ilsrassurer?Qui répond qu'il est indépendant aux Espagnols, aux Allemands, aux Irlandais, etc. ? S'il est de facto indépendant puisqu'il contrecarre les Français, qui le protègent, cela prouve que ce sont des imbéciles; mais, en d'autres temps, ils ont dépouillé un pape, l'ont pris, l'ont emmené, l'ont tenu en chartre privée ; qui nous dit qu'ils n'en feront pas de même un de ces jours ? »
Je continue à parier que l'on évacuera, et sous peu, mais ce qui en résultera pour ce gouvernement, je n'en sais rien ; beaucoup de diflicultés dans un sens et dans l'autre.
Adieu, mon cber Panizzi ; vous aurez de mes nouvelles bientôt.
LXYIII
Paris, 8 avril 1861.
Monclier Panizzi,
Un mot à la hâte, car je suis pressé : j'ai un travail pour le maiire, et il faut le lui remettre promptement.
J'ai trouvé hier, chez M. Thiers, un Napolitain qui racontait que le général PinelU avait voulu engager le jeune roi à se montrer aux soldats avant l'arrivée de Garibaldi, mais que Sa Majesté, plutôt que de courir le risque d'une revue, avait donné l'ordre qu'on la saignât.
On dit que Garibaldi est tout à fait dans la main de Mazzini. C'est à mon avis ce qu'il y a de plus malheureux, mais j'espère que ce n'est pas vrai.
Adieu, mon cher Panizzi. Avant-hier, j'ai dîné aux Tuileries. Nous étions en très petit comité. Point de personnages officiels, sinon M. Fould, à qui il m'a semblé qu'on faisait beaucoup de caresses. Sa Majesté ne m'a pas parlé du pape^mais
beaucoup de César. Je lui fais un petit travail sur la religion des Romains, et j'insiste sur l'avantage qu'ils avaient de se dire la messe à soi-même, au lieu de payer un étranger pour cela.
Paris, 14 avril 1861.
Mon cher Panizzi,
Ici, je vois des gens fort inquiets de l'état de nos finances. Les gens d'affaires demandent M. Fould à grands cris. Je crois qu'il a fait à son maître des conditions un peu sévères, et qu'il se passera quelque temps avant qu'il s'y soumette. On dit aussi que les grandes maisons grecques d'Angleterre, de France et de Turquie sont en mauvais état et que la banqueroute très imminente de l'empire ottoman entraînera la leur et bien d'autres catastrophes. Il semble que les finances de ritahe ne sont pas non plus dans un bien bon état.
Le pire, c'est que voilà Garibaldi redevenu fou
et prêt à faire délie grosse. Croyez-vous que Cavour et le Parlement soient en état di^ lui résister? Bien des gens en doutent, et on annonce que la rupture sera éclatante avec acconipaguement d'émeutes. Qu'en pensez-vous?
Je crois vous avoir dit que, pour les volumes parus de la Correspondance de Napoléon., vous êtes toujours à attendre la signature de M. Walewski. Ce grand ministre est comme la mule du pape : il a ses heures.
Avant-hier, le bruit s'était répandu que le pape était mort. Il paraît certain qu'il n'est pas en très bonne santé. Croyez-vous qu'on en ferait un autre s'il venait à manquer? Il me semble que ce serait une bien belle occasion pour quitter Rome, afin d'empêcher l'Europe de dire que le conclave a été violenté par le généi'al de Goyon. Mais le pape vivra l'âge de Mathusalem !
L'affaire de Libri au Sénat commence à faire scandale. Les magistrats paraissent inquiets et de mauvaise humeur. « Pourquoi ne purge-t-il pas sa contumace?» c'est ce qu'ils me disent tous. Je tâche de gagner les vieilles culottes de peau de l'Empire pour les faire voler pour nous. Mainte-
LETTRES A M. TANIZZI 199
nanl, ce qu'il y a de plus à craindre, c'est qu'on ne nous lanterne et qu'on ne remette le rapport à la session prochaine. C'est le procédé ordinaire de la magistrature. Madame Libri a fait la conquête de Barthe, et je ne désespère pas que ce grand et éloquent champion du pape ne vienne en aide à notre ami, qu'il croit peut-être aussi bon catholique que lui.
Nous avons le matin un ciel gris et froitl, à midi quelques rayons de soleil, le soir un ciel clair et horriblement froid. L'hiver de Cannes vaut dix fois mieux; il faut absolument que vous y veniez avec nous au mois de décembre.
Adieu, mon cher Panizzi ; portez-vous bien et tenez-vous en joie, si cela est possible dans ce temps de bêtises et d'iniquités.
Paris, 18 avril 1861.
Mon cher Panizzi,
J'avais été si occupé toutes les matinées, que je n'ai pu aller chez Biéguet, ou plutôt y retourner
avant aujourd'hui. Votre montre n'est pas arrivée entre les mains de Bréguet. Son premier commis, qui s'est rappelé parfaitement votre personne et voire montre, m'a dit que, selon toute apparence, le dérangement dont vous vous plaignez tenait à très peu de chose, et qu'il serait facile d'y remédier. Mais vous me paraissez un peu jeune d'avoir confié votre montre à de nouveaux mariés, beaucoup plus occupés de faire l'amour que de remplir les commissions de leurs amis.
Je suis de votre avis sur la lettre du duc d'Aumale au prince Nnpoléon.
On me parle d'une réponse imprimée très verte. En thèse générale, quand on a une maison de verre, il ne faut pas jeter de pierres aux autres. 11 y a dans cetle brochure des choses qu'un bon ami aurait déconseillées au duc d'Aumale. Par exemple, il n'y a pas un habitant de Paris qui n'ait ri en lisant que Louis-Philippe n'avait jamais conspiré. Plus loin, il dit que c'est le roi qui avait organisé l'armée qui a fait les campagnes de Crimée et d'Italie. Nous avons tous vu l'armée de Louis-Piiilippe en 1848 et son général Lamoricière.
Ce que dit le duc d'Aumale eût mieux été dans la bouche du comte de Clmmbord, et il me semble qu'en parlant comme il le fait de Yictor-Emmanuel et du pape, il commet une lourde faute politique et se met à la suite de la branche aînée, dont il devrait se tenir aussi loin que possible. Vous savez que la brochure a été imprimée à Versailles. On Ta éditée le jour où le ministère de l'intérieur déménageait. Personne dans les bureaux; en sorte qu'on a eu un jour pour vendre ; et on a distribué trois ou quatre mille exemplaires.
Vous faites très bien de ne rien craindre de Garibaldi ; mais, si M. de Cavour, comme il l'a dit, n'a pas favorisé l'expédition de Sicile, il se peut qu'il ne favorise pas davantage celle contre la Vénétie et que pourtant elle ait lieu, malgré le gouvernement, comme celle de Sicile, et^ selon toute apparence, avec un succès bien différent.
Vous vous en prenez toujours à l'empereur de tout ce qui arrive et de toutes les bêtises que font les Italiens. Il est évident que Naples n'est nullement préparé pour un gouvernement comme celui qu'on veut lui donner. 11 n'y a ni fonctionnaires ni soldats; des voleurs partout, sur les routes et