LETTRES A JI. PANIZZI
Adieu, mon clier Panizzi ; je vous souliaite sauté et prospérité.
Biarritz, ^8 septembre 1861.
Mon clier Panizzi,
La Valette, me dit-on, n'est pas encore parti. La conversation qu'il aura avec Sa Majesté avant de se mettre en route serait curieuse à écouter, et je voudrais être une petite souris pour les entendre.
Je vous ai dit plus d'une fois que je croyais l'empereur aussi attaché au pape que vous et moi. La différence entre nous, c'est qu'il a charge d'âmes. 11 s'agit pour lui de se convaincre de la disposition réelle de la France et de l'Europe. Je crois que le sentiment catholique s'est affaibli en France depuis la bataille de Castelfidardo. Cependant croyez qu'il est toujours très fort; nous ne pouvons nous débarrasser comme les Anglais des chimères chevaleresques en présence des intérêts. Les Anglais tolèrent les insolences des Yankees en considération du colon. On ne pour-
.22S LETTRES A Jl. l'AMZZl
rail obtenir cela des François. Un vieillard sans puissance et quinleux, fait pitié. H serait plus facile de lui faire la guerre s'il était souverain d'un grand pays. Pensez, en outre, à l'influence énorme des curés et des femmes, qui sont toutes papistes. Yoyez combien il est nécessaire de ménager la clièvre et le chou, et prenez patience, si on ne se décide pas aussi vile que vous
le désirez.
Adieu. Comment vont vos genoux et vos poignets?
Paris, li octobro isei.
Moucher Panizzi,
Je suis arrivé hier à Paris avec M. Fould. Yoici votre lettre. Les conditions du duc sont parfaitement justes. Yous vous souvenez que je vous avais dit que son nom serait sur le livret. Quant au soleil et au vernis, bien que le premier de ces deux articles soit peu à craindre en Angleterre, notre surveillant y mettra bon ordre. Mais je ne sais de quoi tableau le duc veut parler. Il ne dit
pue le nom de railleur, et point le sujet. Vous connaissez la condition pour l'exposition, artistes vivants ou morts depuis moins de dix ans, Paul Delaroche est mort en 1837 ou 1856.
On est ici dans un état de crise qui, dans un autre pays, n'aurait rien d'efifrayanl, mais qui, avec des imaginations niaises comme on en a ici, pourrait devenir très grave. Mon hôte de Biarritz en est un peu alarmé et commence à voir avec in(iuiétude que le tas de niais qu'il a autour de lui a laissé faire bien des bêtises. D'ailieurs^ entre Chute et V hôtesse, particulièrement en ce qui touche au spirituel, il y a toujours de graves dissidences qui compliquent la situation.
On commence à demander assez hautement qu'on en finisse avec la question de Rome. Un bruit s'est répandu qui, je crois, n'est qu'une invention pour autoriser à attendre sans rien faire : c'est que notre saint-père allait bientôt mourir. Naturellement, on dit que l'on peut ajourner toute solution jusqu'à son successeur ; très bonne occasion pour ne rien faire du tout.
Bref, il y a ici de grandes inquiétudes : mauvaise récolte en blés, guerre d'Améiique, traité
de commerce avec l'Angleterre et la Belgique qui met en souffrance un certain nombre d'industries. Tout cela ne présage guère un bon hiver. M . Fould va, je crois, recevoir des propositions, Topinion publique le désignant pour prendre en main la poêle. 11 a ses conditions, auxquelles il fera bien de se tenir.
Adieu, mon cher Panizzi. M. Fould a beaucoup regretté que vous ne soyez pas venu. 11 vous aurait fait manger des ortolans sublimes. Je ne trouve pas de mot pour exprimer ce qu'est un ortolan gras et frais. Cela vaut mieux que toutes les hanches possibles, fussent-elles revêtues de crinoline.
Paris, 23 octobre 18GI.
Mon cher Panizzi,
Youlez-vous une histoire assez bonne du séjour du roi de Prusse à Compiègne, où il n'est pas question du roi de Prusse?
On était allé au château de Pierrefonds, château
gothique comme vous savez. Madame '** était dans un groupe de dix ou douze personnes parmi lesquelles le maréchal X... Elle demanda ce que c'était qu'un grand lézard sculpté qui sortait du toit. On lui répondit que c'était une gargouille. « Qu'est-ce qu'une gargouille? — C'est un conduit pour rejeter les eaux du toit. — Comment! tant de sculptures pour un conduit? Mais ce conduit-là doit coûter bien cher? — J'en sais de plus chers » , dit à haute et inleUigible voix le maréchal X... Je tiens le fait de deux témoins sûrs.
Politiquement, cela veut dire que la dame ne vaut plus grand'chose auprès de qui vous savez, et j'en avais déjà fait la remarque. Je ne pense pas pourtant, comme tout le monde le croit ici, que notre ami Fould rentre au ministère. On a peur de lui ; on lui garde une dent, je ne sais pourquoi. Eu attendant, les gens de finances se lamentent, et font des prédictions sinistres.
Vous aurez vu la circulaire relative à la société de Saint-Vincent de Paul. Je crois qu'on aurait dû la faire il y a longtemps. Le moment peutêtre n'e-t pas très hieu choisi ; mais, après tout, il y avait un danger réel à cette association clé-
232 LETTRES A M. l'ANIZZl
riciile, qui avait déjà pris une extension immense. Le Midi en est empesté.
Je viens de voir Sobolewski revenant d'Italie. Il trouve que les fonctionnaires piémonlais ne sont pas très adroits et que l'unificalion n'est pas trop avancée. Il n'a vu que le Nord. A ma grande surprise, il dit que c'est à Florence que les changements lui avaient paru avoir le plus de succès. L'ordre étant odieux aux gens des Marches, ils se plaignent des gendarmes et des préfets, qui ont toujours les lois et les décrets à la bouche, tandis que, sous le gouvernement du saint-père, quand on avait un fratone dans sa manche, on faisait à peu près ce qu'on voulait.
Je crois que le pape a eu l'art de persuader ici qu'il va mourir, en sorte qu'à toutes les propositions raisonnables, on répond : « Attendons. » Puis, autre bêtise : on se persuade que, lui mort, on ferait nommer un monseigneur Marini dont on attend monts et merveilles ! Tout cela est fort triste.
Adieu, mon cher Panizzi ; soignez- vous, ne buvez ni ne mangez, que comme je fais quand je ne dîne pas chez vous ; vous vous porterez bien.
LXXXYII
Paris, 17 novembre 18CI.
Mon clier Panizzi,
J'ai longuement causé, l'autre jour, avec M. de la Valette, qui va partir pour Rome la semaine prochaine. Je crois que vous auriez été satisfait. Le chevalier Nigra, avec qui j'ai dîné avant-hier au Palais-Royal, me paraît très content du choix de l'amhassadeur. Il me semble avoir toutes les qualités désirables pour traiter avec des ecclésiastiques. Une orthodoxie égale à la vôtre, et des dispositions à donner aux cardinaux toute la confiance que leur habit inspire à un bon catholique comme vous et moi. Malheureusement, je ne vois ni dans les Chambres ni dans le publie la résolution qu'il faudrait pour lui rendre sa tâche facile.
Le prince m'a beaucoup demandé de vos nouvelles. Il y avait à dîner M. Nigra ; Ratazzi, qui ne dit pas grand'chose et qui n'a pas trop l'air d'en penser beaucoup plus ; le prince de San-Cataldo et sa femme, qui est^ je crois, Polonaise. Je m'é-
tonnais, pendant tout le dîner, de lui trouver l'air si peu sicilien.
J'ai dîné hier chez le duc Pasquicr, qui a quatre-vingt-quinze ou quatre-vingt-seize ans. Il nous a raconté toute l'histoire du mariage de Napoléon I", d'une manière charmante; c'était à écrire sous sa dictée d'un hout à l'autre du récit, qui a diu'é plus de vingt minutes. Si les vieillards ne devenaient ni sourds ni aveugles, ce serait vraiment assez agiéable de vieillir.
Alieu, mon cher Panizzi. Fuites-moi le plaisir de dire à M. Newton qu'il y a, dans le vestibule de la villa Albanie à Rome, un Apollon exactement semblable à celui que j'ai vu dans les marbres de Cyrène. Même dimension, môme attitude, même draperie; seulement il est plus mutilé. Il y en a un plâtre au palais de l'Industrie. Cela prouve que ces deux marbres, le vôtre et celui de Rome, sont des copies d'un original fameux qui est à trouver.