LXXXVIII
Paris, 4 novembre 1861.
Mon cher Ponizzi,
Le clievalier Nigra va demain à Compiègne passer huit jours, à ce qu'on me dit ; M. Fould aussi. Il est très possible qu'il en revienne avec un portefeuille. Je le désire, non pour lui, mais pour nos finances, qui en ont besoin.
Je ne crois pas du tout à la guerre, si les Italiens ne font pas de sottises. L'Aulriclie n'a pas de quoi acheter des souliers à ses soldats, et nous n'en avons guère davantage.
AJieu, mon cher Panizzi, écrivez-moi avant que j'aille à Compiègne.
Compiègne, IG novembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Je suis ici depuis huit jours et j'ai assisté à la petite comédie ministérielle qui s'est jouée. Elle
s'est terminée comme vous avez vu. Notre ami est entré par une très bonne porte. Je l'aurais désirée plus large pour lui, mais il ne se peut rien de plus honorable que la lettre de remi)ereur. Il a été également très bien traité par l'impératrice, et les préventions qu'il a pu craindre autrefois paraissent tout à fait dissiitées à présent. Cependant il est évident qu'il entre dans un cabinet où il a des ennemis tiès acharnés, sinon très dangereux, et je prévois sous peu des batailles à livrer. X. parait un peu écorné. Ce qu'il dit ici de bêtises aux uns et aux autres n'est pas croyable. C'est la médiocrité ou plutôt la nullité personnifiée, accompagnée d'une vanité puérile à laquelle il faut des fiocchi continuels.
La mort du roi de Portugal est venue rompre toutes nos l'êtes. Celle de l'impératrice, entre autres, est renvoyée au 22, lorsque le deuil sera dans sa seconde phase. Les bouquets ont été contremandés. Cependant M. Nigra m'en a envoyé un énorme que j'ai fait remetire à Sa Majesté sans lui dire de quelle paît. Mais on a reconnu le masque, car il avait eu soin d'y mettre une profusion de rubans aux couleurs italiennes.
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Nous avions ici quatre liighlanders sans la moindre culolte : le duc d'Athole, lord Murray, lord Dunmore et lord Tullybardine. Hier, ils ont dansé dos réels avec leurs jnpers. Ils sont fort, bons diables, et ont l'air de s'amuser. Ce n'est pas le cas pour tout le monde.
Si vous aviez entendu, il y a deux jours, l'empereur parler des affaires d'Italie, vous auriez été assez content. Nigra, qui a passé les huit premiers jours du mois à Compiègne, m'a paru très reconnaissant de l'accueil qui lui a été fait. Cela ne veut pas dire qu'on quitte Rome; mais je crois que la question fait des progrès.
On descend pour déjeuner. Je n'ai que le temps de vous dire adieu.
Paris, 8 décembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Depuis mon retour de Compiègne, je suis^, de deux heures jusqu'à six, en commission pour
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le sénatus-consiilte (1(3 M. Fould. Il m'avait prié d'intriguer pour en être et j'ai bravement voté pour moi dans mon bureau. J'ai failli avoir Tunanimité, ce qui aurait été fâcheux pour ma modestie. Nous sommes là à faire de l'éloquence, à fendre des cheveux en quatre, à chercher midi à quatorze heures, et, en attendant, le temps passe et nous n'avançons pas. Je crains que nous n'en ayons encore pour une douzaine de jours.
Pendant que nous nous exterminons pour la chose publique, il fait à Cannes, à ce qu'on m'écrit, le plus beau temps du monde. Cousin est établi à deux pas de chez moi. Il y a grande et nombreuse compagnie ; tous les jours arrivent des gens qu'on met à la porte faute de logement.
J'ai dîné hier avec Bixio, qui demandait de vos nouvelles. II venait de recevoir une lettre de son (ils, qui venait d'assister à sa première affaire, et qui l'avait prise avec le plaisir que Ton trouve aux balles dans sa famille. II dit que c'est comme le premier baiser d'une femme. Ils ont tué une douzaine de bourboniens et en ont fusillé autant; ce qui est moins drôle que de les tuer en combattant. II prétend que Borges a été fusillé il y a
longtemps, m;iis qu'on en a un autre pour le remplacer. Les chefs qui courent les montagnes de la Basilicate paraissent des gens très énergiques et intelligents ; mais leurs soldais sont d'atroces canailles. Yoilà le résumé du jeune Bixio.
Adieu, mon cherPanizzi; dites-moi ce que vous devenez et si nous partirons ensemble.
Cannes, 31 décembre 1861.
Mon cher Panizzi,
Si M. Foiild remet nos finances en bon ordre, il est probable que^ pendant quelque temps, nous serons dans la plus belle position politique où la France ait été. Malheureusement tout dépend de la vie et de la santé d'un seul homme. J'attends beaucoup de l'excellente mesia^e qu'il a prise et que notre ami a provoquée. Il s'est très sagement lié les mains, se sentant entouré de gens disposés à lui tendre les leurs en toute occasion. M. Fould a notablement augmenté le nombre de ses ennemis, mais il n'en a cure. Je le crois très solide
pour le présent, parce qu'il est nécessaire. Plus tard, cela deviendra grave. Vous avez du être content de son discours au Sénat. C'est du langage vraiment parlementaire et d'un homme d'atTan-es. On est très peu habitué à ce style dans notre Luxembourg, où, à tout propos, on répète Magenta et Solferino.
On prétend que l'adresse sera l'occasion d'un débat très vif. Le prince Napoléon fera un autre discours. Je compte me priver de tout cela, et ne revenir à Paris qu'après les grands froids passés.
Adieu, mon cher ami ; je vous souhaite santé et prospérité pour 1862 et la fin du siècle.
Cannes, 3 février 18 .2.
Mon cher Panizzi,
Je ne sais quel sera le projet d'adresse du Sénat. D'après la composition de la commission, il n'est pas facile de le deviner. Il n'y a pas de papistes déclarés, seulement des gens qui voudraient ménager la chèvre et le chou. La publi-
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cation de la correspondance de M. de la Yalelle avec M. Thouvenel et le cardinal Antoiielli est, ce nie semble, un assez bon symptôme. 11 est évident (]u^on a voulu donner une preuve matérielle de l'entétemeiit de la cour romaine. Je vois uu autre symptôme daus la mention faite, dans le rapport de M. Fould et dans d'autres documents, de la dépense que coule l'entretien d'un corps d'armée à Rome. Je ne doute pas que l'intention de l'empereur ne soit de le retirer le plus tôt qu'il pourra.
Mainlenant le point le plus diflicile, c'est la situation de Rome. Dès que nous serons sortis, il est fort à croire qu'on voudra pendre Antonelli. Si vous gardiez du loup un moaton obstiné, vous ne seriez peut-être pas entièrement à l'abri de tout reproche^ le jour oii, après avoir bien admonesté ledit mouton, lui avoir représenté ce qu'il avait à faire pour être tranquille et n'avoir rien à craindre, vous vous en iriez avec l'assurance qu'il sera croqué par sa faute. Ou, si la comparaison du mouton ne vous semble pas assez respectueuse quand il s'agit de la sainte Église romaine, prenez un fou qui a la monomanie du suicide. C'e>t le cas
de ces messieurs. L'empereur craint la responsabilité du médecin quand son malade s'est jeté par la fenêtre.
Adieu, mon cher Panizzi. Vous paraissiez croire, il y a quelque temps, à une aggression de l'Autriche. Je ne la crois pas possible dans la situation politique et financière où elle se trouve Les blagues de Benedek ne prouvent rien. Il faut de l'argent pour mettre une armée en mouvement ; seulement, il est à croire que les Autiichiens ne seraient peut-élre pas fâchés d'être attaqués. Si le Parlement italien conserve du calme, il ôtera cette espérance au cabinet de Yienne. La guerre la plus sûre que vous puissiez faire à l'Autriche, c'est de la laisser se consumer en préparatifs inutiles et ruineux.
Cannes, 10 mars 18C2.
Mon cher Panizzi,
Je reviens d'une excursion dans nos montagnes ^ A deux mille pieds au-dessus du niveau