PRÉFACE VU
)' libre de faire ce qui lui plaît depuis une heure I) du malin jusqu'à huit heures. Heureusement que » mercredi je redeviens homme libre. »
Quelques années plus tard, à Biarritz, il a un nouvel accès de révolte :
« Bien que je m'acquitte très honorablement de )) mon métier de courtisan, dit-il, je me sens pris » parfois d'idées à la Bright, et j'ai envie de m'en » aller vivre en homme libre dans quelque auberge » au soleil. »
Mais ce n'était là que des boutades passagères. Mérimée, en définitive, retombait assez facilement sous le joug. Il était si bien reçu, si bien traité par ceux qu'il appelait le maître et la maîtresse de la maison. Et puis c'était un grand curieux que Mérimée. Il se trouvait là aux premières loges pour assister à l'histoire de son temps, qui l'intéressait violemment. Mérimée, qui s'était fait une réputation d'insensibilité et d'insouciance, était, en somme, le moins insensible et le moins insouciant des hommes.
Ces lettres vont montrer tout ce qu'il y avait d'ardeur et de passion dans l'àme de Mérimée. A tel point que cette publication, qui va mettre encore une fois tout le monde d'accord sur le talent et l'esprit de Méi'imée, n'aura certainement pas la
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même bonne fortune au point de vue religieux et au point de vue politique. Mérimée était, en môme temps, très anticlérical et très antirévolutionnaire. Absolu dans ses opinions, Mérimée les expose avec une extrême netteté et avec une extrême franchise, dans la pleine liberté d'une correspondance familière. Ces opinions appartiennent aujourd'hui à la libre discussion, et, de cette libre discussion, la grande mémoire de Mérimée n'a rien à redouter. 11 eut, en effet, ce très rare mérite d'être, tout le long de sa vie, parfaitement sincère et parfaitement désintéressé. Placé à la source même des honneurs et des faveurs, Mérimée n'avait aucune ambition ; son indifférence était égale pour le pouvoir et pour l'argent. Il lui eût été bien facile de s'enrichir ; il ne s'enrichit pas ; sa très modeste aisance, il la devait tout entière à sa plume. On verra dans ces lettres que Mérimée fut sur le point d'être nommé secrétaire des commandements de l'impératrice; mais il souhaitait de tout son cœur que le choix de l'empereur ne tombât pas sur lui; et, quand il apprit qu'un autre avait la place, il poussa un long soupir de soulagement. Mérimée fut sénateur ; et vraiment c'était peu de chose pour l'auteur de tant de chefs-d'œuvre. Tout l'honnour était pour le Sénat.
PRKFACE IX
A côté de cette absence d'ambition et de cette indifférence pour l'argent, Mérimée eut une autre vertu peu commune chez ceux qui vivent dans l'entourage des souverains. Un jour, — c'était le IG avril 1835,— iM. Thiers était à la tribune de la Chambre des députés. Il parlait de Napoléon I". Faisant allusion à la servilité des hommes du premier empire, il disait :
— Savez-vous à quoi servait cette timidité devant l'empereur ? à lui faire ignorer ou méconnaître la vérité.
Le maréchal Clauzel interrompit M. Thiers :
— J'en demande pardon à monsieur le ministre de l'inlérieur, on pouvait dire la vérité à l'empereur.
— Oui, répondit spirituellement M. Thiers, quand on avait du courage; mais, quand on est réduit à n'entendre la vérité que de la bouche de ceux qui ont le courage de la dire, on l'entend de très peu de monde.
Eh bien, Mérimée était de ce très peu de monde. Il avait le courage de dire la vérité. Lisez la lettre du 1" octobre 1863. L'impératrice projetait un voyage en Espagne. Tout le monde blâmait et redoutait ce voyage... Mais tout le monde se taisait. C'est Mérimée seul qui a le courage de parler.