‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 10 sur 181 · Voir plus bas p · texte numérisé non relu

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Je vous écris avec une humeur de chien, et c*est M. de Saisine qui en est cause. Je me consolerais aisément de tout, si mon enfant posthume était heureux. Faites-luien les reproches les plus tendres et les plus amers ; mordez-le, pincez-le, égratignez-le, pour lui faire entendre raison. Que gagnera-t-il à me ruiner? Est-ce qu'il m'empêchera de faire imprimer l'ouvrage en Hollande, ou même ici? Un M« Godard, fameux écrivain économique, vient d'imprimer ici un ouvrage terrible et sanglant contre notre administration, intitulé Naples, et on l'a laissé faire. Est-ce que M. de Sartine se laissera surpasser par nous, en amour pour la liberté de la presse ?

U n'y a donc plus de Briche ? Eh bien ! qu'importe. Y a-t-il encore la rue Ghamp-Fleuri ? J'en immortaliserai un galetas du quatrième, par mes écrits lumineux et obscurs. Vous m'exhortez à aller au Congo pour être heureux ; il y a une syllabe de trop dans le voyage que vous me proposez. Ventre-saint-gris, c'est qu'il n'y a pas de chemin d'ici pour aller dans ce pays fertile et heureux, sauf le mauvais air ; cependant je veux vous 'écouter ; j'essaierai ; et si j'y vais sans accident, je vous le manderai.

L'aimable baron de Studnitz se souvient-il donc encore de moi? Eh bien, si je ne vais pas au Congo, j'irai à Gotha l'embrasser et passer le reste de ma vie auprès de ce prince, qui est juxtà cor meum, comme David était selon, le cœur du Seigneur, et n'en valait pas davantage.

Je n'ai pas encore répondu ni au marquis ni à mon cher Grimm, ni à l'abbé Morellet, ni au baron de Gleichein \ et c'est toujours M. de Sartine qui est cause de tout

4. Charlet^Henri baron de Gleicben (1735-1807), ambassadeur de Danemarck en France de 176d à 1770. Très aimé du duc de Cboiseul, qui toulut, en 1770, l'attacher au service du roi, îl obtint de lui le payement

cela. Si vous ife me rendez pas ma gaieté, je n'écrirai pks à personne ; car ici Je n'ai rien qui me tourmente, si ce n'est que je n'ai ni amusements, ni plaisirs, ni amis, ni écoliers, ni dîners, ni soupers, ni argent, ni santé, ni gaieté, ni affaires agréables, ni amours. Mais en revanche, j'ai l'amitié du maître, la rage des envieux, le risque des calomnies, les ennuyeux à perte de vue, les procès, le palais, la cour, les cornemuses dans les rues, et les cors aux pieds; et vous voulez que j'écrive sur la Compagnie des Indes? Nunc et versus tecum meditare canoros^.

A propos de votre lettre antérieure du 4, je vous trouve comme Balaam et Gaifas ^, prophétisant sans le savoir, et disant bien en voulant dire mal. Vous ne pouviez mieux répondre à une grande femelle bien élégante, bien jolie, que « les meubles se péchaient tous les trois ans ; » cela est vrai, au pied de la lettre; et que « sa pièce d'eau se vendait, » cela est vrai aussi. Les femmes ont des filets tout exprès pour prendre, tous les trois ans, des nouveaux meubles «

Je suis fâché de la catastrophe de la maison du baron ; mais j'avais prévu que le goût de la baronne pour la solitude opérerait enfin ce changement* J'espère que madame votre fille aura trouvé de son goût la petite pierre antique que je lui ai envoyée. Aimez-moi, et ne croyez pas que

de 6 millions d'arriéré sur les subsides promis par le traité de 1758. Voii^ ses Sou«entr«, Paris, Techner, 1868. « Il parlait |>eu, dit madame Suard, mais disait avec promptitude des mots aussi justes que pic^uants; > Essais de mémoires sur M. Suard^ iStO, p. 44.

1, Horace, Epistolarwrtif t. II, 2, vers 76, où après avoir décrit lé tumulte et les embarras de Rome, si peu favorables à la muse, le poète s'écrie :

I nunc, et versus teeum meditare canoros.

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