Nombres XUV, 14 et 17 s,, et Saint Jean^ XI, 49 s
j'oublie ni vous ni mes amis. De quoi me servirait d'avoir une mémoire heureuse et une imagination vive, si j'oubliais ce qui a fait et ce qui fera peut-être le bonheur de ma vie? Adieu. Bonsoir.
Naples, 10 janTier 1770.
Ma chère dame, dans rabattement du désespoir où m'avait jeté le contre-temps qu'essuyait mon voyage, je n'avais pas eu le cœur de répondre à voire lettre du 13. Je disais : Attendons, voyons par où cela finira. Le courrier parti de Paris le 28, n'a pu vaincre les obstacles des neiges et des rivières débordées ; ainsi nous sommes restés une semaine sans lettres de France ; et à présent je reçois vos deux lettres du 25 et du 4^. Je ne sais pas encore si je suis à l'abri des malheurs, et si j'aurai mes pauvres cent louis; car voilà toute mon ambition, ma gloire, ma vertu. J'observe pourtant qu'il a fallu renvoyer un contrôleur*, causer des banqueroutes immenses, exciter le bouleversement de l'Etat pour que mon petit livre paraisse. La nuit qui accoucha d'Hercule ne fut pas, à beaucoup près, si longue ni si orageuse. De grâce ne me mandez pas les critiques, mandez-moi uniquement le débit, et si le libraire ira tenir compagnie aux trésoriers des postes et de Bretagne ' ; voilà tout ce qui m'intéresse.
«.Édit. T. :dtt/*'.
2, Maynon d'Invault, qui, le 29 décembre 1709, donna sa démissioii de contrôleur général et fut remplacé par l'abbé Terray.
3. Billard, caissier des fermes des postes, qui venait de faire (janvier 1770), une banqueroute de quatre millions, ce qai 6t écrire sur la porte de l'abbé Terray lorsqu'il réduisit les rentes : loi l'on joue le noble jtu de billard. Voir la Corresp, de Grimm, t. Viu, p. 48, les Leltreê de ma^ dame du Deffand, éd. Lescure, t. Il, pp. 33 et 219, et les Mém, secretSf t. V, pp, 90 et 109. ^
J'aurai soin de faire retirer régulièrement la gazette de Paris, et je m'arrangerai avec Suard. Soa rhumatisme et vos coliques ne valent rien du tout. Renvoyez ceJa au plus vite, et point de bains, s'il vous plaît. Mangez du lait frais et du miel de Provence ; en trois jours vous vous y accoutumerez et vous serez guérie. La Géorgique^ n'est plus un sujet de poème à notre âge. Il faut une religion agricole à un peuple colon, pour parler avec emphase et avec grandeur des poireaux, «des oignons et des abeilles. Avec votre triste consubstantialité, et Iranssubstantation, que voulez-vous qu'on fasse *? Il y a deux classes de religion. Celles des peuples nouveaux sont riantes et ne sont qu'agriculture, médecine, athlétique et population. Celles des vieux peuples sont tristes et ne sont que métaphysique, rhétorique, contemplation, élévation de l'âme ; elles doivent causer l'abandon de la culture, de la population, de la bonne santé et des plaisirs. Nous sommes vieux.
Je veux vous dire un mot sur votre première lettre concernant la brochure de Voltaire : Tout en Dieu^,
i. Allusion à la Traduction des Géorgiques, par Tabbé Delille, alors professeur au collège de la Marche, et âgé de trente et un an, qui venait de paraître, au mois de décembre 1769.
i. Phrase omise dans Té^iition D.
3. fotit en Dt'tfu, commentaire «ur Malebranche, publié par Voltaire sous le pseudonyme de l'abbé de Tilladct, oratorien, membre de l'Académie des inscriptions (1650-1715). Cet opuscule que Voltaire adressait de Ferney à d'Alembert, le 15 août 1769, est ainsi apprécié par Grimm dans sa Correspondance du mois de novembre : « 11 nous est venu de la manufacture encore une autre feuille de vingt-quatre pages, intitulée : Tout en Dieu. Cette feuille est signée par M. l'abbé de Tilladet, qui est sans doute neveu à la mode de Ferney de M. Jacques Aimon, traducteur de M. le docteur Obern (autrea peeudonymeê^ dont Voltaire avait tigné Dieu bt lkb HoMMc», paru fa même année^ et dénoncé au Parltment par l'avocat général Seguitr), L'œuvre de M. l'abbé de Tilladet est peu de chose; ce sont proprement des thèses de logique et de métaphysique pour prouver rinulilité d'une substance placée entre Dieu et la matière, et appelée esprit ou Ame, et pour prouver encore que tout ce qui existe et tout ce qui arrive
26 LEITBBS DE L*ABBÉ OAI^IAKI
Tous VOUS étonnez qu'il n'ait employé que vingt pages poui^ parler de la cause universelle et de ses effets ; moi, je m'étonne du contraire. Qui dit : Tout en Dieu, dit clair et net que Dieu est le tout ; car celui qui dit que le deux et le trois sont dans le cinq, dit que le cinq n'est que le composé de trois et deux. Et tout est dit. Gomment diable peut-on trouver de quoi remplir une brochure d'une chose dont je n*ai pu remplir vingt lignes qu'en y ajoutant une comparaison ? Voltaire a, cette fois, joué de malheur ; il a voulu paraître déiste, et il s'est trouvé athée, sans s'en apercevoir. Tant va la cruche à l'eau, etc., etc., etc. Il ne faut jamais se frotter trop à ces matières ; elles sont glissantes.
Sa colère contre le carême et la morue sèche, est peut-être plus juste ; moi je ne l'aime pas non plus. Mais sa colère contre les fêtes est absurde ^ ; il les croit d'institution divine, et voilà pourquoi il les a prises en grippe; mais il se trompe, elles sont d'institution humaine ; elles ne sont pas pour Dieu, elles sont pour Phomme, et par conséquent Voltaire devrait les respecter. Encore cette fois, il a pris son cul pour ses chausses. Pour les adora-* teurs, selon les échantillons que vous m'en donnez, il pourrait être bon 4 Dans un dialogue, il faut que chacun reste de son avisi
est une éinanation de l'Etre sapréme. On pourrait anisi intituler ces thèses ComparaÎMOn de Dieu et de la lumière. Je veux mourir si les raisonnements de M. Tabbé deTilladet ne sont pas pour moi aussi inintelligibles, aussi absurdes, <tue le plus 6er galimatias théologique. Je dé6e tout homme de bonne foi qui est en état de méditer, d'attacher un sens philosophique au galimatias de H. l'abbé de Tilladet, et de trouver dans ses propositions autre chose qu'un enfant qui joue avec des mots, comme les autres jouent avec des cartes. Voilà donc à quoi est réduit l'esprit le plus pénétrant, le plus lumineux du siècle, lorsqu^il s^élève i de certains objets et qu'il n'ose se rendre compte de ses idées. • (Corresp. liUér,, t. VIII, p, 364.)
1. Dans la Requête à tow les nuigislratê du royaume i 769, (OEwres^ t. XLVI, p. 425), où Voltaire demande la diminution des jours de fêtes. Voir Grimm, Correip, litiér,, t. VIII, p. 881.
Le billet de notre cher marquis vaut mieux que tout cela. Faites mes compliments à Antoinette Rose^, puisqu'elle a fait son entrée. Grimm s'est donné bien dé la peine à chercher des corrections à faire sur un ouvrage qui, peut-être, sera plus cher à mes amis par ses imperfections, qui annoncent cette cruelle précipitation de mon départ. Ma santé est toujours la même ; je suis accablé d'ennui^. Au reste, que sait-on? Adieu, ma belle chère dame.
Naples, 3 février 1770.
J'ai enfin reçu un exemplaire du livre qui fait tant de bruit à Paris, et que j'ai lu avec la plus grande avidité, ne me souvenant presque plus de ce qu'il contenait. Foi de connaisseur, c'est un bon livre. S'il a plaà l'abbé Raynal et à notre cher Schomberg, je suis content ; je fais le plus grand cas du jugement de ces deux hommes. Pour madame du Deffand, je suis bien sûr qu'elle ne l'a pas lu. Pour Duclos, son avis indique toujours quel est l'avis contraire du reste de l'univers. Ainsi tout va bien. J'y ai trouvé peu de changements, mais ce peu fait un très grand effet. Un rien pare un homme; j'en remercie les bienfaiteurs '. Que n'en puis-je dire autant des correc-. teurs d'épreuves ! J'y ai trouvé quatre ou cinq fautes capitales, qu'il est de la plus grande importance de corriger,
i . Peut-être une petite-fille de madame d'Épioay, nouYellemeot née.