L'ABBÉ GALIANI A MADAME D'ÉPINAY
(Rép. au n° 39.) — Naples, 2 février i771.
Ma belle dame, quoi ! vos gens d'esprit n'ont pas plus d'esprit que cela ! Il faut qu'on arrive de Naples pour mettre le holà sur le choix d'une parodie qui est mot à mot. Voilà ce que c'est que d'avoir de l'esprit et de subtiliser ; une bête n'en aurait pas été embarrassée, mais eux, faciunt nimis intelligendo, nihil ut intelligant, ' Mais mon embarras est bien plus grand, car je n'ai conservé de brouillon que du second envoi, et aucune trace du premier ; je ne m'en souviens pas du tout. Cependant je vous envoie le petit bout de l'avant-propos qui est parodié, et le chapitre premier ; le chapitre deuxième doit être imprimé en entier ; le troisième, jusqu'à la page 35 inclusivement, et avec la note en bas ^ Ensuite, je n'en sais
1* Voici les titres de ces chapitres : I" Uuniiè d'intérêt et de l'essence cftt corps politique. On ne doitjfàger de la liberté du commerce des blés, que par les rapports de cette liberté avec l'intérêt commwn de la nation. -7 II. Le droit naturel que tous les hommes ont à l'existence^ est la première loi fondamentale; toutes Us autres lois fondamentales ne
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rien ; mais je vous envoie, bien arrangés, les morceaux de' la deuxième expédition, qui vous donneront Tidée de la manière dont il faut s'y prendre pour arranger le texte. Vous voyez bien que j'ai évité la longueur ; ainsi je n'ai pas parodié exactement tout le texte ; car, outre qu'il est absurde (ce qui ne ferait pas grand'chose) , il est très long et monotone (ce qui est insupportable). Au surplus, la chose que je vous recommande, c'est que, si jamais cela s'imprime, vous ne vous avisiez pas d'imprimer à mi-marge, et vis-à-vis l'un de l'autre le texte et la parodie. Bien des traducteurs ont fait cette faute, et tous s'en sont repentis. Il n'y a rien qui tue davantage une traduction ou une parodie, que cette méthode. Il faut au lecteur qu'il se souvienne toujours de loin, et avec une sorte d'obscurité, du texte, pour avoir du plaisir. Je suis sûr que mon ami Grimm, qui sent ce qu'il lit, va applaudir à tout rompre à celte réflexion que je viens de vous faire ; qu'il la trouvera juste et vraie, et neuve en même temps. Ainsi donc, copiez ou imprimez tout de son long le texte,
sont que des conséquences de cette première loi, — III . L'institution de la propriété foncière est une loi fondamentale; elle est conséquente au droit naturel que tous les hommes ont à Vexistence et aux moyem d'exister. Elle est parfaitement conforme à l'intérêt commun des sociétés^ quoique les productions que récolte le propriétaire foncier lui (appartiennent exclusivement. La note de la p. 35, est ainsi conçue: « Quelques personnes ont prétendu que Pinstitution de la propriété foncière n'était que l'ouyrage des hommes, ouvrage volontaire de-leur part; par conséquent qu'elle n'était point d'une nécessité absolue. Il est vrai quMl en est de la propriété foncière, comme de la formation même de la société. Ni l'une ni l'autre n'existeront certainement parmi les hommes qui ne voudront point qu'elles existent; mais en concluez-vous que la société n'est pas d'une nécessité absolue au bonheur et à la multiplication de notre espèce ? Une chose peut très bien être en nous tout à la fois volontaire et nécessaire ; l'action de boire et de manger en est la preuve. Qu'on ne dise donc plus que nous ne tenons que de nos lois l'Institution de la propriété foncière ; nous la tenons encore de l'ordre même de la nature/ d'une nécessité physique et absolue qui est la raison primitive de nos lois, et qui existait avant nos lois. •Vlntérét général de {'£tol, Amsterdam, 1770, Bibl. Nat. n* S. ilOi. >
et ensuite en entier la dissertation sur les Bagan^es, laquelle, lue sans interruption et d'une seule haleine, est capable de faire crever de rire un bœuf. Dixi\
Parlons d'autre chose. Est-il possible que vous vous amusiez à me faire une dissertation sur le mérite et les études des femmes, dans un moment aussi critique pour la France \ lorsqu'on est ravi de voir une longue lettre, croyant y trouver des anecdotes charmantes ? N'avez-vous pas pris garde que le n° 39 est le seul qu'un ministre d'État n'a pas pu lire, attendu qu'il n'y avait pas de ministre d'État lorsqu'il a été écrit. Mais enfin vous ne m'avez rien mandé, et je suis dans la plus profonde ignorance de tout ce grand fracas d'événements qui arrivent chez vous*. Cependant, voulez-vous savoir ma prédiction? Je prédis qu'on se déterminera à faire une cruelle persécution aux esprits forts ; et pourquoi , direz-vous ? Parce qu'il faut que quelqu'un ait tort, et il n'y a personne qui engage mieux tous les partis à lui donner le tort, qu'un savant isolé qui brille beaucoup, et qui ne fait ni bien ni mal à personne. C'est donc lui qui doit avoir tort, et tous les torts, et être la cause de tout ; il faut donc le persécuter. Cours, parlements. États, clergé, jésuites, jansénistes, tous y trouvent leur compte : Ff^go abolendo rumori, Nero subdiditreos, quos populus Fncychpedùtas appellabat^. Voilà ce que le cœur me dit, et mon cœur voit souvent noir, el rarement faux.
Vous voulez savoir de moi ce qu'une femme doit étu-
1. La lettre 71, qui avait été écrite le jour mime où les membres du parlement avaient reçu les lettres de cachet qui leur intimaient l'ordre de reprendre leur service.
i. Il veut parler de l'exil des parlements, etc. (A. N.).
3. Tacite, ^nna/tfj, XV, 44, à propos du bruit qui attribuait à Néron l'incendie de Rome, et qui amena la première persécution des chrétiens, quoë, per (lagitia ineisoa, vulgitt chriatianos ojppellabat.
dier. Sa langue, afin qu'elle puisse parler et écrire correctement; la poésie, si elle y a du penchant. En tout, elle doit cultiver toujours son imagination ; car le vrai mérite des femmes^ et de leur société, consiste en ce qu'elles sont toujours plus originales que les hommes; elles sont moins factices, moins gâtées, moins éloignées de la nature, et par cela plus aimables. En fait de morale, elles doivent étudier beaucoup les hommes, et jamais les feinmes. Elles doivent connaître et étudier tous les ridicules des hommes, et jamais ceux des femmes.
Quoi que vous en disiez, je suis fort content de l'article Blé de Voltaire en ce qui me concerne ^ On voit bien clairement qu'il n'a pas voulu se brouiller avec les économistes ; mais que cependant il n'en fait point de cas. Touchant la matière, il fait bien comprendre qu'il n'est plus en âge de l'étudier, et que sa passion et son génie le mènent toujours ailleurs. Rousseau avait dit que Jésus était mort en Dieu^, et Voltaire s'est moqué de cette
1 . Dans cel article, qu'il avait annoncé dans sa lettre du 6 novembre 1 770, à madame d'itpinay et qui fait aujourd'hui partie du Dictionnaire philosO' phique^ Voltaire, le prenant sur le tou badin, évitait de se prononcer sur les deux systèmes de la liberté et de la prohibition, et concluait ainsi : « Suivez le précepte d'Horace : i Ayez toujours une aunée de blé devant vous, Provisx frugis in annum, (L. I*', Ep. 18).» Voici comment il s'y exprime touchant Galiani et ses IHalogw.t : « Des gens qui avaient autant d'esprit et
*des vues aussi pures, écrivirent dans Tidée de limiter celte liberté ; et l'abbé Galiani réjouit la nation française sur l'exportation des blés ; il trouva le secret de faire, même en français, des dialogues aussi amusants que nos meilleurs romaas, et aussi instructifs que nos meilleurs livres sérieux. Si cet ouvrage ne fit pas diminuer le prix do pain, il donna beaucoup de plaisir à la nation, ce qui vaut beaucoup mieux pour elle. Les partisans de Texportation illimitée lui répondirent vertement. Le résultat fut que les le'ctenrs ne surent plus où ils en étaient : la plupart se mirent à lire des romans en attendant trois ou quatre années abondantes de suite qui les mettraient en état de juger. »
2. Dans Emilif profession de foi du vicaire savoyard: t Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu • . Œuorea, Paris, Féret, 1827, t. IV, p. 24 (. Voltaire a plusieurs fois rois Jésus-Christ et Socrate en parallèle, mais avec une autre intention que Jeau-Jae^ues. Voir son Traité sur la Tolérance (1763), ch. xiv, et son iHct, Philotop.f au mot Religion.
phrase ; moi je dis à présent que l'auteur de l'article Blé^ radote en Voltaire. On se moquera de moi, si on croit n'avoir jamais vu comment un Voltaire radotait ; cependant je crois assez m'expliquer.
Ce paquet est trop fort pour l'envoyer par la voie de l'ambassadeur. Adieu. Aimez-moi. N'oubliez pas cette pauvre malade, si elle existe encore. Je suis devenu tout à fait muet, parce que la perte des dents me fait sifÛer et balbutier beaucoup. Ainsi je n'y suis plus ; car qu'est-ce que c'est que le petit abbé muet? Adieu. Vous ne me mandez pas si vous avez lu ma dernière lettre à Suard^; si vous avez reçu mon second mémoire à M. de Sartine; enfin, je. trouve un silence dans vos lettres qui me met en doute que les miennes vous soient parvenues. J'avais écrit à madame Necker, et envoyé la lettre à Suard ^; je n'en ai point de nouvelles. Adieu. Je reçois dans l'instant le n° 40, et les lettres du 14, de Paris* Je suis au comble de l'abattement et du chagrin. Vous en savez la cause •. Je croyais que les malheureux ne mouraient jamais ; mais ils meurent comme les autres. Quelle consolation donc, lorsqu'on est né malheureux !
(Rép. au n® 41.) — Naples, 9 février 1771.
Madame, mon cœur ne me dit point de songer à Paris. Je me trouve tous les jours plus sensible que je ne croyais. La perte que j'ai faite à Paris est augmentée par une que
. 1. Voir p. 184.