Horace. Satyrarum, I
(Rép. ad n» 42.) — Naples, 16 février 1771.
Ma belle dame, vos lettres, depuis le commencement de Tannée, sont incroyables. La politique vous a rendue muette; et vous faites, comme les muets, beaucoup de sons sans articulation de paroles. Eh bien! que le parlement fasse sa paix, ou qu'il soit écrasé ; que M. de Ghoiseul revienne ou qu'il reste à Ghanteloup, faut-il pour cela que je ne sache pas ce que font les Helvétius? Que font madame Geoffrin, madame Necker, mademoiselle Glairon, mademoiselle Lespinasse, Grimm, Suard, Tabbé Raynal, Marmontel, et toute Thonorable compagnie? Vous m'envoyez des vers de madame de Boufflers ' , qui disent qu'elle a cessé d'être femme. Je ne sais rien de la coutume de Paris ; mais je sais que chez nous, et par le droit romain , on accorde aux veuves la restitution in integrnm; et les connaisseurs disent que cela est très vrai, passé un certain âge. Enfin, je ne veux pas des vers des autres, je veux de la prose de vous.
Diderot m'a proposé la question, s'il était possible, dans certain cas, qu'on monopolisât les blés d'une province entière, lorsque tout emploi d'argent étant décrié, il y a de l'argent énormément dans les mains des particuliers? Je dis qu'il faut pour cela un cas unique. Car remarquez bien, pour qu'un souverain soit décrié en plein, il faut supposer un gouvernement qui ne respecte ni lois, ni promesses, ni tout ce qu'il y a de plus sacré. Ge gouvernement donc, absolu et despotique, ne respec-
1 . Marie^Françoise-Catherine de Beauvau, sœur du maréchal et de la duchesse de Mirepoix, et mère du chevalier de Boufflers. Née le 8 décembre 1711, mariée en 1738 au marquis de Boufflers, dont elle devint Teuve le 11 jaavier 1752, morte en 1787* Elle est connue par de jolis vers.
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tera pas davantage les magasins de blés. Ainsi, un particulier courra autant de risque à monopoliser, les blés, qu'à placer son argent en billets royaux, et il s'en abstiendra. Mais s'il arrivait qu'un gouvernement fît banqueroute d'argent, sans corruption dans les maximes de la vertu; que la banqueroute ne fût pas un effet de méchanceté d'esprit, mais d'une bonté de cœur qui a fait manger gaillardement trop d'argent, alors il arriverait qu'on verrait à la fois, dans une même nation, l'énergie de la vertu jointe au délabrement des mœurs. On y vermit une police admirable sur les filous de mouchoirs, pendant qu'on n'attaquerait pas même en justice une compagnie des Indes, ou une compagnie des fermes qui cesserait de payer ^ deux cent millions; et on verrait respecter le citronnier d'un propriétaire à qui on déchirerait sur le visage pour cent mille .francs de contrats. Ce cas est si rare, qu'il est, ma foi, unique. Nous le voyons ; la postérité ne le croira pas. Ainsi Diderot a raison ; mais je n'ai pas tort de ne pas m'occuper de ces cas uniques. Bonsoir, adieu.
(Rép. au n" 43.) — Naple», 23 février mi.
Sont-elles vraiment de Voltaire ^, ces deux pièces de vers que vous m'envoyez? J'y aurais reconnu Dorât, Boufflers, Voisenon, le chevalier à talons rouges de chez le baron, ou un autre Voltaire-5^rGS ; mais jamais luimême ; et prenez garde, peut-être je ne me trompe pas.
1. Le 10 février 1770, deux arrêts du Conseil avaient suspendu le payement des rescriptions sur les fermes, etc., lesquelles équivalaient à nos bons du triêùr actuels.
2. Peut-être les vers sur une Dame qui s'appelait Mairie^ que cite Grimm, en janvier 1771 (IX, 225), et qui étaient en réalité de BoufRers.
Oq a mis sur le compte de Voltaire les louanges d'un exilé \ que personne n*osait faire. Le temps nous éclaircira, disent les gazetiers.
Griram n'est pas mon ami chaud, comme il s'en vante ; car il m'enverrait quelque fournée de son cru, s'il était aussi chaud qu'un four.
A Madagascar on trouve des hommes qui ont plus de morale que de mémoire. Pour se ressouvenir des raisons qu'ils ont pesées, ils se servent de baguettes. Nous imprimons des factums et des mémoires, et cela revient au même. Demandez à votre ami si les juges-étaient vieux ou jeunes. Je gagerais qu'ils sont les vieillards du pays. Au surplus, ce fait de Madagascar n'est* pas plus extraordinaire que celui du même pays, des conseillers qui tenaient conseil dans des cruches ; et l'on trouva que l'Europe avait des conseils plus extraordinaires que ceux-là. De même on trouve en Europe des jugements où l'on met devant les juges, au lieu de baguettes, des sacs de gros écus. Ils en mettent d'un côté et d'autre, et voient le plus, le moins, le pour, le contre avec de gros écus ; et enfin on pèse, et le poids décide le droit. Somme totale : Il n'est aucunement intéressant de donner le tort ou la raison à l'un ou à l'autre, dans ce monde ; il importe de décider, car il faut finir pour aller dîner, autant les juges que les parties. Je voudrais vous en dire davantage; mais comme vous ne m'écrivez jamais rien delout ce que je vous mande, vous me désorientez. Je vous ai envoyé deux mémoires pour M. de Sartine, qu'en avez-vous fait? Que faites-vous de ma Bagarre ? Que faites-vous de Merlin ? Que faites-vous de mille autres choses dites ou à
1. Le duc de Choiseul, dont Voltaire chanta les louanges dans son épître, intitulée : Benaldaki à Caramouftéey femme de Giafar le Barmécide^ \n{,0Euwe8,U XIll, p. 315.
214 LETTBES DE L'ABBÉ GALJANI
dire? Vos femmes de chambre m'intéressent; je n'aime point qu'on meure, et en vérité je ne sais pas m'y accoutumer. Bonsoir. Mille choses à tous mes amis.
COMPLAINTE SUR l'iNTBRRUPTION DE LA CORRESPONDANCE.
Naples, t mars 4 771.
Voilà, ma belle dame, une semaine blanche, sans lettres de votre part. J'en suis attristé, épouvanté, fâché ; car je crois que mes lettres vous sont parvenues régulièrement. Il y avait des articles concernant mes intérêts, mes affaires, mes amis, qui méritaient une réponse. Il y en a assurément, dans mes anciennes lettres, auxquels vous n'avez pas répondu. Qu'est-ce que c'est donc que cela? Si les apoplexies étaient contagieuses, je tremblerais sur celle de votre femme de chambre. Je ne crois pas que vous ayez été exilée avec le parlementa Pourquoi donc ne m'écrivez -vous p^s? Et tant d'autres qui devaient m'écrire, pourquoi ne le font-ils pas? Suis-je donc oublié tout à fait? De grâce, écrivez-moi quelque chose sur mes livres à Merlin, sur. mon argent et sur mes dettes. Avez-vous ma lettre par laquelle je vous disais la somme qu'il fallait payer à M. le duc de Villa-Hermosa? Je n'ai rien à vous" dire si vou? n'électrisez pas mon esprit. Ici, jamais un seul discours, jamais un petit mot qui sente la littérature, l'esprit, le bon sens. Aussi, je deviens stupide de jour en jour, d'heure en heure, de minute en minute. Bonsoir pour ce soir.
1. Ces lettres d'exil aTaient été signifiées dans la nuit du 20 au 21 janvier. Journal MsL^ U l", p. 45.
A MADAME D'iPINAY. 215
(Rép. au n" 44.)— «Naples, 9 mars 177t.
Anathème à ceux qui changeront votre table ! Anathème à ceux qui toucheront à vos chaises ! Savez-vous ce que ce cruel retard de vos lettres me coûte? Il me coûte des frayeurs mortelles. Je vous ai cru morte tout de bon, et je n'ai pas eu un instant de repos dans Tâme, courant, cherchant, demandant à tout le monde s'il n'y avait pas eu quelque malheur signalé à Paris, et tous m'ont répondu que le maréchal dé Senecterre ^ était décédé. Dieu veuille avoir son âme ! Mais vous, de grâce, au nom de l'amitié la plus pure et la plus vraie qui soit au monde, ne manquez jamais de m'écrire chaque semaine, soit par les ambassadeurs, soit par la poste ; et, au pis aller, faitesmoi écrire par votre Jésus-Christ, ou par votre prophète *; cela est plus sérieux que vous ne pensez. Parlons à présent d'autre chose.
Le marquis aime donc un éléphant? Gomme cela lui ressemble I Gomme cela me ressemble! Il y avait autre-fois un éléphant à Naples ; je l'adorais. Duclos croit donc qu'on peut parler de l'éléphant* sans se compromettre?
1 . Jean-Charles, marquis de Senecterre, d'une famille dont la branche atnée, éteinte an dix-huitième siècle, ayait produit le maréchal de La Ferté- Senecterre. Né le 11 novembre 1685, colonel d'un régiment d'infanterie en 1705, brigadier en 1719, maréchal de camp en 1734, lieutenant général le 18 octobre de la même année, ambassadeur à Turin, chevalier des Ordres le 2 janvier, 1745, gouverneur d*Aunisen 1756, maréchal de France en 1 757, mort en son château de Vlvonne, en Saintonge, le 23 janvier 1 771 . Il avait épousé, le 7 octobre 1713, Marie-Marthe de Sajnt-Pierre, fille du marquis de Saint-Pierre, dont il eut Henri-Charles, né le 3 juillet 1714, dit le comte de Senecterre, marié le 15 avril 1738, à Marie-Louise-Victoire de Crussol, fille du marquis de Saint-Sulpice, mort le 9 mars 1785.