‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 114 sur 181 · L'abbé Morellet · texte numérisé non relu

L'abbé Morellet

verts et ardents, l'air moqueur, dur et dénigrant, Tautrè est gras à lard, a les yeux à fleur de tête, Tair doux, malin et bon : le grand abbé a le génie d'un chef de brigands ; le petit abbé, celui d'un grand homme : le grand

abbé a les mœurs, etc Quelque jour je suivrai cette

idée. Au reste, je ne vous écris si librement que parce . qu'un voyageur sûr vous remettra cette lettre, et m'en répond. Je vais répondre à vos questions et à celles que .vous feriez, si vous saviez ce qiii se passe.

On s'attendait à la suppression de la cour des aides ^; on a pénétré le but de la précipitation qu'on y a mise, et personne ne croit que ce but puisse être rempli; on est affligé de cette privation de toute justice ; on se révolte contre l'idée que le conseil est complètement juge et partie. La consternation est grande; je vois les esprits moins disposés à la violence qu'à la désertion. Nombre de gens pensent sérieusement à s'expatrier; ceux que leur position enchaîne évaporent leur douleur par des déclamations qui ne remédient à rien, mais qui soulagent. On s'étonne de l'exil de quelques membres de la cour des aides '; on s'attend à tout; on craint : mais les opinions restent les mêmes, parce qu'on ne leur commande pas.

Quant aux écrits^, il y a un si grand mépris répandu sur la manière dont M. le chancelier opère, qu'à peine

1 . Elle avait eu lieu le mardi 9 avril, par édit dont rexécution avait été confiée au maréchal de Richelieu, qui se rendit au palais, acconapagné de MM. de le Galaisière et d'Ormesson, conseillers d'Élat, et de 30O hommes du guet. Malesherbes, le premier président avait reçu la veille l'ordre de ne pas quitter sa terre. Journal hiat,, 4 774, t. l^', p. 236.

2. Les exilés étaient les présidents de Boisgibault, Bernard, Choarl, Fautras, Hocqaarl, et les conseillers de Fax, de Tilliers, et Brion. Ibid,f p. 241.

3. Les préambules des édits, dont quelques-uns furent rédigés par Lebrun, plus tard duc de Plaisance, alors attaché au chancelier Maupeou.

daigne-t-on les lire. On est persuadé d*avance qu'ils doivent être pleins de fausseté et de subtilité. De ceux qui les ont lus, les uns les trouvent maladroitement faits; les autres, ni vrais, ni faux, difficiles, mais possibles à réfuter ; d^autres disent enfin, et je suis du nombre, que le point de la question est toujours laissé de côté.

Il est certain que, depuis rétablissement de la monarchie française, cette discussion d'autorité, ou plutôt de. pouvoir, existe entre le roi et le parlement. Cette indécision même fait partie de la constitution monarchique ; car si on décide la question en faveur du roi , toutes les conséquences qui en résultent le rendent absolument despote. Si on la décide en faveur du parlement, le roi, à peu de chose près, n*a pas plus d'autorité que le roi d'Angleterre ; ainsi , de manière ou d'autre en décidant la question, on change la constitution de l'État; au lieu qu'en laissant subsister les choses telles qu'elles ont été de tout temps, quel est de fait le cas où le roi n'ait pas été maître de faire une bonne loi, un règlement juste? Et quel est le cas où, malgré la résistance des parlements, la volonté du souverain n'a pas prévalu , jusqu'à ce que maîtrisé par la force des événements et des circonstances, très indépendantes des parlements, le souverain se soit lui-même départi de ses projets? Si l'on n'avait voulu que le bien, on aurait remédié aux abus sans renverser l'édifice; et lorsqu'on veut employer les matériaux d'un édifice qu'on démolit, il faut démolir avec précaution et non pas briser ; sans compter qu'il ne faut pas traiter les hommes comme les pierres, qui se meuvent avec des grues.

Chaque pas aggrave le mal. On écrit, on répondra. Tout est de mode pour le caractère français ; tout le

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monde voudra approfondir la constitution de TEtat ; les têtes s'échaufferont. On met en question des thèses auxquelles on n'aurait jamais osé penser : or, voilà un mal irréparable. Gomme je vous Tai dit , mon cher abbé, ces questions sont la théologie 4^ l'administration. Pour qu'elles soient éclaircies sans danger, il faut que, par le résultat de ses recherches, on se trouve aussi bien traité et aussi heureux qu'un homme raisonnable puisse le prétendre; sans quoi, les lumières qu'acquièrent les peuples doivent un peu plus tôt, un peu plus tard, opérer des révolutions.

Si l'on veut examiner ensuite notre position intérieure et extérieure, le caractère des souverains alliés et non alliés, je crois qu'on conviendra qu'on ne pouvait guère choisir un moment plus défavorable. Je ne serais pas embarrassée d'écrire des volumes sur cette matière, et de démontrer l'impossibilité d'une besogne solide et tous les inconvénients de celle-ci. Toutes ces idées étaient dans ma tête; mais elles y seraient restées à jamais inconnues, si on ne me les avait pas développées 'en alarmant mon esprit et en révoltant mon âme. Il ne faut pas croire, qu'au point de lumière où en est la nation, tout soit dit quand on l'a effrayée par des exemples terribles du pouvoir de Tautorité ; il se joint à la frayeur, de l'indignation : et une âme éclairée devient bien éloquente quand elle est exaltée par la pitié, la terreur, le courage et l'indignation. Le goût du martyre gagne, et il est maladroit de le faife germer.

Au reste, tout le monde, presque tout le moilde espèi*é que tout cela se réduira à rien. Mais il était décidé que la constitution de l'Etat dût changer, je Vois qu'on préférerait le despotisme du parlemeilt, parce qu'il est astreint à des formes dont le souverain despote se dis-

pense. Moi j'ai bien de la peine à croire que si ceci dure, le caractère national n'en soit altéré.

Voilà, mon cher abbé, mes idées que je vous prie de garder pour vous seul , au moins jusqu'à ce que mon maître ait achevé la banqueroute totale ; car je compte alors me faire mettre à la Bastille, atteçdu qu'il ne me restera pas d'autre manière de subsister qu'à ses dépens.

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