‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 132 sur 181 · Esprit des Lois, XXIII · texte numérisé non relu

Esprit des Lois, XXIII

A MADAME D EPIWAY. 261

trop Abeille pour résister à une pareille secousse. Elle en perdra la gaieté à jamais, et vous deviendrez une espèce de Napolitain, et mon retour à Paris deviendra impossible; car ce Paris que j'ai laissé, n'existera plus.

Je n'ai rien de drôle à vous demander d'ici. Je m'ennuie beaucoup ; je fais des chefs-d'œuvre de consultations au roi, que personne ne lit, et qu'on n'imprimera jamais, et cependant cela m'ôte le temps de faire autre chose. J'ai causé beaucoup, ces jours passés, avec un M. Ghanguion. Anglais, qui est destiné au consulat en Sicile, du baron, de madame Necker, de madame Riccoboqi^ etc.

Je suis bête ce soir, et rien ne me vient dans la tête. Je vous aime donc, et je vous embrasse. Bonsoir.

(Rép. au n«> 62.) — Naples, 3 août 1771.

Ma belle dame, Jï donc ! parce que vous n'avez pas le temps de m'écrire, faut-il que je reste sans lettres ? Et la chaise de paille, et le philosophe, et le marquis ne peuvent-ils pas recevoir un ordre absolu de vous de m'écrire à votre place ? Ici il n'y a que moi qui vous connaisse ; ainsi, si je ne puis pas vous écrire, personne ne peut me remplacer. Mais à Paris, j'avais cent amis. Sont-ils donc tous morts , ou bien ont-ils cessé de m'aimer ? Mettez donc, ma belle dame, ordre à cela, et faites une convention et un traité sur cela avec mes vieux amis, sous peine de ma disgrâce. Us s'en moqueront, me direz-vous; ils auraient tort, car je puis encore leur faire beaucoup de plaisir. Si, par exemple, j'achevais mon Histoire du siècle vingtième, croyez-vous que cela ne ferait pas bien

1. Amie de Grimm et de Diderot, madame Riccoboni (1714-1792) venait de publier les lettres de la comtesse de Soncerre, 1767.

LETTRES DB L*ABB£ QALIAia

du plaisir à la chaise de paille ? Si j'envoyais au philosophe une table des chapitres d'un ouvrage qu'un homme de lettres, mort depuis peu ici, ami intime de feu, M. Boulanger et de M. Mirabaud, avait composé sur V Origine y la gi^andeur et la décadence de la religion chrétienne, et dont l'ouvrage est perdu, croiriez- vous que cela ne lui fit bien du plaisir? Eh bien s'ils ne m'écrivent pas, je ferai le méchant, et je ne leur écrirai plus. Craignez mes menaces (ce n'est pas à vous que je parle, vous qui avez tant d'affaires et si peu d'argent; c'est à mes amis riches et fainéants). Apaisez-moi, et rendez-moi bon enfant ; et pour ce soir, comme vous ne m'avez rien mandé, je ne trouve aucune idée à vous entretenir. Bonsoir donc.

P. S, — J'oubliais de vous dire que je vous aime toujours, et toujours tout autant.

(Rép. aa n" 63.) — Naples, 10 août 4 771.

Ma belle dame, votre n« 63 ne vaut guère mieux que le précédent ; celui-là ne me disait rien, celui-ci me dit des choses fort tristes. Je croyais que dans l'état actuel de la France, on jouissait au moins du plaisir de n'être pas obligé de payer ses dettes. Je me figurais que la France avait à présent une espèce d'amnistie, de jubilé, d'année sabatique, de temps apocalyptique, et une ressemblance au cataclysme^ de Boulanger; enfin que c'était le plus vilain pays pour les riches créanciers, et le plus joli pour les endettés. Mais vous m'en donnez une idée toute différente, et je vois que vous craignez d'être obli-

1 . Éd. T. : Armistice et Catéchisme^ au lieu d'amnistie et cataclysme.

gée de payer. En ce cas-là , nous sammes plus heureux que vous, quoique nous n'ayons ni exilé des parlements, ni fait tant de choses. Ici, personne ne paie jamais. Venez donc à Naples, et vous vous moquerez du monde entier.

La chaise de paille va donc en Angleterre? Que diable allait-il faire dans cette galère? C'est pour vous excéder de commissions et d'ouvrages, qu'il vous joue ce tour abominable. Fi, le vilain !

La bombe a donc crevé au milieu de Paris* ? Et vous avez eu, ou cru avoir un tremblement de terre. Dans un temps où l'astrologie eût été en vogue, ce phénomène au-

i. Allusion à un phénomène céleste qui avait été yn alors à Paris. « Le i7 de ce mois {jwllet)^ à dii heures et demie du soir, dit la Galette de Frcmce , l'horizon parut tout à coup éclairé d'une lumière très Tive et très brillante qui dura environ deux minutes. Gomme il y a beaucoup de diversité dans les récits de ceux qui ont été témoins de ce phénomène^ que quelques personnes ont pris, sans aucune vraisemblance, pour l'effet d'une expérience d'électricité, on différera jusqu'à l'ordinaire prochain d'en parler. • — Voici ce complément : « Le mercredi, 1 7 de ce mois, vers dix heures et demie du soir, le temps étant très serein, à l'exception de quelques nuages qui bordaient l'horizon du côté du couchant, on vit tout d'un coup au nordouest, dans la moyenne région de l'air, une lumière qui croissait à mesure qu*elle avançait. Elle parut d^abord sous la forme d*un globe, ensuite avec une queue semblable à celle d'une comète. Ce globe ayant traversé, avec assez de rapidité, une partie du ciel, du nord-ouest au sud-est, en s'approchant de l'horizon, répandit, comme en s'ouvrant, une lumière si vive et si brillante que la plupart de ceux qui la virent ne purent en soutenir Téclat : cette lumière ressemblait à celle des bombes lumineuses d'artifice. Au dernier instant de son apparition, ce globe prit la forme de poire, et sa lumière était d'un blauc pareil à celui d'un métal en fusion ; cependant il semblait que dans quelques endroits cette lumière était plus rouge, et et l'on y voyait des espèces de bouillonnements, avec une matière fumeuse : la queue était d'une couleur plus rougeâtre. La grosseur extraordinaire de ce globe et son extrême hauteur ont fait croire à la plupart de ceux qui l'ont TU quMl était tombé au-dessus d'eux... Les physiciens qui connaissent ce phénomène sous le nom de globe de feu, n'ont pas été médiocrement surpris qu'on ait attribué eelui-ci à une expérience d'électricité ou plutôt à un cerf-volant destiné à faire des expériences sur Télectricité de l'air. Il faut n'avoir aucune connaissance de la physique pour croire qu'une telle machine paisse, dans aucune circonstance imaginable, produire un effet pareil, v Gas. de Fr,f y. IHei 240. Voir encore les Mém, Sécréta, t. V. p. 283.

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rait anDoncé tout ce qui serait arrivé ensuite, et c'est une vérité incontestable. Je ne comprends pas comment les hommes ont pu revenir de la croyance aux augures. Peut-on nier que tout ce qui précède, annonce ce qui succède? Et cependant, on ne veut pas y croire : telle est rincrédulité du siècle où nous sommes! Pour moi, je vous déclare qu'elle annonce une persécution aux gens de lettres, qui sont la cause de tout le mal qui arrive et qui arrivera. On a déjà connu cette vérité à Parme S et on la connaîtra ailleurs. Bonsoir. Aimez-moi. Tâchez d'électriser mon âme par vos lettres, ou par celles de nos amis communs. Mes nouvelles sont toujours les mêmes. Il ne me reste plus que huit dents en tout ; c'est la plus fâcheuse perte que j'ai faite après celle de Paris. Adieu.

(Rép . au D« 64 .) — Naples, 1 7 août 1771.

Ma belle dame, j'ai été passer deux jours chez le baron de Gleichen, aux bains de l'île d'Ischia, et j'arrive dans la minute. Cependant, je ne veux pas rester sans répondre à votre chère lettre, et je commence par vous résoudre le problème de cet invalide à jambe de bois, qui vous a tant embarrassée. Savez- vous ce que c'est? C'est que cet homme est mendiant; pour rendre plus touchante sa situation, il s'est fait une fausse jambe de bois ; il n'a pas osé s'avouer mendiant à vous qui le connaissiez. Il vous a dit qu'il s'amusait à s'en servir le matin ; et, en vérité, c'est une réponse la plus singulière et la plus comique

I. Du Tillot, marquis de Félino, 4711-1774, le célèbre ministre réformateur du duc de Parme^ Tenait d'être remplacé par don Joseph-Augustin de Llano, marquis de Zuyero^ le même dont la femme est citée ailleurs dans les lettres de Galiani.

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du monde. Mais mettez-vous dans la tête qu'un gueux, un mendiant a plus d'esprit que cent beaux esprits philosophes. Il ne pense pas à autre chose ; il concentre son esprit et son génie à se procurer de l'argent, et il \ous surpasse tous tant que vous êtes.

Que diable fait-il, la chaise de paille, de mes lettres^? M'en déshonore-t-il avec tous les princes d'Allemagne ? Je ne me soucie pas qu'il m'écrive avant son départ ; mais j'exige de lui qu'il me dise au vrai ce que la charmante Londres lui aura paru, et combien il est content de l'hospitalité anglaise.

Je ne vous enverrai point la copie de l'opéra-comique de Piccini, que vous ne me mandiez que vous avez parfaitement appris le napolitain ; sans cela, vous n'en entendriez pas un mot, et vous ne sentiriez aucune beauté.

Mais parlons d'une affaire sérieuse. Sachez qu'un des plus grands maux des Napolitains , c'est qu'ils couchent sur des matelas fort- durs ; cela vient de ce qu'ils battent leur laine sans la carder. Je me suis donné toutes les peines possibles pour réparer cet inconvénient ; mais toutes ces peines ont été perdues, parce qu'ils n'ont point* de ces machines propres à carder, et n'en connaissent pas même la forme. Je suis résolu d'en faire venir de Paris. Dites-moi donc ce que coûterait tout l'attirail pour carder un matelas. Si je ne me trompe, il y a deux peignes de fer. Mettez-moi cela au clair, et tâchez, qu'au moins, en dormant, je me souvienne des lits de Paris. Bonsoir.

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