MADAME D'ÉPINAY A L'ABBÉ GAUANI
Paris, le 13 octobre 1771.
Quand je tous envoie de belles dissertations, de beaux I discours, de bons contes, vous dites que je ne dis rien :
! à présent, mon cher abbé, je vais vous mander des
riens pour que vous croyiez que je vous dis quelque chose.
Quel trésor ! cinq lettres de vous tout à la fois ; il pa-< raît que messieurs les ambassadeurs les avaient gardées soigneusement dans leurs poches , croyant apparemment que les lettres sont comme les poires, qu^elles valent mieux pochetées. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n'est pas la faute de M. de Magallon qui s'est donné tous les soins du monde pour que cela n'arrivât pas. Enfin il me les a envoyées : les voilà sur mon bureau, et je vais y répondre très exactement n® par n**, dans l'ordre où elles sont arrivées.
N° 62. Vous dites donc que lorsque je ne puis pas écrire, je dois faire travailler le marquis, la chaise de paille ou le philosophe? Gela est bien imaginé, tous gens qui ne sont bons à rien! Avez-vous rêvé longtemps pour trouver cela? Le marquis vous a écrit une fois; vous avez vu comme il s'en tire; de plus il est aveugle. La chaise de paille court comme un fou en Angleterre, et incessamment il ira vous dire tout ce qu'il n'a pas le loisir d'écrire. Le philosophe est toujours sous le charme, et l'on dit qu'il n'y a là ni plume, ni encre, ni papier. Nous arrachons de t^mps à autre quelques-unes de ses sublimes rêveries ; je vous les envoie, voilà tout ce que nous pouvons tirer de lui. Mais laissez faire, à l'avenir je ferai écrire ma fille, car elle prétend que depuis que
VOUS lui avez fait faire des compliments, elle a de l'esprit comme un ange; et ce sera à nous, pauvres et laborieui^, que vous écrirez, et non à vos ^mis riches et fainéants qui n'ont pas le temps de vous dire qu'ils vous aiment ; n'en doutez pas. Mais c'est une grande vérité qu'il n'y a que les gens fort occupés et travailleurs qui trouvent du temps pour tout ; et cela parce qu'ils sont forcés à avoir de l'ordre. Passons au n° 63 d'abord.
Des consolations sur mes malheurs domestiques ! Je vous en remercie, mon cher abbé. Eh bien ! je n'ai plus d'équipage : je serai peut-être, forcée à de plus grandes réformes encore; mais j'ai des amis qui me témoignent comme vous bien de l'intérêt. Ceux qui sont au fait des détails de ma situation m'approuvent et conviennent que j^^i fait du mieux possible. C'est au bien-être de mes enfants que j'avais sacrifié, en risquant de perdre mon aisance. Les affaires publiques m'entraînent malheureusement sans profit pour eux ; mais il n'en est pas moins vrai que je n'ai pas même un reproche d'imprudence à me faire ; c'est un grand point.
N** 64. M. Grimm vous dira et ne vous écrira pas tout ce qu'il pense de l'Angleterre^. A en juger par ce qu'il m'en écrit, il en est enchanté, et regrette fort de ne pouvoir y faire un plus long séjour.
Mais quelle folie de ne vouloir pas ra'envoyer l'opéra de Piccini ^, parce que je ne sais pas le napolitain ! Eh bieni je me ferai expliquer ce que je n'entendrai pas ! et puis c'est la démarche de cet auteur que je veux étudier. Avez-vous oublié que je me mêle d'harmonie, de composition, et que je veux étudier les bons auteurs?
i. Une trace de ce voyage de Grimm en Angleterre existe dans la Corresp. littér,, t. IX, p. 394.
î. Voir p. 249.
282 LETTBES DE L'ABBIÊ OALUNI
Eavoyez-]e-moi donc, mon cher abbé, et ne vous faites pliiç tirer roreille ; car pour peu que vous m*écriviez encore sur ee sujet, et que vous attendiez ma réponse^ cet ouvrage arrivera à Paris , et ce ne sera pas vous qui me l'aurez envoyé.
N" 67. Je vous remercie de tout ce que vous me dites d'obligeant de la part de M. de Magallon. Dites-lui de la mienne, puisque vous vous chargez de nos déclarations réciproques, que je ne lui trouve qu'un défaut, c'est qu'on le voit trop rarement. Mais, l'abbé, où avez-vous donc pris qu'il vous a fait une tracasserie auprès de moi ? Ce n'est point lui qui vous a accusé de dire que je ne vous aimais plus ; c'est vous-même qui l'avez écrit de votre main ; je l'ai lu de mes yeux, mais je n'y ai pas cru ; je sais à merveille que vous n'en croyez rien non plus. Voilà comme vous êtes, vous ne savez jamais un mot de ce que vous écrivez. Vous me faites une sortie épouvantable dans le n<* 69, sur ce que je vous ai envoyé un ballot exprès de vos livres, sur ce que j'y ai joint des exemplaires des Dialogues, tandis que vous m'avez écrit trois lettres de suite dans le mois de juillet pour rassembler tout ce que Nicolaï et moi avions à vous envoyer, pour en faire une caisse vite et tôt, et la faire partir à l'adresse de M. de Médina, à Marseille, mourant d'impatience, disiez-vous, d'être en possession de tous ces recueils de voyages. Dans la même lettre, vous ajoutez : « Je ne serais pas trop fâché d'avoir encore une vingtiaine d'exemplaires de mes Dialogues ; s'il vous en reste, vous pouvez me les envoyer. » Il ne vous manque plus que d'avoir oublié d'écrire à M. de Médina, pour lui dire comment vous voulez qu'il vous fasse parvenir la caisse, et puis de vous en prendre à moi, à qui vous n'avez rien prescrit cet égard.
Ah ! le joli mot qu'il y a à la lin de ce n° 67 ! Croyez aux revenants I J'y donne toute l'étendue que mon cœur désire ? mais quand et comment ? .
Je crois que tout ce que tous dites sur Texpérience des diamants est fort beau. Je le dirai à Diderot, mais j'aime autant vous parler d'autres choses.
Mais que voulez-vous donc que je vous dise de Paris ? Tout le monde en est absente Je ne veux point parler de nouvelles politiques ; les spectacles ne vous font rien ; les morts, mariages, etc., se trouvent dans la Gazette ; que voulez-vous savoir? Que le baron et la baronne sont toujours au Grand- Val ? les Helvetius absents ? les Necker absents ? Ils ont acheté, l'année dernière, la maison qu'avait M. de Laborde à Saint-Ouen, et ils y sont. Madame Geoffrin se porte bien : ses dîners et soupers sont comme à l'ordinaire. Vous avez beau faire, je vous -dirai encore pour dernier article que M. de Sartine a soupe hier chez moi avec M. le marquis de Mora, M. de Magallon et le marquis de Croismare. Nous avons parlé de vous, nous avons lu quelques articles de vos lettres, nous vous avons regretté.Lisez cette dernière ligne une ou deux fois par semaine, et vous saurez ce qui se passe chez moi.