‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 140 sur 181 · I. éd. T. : Employée.,, avec · texte numérisé non relu

I. éd. T. : Employée.,, avec

t. Chargé d'affaires de France à Naples qui, aussitôt son retour dans cette Tille, où notre ambassadeur, le vicomte de Choiseul, rappelé en France, ayaitpris congé du roi le 16 octobre, fit l'intérim jusqu'à Tarrivée du baron dé Breteuil, nommé ambassadeur le 10 novembre, mais qui débarqua à Naples le t juillet 1772 seulement.

A MADAME DËPINAY. 289

tant parlé de mon côté ; il m'a dit que vous m'aimiez si fort, que vous l'aviez chargé de m'en assurer, que j'ai enfin dit en moi-même : voilà le temps arrivé où je puis écrire à ma chère madame GeoiTrin , et qu'en lisant ma lettre , elle sentira moins le regret de m'avoir perdu que le plaisir de m'avoir retrouvé. Me voici donc, tel que toujours, l'abbé, le petit abbé, \oire petite chose. Je suis assis sur le bon fauteuil, remuant des pieds et mains comme un énergumène, ma perruque de travers, parlant beaucoup, et disant des choses qu'on trouvait sublimes, et qu'on m'attribuait. Ah! madame, quelle erreur! ce n'était pas moi qui disais tant de belles choses. Vos fauteuils sont des trépieds d'Apollon, et j'étais la Sibylle. Soyez sûre que, sur les chaises de paille napolitaines, je ne dis que des bêtises : mais revenons à nos affaires.

Puisque je suis avec vous, assurément vous me demandez ce que je fais et si je suis heureux. Vous voulez savoir l'état de vos amis; vous voulez qu'on ne vous mente point, et vous voulez apprendre par force d'eux qu'ils sont heureux ; voilà bien des choses que vous exigez ; cependant je puis vous assurer, sans trahir ma conscience, que je ne suis pas malheureux. J'ai fait, il est vrai, deux granfles pertes depuis deux ans ; j'ai perdu Paris et toutes mes dents ; mais enfin je n'étais pas né Français. Dieu s'était avisé, on ne sait pas trop pourquoi, de me faire naître à Naples ; puisqu'il l'entend comme cela, je n'ai rien à y redire. Mes dents m'ont quitté; mais je n'ai plus besoin de parler; personne ne m'entend d'ici, et personne n'est tenté de m'écouter. J'ai peu de bons dîners à savourer ; et si je demandais un tiers de maquereau, personne ne saurait me le donner.

Pour me consoler encore mieux de la perle de mes dents, j'ai trouvé le moyen d'appeler mon râtelier mon

parlement : lorsqu'on m'en demande des nouvelles, je dis que j*ai renvoyé tous ces messieurs, que j'ai supprimé les charges de mes présidents molaires, et que je n'en mange pas moins : personne ne m'entend, excepté moi, et je suis enfin convaincu que mes dents n'étaient pas une partie essentielle de ma machine. Mais vous ne voulez pas qu'on vous parle de ces choses-là; achevons mon discours. Je suis donc, au reste, bien portant, bien logé, bien payé, assez considéré, pas trop affairé, assez libre dans ce que je veux faire; sans parents, puisque mon frère et ma famille sont absents, et je soutiens ma gaieté en dépit du climat, du sol, de l'âge et de ma charge. Je ne vis point avec les Napolitains, je suis avec le corps diplomatique; on s'est habitué à m'en croire un membre; et on serait bien étonné ici, si, dans un dîner d'ambassadeur, on ne pie priait point : ils sont tous mes anciens amis, tous ont vu Paris, et on en parle souvent. Il faut être vrai, je m'ennuie un peu ; un germe d'ambition s'est développé dans mon cœur, où j'ignorais qu'il en existât; cela m'a fait faire des réflexions sur l'ambition, et voici ce que j'ai découvert.

L'ambition est la fille aînée de l'ennui (voilà pourquoi on rencontre tant d'ambition dans les cloîtres) ; elle est la mère de l'hypocrisie, et l'hypocrisie engendre, avec la gêne, un second ennui, qui est l'arrière-petit-fils du premier, et qui ne ressemble pas tout à fait à son grandpère. Le premier est un ennui doux, calme, soporifique ; le second est corrosif; on en meurt à la fin. J'ai donc le premier ennui, mais je n'ai pas le second ; car l'ambition en moi n'a pas eu la force d'engendrer l'hypocrisie; ma nature s'y est par trop refusée* J'échouerai donc dans mes prétentions, mais je vivrai longtemps, si je ne meurs pas d'indigestion ou de paroles rentrées ; ce qui est mon

mal actuel. Pourtant si j'avais la force d'écrire, et vous la bonté de me i^épondre, je ne mourrais pas ; je parlerais à Paris, étante Naples. Répondez-moi donc, si vous voulez que je vive; mais écrivez-moi p^r la voie et sous l'enveloppe du cardinal de Bernis, si vous ne voulez pas que je fasse banqueroute. )e vous ai peint au naturel mon état, parlez-moi à présent du vôtre.

Que font mes amis? Que fait madame Geoffrin? Que fait madame de la Ferté-Imbault ^? Gomment vont les mercredis? Je n'ai pas trop d'idée d'un mercredi sans moi, car tous ceux que j'ai vus, j'y étais. Y mangera-t-on des garbures ? Je n'en ai plus mangé ; pourriez-yous ni 'en envoyer la préparation ? Elle n'est pas dans V Encyclopédie , au mot Garbure; je l'ai cherchée en vain. Diderot lit la faute impardonnable de l'oublier. Faites-vous enrager toujours Burigny? Que fait mon abbé Morellet? M^aime-t-il? m'a-t-il pardonné? est-il persuadé qu'il ne sera jamais un vrai économiste ? Il a trop d'esprit et de bon sens pour primer dans une secte où l'on baptise les prosélytes par immersion dans une espèce d'encre de métaphysique faite avec du noir de cheminée politique; il y a trop de noir et de fumée pour lui- là dedans. Que font M. et madame de Sartine? Quel homme! quel femme! J'ai lu dans une gazette que M. de Trudaine avec madame étaient à Bruxelles. Gomment se portentils? Voulez-vous vous charger de faire mes compliments de félicitation à M. de Gossé sur la charge de madame'? elle a bien fait de prendre une place à la cour, puisque son mari était obligé d'y rester. Que fait mon cher

i. Fille de madame Geoffrin. V. plus loin.

2. La duchesse de Cossé, née Mancini, avait été nommée, le 21 sept. 1771, dame d'atour de la Daupbine, en remplacement de la duchesse de Villars, née Amable-Gabrielle de NoaiUes, morte le 16, âgée de 64 ans.

nonce ^? Combien paye-t-il de loyer dans la poitrine du pape? Il est malheureux en logements. M. de Broglie le logea fort à Tétroit; mais le pape Ta logé encore plus à rélroit. Le papier iinit. Vous voyez que je suis toujours un grand parleur ; je ne suis donc pas changé : donc je vous aime encore à la folie, et je suis votre, etc.

lli. - A MADAME D^ÉPINAY,

(Rép. au n" 71.) — Naplet, 26 octobre 1771.

- Madame, je n'ai point de vos lettres cette semaine, et j'en étais impatient pour apprendre la réussite de Tentrevue avec votre fils, ou, pour mieux dire, avec le fils de M. d'Épinay. Je vous écris cependant pour vous dire que la caisse des livres que vous m'avez expédiée est arrivée avec une rapidité étonnante. Le bâtiment a mis deux jours et demi à faire le trajet de Marseille ici ; chose sans exemple. Je suis enchanté de tous les livres que vous m'avez envoyés, hormis les miens. Je vous remercie du Zend'Avesta et du Bougainville, et je rernercie bien sincèrement Suardde son Histoire * de Charles F,traduite de l'anglais. Je lis Bougainville à force, et j'entends mieux le taïte que le^ patois marin. Je parcours le Zend- Avesta, et je ne sais pas si c'est du pehlvi traduit en français, ou du français traduit en pehlvi. Tout compte fait, il y a autant de mots indiens que de français dans cet ouvrage ; et cela me prouve l'existence des deux principes, et que Zoroastre a raison, puisqu'il y a autant de

1. Bernardin Giraud, né à Rome, le 14 juillet 1721, archevêque de Damas, nonce à Paris, de 1767 à 1774, cardinal en 1771. En 1771, il demeurait encore rue Saint-Dominique-Saint-Germain, hôtel de Broglie, quM quitta l'année suivante pour aller rue de Babylone, près des Missions.

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