Éd. T. : Le traité que son patois maria
A MADAME D BPINAY.
mots lisibles que d'inarticulahles dans son bréviaire. Je m'attendais à quelques livres de pljis dans la caisse ; mais ce sera pour une autre expédition. En attendant, bonsoir ; je vous embrasse ; aimez-moi.
(Rép. au n" 7<.) — Naples, 2 nOTembre !77i.
C'est par un pur hasard que j'ai reçu deux lettres charmantes de vous ; elles ont couru le plus grand risque de s'égarer, n'étant pas venues par la poste. L'une était sans numéro, écrite le 3 septembre, l'autre est le n° 71 , du 6 octobre. Pour assurer notre correspondance, je vois qu'entin il- faut se résoudre à nous écrire quelquefois par la poste, et à payer nos lettres ; la vague est grosse, la lame est trop forte, et, dans une tempête pareille, le mouillage le plus sûr est la grande poste. Bou gain ville est cause que je parle marin. Je n'ai encore reçu aucune lettre de Garaccioli ; cela me passe. Si j'en savais la raison, je lui écrirais, malgré son silence, et je tâcherais de le lier de connaissance avec vous ; mais jusqu'à ce que je sache s'il est encore au nombre de mes amis, vous voyezbien que je ne puis pas lui écrire ; mais Mora, mais Magallon feront votre affaire. Je trouve comme vous que Suard et l'abbé Arnaud avaient commis des fautes dignes d'un châtiment ; cependant, je ne suis pas d'accord avec vous qu'ils méritaient qu'on leur ôtât leur existence et leur subsistance ^ Sœvilia est ejus qui puniendi jus
1 . Suivant madame Suard , la cause ou plutôt le prétexte de cette disgrâce était l'annonce dans la Gazelle du mariage du duc de Cumberlaod. frère du roi d'Angleterre, avec Anne Hortou , fille de lord Imham, et dont la publication était de nature à déplaire à la cour de Londres. Voir Essaie de Mém.y p. MO.
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habet, modum non habet. Il y a une mesure et une proportion entra la faute et ]e châtiment; lorsqu'on la dépasse, on sévit, on est cruel. Croyez-vous que si Ton eût condamné Suard à payer cent écus pour chacune des fautes commises, applicables à Thôpital des Enfants-Trouvés, cela ne l'aurait pas guéri à jamais de Tètourderie dont il est attaqué? Mais laissons cela.
Passons à votre n" 71. D'abord, j'étais d'une impatience incroyable pour apprendre de vous les symptômes de votre entrevue avec le fils de M. d'Épinay; vous ne m'en dites mot ; on croirait que vous ne l'avez pas vu. Vous ne vous occupez que de l'interruption de mes lettres. Je vois qu'enfin quelques-unes vous étaient parvenues. Je ne puis que les écrire ; trop heureux si je cuvais vous les apporter moi-même! mais.... Ah h que je changerais bien volontiers mon sort contre celui d'une bécasse! La chanson agricole est charmante; mais que me dites-vous ? Chante-t-on encore à Paris ? Y fait-on encore des couplets ? Cela est bien loin de mon compte.
Le Dialogue des tableaux du Louvre^ intéresse peu à cinq cents lieues ; Gleichen et moi nous en avons ri : personne ne nous aurait entendus. Au reste, à propos des tableaux, je remarque que le caractère dominant des Français perce toujours. Ils sont causeurs, raisonneurs, badins par essence; un mauvais tableau enfante une bonne brochure; ainsi, vous parlerez mieux des arts que vous n'en ferez jamais. Il se trouvera au bout du compte,
i . Probablement la Lettre de M, Baphaël, le jeune, élève des écoles gratuites de dessin j neveu de M • Haphail^ peintre de l'Académie de Sttint'Lua, à un de ses amis sur les peintures, eic, exposées celte année au Louvre, 1771, in- S" de 62 p., dont Diderot parle dans la Corresp. Uttér, de Grimai (t. IX, p. 375), et où rauteur, Daadé de Jostan, établissait on' dialogue fort amnsant entre les tableaux eox-mAmes. Voir aussi les Mém. secrets, 19 sept. 1771, t. Y, p. 318.
A MADAME 0'BPINAY, 295
dans quelques siècles, que tous aurez le mieui raisonné, le mieux discuté ce que toutes les autres nations auront fait de mieux. Chérissez donc Timprimerie; c'est votre lot dans ce bas monde. Mais vous avez mis un impôt sur le papier ^ Quelle sottise ! Plaisanterie à part, un impôt sur le papier est la faute en politique la plus forte qui se soit commise en France depuis un siècle; il valait mieux faire la banqueroute universelle, et laisser au Français le plaisir de parler à l'Europe à peu de frais. Vous avez plus conquis de pays par les livres que par les armes. Vous ne devez la gloire de la cation qu'à vos ouvrages, et vous voulez vous forcer à vous taire î
J'ai lu l'ouvrage de Linguet * qu'on m'a envoyé; il me copie mot à mot dans tout ce qu'il dit à propos des blés; il ne me cite jamais. Il ne me copie pas dans ce qu'il dit des gouvernements orientaux ; mon avis est diamétralement opposé. Ce qu'il dit est vrai en théorie, il est faux en pratique; théorétiquement, le gouvernement despo^ tique devrait faire trembler les vizirs et les ministres encore plus que le peuple, et rétablir la balance ; mais, en pratique, il oublie que les ministres sont les maîtres d'élever leurs jeunes princes dans des sérails, comme il leur cpnvient, et d'en faire des hommes tellement dénaturés qu'ils soient spécifiquement divers des autres hommes. Or, je demande à Linguet: Supposez un gouvernement asiatique, et que le sultan soit un lièvre, ou un daim, un chevreuil, qu'en arrivera-t-il? Il répondra qu*.
1 . Nous n'aTons trouvé aucun édit sur cet objet dam le Recueil des loit d'Uanibert ; mais tous sont loin d*y figurer.
t. jRepoiMe aux doctêvrê modernes j ou Apologie de V auteur de la TaAoBii ou Lois et des Lrtrbi sur cette théorie; avec la réfulcUion du système des philosophes économistes, s. I., 1771 , 2 toI. in-12. Bibl. Nat. n' R. S977. La question des blés y est traitée dans trois chapitres de la III* partie, p. 47-120. . ..
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n*en sait rien ; que ne connaissant ni l'instinct, ni les habitudes, ni le langage du chevreuil, il ne peut pas calculer ce qui arrivera d'une nation qui tourne en entier sur un pivot inconnu ; qu'il ne peut calculer que d'api^s l'hypothèse que le sultan soit un homme, animal à lui connu. Eh bien ! voilà la méprise; ce sultan n'est pas un homme. Qu'il ne vienne pas me dire que l'éducation ne détruit pas à fond la nature, qu'elle ne peut la changer que du plus au moins ; il se trompe. J'écris par habitude, j'écris de ma main droite, qui, par nature, ne diffère pas de ma gauche. Il n'est pas .vrai que j'écris mieux de ma droite que de ma gauche; c'est qu'avec la gauche je n'écris point du tout, mais point, vous dis-je; ces deux mainç' diffèrent donc spécifiquement du tout au rien ; en avez*vous assez pour ce soir? Mais vous voulez aussi que je vous dise ce que vous savez déjà, que je vous adore. Adieu.
(Rép. aux n*' 72 et 73.) — Napies, 9 novembre 1772.
Ma belle dame, que de choses j'aurais à vous répondre; mais je ne le puis pas ce soir. Je viens de recevoir une lettre du prince héréditaire de Brunswick \ qui me fait tourner la tête . et m'empêche de songer à autre chose ; en vérité, s'il avait écrit au roi de France, sa lettre ne serait pas plus soumise ; et s'il écrivait à Voltaire, il ne lui dirait pas la moitié de ce qu'il me dit.
1. ChaiIrs-GuilUume de Bruoswick-Wolfenbuttel , né lu 10 octobre 1735, appelé prince héréditaire tanl que vécut son oncle Ferdinand, due de Brunswick', le célèbre vainqueur de Crevelt et de Miodea, auquel il succéda eu 1780. L'un des héros de la guerre de Sept ans, et populaire alors même en France ; il puL»lia en 1792 le fameui manife8le,et f>erdit en 1806 la bataille d'Iéna, où il fut blessé mortellement.
Je vous en enverrai, sans faute, une copie Tordinaire prochain, n'ayant, pas l,e temps d'en faire une copie ce soir, et voiis savez que je n'ai pas de secrétaii'e français.
Parlons donc de nos affaires. Quoi ! avec 7 liy. 10 s. j'aurai tout ce qu'il me faut pour carder des matelas? Cela m'étonne, ma belle dame, et j'ai peur que vous n'oubliiez quelque outil nécessaire, car j'ai toujours cru la dépense bien plus forte ; il s'agit à présent de me les envoyer à Marseille. Delorme est un emballeur de grand chemih, et personne ne le sait mieux que moi. Ainsi, si vous ne le redoutez pas, du moins faites avec lui le marché d'avance, car je n'ai pas oublié, et je n'oublierai de ma vie qu'il m'a fait payer 114 livres l'expédition dedeux malles, sans aucun droit à payer ; c'est le vol et l'assassinat le plus fort que j'aie encore essuyés de ma vie ; au reste, je me repose sur vous, et il ne s'agit que de faire parvenir la petite caisse par la voie la plus prompte à Marseille. Je ne redoute pas la diligence, si le poids ^ n'excède pas les douze ou quinze livres ; envoyez à Médina, et il me l'expédiera.
Enfin, vous avez découvert un secret de moi que je tache de cacher autant que je puis; vous avez pénétré que j'oublie tout ce que j'ai dit ou écritun moment après, pendant que je n'oublie jamais ce qu'on me dit, ni ce que je lis. Rien n'est si vrai, ma belle dame ; c'est un phénomène de ma tête que je ne sais pas expliquer : ainsi ne vous étonnez pas de mes contradictions, comme j'ai fait h propos des exemplaires de mes Dialogues. Il est vrai que vous m'en avez envoyé trente-deux au lieu de vingt ; mais cela ne fait rien, je les ai reçus et je suis content. Vous m'aviez promis deux ou trois Voyages, et