Éd. T. : le j»rix
298 LBTTBES PE L'ABBA GAUANI
VOUS ne m'avez envoyé que Bougainville ; en cela ma mémoire ne me trompe pas, c'est une chose que j*ai *lue et point écrite ; ainsi, peut-être, vous souffrez le même mal que moi. Lorsque j'écrirai à Magallon, je lui dirai ce que vous me mandez, quand ce ne serait que pour la rareté du fait, que le confident chargé des déclarations de deux personnes qui sont à Paris, soit à Naples. On lit dans la vie de Mathusalem qu'il en fit de même, et que c'est bien pour cela qu'il obtint de Dieu une si longue vie pour achever ses affaires.
Je vous répète qu'il vous est impossible de rien comprendre à ce chef-d'œuvre de perfection auquel Piccini a poussé l'opéra-comique chez nous ; ne craignez pas que ses opéras-comiques napolitains passent en France ; cela n'est jamais arrivé ; ils ne vont pas même à Rome. Vous aurez ses opéras-comiques italiens tels que la Buona Figliuola \ mais aucun des napolitains. Pour vous achever de vous persuader, je vous enverrai un ou deux morceaux avec une explication italienne ou française, et vous verrez qu'il faut absolument venir à Naples pour entendre cela.
Venons à votre n» 73. Votre aventuré derenfant écrasé dans la voiture, en revenant de Sennois, est comique tout à fait, et d'autant plus comique, que vous vous approchez du vrai plus que vous ne pensez. Cette vessie soufflée était, ma foi, oui... c'est la* seule vessie que je connaisse qui aille à la lessive , et pour cause. Ah ! les
1. Opéra-comique , paroles de Goldoni, masique de Piccini, représenté pour la première fois à Rome, eo 1760 , et qui venait d'être joué à Paris, sur le théâtre de la Comédie-Italienne, le 17 juin 1770. «La musique a produit un fcrand effet, et les oreilles françaises, habituées depuis quelques années à un genre qui leur répugnait d'abord^ ont reçu celle-ci avec la plus délicieuse sensation. Les accompagnements surtout ont paru travaillés avec un art infini. (¥tfm. secrei»^ t. V, p. 17 3.}* V. Corre$^, liUér,^ t. IX, p. 344.
bonnes gens que tous étiez tous Içs quatre dans cette voiture ! Je m'acquitterai de la commission d'un enfant, que vous me donnez ; j'y travaille à toute force. J'en ai distribué l'ouvrage à quatre personnes en même temps, pour que le tout soit fait en deux mois et une semaine ; on collera le tout, on relèvera à trois nourrices, et j'espère que l'enfant sera fait et sevré dans quatre mois d'ici, pour vous l'expédier. Il ne s'agit que de trouver un Delorme pour l'emballer.
Nous ne nous entendons pas dans la question sur la curiosité des animaux, faute de mots dans la langue pour nous expliquer. On appelle curiosité, cette attention que nous prêtons à une chose inconnue ou obscure , pour découvrir ce que c'est et savoir à quoi cela est bon. Il faudrait appeler cela sagacité. Les animaux l'ont autant que nous, ou même plus. J'appelle curiosité ce plaisir que l'homme a d'observer quelque chose, en même temps qu'il sait parfaitement que cela lui est indifférent et inutile. Le chat cherche ses puces aussi bien que l'homme ; mais il n'y a que M. de Réaumur ^ qui en observe le battement du cœur. Cette curiosité n'appartient qu'à l'homme. Ainsi, les chiens n'iront pas voir pendre un chien à la Grève, etc. Adieu.
I. Reoé-Antoine FerchauU de Réaumur (1683-1 757], le rirai de Baffoa dans ses Mémoires pour servir à l'kistoire deê insectes^ 1737-48, 12 toI. in-11. t Personne, dit Cuvier, dans l'éloge de Daubenton, n'arait porté pins loin la sagacité dans l'observation, personne n'avait rendu la nature plus intéressante par la sagesse et Tespèfee de prévoyance des détails dont il avait trouvé la preuve dans l'histoire des plus petits animaux.. « Voir A. Maury, Biii, de VÀcad, des sciences, p. 120,180é
300 LETTRES DE ï/àBBÈ GALUKI
[Rép. aux u?* 74 et 7S.] — NapUi, 13 novembre 1771.
Ma belle dame , qui vous a jamais nié que vous êtes ce qu'il y a de mieux à Paris ? Qui vous nie que le philosophe serait pour moi le plus mauvais de tous les correspondants? Mais enfin, il est toujours bon de recevoir quelques lettres, quand ce ne serait que pour savoir qu'on dispute encore sur la liberté de Thomme, et qu'un M. de Valmire ^ existe, qui n'est point M. de Voltaire. Voudriez-vous savoir mon avis sur cette question? La persuasion de la liberté constitue l'essence de l'homme. On pourrait même définir l'homme un animal qui se croit libre, et ce serait une déimition complète. M. de Valmire lui-même, lorsqu'il dit qu'on n'est pas libre, pourquoi le dit-il? Pour qu'on Ten croie. Il croit donc les autres hommes libres et capables de se déterminer à le croire ? Il est absolument impossible à l'homme * de renoncer un seul instant à la persuasion qu'il a d'être libre. Voilà donc un premier point. Second point. Être persuadé d'être libre, est- il la même chose qu'être libre en effet? Je réponds : ce n'est pas la même chose, mais elle produit les mêmes effets en morale. L'homme est donc libre, puisqu'il est intimement persuadé de l'être , et que cela vaut tout autant que la liberté. Voilà donc le mécanisme de l'univers expliqué clair comme de l'eau de
1. Dieu et VBomme^pw M. de Talmire (Sissous, de Troyes), Âmslcrdam, 1771, in-ii, à l'oceasioa duquel Voltaire, qui avait publié, en 1769, 'sous un titre anologue son opuscule Dieu et kt hommes^ écrivait à l'auteur, le 17 déc. 1771 : « J'y découvre beaucoup de profondeur, de finesse et d'esprit... Vous avec su par la sagacité de voire esprit, résoudre des problèmes qui sont fort au-dessus de la plupart de nos raisonneurs, et même des gens raisonnables. ■
S. id» T. : d'oublier un seul inslantf et de renoncer...
A MADAME D*ÉPINAT. 301
roche. S'il y avait un seul être libfe dans l'univers, il n'y aurait plus de Dieu, il n'y aurait plus de liaisons entre les êtres ; l'univers se détraquerait ; et si l'homme n'était pas intimement, essentiellement convaincu toujours d'être libre, le moral humain n'irait plus comme il va. La conviction de la liberté suffit pour établir une conscience, un remords, une justice, des récompenses et des peines. Elle suffit à tout et voilà le monde expliqué en deux mots.
Mais comment peut-on, me demanderez-vous, être intimement convaincu ^ que deux infinis sont égaux toujours, pendant qu'il est démontré, par le calcul intégral, qu'un infini peut être le double, le triple d'un autre, etc., et mille autres théorèmes de géométrie pareils? Toutefois que la cervelle humaine ne peut pas se former d'idée de quelque chose, la démonstration ne peut pas se changer en persuasion. Il nous est impossible de nous former l'idée de l'infîni ; ainsi la démonstration qui nous dira qu'un infini est le double d'un autre, nous le croirons, mais nous serons persuadés du contraire, et nous agirons en conséquence de la persuasion, et non pas de la démonstration qui s'oppose à l'idée. Il nous est impossible de nous former l'idée de ne pas être libres. Nous démontrerons que nous ne le sommes pas, et nous agirons toujours comme si nous l'étions. L'explication de ce phénomène est que les idées ne sont pas des suites du raisonnement; elles précèdent le raisonnement, elles suivent les sensations. Nous prouvons, parle raisonnement, qu'un bâton ne se courbe pas dans l'eau. Cependant l'idée que nous en avons, nous le montre courbé, parce que la
1. Ed. T. : convaiocu d'une choses pendant que le contraire est denumtré? Tout comme on e^Motiiiienient convaincu que...
sensation de l'œil nous l'a dit ainsi, et que Vidée suit le sentiment de la vue. Montrez ce que je viens de griffonner au philosophe; s'il ne me trouve pas sublime cette fois, et même peut-^tre neuf, il a grand tort. Il trouvera que j'explique bien mal mes grandes idées,et que mon jargoii est peu français. Mais je suis comme le Bourgeois gen* tilhomme fixx\ savait tout, hormis Torthographe.
Mon cher Gatti est arrivé hier au soir ; jugez de ma joie ; j'en avais besoin pour me consoler du départ de Gleichen. Il sera relevé par Grimm. Puis, c'est votre tour de venir me trouver, et le cœur me dit que vous viendrez.
Le temps me manque pour vous en dire davantage. Vous a-t-on présenté Garaccioli^? Dites-lui mille injures de ma part : c'est un monstre d'ingratitude et de cruauté. Il ne trouvera jamais un Napolitain qui l'aime autant que moi. Il ne m'a pas écrit depuis quatre mois. Adieu. '
(Rép. au n" 76.) — Naples, 7 décembre 1771.
Ma belle dame, j'aurais mille choses à vous dire ce soir ; j'en ai l'envie, je n'en ai pas le temps, ni la force, ni la gaieté. Je commence donc par les plus intéressantes.
Vous savez que mon livre favori est VAlmanach royaL Celui de cette nouvelle année sera le plus curieux du siècle , puisqu'on y verra une monarchie qui a été chez un chancelier-fripier , faire retourner son habit , parce qu'il était vieux et usé, et qui a rencontré un fripier assez adroit pour arranger tout cela, sans que les coutures y
1* L'éd. T. porte le plus souvent Caracdolo,
A MADAME D'BPIKAY. 303
paraisseqt. Tâchez donc de m'ènvoyer cet almanach par la voie la plus prompte possible ; et si mes cardes à ma^ telas ne sont pas encore parties, vous pourrez les mettre avec ; car ils seront bien ensemble ; tous les deux ont servi à carder un vieux matelas, et le rendre plus mollet.
Vous faites donc un capitaine de votre fils^ ? A la bonne heure.
Garaccioli m'a écrit ; ainsi vous pouvez faire votre ' paix avec lui, puiscfue j'ai fait la mienne. Gatti est ici, enchanté d'être en Italie; il tremble pour le sort de ses amis philosophes de France. Il les aime beaucoup , il ne les regrette point ; son cœur est bâti comme cela ; il aime sans regretter. Il voudrait retourner en France pour prêcher une croisade à tous ses bons amis, et les persuader de venir s'établir à Naples : si je comptais sur son éloquence, je lui paierais le^ frais du voyage ; mais il a plus de persuasion intérieure que d'éloquence.
Je vous félicite sur l'obélisque élevé à notre ami Montyon K Tel est l'état de la nature policée ; on remercie quelqu'un d'avoir donné du travail aux hommes.
Je viens de lire l'ouvrage que le baron m'a envoyé des Recherches philosophiques sur les Américains '. Je me suis réjoui d'avoir vu qu'il existe encore des Saumaises, des Gasaubons, des Scaligers dans notre siècle, et qu'on
i. Dans une lettre parue au Moniteur du 10 janvier 1819, le petit-fils de madame d'Épinay disait de son père : • En entrant dans le monde, il fut conseiller au parlement de Pau, puis il devint mousquetaire, et ensuite officier de dragons. Toute sa vie s*est honorablement passée au milieu d'une famille fort nombreuse et très répandue dans le monde. •
2, Deux monuments furent alors élevés à Montyon, en reconnaissance -de ses soins pour remédier à la disette dont souffrit l'Auvergne, l'un à Mauriac pour lequel Harmonlel fit les vers, qui y furent gravés, l'autre à Aurillac dont Thomas composa l'inscription. M. de Montyonf par F, Labour, 1880, p. 30.