‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 161 sur 181 · Éd. T. : Vous ne me Vaves pas envoyée par la poste · texte numérisé non relu

Éd. T. : Vous ne me Vaves pas envoyée par la poste

(Rép. au n*> 92.) — Naples, 9 mai i 772.

Enfin, il est arrivé le cas tant soupiré, qu'une lettre de vous ne m'a coûté que trois sous ; je n'ai pas pu reconnaître par le timbre le chemin qu'elle a /ait; c'est assurément la bonne route qu'elle a prise : il est vrai qu'elle arrive quelques jours plus tard ; mais cela importe bien peu. Il suflit que vous le sachiez, afin que dans un cas bien pressé, qui n'est guère vraisemblable, vous m'écriviez alors en droiture par la poste. En attendant, réjouissonsnous d'avoir trouvé le moyen de nous parler à trois sous le demi-dialogue.

Je vais obéir aux ordres de M. le baron de Grimm ^ La mode introduite par l'empereur et le grand-duc «, est suivie à présent par tous les souverains dans leurs voyages ; c'est de paraître toujours en uniforme militaire. Voici la garde-robe du prince Auguste de Saxe-Gotha, et du duc de Glocester. Les uniformes de leur régiment,^ habits de deuil, selon les saisons, de beaux fracs pour marcher à pied, monter à cheval, courir la poste, etc. Vous voyez bien que cela tient bien peu de place dans les malles. Les Anglais qui ne sont point militaires voyagent en deuil de la mort de Guillaume le Normand, conquérant de l'Angleterre. Madame l'électrice de Saxe ', qui

1 . Grimm Tenait de recevoir de la cour de Vienne le diplôme de baron du Saint-Empire.

2. L*empereur Joseph II (1740-1780) et le grand-duc Paul de Russie (1754-1801).

3. Marie-Antoinette de Bavière, fille de l'empereur Charles VII, née le 19 juillet 1724, veuve, le 17 décembre 17A3, de Frédérie-Charles-Léopold, électeur de Saxe, morte en 1780. Partie de Rome le 28 avril, elle était arrivée à Naples le 30, ■ suivie d'un cortège conforme à son rang. • — « Elle a reçu., le même jour, la visite des princes étrangers et de la

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vient de nous quitter, avait toute sa cour en deuil de même, mais cela est bien mesquin.

Voici donc ce que je conseille à M. le baron. Il faut qu'il ait un uniforme de cour, soit d'officier, soit de chambellan, et, au pis aller, il prendra l'uniforme d'Arlequin baron suisse ; car je ne sais pas si les barons du Saint-Empire en ont : avec cela, il aura des habits de de deuil à tout événement, et enfin, il aura de belles chenilles ^ pour courir les rues le matin. Mais surtout il faut avoir l'esprit d'imaginer qu'on se fait à l'occurrence, dans une ville quelconque d'Italie, un très bel habit magnifique en vingt-quatre heures , à meilleur marché qu'à Paris, et aussi bien fait sans contredit. Vous ne sauriez imaginer combien le défaut de cette courte réflexion couvrit de ridicule ici milord Schelburne ^, secrétaire d'État de la Grande-Bretagne, et homme à seize mille guinées de revenu. Il vint ici avec son mesquin habit de deuil à l'anglaise, et il n'en avait point d'autre. Il arriva que, dans ce temps, on déclara ici la grossesse de la reine*, et il y eut gala extraordinaire pendant trois jours. Il eut la bassesse d'esprit de ne pas se laisser présenter au roi, de n'aller nulle part, et de s'enfermer chez lui, prétextant une maladie, pour ne pas dépenser vingt louis à se galonner. Il était mon ami ; j'en fus si honteux pour lui,

principale noblesse. Cette princesse dîna hier à la cour (Ijb 1*' mai), et les dames de sa suite, ainsi que ses chambellans, furent admis à la table du roi.» Gazette de France, p. 207.

I . * Avec des brodequins artistement travaillés, un frac en ratine ou en coutil, une cravate de taffetas noir, les cheveui nattés el retroussés par un peii^ne, le pantalon constitua la chenille, déshabillé que les jeunes gens mçttaient le matin. On circulait de la sorte dans la ville et dans les faubourgs. » Quicherat. Hisl. du Costume, 1875, p. 580.

.2. 11 avait eu les sceaux, de 1766 à 1768, dans le dernier ministère de lord Chatham, mais était, en 1772, chef de l'opposition.

3. Vers le 29 février 1 772. ■ où fut formée la maison de l'enfant dont la reine était enceinte. ■ Gaz. de France, p. 120 et 146.

que je renonçai à son amitié. Ainsi, il fant compter le cas d'un habit magnifique, comme un événement extraordinaire, tel que celui de se casser une jambe, qui peut arriver en voyage ; et il faut y être préparé d'avance, mais n*en point avoir avec soi, car on ne saurait deviner la saison dans laquelle ce malheur arrivera. Je crois avoir satisfait pleinement la demande de Grîmm. J'^outerai que, s'il a de la place, il pourrait avoir dans sa malle un habit de velours noir, avec une veste d'étoffe en or ou en argent, qui lui servira en carême, car c'est une espèce d'uniforme des saints jours de deuil, même pour les militaires. Au surplus, il sait que la cour de Vienne a aboli les galas ; ainsi Milan et Florence n'en ont point. Gênes, Venise, Rome n'en ont jamais ; nous en avons; mais notice roi ne quitte jamais l'uniforme de sa brigade, et il déteste les beaux habits. Si M. le baron me demande ce qu'on fait ensuite d'un bel habit qu'on a eu le malheur d'être obligé de faire faire, répondez-lui qu'on en fait ce que cette dame croyait qu'on faisait des vieilles lunes, toutes les fois qu'on avait des nouvelles lunes. On le jette, on le donne à perte, ou on l'emporte, si on a de la place. Parlons d'autre chose.

Dites à vos savants, de ma part, qu'ils ont tort. Un seul coup d'œil sur les médailles antiques leur aurait appris que Junior est le titre des princes associés à l'empire par leurs pères. Ils trouveront Lucintm Junior^ Constantmus Junior, Valentinianus Junior^ etc., etc.; mais ce n'est pas ma faute si on ne sait rien des vieilles choses dans une ville, où l'on n'aime que les nouveautés.

Gatti est parti, il y a trois jours, et son départ m'a sevré de Paris. J'attends M. de Breteuil avec impatience.

Pour ce soir, vous n'en aurez pas davantage de moi.

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Achevez VOS rideaux, meublez bien vôtre maison de campagne, et ayez-y un lit pour moi. Adieu.

i34. -1 A LA MÊME.

(Rép. au n* 93.) — Naples, 23 mai 17'?.

Votre lettre du 2 a été pour moi un gouffre de méditations morales et philosophiques. Je suis tout comme le petit prophète de Bœhmischbroda, je fais de la métaphysique quand je suis triste.

Je trouve que Testime des autres en nous est comme comme Tipécacuanha, un sentiment qui nous révolte naturellement ; nous ravalons par force, et notre estomac est prêt à le rejeter le plus tôt possible. Je trouve ensuite que Tadmiration est une chose très différente de Testime; on admire un danseur de corde sans Testimer. On estime M. de Mairan', sans Tadmirer; Tadmiration est un sentiment pour lequel nous avons du goût et du penchant ; il ne nous révolte point ; il nous plaît, et même beaucoup trop. Ainsi les hommes estiment moins qu'il ne faudrait. Mais pourquoi cela? Gherchons-en la raison. C'est parce que nous nous estimons toujours nous-mêmes, et nous ne nous admirons jamais. Le danseur de corde fait ses tours avec tant d'aisance et de dextérité naturelle, que, s'il a quelque étonnement, c'est- de voir que les autres n'en font pas autant. Ainsi intérieurement il ne s'aurait s'admirer jamais ; mais il s'estime. L'admiration est un effet de la comparaison de la force ; l'estime vient

U J.-J. Dortous de Mairan, membre de l'Académie Traoçatae et secrétaire perpétuel de celle des sciences, mort le ÎO février 1771, dont l'éloge Tenait d'être prononcé, le 13 mai, à l'Académie française, par l'abbé Arnaud, son successeur, et qui, par un testament dont on parlait beaucoup, avait laissé madame GeofTrin maîtresse de disposer de sa fortune. Éloge de madame Geoffrin, Paris, 181 1, p. 37.

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de la comparaison de la raison. Or, tout homme croit constamment avoir plus de raison qu'aucun autre; mais tant qu'il ne Ta pas essayé, il croit avoir moins de force, de dextérité, et de talent qu'aucun autre. Cette crainte de faiblesse est ce qu'on appelle mauvaise honte y qui n'empêche pas la haute estime de soi-même. Ainsi une demoiselle à quinze ans, qui, par mauvaise honte, ne sait pas faire la révérence, croit avoir assez de raison pour juger définitivement que l'état de religieuse vaut mieux que celui de femme mariée, et vous pe lui persuaderiez jamais qu'elle a tort.

Si vous, ma belle dame, m'estimiez autant que vous m'admirez, vous n'auriez pas écrit le numéro 90. Pourquoi croire tout de suite que j'étais en colère contre Magallon ? Vous qui m'appelez profond, sublime, etc., trouvez-vous que ce fût d'une sublimité au-dessus de ma tête, de deviner que Magallon ne pouvait avoir aucun tort? Ne m'aviez-vous pas mandé qu'il avait trouvé un moyen pour m'envoyer des voyageurs? N'en avais-je pas fait l'essai êurVAlmanach royal? N'avais-je pas, dès lors, prévu et prédit ce qu'il en arriverait? Mais vous lui avez écrit des sottises, me direz-vous. Ëhoui. Eh bien I n'ai-je pas reçu de lui précisément la réponse que je voulais avoir? J'ai donc bien fait, et je me suis bien conduit. Un peu plus d'estime de moi vous aurait persuadée que je ne pouvais pas écrire autrement, et que même, à présent, je ne puis pas m'expliquer plus ouvertement sur la nature de cette étrange affaire. Estimez-moi; laissez-moi faire, et cependant jouez votre rôle, vous et le chevalier, de me gronder, de me menacer même d'une rupture (mais n'en faites rien) ; c'est le jeu et le reste de la tragédie. Or, n'en parlons plus pour le présent. Jusqu'à cette heure, j'en siiis quitte pour la peur, et pour le risque d'avoir été obligé

A HADAMB D'ÉFINAT.

d'imiter La Condamine, qui fit, en Angleterre, un appel à la nation anglaise et à tout Tunivers, pour une aventure ^ qu'il croyait étrange, et qui ne lui coûta que douze livres, pendant que la mienne a pensé me coûter deux cents livres.

A propos de La Condamine, de quoi s'avisait Magallon de l'aller voir? Je trouve sa visite bien plus extraordinaire que tout le reste de son aventure excrémentaire. Que de fous rires en aura fait le baron (j'entends le baron de Grimm), auquel il faudra chercher un nom pour le distinguer du véritable baron ; car le véritable amphitryon est celui chez qui l'on dîne, et le baron de Grimm ne donne pas à dîner, à ce que je sache, ams il en demande.

Votre lettre est arrivée avec celle de madame votre fille; heureusement j'ai ouvert la vôtre la première; ainsi, j'ai appris la guérison avant que de savoir un mot de la maladie. Vous voyez que le retard des postes est quelquefois bon à quelque chose. D'ailleurs vos lettres, à présent, sont d'un bon marché étonnant, elles ne coûtent que trois sous. Ainsi, il faut suppoiter, en grâce du bon mar-

t. "Cette aventure qui arriva à La Coodamine, au mois de juin 1763, et dont ta sourdité et son originalité furent cause, est ainsi racontée par H. Walpole dans une letlre à H. Mann : c I hâve told 70U of our Preuch : we hâve got anolber curious one, La Coqdamine, qui ae^donne pour philosùphe, . . To tell you the truth, La Condamine is absurdiiy itself . He has had a quarrel with his landlady, whose lodgers being disturbed by La Condamine 's servant being obliged (0 bawl to him, as he is deaf, wanted to get rid of him. He would not budge : she dressed two chairmen for bailiffs to force him out. The neil day lie publied an address to the people of England, in the newpaper, informiog them that they are the most Savage nation in or out of Europe.» Lettera of H, Walpole ^ edited by Cuti" ninghami London, 186I, t. IV, p. 92, i4, — Moins précis les Mémoires eecrele disent : — ■ M. de La Condamine ayant été filouté à Loadres dans son auberge, a fait de eette misère un événement important, par un Appel à la nation anglaise... Les Anglais ont fait imprimer une Réponse a Vappel de H. de La Condamine, où son incartade est traitée comme elle le mérite. • (T. 1", p. 24Î et Î45.)

S. Éd. D. : Maie il va dinerchez les auiree.

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ché, quelque chose ; mais je voudrais bien savoir le chemin qu'elles font ; en vérité je Tignore. Je crois qu'elles viennent de Rome par le courrier de TEspagne. Vous auriez pu me dire quelque chose sur mon Dialogue féminin. Vous devriez admirer la promptitude de Taccouchement, et surtout la vivacité du souvenir que je conserve de Paris et des cercles où je vivais ; en vérité ce Dialogue n'a pas le ton d'une personne qui ne vous a pas vu depuis trois ans complets ; on croirait que j'ai soupe le soir avec vous^ le marquis, Grimm et consorts, et qu'en rentrant chez moi je l'ai écrit. Telle est la force de la passion que j'ai pour Paris, pour vous, pour mes amis, dont Magallon est du nombre ; s'il ne m'entend point, s'il ne me plaint pas, est-ce ma faute?

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