‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 162 sur 181 · A MADAME LA VICOMTESSE DE BELSUiNCE · texte numérisé non relu

A MADAME LA VICOMTESSE DE BELSUiNCE

Naplei, 30 mai 1772.

Madame, point de lettres de maman cette semaine, ainsi c'est votre tour à présent, et c'est à votre épître que je dois répondre (je dis épître plutôt que lettre, parce qu'elle ressemble à celles de saint Paul, étant sans date de lieux, ni de temps). Voilà ce qui est commode; on ne peut pas me reprocher d'y avoir répondu trop tard. Autre ressemblance à celles de saint Paul : elle est pleine de métaphores terribles. J'y vois une fièvre boudée, reçue

1 . ComiBe de nos joars Michelet , Galiani-Zasobi fait des femmes des maladtSy le marquis lui répond : t Passeï, chevalier, tous aurez beau touloir me persuader que ces femmes sont des êtres malades par essence, cela ne s'arrange pas dans ma tète; s'il vous faut vos Napolitaines malades, je le veux bien, pour vous faire plaisir ; mais pour nos Parisiennes, je n'y saurais consentir. Allez au Wauxhali, aux boulevards, à l'Opéra, et toyez un peu ces maladas qui ont le diable au corps. »

!• Cette lettre n'existe pas dans l'éd. T.

A MADAMB D EPINAy.

a^ec une mine de chien ; et tout cela est aussi hébraïque que la vision du petit prophète, baron du Saint-Empire, et, par la grâce de Dieu, sans baronne et sans baronnie. Dernière ressemblance : elle m'attriste pour le présent sur la sauté de maman, et ne m'égaie que par des espérances éloignées.

Pour répondre, j'auiais dû vous faire un petit conte bleu ; mais, en vérité, je suis abruti ; vous n'en voulez rien croire, eh bien ! vous l'éprouverez. Ce qui pourrait me rétablir dans la réputation du public, c'est V Histoire des chats j à laquelle je travaille à présent. D'après mes observations, je trouve chez les chats la polygamie autorisée de temps immémorial ; je trouve aussi que l'accouplement est défendu pendant la grossesse ; mais il ne Test pas pendant l'allaitement des petits ; cela me prouve qu'on peut coucher avec une nourrice, /Mfa conscientiâ, malgré l'opinion de Jamburin, d'Azorius, de Sançhez\ tous jésuites qui soutiennent le contraire. Je'trouve enfin que les. honneurs de la galanterie des chats, et l'hommago du aux dames, sont de leur céder le pas et de les faire mar* cher devant, de façon que la queue de la chatte doit, de temps en temps, frapper légèrement le museau du chat; d'où je conclus qu'au lieu de donner le bras nu\ dames, nous devrions relever la robe des dames, et, par intervalle, les mordre au c; elles devraient alors se retourner, et nous souffler au visage. Dorénavant je ne ferai ma cour aux dames que d'après ces principes. Dressez-vous

1. Thomas Tamburini (et non Jamburin), jésuite (1591-1675), auteur d'an traité de la C<mfe*9ion. — Jean Azorius (1533-1 609], jésuite espagnol, auteur des /natif tt<totMj tnorolea , Rome , 1600, 3 irol. in-ful. , un des inventeurs du probabilisme. — Thomas Sanchez (1550-1610), auteur du célèbre traité Ile JUcflrtmonio, Gènes, 1592, in-fol. Il est souvent parlé de ces trois auteors dans les Provinciales de Pascal. Voir sur ce point de casuistique, ce dernier traité, IW. IX, îl, 13.

à cette méthode pour le temps que je reparaîtrai sur Thorizon de Paris; le temps viendra et dans peu d'années, si la mort suit sa règle, et qu'elle ne me tue pas avant ceux qui sont plus âgés que moi. Mais que dira-t-on, à Paris, de moi, en me voyant sans dents tout à fait? Ne trouverat-on pas ma mine ridicule ? J'en laisserai juger au baron de Grimm, lorsqu'il viendra; et s'il me conseille de reparaître avec ma mine raccourcie de deux pouces, je reviendrai à Paris. Le papier est fini. Bonsoir:

(Rép. au n<' 94.) — Naples, 6 juin 1772.

Ma belle dame, votre lettre du 16 mai porte la date de Naples, au lieu de celle de Paris. Vous êtes donc à Naples ; je prends cela pour un très bon augure, et j'espère que cela se vérifiera. Vous me dites que je n'ai pas de bonnes raisons pour être ici, hormis l'ambition. Ah ! que cela est loin du vrai 1 Vos propos me prouvent de plus en plus ce que j'ai toujours cru, qu'un Français, quelque esprit qu'il ait, ne saurait jamais se former l'idée d un pays différent du sien. Je vais pourtant tâcher de vous donner une idée du mien. Sachez que si je quittais Naples je demanderais l'aumône à Paris. D'abord, il faudrait que je quittasse mes appointements en entier qui font la moitié de mon revenu. Mais il vous reste, me direz-vous, six mille francs au moins de vos abbayes. Point du tout, je perdrais celles-là aussi. On ne m'ôterait pas, à la vérité, les abbayes ; mais aucun de mes fermiers ne s'aviserait de me payer jamais. Tel est l'état d'anarchie où. l'on vit, que personne ne craint les lois de la justice; mais on craint, en revanche, l'injustice; et comme je suis magistrat, je puis la faire; on me craint, on me paye. On me

payait aussi lorsque j'étais à Paris, parce que j'y servais le roi,- et on voyait que je devais retourner employé ; mais si je me retirais du service, je ne serais payé par personne, car nies revenus sont en abbayes, c'est-à-dire en fonds de terres reculées dans les provinces. Un Français, et encore moins un Anglais, ne connaissent point ces risques. Quelque part qu'il soit, la justice de sa patrie protège sa propriété foncière ; ici on n'en est 3Ûr qu'à force d'égards. Il faut être craint et beaucoup craint, pour être quelque chose dans la société. Vous voyez donc que je ne puis pas bouger d'ici, à moins de trouver six mille francs' à Paris. Trouvez-les, et appelez-moi un monstre si je ne viens pas.

Vous me grondez encore sur le compte de Magallon. Autre preuve que vous n'avez aucune idée de mon pays et de ma situation. Venez me voir, ou envoyez-moi le baron, et je m'expliquerai avec lui ; car ce sont des choses qu'on ne saurait écrire.

Si mes lettres ne sont pas égarées, vous recevrez celle, dans laquelle je rends compte au baron du Saint-Empire de la fondation de âa garde-robe itinéraire. Il faut qu'il prenne un uniforme, et qu'il se fasse un carnaval éternel de son voyage.

De quoi me grondez- vous, puisque Mora et Magallon doivent partir de Paris? Ne vaut-il pas mieux qu'ils viennent chez moi, que d'aller s'ensevelir en Espagne?

Mes cors soupirent après, vos lettres. Je joins me^ prières aux leurs. Quoiqu'ils aient le cœur dur par essence, il vous aimeront à la folie, si vous trouvez moyen de les amollir.

Notre reine est accouchée heureusement ^ la nuit pas-

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