‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 164 sur 181 · A M. LE CHEVALIER DE MAGALLON · texte numérisé non relu

A M. LE CHEVALIER DE MAGALLON

GONSBILLER DU COMMERCE, LÉGATAIRE o'aMBASSAUE d'eSPAGME.

Naples, 19 juin 1772.

Mon cher arai, voilà pour le coup une affaire finie. On m'a donné le fatal et mémorable paquet évalué 42 ducats et demi pour six carlins, qui font cinquante sols juste. Telle est la vicissitude des choses de ce bas monde. Je n'ai point cherché, comme vous pouvez bien croire, à pénétrer les causes de cette grande révolution ; j'en laisse le soin à Montesquieu, qui cherchait celles de l'empire Romain. Je ne sais si les impertinences que je vous ai faites et écrites y ont contribué ; je sais que c'est une affaire finie, et cela me suffit. Prions Dieu qu'on n'en recommence pas d'autres. Ainsi soit-il.

Vous restez donc à Paris pendant que la colonie s'en va : m Ur Chaldœorum, terrant cognatiom's suœ *. Je vous souhaitais à Naples. Puisque vous n'y venez pas, je vous souhaite à Paris.

Nous avons accouché, comme vous savez bien ; on souhaitait un garçon. Il viendra, La mère a bien une mine accoucheuse, et je crois qu'elle nous remplira de petits princes. Vous n'accouchez pas, vous autres ^ : tant mieux pour M. le contrôleur général.

Le. pape n'accouche pas non plus de ses jésuites ', je

f . Ur, Tille de Chaldée, patrie de Thare, père d'Abraham et d'Aran. — Mortuufi est Aran ante patrem suum, in terra nativitatis suœ in Ur Ctialdœoruro. Genesiê, XI, 28. i

2. La première grossesse de Marie-Antoinette, sœur de la reine de Naples, n'eut lieu qu'en i778, huit ans après son mariage.

3. Ce fut seulement le 21 juillet 1773, que Clément XIV signale bref Dominus ac redemptoff qui abolit la Compagnie de Jésus.

A MADAME d'ÉPINAY. 353

crois qu'il y a autant de politique que d'irrésolution naturelle dans la conduite du grand pontife.

Croyez-vous à la paix avec le Turc ? Pour moi, je n'en crois rien. La Russie, pour continuer ses conquêtes contre ce vieil empire, avait besoin de se débarrasser du Prussien et de l'Empereur. Elle en a trouvé le moyen, en leur jetant la Pologne à ronger. Ils se chamailleront ; en attendant elle fera ses affaires. Voilà tout ce que je sais, en fait de politique. Mille choses à Mora, au prince Louis * et autres. Adieu.

(Rép. aux emplâtres.) -— Naples, 19 juio 1772.

Avant que de répondre à vos emplâtres, je vais vous dire qu'enfin on m'a délivré le fatal paquet de V Histoire de^ Siam, pour cinquante sols, au lieu de.deux cents francs qu'on en demandait. J'aurais regretté les cinquante sols, s'il n'y eût eu que ce méchant ouvrage dans le paquet ; mais il y avait une lettre de vous, et toute lettre de vous vaut bien ce prix-là. Je l'ai donc reçue ; c'est le n** 88. Pour une lettre écrite par la voie d'un courrier extraordinaire, elle est bien peu intéressante. 11 n'y a rien qui concerne ni vous ni moi ; elle regarde en entier M. Gatti. Ce Gatti est parti d'ici depuis quarante jours au moins ; il ne m'a jamais fait parvenir aucune nouvelle de lui, non plus que sa milady, avec qui il voyage. J'en serais bien surpris, si je ne connaissais pas mon homme. Le fait e6t que j'ignore s'il est vivant ou mort. S'il est vivant et qu'il arrive à Paris, il vous donnera de mes nouvelles. Il fera ce que bon lui sem-

1 . Le prince Louis Pigoatelli, Trère du comte de Mora, et 6l8 atné du comte de Fnentès.

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blera à Paris. Ce qui me fâche, moi, c'est que depuis son départ, on n'a plus inoculé personne ici, comme j'avais bien prévu qu'il arriverait. J'aime ma patrie ; je crains la laideur de mes compatriotes ; voilà les causes de mon chagrin sur son départ.

Passons aux emplâtres. Us arrivent dans le moment. En vérité ils sont d'une elticacité miraculeuse, inconcevable I Huit jours avant qu'il arrivassent, mon mal aux cors était passé, je ne souffrais, point. Malgré cette guérison, je viens de me l'appliquer ; il me fait un mal de chiffli, d'où je conclus que vos emplâtres opèrent mieux à distance qu'appliqués ; ils sont de mauvais topiques et d'excellents sympathiques. Quoi qu'il en soit, je vous en donnerai des nouvelles plus sûres la semaine pix>chaîne .

Point de lettres de vous qui aient accompagné les emplâtres ; que faites-vous donc ? Toujours occupée de rendre homicide votre fils ! A propos, n'est-il pas reçu dans le régiment de Schomberg ? Le vicomte de Montboissier n'est-il pas dans ce régiment ' ? Il le connaît donc. Or, si cela est, il faut que vous me rendiez un service bien important.

Sachez qu'il y a six mois j'avais acheté quelques, médailles d'argent et d'or pour M. Pellerin ; elles m'avaient coûté 138 livres. J'en écrivis au mois de décembre

I . Le vicomte de Montboinier figure en effet , dans VÉlat militaire dt France pour 1778, p&rmi les capitaines du régiment de Schomberg-dragoni, dont le comte de Schomberg élait colonel-propriétaire, et dont le prince de Pignatelli fut mettre de camp jusqu'en 1778, où le comte de W^eilnau le remplaça; mais nous n'avons trouvé le aom du jeune d'Épinay sur aucun de ees États de 1772 à 1780. Il est vrai que les sous-lieutenants s y sont indiqués qu'à partir de 1778. Voici quel était Tuniforme de ce régiment. • Habit de drap vert , doublure verte , parements , collet et revers éearlate, la veste de drap ehamois doublée de cadis blancs godronnén, le casque pour coiffure. L'équipage du cheval en drap vert, bordé d'un galon fond aurore. •

à M. Pellerin, qui ne me répondit pas. Cependant je donnai le paquet de ces médailles à M. le vicomte de Montboissier, lorsqu'il partit d'ici, et J'écrivis encore à M. Pellerin : point de réponse. Montboissier arriva à Paris au 20 avril. Il m'écrivit qu'il avait trouvé un autre acheteur de mes médailles, si je voulais les donner. Je crus devoir lui répondre qu'il fallait les offrir, avant tout, à M. Pellerin ; et que s'il ne s'en souciait pas, j'aurais volontiers cédé les médailles à son ami. J'écrivis pour la troisième fois à M. Pellerin. Point de réponse de lui, ni de M. de Montboissier, depuis un mois que je l'attends. Je crains que M. Pellerin ne soit ou mort ou bien malade pour être resté pendant six mois sans répondre à trois de mes lettres. Je crains que Montboissier soit à son régiment, et surtout je crains d'avoir perdu les médailles et l'argent. Je me recommande à vous ; il n'est question que de recouvrer l'argent, car je voudrais bien vendre les médailles, qui n'api^artiennent pas à ma collection. Si vous réussissez à recouvrer l'argent, remettez les 138 liv. à M. le marquis de Garaccioli, ou à M. deFuentès, qui pourront m'en faire payer le montant ici parleurs correspondants, et nota bene, je suis toujours un peu pressé en fait d'argent. Cette affaire me tient fort à cœur, comme vous pouvez croire, et je voudrais recouvrer mon argent.

Grimm a-t-iï reçu ma réponse touchant sa façon d'être habillé en voyage ? Arlequin baron suisse, doit être son modèle ; il doit avoir de grandes poches remplies de bijoux, tels que des chandeliers, des bassins à barbe, des marmites d'argent, etc.

Aimez-moi. Portez-vous bien. Je vous recommande de m'aimer toujours et de me recouvrer de l'argent. Voilà la loi et les prophètes.

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(Rép. au plus beau des numéroi.) — Naples, Î7 juin 177t.

Ah I madame, que tous ayez d'esprit ! Votre lettre du 30 mai m'a\ait anéanti. Je maudissais ]*inspiration qui vous 'avait poussée à m'écrire une nouvelle, pourme^ tenir dans une mortelle inquiétude. D'un autre côté, je vous excusais ; vous aviez trop de chagrin pour ne pas le partager avec vos amis. Je comptai s donc parmi mes bonheurs, que vous, m*ayant écrit par la nouvelle route, et moi, m'étant trouvé en campagne, je n'y ai ouvert votre affreuse lettre que trois jours plus tard, c'est-à-dire mardi. Depuis ce moment, je n'ai plus été bon à rien qu'à dire que Grimm a été malade à des gens qui ne le connaissent point du tout. Vous ne sauriez imaginer le tourment d'un homme à trois cents lieues. Mon unique espérance était que vous auriez assez d'esprit pour m'écrire la lettre suivante par la poste et qu'ainsi je la recevrais vendredi; vous avez eu cet esprit-là ; j'ai payé 35 sous, et voilà ce qui s'appelle de l'argent bien dépensé.

Je ne sais pas si je réussirai à vous peindre ma situation, et ce qui m'est arrivé en recevant voire lettre. Le domestique ne trouve que votre lettre seule à la poste ; il me l'apporte ; je la reconnais ; je me trouble, je pâlis, et n'ose presque l'ouvrir, dans le trouble de mes idées. Je m'imagine qu'elle aurait dû être cachetée avec de la cire noire, s'il y eût eu quelque malheur; je l'ouvre donc, et dans l'instant je me remets, et trouve que l'indication du cachet rouge ne devait point me rassurer. Ma palpitation recommence, et je jette les yeux sur votre lettre sans vouloir les approcher. La lettre commence : Grimm est hors ; j'ai lu Grimm est mort^ et j'ai cru m'évanouir. Je

Teux relire, mais en esquivant la lecture, et Je relis ff/'iVwm est mort d affaires; cela m'a paru bizarre. J'ai approché courageusement les regards, et j'ai bien lu alors, et galopé et dévoré votre lettre. A la bien prendre pourtant, je trouve une espèce de prophétie dans ma lecture de travers. Grimm est hors d'affaires, mais il est mort ou il mourra d'afifaires ; c'est cette chaise de paille qui le tue. Quand on a toute la journée un grand carreau appliqué à son cul, co^nment peut-on prétendre à ch... grandement à travers de tout cela ? De grâce, ordonnez qu'on lui débouche tout, et qu'on l'envoie, même comme les enfants, culottes fendues, courir dans les rues. Il dira que c'est l'habit de cérémonie des barons allemands qui n'ont point de baronnie, et dont les revenus féodaux sur les terres du Saint-Empire ne suffisent pas à payer des fonds de culottes.

Je passe au marquis. Sur votre lettre du 30, je comptais beaucoup sur son rétablissement ; la fièvre est un grand remède à l'apoplexie ; vous ne me parliez que de ces deux maux qu'il avait. Vous me dites à présent qu'il a aussi le Thierry'. Pour celui-ci, je le crois sans remède, et je tremble tout de bon ; cependant, comme à soixantedix-neuf ans, on ne demande pas des victoires, mais des trêves, je compte, puisque la fièvre continue, que s'il a été jusqu'au quatorzième, il en est réchappé. Il ne sera plus ni gai ni gaillard ; mais puisque j'ai perdu mes dents à quarante-deux ans, un autre peut bien perdre sa gaieté à soixante-dix-neuf.

Mettez bien dans la tête à mon cher Mora qu'il n'y a point d'autre remède pour lui, que de venir cicatriser la i

1. François Thierry, doeteup>rôgeal de la Faculté de Paris, médecin consultaDt du roi. Il demeurait rue Saint-Honoré, au petit h6tel de Noailles, i

et avait été ainsi voisin de madame d*Épinay,

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plaie de ses poumons à Tair soufré de Pouzzol ^ ; je dis ceJa sans aucun intérêt personnel de mon plaisir, mais parce que j'en suis convaincu ijelui proposerais'la même chose, si j'étais à Paris, et qu'il dût s'éloigner de moi.

Je continue à rester sans nouvelle d'aucune sorte de mon vieux M. Pellerin et du petit vicomte de Montboissier, au sujet des médailles dont je vous ai écrit l'ordinaire passé. De grâce, donnez-y un peu d'attention, et faites-moi recouvrer ces malheureuses 138 livres ou mes médailles, en cas qu'on ne les ait pas changées.

Dites à Grimm que Dieu l'a puni de m'avoir envoyé un aussi méchant ouvrage que VHîsloire de Siam^ qui m'a tant coûté de chagrin avec ce chevalier que vous aimez tant, que vous me devez, et qui me paraît fâché tout de bon avec moi. J'ai découvert que l'offre généreuse qu'il fit de payer le paquet est la cause qu'on me l'a livré pour 50 sous ; sans cela' on m'aurait peutêtre assommé. Ainsi ma conduite est justifiée par l'événement. Bonsoir, allez vous coucher ; vous serez fatiguée.

14r - A LA MÊME.

Naples, Il jailletl772.

Voilà deux semaines passées après le rétablissement de Grimm, sans avoir aucune lettredevous. Gela commence à m'inquiéter beaucoup. Il est vrai que moyennant l'arrivée de M. l'ambassadeur de BreteuiF, j'ai eu l'occa-^ sion de lire une gazette très circonstanciée de Paris, dans laquelle sont toutes les minuties : et je n'y ai rien lu à

t . Le jeune marquis de Mora, qui était malade de la poitrine, quitta en effet Paris, le 7 août 1772, mais pour aller à Madrid, et mourir à son retour, à Bordeaux, le i7 mai 1774.

t. Le 2 juillet 1772. Il fut reçu le 3 par le roi et le 15 par la reine.

A MADAME D'ÉPINATf. ' 359

regard de mes amis qui ait dû me contrister ; mais quelquefois un gazetier pourrait ignorer que je m'intéresse à la santé de M. de Croismare, et n'en rien dire ; ainsi parlez, de grâce, et tirez-moi d'embarras. Pour moi, je n'ai rien de nouveau à vous apprendre. L'arrivée d'une colonie d'hommes et de femmes françaises ici\ me fait beaucoup de plaisir. Je compte dorénavant ne parler que de Paris. Aimez-moi, et ne prétendez pas de belles lettres de moi, lorsque les vôtres me manquent. Je ne sais que vous dire. Bonsoir. J'oubliais de vous dire que j'ai reçu des lettres de Montboissier, et que j'ai été payé du prix de. mes médailles. J'en ai reçu aussi de M. Pellerin. Ils avaient pris le parti de m'écrire par M. de Breteuil ; c'est ce qui fait que j'ai reçu leurs lettres plus tard. J'ai reçu V Histoire de vos établissements aux Indes •, mais je n'ai pas commencé àla lire. J'ai reçu la traduction de Juvénal^, qui me paraît fort bonne, autant qu'une traduction peut l'être ; ce que je trouve, c'est qu'il a manqué le ton de sa traduction ; une satire est toujours dans un style plaisant, et même polisson. On ne doit pas la traduire avec décence et gravité ; mais la décence tue les Français Adieu.

1 . Probablement Breteuil et sa suite, et sa fîlle la comtesse de Màfignoii| qui raccompagnait , car la Gajette ne mentionne alors l'arriTée à Naples d'aucun autre Français de marque.

2. Histoire philosophique et politique de% établissements et du com~ merce des Européens dans les deux Indes^ ft vol. in-8*. Ce livre célèbre de l'abbé Raynal avait paru, sans nom d'auteur, au mois d'avril 1772. L'ouyrage, écrivait Grimm, est certainement d'un parfaitement honnête écrivain, d^un grand ennemi du despotisme, d'un homïne qui a de vastes connaissances des forces politiques et commerçantes des différentes puis* sances de TEurope, et qui ne manque pas de vues. Vous trouverez peutêtre quelquefois de l*iiiégalilé dans le style , souvent un ton déclamatoire et de prédication, peu d'art dans les transitions, des idées d'un bon homme plutôt que d un vrai philusuf^he, et des vues plus humaines que vraiment philosophiques. » Çorresp, littér,j t. IX, p. 487.

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