‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 166 sur 181 · Tacite. Annalêtf III · texte numérisé non relu

Tacite. Annalêtf III

sont ou le^o^^ws^ ou le temple, ou le Carp^ntum^ attelé u des éléphants ou à des mulets pour les augustes femelles. Lorsque la mode des déifications passa, on trouva quelque chose de plus approchant de nos mœurs. La médaille de Claude le Gothique et de Maximien®, a, dans le revers, le prince assis sur une chaise curule, avec l'inscription : Requtes optimor : merit : c'est cette médaille que je choisirai pour modèle de la nôtre. Je mettrai d'un côté la tête du prince défunt, coiffé à l'antique, cependant avec le bandeau, marque de la souveraineté, comme il est sur toutes les têtes des rois anciens d'Egypte, de Sicile, de Macédoine, etc. L'inscription dirait : Divo Frederico Gothico, optimo principi. Dans le revers, la ligure entière du prince, habillée et drapée avec élégance, assise, ayant devant elle un palmier, symbole de l'élernité, d'où pendent les écussons de Gotha et d'Altembourg, avec un faisceau d'armes au pied de l'arbre. Ces boucliers attachés aux palmiers, sont très fréquents sur les médailles, la tête du prince pourrait être rayonnée du m'mbus, comme celle d'Apollon, symbole de l'immortalité. L'inscription dirait Requies optimor: ment : en bas mettez le jour et l'année de la mort. Voilà ma médaille.

Mais si le prince veut la sienne, je n'ai qu'à lui faire

i. Bûcher funèbre.

2. Voiture dont le Dom est peut-être venu des Gaulois, mais de bonue heure en usage à Rome , surtout dans les cérémonies religieuses. Caligula, à son avènement, 6t venir à Rome les cendr» s de sa mère et voulut qu'elles fussent portées sur un carpentum. C'est ce char à 'Xeux roues et couvert (a?'cua(us), rii hement orne ei traîné par deux mules, que l'on voit sur des médaiitHS d'Agrippine , a ec les mots : Mkuori.c AorippinjS. Des médailles semblables avec les mots i/rmona?, D'Vâ^, ou MterniUis^ furent frappées en l'houaeur de Livje. de Julie, Glle de Titus, des deux Domiiilla, de Sabiue, femme d'Adrieu, de FaMstine la Jeune. Voir Dareraberg et Sagiio, Dtci. des Antiqu'lèSy 1879, I, 426.

3. Ciaudius II (214-270), empereur en 268. — Maiimianus Hercules (250-310). Voir Pauly, Real-Encyclopœdie, t. IV, p. 1673.

362 LETTRES DE L'ABBÉ aAUAKI

remarquer quj^ les génies ayant leurs flambeaux renversés sur les écussons, indiqueront que le feu duc a mis le fipu à ses États. On trouve en eflet ce revers sur les médailles d'une figure d'Adrien, qui, avec un flambeau renversé, brûle quelque chose ; mais ce sont de vieilles dettes des provinces avec le fisc, et l'inscription Reliqua vêlera H. S, novies mil : abolita le marque. C'est bien différent de brûler des dettes et de brûler des provinces. Ainsi ce génie pleurant et le flambeau renversé devraient toujours être au pied d'un palmier, d'où pendraient les armes de Gotha et de' Saxe. L'inscription doit dire Luctus publicus^ et pas rnœror, IjC mot luctus me paraît consacré pour les deuils : voilà mon avis dit avec toute la franchise possible. Mettez un seul génie et pas deux ; car il n'y a qu'un mort, et ce génie c'est l'âme même du défunt, et son esprit représenté par ce flambeau qui s'éteint. Deux flambeaux indiqueraient deux morts. En avez-vous assez pour deux sous?

Le choléra^ morbus est un effet des souffrances que vous avez occasionnées à votre bas-ventre par des révérences multipliées et excessives. Réformez-les donc, et venez à Naples apprendre l'impolitesse. Je suis d'une humeur de chien aujourd'hui. Nous essuyons depuis un mois des chaleurs incroyables ; et j'essuie des malheurs inconcevables.

Madame m'a fait l'histoire d'un miracle d'un saint de Paris'; mais ce n'est rien en comparaison de ceux de notre

i. £d. D. : le co....

2. Il est peu vraisemblable qu'il soit ici question du Provençal, Jean- Jacques Parague, qui prétendait avoir le don de découvrir les sources, dont la Gazette de France^ dirigée alors par Marin, avait beaucoup parlé, et que le duc d'Orléans avait voulu faire venir à Paris • pour mettre ses talents merveilleui au grand jour ; mais, ajuule Grinim , lorsque le petit coquin a BU les intentions du prince, il a bien vite rebroussé chemin et repris la route de son village, t (Corresp» littér.y t. X, p. 44.) — Les Mémoires eeerete, à la

A MADAME d'ÉPINAY. 363

sainte : en voilà un, par exemple, qui vous étonnera. Notre sainte fut appelée un jour par une dame de qualité, qui lui avoua qu'elle était prête à se désespérer et à se tuer, parce qu'elle avait eu le malheur de devenir grosse en Tabsence de son mari, qui allait revenir. La sainte lacon« forta, se mit à genoux, pria le bon Dieu de faire passer sur elle la grossesse de la dame. Dieu exauça ses prières; en effet elle se trouva grosse, et accoucha à terme d'un garçon ; et il ne fut plus question de la grossesse de la dame, qui sauva par là sa vie et son honneur. Elle répéta le même miracle à l'occasion d'une autre dame qui avait

gagné la v *. Contez ces miracles au vrai baron.

Adieu. Aimez-moi. Je vous adore.

Naples, 8 août (772.

Ma belle dame, savez-vous bien qu'il y a trois semaines déjà que je ne reçois plus aucune lettre de vous? Il est vrai que j'ai reçu force lettres de Paris, et qu'on ne me mande rien de désagréable. Cependant votre silence m'inquiète. Il est vrai aussi que vos lettres venant par un chemin détourné, pourraient être arrêtées ; mais si cela est, j'aime mieux en payer le port. Voilà tout ce que votre silence me fait dire, et je ne suis capable de vous dire autre chose, sinon que je suis sans lettre de vous, et que cela me fait beaucoup de peine. Si je me laissais aller, je vous répéterais cela plus de fois que M. de la Rivière n'a

date du 4 mai 177S (t. VI, p. 134), parlent aussi, à propos des fêtes pour la canonisation de madame de Chantai , d'une malade de rfl6tel-Dieu, qui aurait été guérie, en se Taisant transporter à i'église Sainte-Uaric, rue Saint- Aiituine. Peut-être dans ce cas, y avait-il dans l'original de cette lettre : un miracle d'une sainte de Paris.

i. L'éd. T. : omet tout ce passage.

364 LETTBBS DE L'ABBE GALUNI

répété dans ses ouvrages les mots d'ordre^ évidence, propriété foncière, produit net, despotisme h'gaL

Les pièces de Voltaire que vous m'avez envoyées m'ont fait beaucoup de plaisir. On voit clairement qu'il est déiste par des égards politiques ^ Ainsi les athées ne le compteront pas parmi leurs ennemis, quoiqu'il écrive contre eux. C'est bien plaisant qu'on soit parvenu à un point que Voltaire paraisse modéré dans ses opinions, et qu'il se flatte d'être compté parmi les protecteurs de la religion, et qu'il faille, au lieu de le persécuter, le protéger et l'encourager. C'en est assez pour quelqu'un qui est sans lettre de votre part. Aimez-moi.

Naples, 13 août l77^.

Ma belle dame, point de lettres de vous cette semaine non plus que les trois précédentes. Je ne crains pas pour votre santé ; car, quand même vous seriez morte, vous m'auriez écrit pour le plaisir de m'écrire. Je vois donc clairement que vos lettres se sont égarées. Ainsi, dorénavant, écrivez-moi toujours par la poste, et meure l'avarice ! Plus d'économie, plus d'épargne. J'ai un besoin physique de votre correspondance ; ainsi tout doit céder à cet article de première nécessité.

Je n'ai rien à vous mander. Votre silence m'abrutit. Aimez-moi; portez-vous bien, et tâchez de me faire

I. Il serait fort difficile de dire s'il s'agit ici de la satire Ui Cabalfs, où on lit ce vers :

Je crois qu'il est un Dieu, vous osez le nier^

ou bien des LeVrfs de Memmixuty que Voltaire annonçait h madame du Deiïand, le 4 mai 1772, ut où il combat l'aihéisme, ou encore de l'opuscule // faut prendre un para', favorable au déisme.

A MADAME DÉPINAY. 365

recouvrer les lettres qui se sont égarées. Encore bonsoir.

(Rép. à l'hécatombe et au n** 1"'^ de la deuxième centurie.)

Naples, 2S<août 1772.

Ma belle dame, je viens de recevoir le 18 et le 26 juillet en même temps. Le courant me manque, et je crains que }e 11 juillet ne manque aussi; mais je n'ai pa$ le temps de le rechercher dans la foule de mes paperasses. Ces deux lettres sont arrivées tout bonnement par la poste, malgré les soins et les retards de M. Magallon. Celle qui avait été le chercher à Compiègne^ a coûté le double plus chçr, peut-être parce qu'elle avait eu le plaisir de voir la cour et les visages radieux. La conclusion de tout cela est et doit être, une fois pour toutes, que dorénavant à jamais vous m'écriviez en droiture par la poste toutes les semaines, sans remercier personne, sans recevoir des services faibles, languissants, mal arrangés de personne. Meure Tavarice I Toujours par la poste. Déjà j'ai établi la dépense de vos lettrés sur l'état fixe de mes comptes, et elle ne sera plus parmi les extraordinaires. C'est une affaire de cent francs par an. Je me suis arrangé pour les payer, en ôtant la somme pareille de quelque chose quime fera moins de plaisir que vos lettres, et vous voyez que cet objet est bien aisé à trouver. Ne me faites plus redire cela jamais, et ne nous laissons plus induire en erreur par des lueurs d'un espoir trompeur d'économie que nous donnera l'apocrisiaire Magallon.

Gatti est à Florence, où il doit rester jusqu'en octobre

i . La cour y réside du 9 juillet au 17 août.

366 LBTTBES DB L'ABBA 6ALIAKI

OU novembre, pour assister à rinoculation qu'Inghenbausen' fera des archiducs*. Je suis fermement persuadé qu'il ne retournera pas en France, malgré sa résolution. Son aversion pour la France m*a paru invincible, et son attachement pour son village et pour la. paresse, est quelque chosedlnconcevable.D'ailleurs, l'aventure de M. d*Arpigon * ne contribuera pas peu à le dégoûter encore plus de reparaître à la cour. Où trouver un peuple assez philosophe pour sentir que cet événement ne doit faire aucun tort ni à Tinoculateur ni à rinoculation? Tant qu'on ne mourra pas de la petite vérole, après avoir été rassuré par rinoculation, le problème est toujours résolu ; car il n'était question que de ne pas mourir.

Je suis au désespoir des chagrins que vous cause votre fils; mais puisqu'il est bien plus l'enfant de monsieur que de madame d'Épinay, c'est à lui, à ce que je crois, à s'en occuper.

f . Jeaa Ingenboau, physicien, fils d'Arnold, né à Bréda, le 8 décembre 1730, t'établit, en 1767, en Angleterre, où il fut élu membre de la Soeiété royale, et mourut A Londres le 7 septembre 1799. Chargé par Marie- Thérèse du soin d'inoculer les archiducs, il se rendit en 177) en Italie pour remplir cet office auprès de François-Joseph, le futur empereur François H, et de sa sœur Haria-Anna, et fut créé conseiller aulique. 11 alla ensuite à Naples.

2. Les princes François-Joseph-Charles -Jean, né le 12 février 1768, Ferdinand-Joseph-Jean, né le 6 mai 1769, et Charles-Louis, né le S septembre 1771, eofautsde Léopold L**^, grand-duc de Toscane, et de Marie-Louise, infante d'EspagnCi sœur du roi de Naples.

3. Louis-Marie de Noailles, appelé d'abord le chevalier d*Arpajon, né le 17 avril 1 7 56,second fils de Philippe de Noailles, maréchal duc de lllouchy,et d'Anne-Claude-Louise d'Arpajon, héritière de sa maiRou, à Taîné de laquelle rOrdre de Malte, en souvenir des eiploits de Louis d'Arpigon, pendant la défense de l'ile de Malte, avait conféré, en 1645, le privilège d'être reçu chevalier en naissant, et grand'croix à l'Age de 18 ans. Le chevalier d'Arpajon, bien que inoculé par Gatti , venait d'avoir la petitevérole, juillet 1772. Voir Ameth et Geifroy, Corresp. stcrète d$ Marie'Thérèse, t. 1*', p. 322. Connu plus tard sous le titre de vicomte de Noailles, il suivit La Fayette en Amérique, vota dans la fameuse nuit dn 4 août 1789 l'abolieion des droits féodaux, et mourut en 1804 après avoir été obligé de s'expatrier pendant U Terraiir.

A JICADAHE D EPINAY,

Vous m'avez envoyé, par M. le baron de Breteuil, VBtstoire du commei^ce des Deux- Indes. Je vous ai demandé de me dire positivement Fauteur; après quoi, je vous en dirai mon avis. Le cœur n'influe pas en moi sur les décisions de mon esprit ; mais il influe beaucoup sur les mouvements de ma langue et de ma plume. J'ai reçu l'argent de mes médailles par M. de Montboissier; il ne me reste qu'à lui en redoubler mes remerciements. Chargezvous-en, si vous voulez.

Le baron de Gieichen\ me mande de son château de Thunder-ten-tronckh, qu'il allait partir pour Paris dans un mois; je lui écrirai mardi prochain; mais si ma lettre le trouve parti, vou& serez la première à lui donner de mes nouvelles: dites-lui combien je l'aime, et quel vide affreux son départ nous a laissé à Naples ; on ne saurait l'imaginer.

Nous souffrons ici depuis huit jours des chaleurs, que ni celles du Sénégal, ni de la ligne, ni de l'enfer n'égalent pas. Je n'ai de froid que mon esprit, parce que rien ne le réchauffe. J'ai lu dans une gazette que notre ami Suard avait été rétabli dans les bonnes grâces du roi ^,

1. En se rendant d'Italie en Allemagne, le baron de Gleichen avait passé par Femey, où, muni d'une lettre de madame du Deffand, il avait visité Voltaire, dans la première qaiuzaine de mai. « Il faisait un peu le mystérieux, dit Voltaire, en parlant des événements de Copenhague, mais son mystérieux était qu'il ne savait rien. > Corresp. de moLdame du Deffawt, éd. Lescure, t. II, p. 249, 257, 269 et 270. — Le 9 juillet 1772, madame du Deffand écrivait à l'abbé Barthélémy : « Je reçus enfin hier uue lettre de notre* baron, il est de retour chez lui en très mauvaise santé. Les nouvelles qu'il reçoit de Danemark ne lui laissent aucune espérance : il ne sera ni employé ni récompensé, il dit qu'il viendra passer l'hiver à Paris. 11 ira le printemps à Chanteloup ; après cela il se retirera comme un vieux chat dans quelque coin pour y mourir. Je tâcherai de détruire ce beau projet. B Corre»p compièlef édit. Saiute-Aulaire , t. II, p. 204.

S. Le 7 mai 1772 avait eu lieu à r Académie la double électipn de Suard et de l'abbe Delille, en remplacement de Dudos et de Bignon. Mais, dès le 9i Ip roi avait fait savoir à l'Académie qu'il n'approuvait pas ces élections, c coifime aytnt été faites dans la mèm« séance, contre les ttatulf, »

et qu'il serait élu à la première place vacante à TAcadémie. Si cela est, j'en suis véritablement enchanté, ravi, et je vous prie de le lui dire. Aimez-moi. Celui qui s'appelait jadis la chaise de paille, et qu'on appelle à présent la culotte fendue, comment se porle-t-il? Vous ne m'avez plus rien dit de M. de Croismare ; est-il vivant ou mort? Adieu; aimez-moi toujours.

U7. — A MADAME D'ÉPTNAY.

(Rép. aux i»<*' S à &.) — Naples, 5 Beptembre 1772.

J'ai reçu ces numéros en même temps : ainsi j'ai tardé huit jours à apprendre la fâcheuse nouvelle de notre pauvre marquis ^ Ne vous étonnez pas. Je n'y ai pas été.

et suivant une autre version, parce que Delille n'avait pas l'âge requis (il avait trente-quatre ans), et, quaut à Suard, ipirce qu'il avait été renvoyé de la direction de la Gazette de France pour niécontentemfnt de la cour ; • en réalité parce qu'ils étaient du parti encyclopédiste. Hais, grâce à l'entremise du maréchal de Beauvau, et après que l'^^cadémie eut fait acte de soumission, en pro^rédant, le S3 , â une nouvelle élection, où furent nommés Brequigny et Bauzée, le roi lui fit annoncer, par un de ses ntembrcs, le duc de Nivernais, • quMI ne s'opposerait pas désormais à l'électiun do M. Soard et de l'abbé Dflille, et qu*il ne trouverait pas mauvais qu'ils lui fussent proposés. • Voir les Mémoires srcrets^ t. YI, p. 135, 139, 159; la Correspond, littér. de Giimm, t. X, p. 19.

I. 11 mourut le S tdftt 1772, à Paris, sur la [>aroi8se Saint-Roch. âgé de 78 ans. En parlant de B» mort, dans sa lettre du 1*^' septembre, Grimm le juge ainsi : • Ou l'appelait If Philosophe , pAvae qu'il avait de bonne heure renoncé aux vues d'ambition. C'était le prototype du Français aimable, dont 11 réunissait toutes les qualifiés au supiême degré. Au caractère le plus solide, 84 commerce le plus sâr, à une façon de penser pleine de délicatesse et d'élévsition, il jni<:nait une imagination vive et déceute, un tour d'esprit piquant, assaisonné de tons les agiénients. Le sel, la finesse^ la délicatesse ec la gaieté distinguaient sa conversation. La grâce et la légèreté avaient sous sa plume ou dans sa bai'-he un caractère inexprimable. Je ne crois pas q-ie, de sa vie, il lai soit échappé un lieu commun. . . La vivacité de ses p<ssious«et l'aréfeur avec laquelle il suivait celle qui régnait pour le moment lui donnaient quelquefois l'air de l'inconstance dans l'amitié, mais elle n existait pas pour ses' vrais amis... U aimait la poésie, la musique, les arts, la lecture, et par-dessus tout l'amiti^, la liberté, l'iudépendauce. Le grand monde ne l'amusait point ; mais il était charmant dans la petite coterie de ses amis. Il faisait très joliment les vers... Il peignait très joli-

A MADAME DEPINAY. 369

à beaucoup près f aussi sensible que j'aurais cru moimême. Ce phéiH)mèae m'a étonné, a pensé me faire horreur à moi-même, et j'ai voulu en approfondir la cause. Ce n'est pas Tabsence, ce n'est pas que mon cceur ait changé ou qu'il se soit endurci ; c'est qu'on n'a d'attachement à la vie d'autrui, qu'à mesure de l'attachement qu'on a à la sienne, et on n'est attaché à la vie, qu'en proportion des plaisirs qu'elle nous procure. J'entends à présent pourquoi* les paysans meurent tranquillement, et voient mourir les autres stupidement. Un homme envoyé à Bicêtre pour toujours, apprendrait toutes les morts de l'univers sans regret. La cause de la valeur militaire est la vie dure d'une campagne. On se bat bravement, après une nuit d'hiver passée au bivouac. On méprise également sa vie et celle des autres, on s'ennuie. Ainsi, si vous avez pleuré plus que moi, c'estune marque certaine que, malgré les chagrins et les malheurs, votre vie, à Paris, est/moins insipide que la mienne à Naples, où rien ne m'attache, excepté deux chats que j'ai auprès de moi. L'un d'eux s'étant égaré hier par la faute de mes gens, je me suis mis en fureur ; j'ai congédié tout le monde ; heureusement il a été retrouvé ce matin, sans quoi je me serais pendu de désespoir. Voilà mon état, et voyez vousmême ce qui vaut mieux du chagrin ou de l'insipidité. Je ne suis point étonné que la convalescence de Grimm

ment dans sa jeunesse, et ii reste de lui des tableaux qui se font remarquer par une touche spirituelle et piquante. . . Dans ses opinions, l'extrême mobilité de son âme ne lui permettait pas il*ayoii des idées bien arrêtées, et soii imagination y influait plus qu'une méditation approfondie. U en résultait un scepticisme qui ne contribuait pas peu aux agréments de sa conversation... Sa plaisanterie était un modèle de finesse et de délicatesse qui ne blessait jamais... Sa vie a été un tissu de procédés nobles et (réurreux, d'actions justes et désintéressées, de services rendus »vec autant de zèle que de simplicité et de modentie. Corresp, litlér, de Grimm, t. X, p. 50. Voir les (Miuvrtt de Diderotjt.Yj p, 176.

370 LETTBES DE L'ABBÉ GAUANI

soit longue; mais je voudrais qu*il ne se piquât point de la hâter, ni vous non plus, ni par des voyages ni par des remèdes. On ne connaît point la force végétative de la nature, ni le temps qu^il lut faut. Attendi*e en patience, est le meilleur parti. Faites attentionà cela ; et si le marquis est mort par sa faute, concluons qu'il ne faut pas faire d'autres fautes. Je suis bien aise qu'il soit content de ma médaille. Je voudrais avoir des nouvelles du prince Auguste, dont j'ignore la demeure actuelle.

A propos de nos comptes ; une personne qui aurait quelque argent à faire payer à Paris, voudrait me le remettre. Ainsi, je vous prie de me dire si vous avez quelque argent en caisse à moi, à combien se monte lasomme ; si vous trouverez bon que je tire quelque lettre de change d'ici sur vous, et jusqu'à quelle somme; mandez-moi ce qu'il faut que je fasse, et ne me faites rien faire qui puisse vous gêner, entendez-vous.

Je réponds au philosophe dans le papier ci-joint.

U Histoire philosophique est donc de l'abbé Raynal^ Il y a peu d'homimesau monde que je vénère et que j'aime davantage. Ainsi je suis ravi du succès de son livre. U est très bien écrit, d'un style fleuri; c'est le livre d'un homme de bien, très instruit, très vertueux ; mais ce n'est pas mon livre. En politique, je n'admets que le machiavélisme pur, sans mélange, cru, vert, dans toute sa force, dans toute son âpreté. Il s'étonne que nous fassions la traite des nègres en Afrique ; et pourquoi ne s'étonne-t-il pas qu'on fasse la traite des mulets de la Guienne eu Espagne ! Y a-t-il rien de si horrible que de châtrer les taureaux, découper la queue aux chevaux,etc.? Il nous reproche dêtre les brigands des Indes ; mais

1. u la déBATOiiait par pradence. Voir les Mém, tecreU^ t. VI, p. |42.

Scipion put bien Tétre des côtes de Barbarie, et César des Gaules. Il dit que cela tournera mal ; mais tout le bien tourne en mal ; le veau de Pontoise se tourne en ordure ; n'en mangez donc pas ; la danse en lassitude ; ne dansez donc pas ; Tamour en peines; n'aimez donc pas. Ainsi, mon avis est qu'on achète des nègres tant qu'on nous en vendra, sauf à s'en passer si nous réussissons à les faire vivre en Amérique. Mon avis est de continuer nos ravages aux Indes, tant que cela réussira, sauf à nous retirer quand nous serons battus. Il n'y a pas de commerce lucratif au monde ; détrompez- vous. Le seul bon est de troquer des coups de bâton qu'on donne, contre des roupies qu'on reçoit ; c'est le commerce du plus fort. Voilà mon livre. Bonsoir.

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