A M. DIDEROT
Naple8, 5 septembre i772.
Mon cher ami, me croirez-vous, si je vous dis qu'il y a plusieurs nuits que je rêve de vous, et que j'étais tenté de vous écrire cette semaine même, pendant que je reçois quelques lignes de vous, qui ne me paraissent précieuses que par l'écriture et la main qui les a tracées. Au surplus, je vois que messieurs les Russes vous ont induit en erreur. Ce voyage dont j'avais été informé depuis trois mois par les gazettes d'Angleterre et de Hollande, n'est ni merveilleux ni le premier. Ce chemin de' Kamtchatka aux terres d'Amérique, a été fait par M. Delisle le premier ^ Ce voyage du même Kamtchatka au Japon avait
li Louis de l'Isle de la Groyère, astroDome et voyageur, ité éa H98, entré à l'Académie des sciences en 1725. mort en 1 741 à Petropaulosk au Kamtchatka. U était frère de Joseph-Nicolas de TUle (i68fl-170S), de l'Académie des sciences en 1714, qui séjourna en Russie jusqu'en 1747, et est auteur d'un Mémoire sur let nouvelles découvertes au Nord de la mtr du Sud, Paris, 175S, in-4«.
été fait déjà. Ce reste de la route du Japon à la Chine est fort connu. Cette découverte n'en n'est pas une, et c'est un voyage qui n'aboutit à rien. Il n'y aura jamais de commerce entre la Chine et ce malheureux pays. La Chine est trop riche, et le Kamtchatka est trop pauvre. L'un n'a rien à prendre, l'autre n'a rien à donner. Ainsi la vraie raison pour laquelle cet aventurier est le premier qui ait fait ce voyage, c'est parce que voilà la première fois qu'il a été à propos de le faire. Cependant je suis bien aise que le goût des voyages reprenne dans notre siècle. C'est la seule chose qui agrandisse l'homme et relève sa nature et son génie, que la découverte des nouvelles terres. On ne saurait pourtant s'empêcher d'admirer combien de peine il nous coûte d'aller dans des pays inconnus, soit par mer ou par terre, en proportion de celle qu'avaient nos ancêtres. Voyez de combien nous sommes énervés, amollis, dégradés. Tous les progrès des sciences n'ont pas pu balancer le reculement de la vigueur et de la vraie valeur. Il faut insister sur deux espèces de voyages ; par mer aux terres australes ; par terre, il faut traverser l'Amérique, depuis Québec jusqu'à la mer du Nord de la Californie. Voilà les deux objets vraiment utiles. Il y en aurait un troisième à faire, ce serait de percer dans le milieu de l'Afrique ; mais nous n'en ferons rien. Il est trop fort pour nous.
Vous me demandez si j'ai lu l'abbé Haynal. Non. Mais pourquoi? Parce que je n'ai plus ni le temps ni le goût de la lecture. Lire tout seul sans savoir à qui parler, avec^ qui disputer, ou briller, ou écouter, ou se faire écouter, c'est impossible. L'Europe est morte pour moi : on m'a mis à la Bastille. J'appartiens au règne végétal à présent, et je me vois dans un désert, environné de souches, de poutres, et de ces truncus inutile it'gnum, dont je vois
faire, de temps à autres, desPriapes. J'attends mon tour, et prie Dieu qu'il arrive assez à temps pour faire valoir tous les attributs de ma divinité. Je vous embrasse, cher philosophe, de tout mon cœur. Aimez celui qui vous adore. Adieu.
(Rép. aux n<^ 6 à 8.) — Nàpies, 19 septembre 1772.
Aucune lettre de vous n'a été attendue avec plus d'impatience que celle que je viens de recevoir, du 22 août. "Vbus m'aviez noirci le cœur et l'imagination sur l'état de la santé de notre ami. Jevois que ses entrailles sont restées meurtries. Elles ne peuvent pas être ulcérées : on s'en apercevrait ; la suppuration y serait établie.La durée des meurtrissures est bien longue, par cela même qu^il n'y a pas de suppuration. Il me paraît fou à lui d*entreprendre un voyage, puisqu'il souffre en voiture. Cependant je voudrais le voir. Ainsi arrangez-vous.
Remerciez le philosophe de ladescription du monument qu'il a bien voulu m'envoyer ; elle est superbe, à une chose près, que je vous prie de lui faire observer. Les anciens nous ont surpassés en tout. C'est un fait. Jamais ils n'ont peint ni sculpté la Mort, figure hideuse, dégoûtante, révoltante, et qui n'avance de rien nos affaires, si ce n'est qu'elle nous empoisonne la \ïe. Leurs sujets sépulcraux sont toujours gais et décents. Leur enfer est celui des gens de bien et de goût. Pour conduire les âmes à l'Orcus, constamment ils emploient Mercure, jeune homme d'une figure très agréable. Le caducée, symbole de paix et d'éternité, ne lui est donné que pour cela. Tous les monuments anciens sont d'accord là dessus. Or, je prendrais, au lieu de la Mort ou d'une figure sym- I. 32
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bolique, Mercure dans le monument de Gotha ; les attrî* buts de cette divinité sont si reconnaissables^ que ri^i n'est plus aisé que de le deviner. Le chapeau avec des ailes, les ailes au talon, le caducée. Il éviterait par là une figure hideuse ou la figure symbolique à deviner, et qiri n'est appuyée d'aucun exemple et d'aucune autorité. Mais il gagnerait en cela, que, sans se gêner, il se trouverait avoir composé son groupe de quatre figures, deux hommes et deux femmes, chose excelleqte; et ces quatre figures seraient Mercure, garçon ; le duc, vieillard; la duchesse*, femme âgée ; la province, jeune femme ; ainsi il rassemblerait les quatre âges, chose encore plus excellente. Enfin, si les ignorants ne savaient pas que Mercure est le conducteur des ombres, ils seront toujours contents de voir que c'est le Dieu de la paix qui conduit ces deux âmes vertueuses par la route du tombeau à la pak éternelle ; et cela ôte la tache de paganisme qu'il paraîtrait y avoir dans le monument. Le philosophe m'àime trop pour se fâcher que je lui donne un avis ; au contraire, il me remerciera.
Je sais bien plus d'anecdotes de la vie d'Helvétius
1* Louise-Dorothée de Saxe-Mciningen, née le 10 août 1710 mariée en 17Î9 à Frédéric 111, duc de Sase-Gotha, morte le M novembre 1767. Elle aimait les lettres, et fut en correspondance avec VolUire qui en 1753, en quittant Berlin, passa six semaines à sa cour, et l'appelle tli meilleure princesse de la terre, la plus douce» la plus sage, la plus égule > (Mémoires^ édit. Baudouin, t. II, p. 73.) Les lettres que lui adressa viu taire ont été publiées pour la première fois par N. B. Bavoux. Paris Didier 1865. Deux ans plus tôt, avant la mort du duc Frédéric de Saxe-Gotha* Grimm s'était occupé d*un monument funèbre en l'honneur de la duchesse' Le 9 mars 1770, il avait passé un traité avec le sculpteur Ouiard ferand prix de 1750, mort le 31 mai 1788), pour la construction d'un mausolée OÙ cette prmcesse devait être représentée m assise sendormant du dernier sommeil, la tête penchée en arrière dans des cyprès, avec la Thurioec s'emprcssant de s'approcher d'elle en lui prenant le bras gauche le baisant et arrosant de larmes cette bienfaitrice regrettée. . Ce monument ne fut pas exécuté, les dessins seuls en subsistent. Voir Charavay, Retue des Uocu ments hùtoriquesj 1877, p. 64.
A hadame d'épinay.
qu'il n'y en aura dans son ouvrage posthume. Jen'aimepas trop que cet usage d'attribuer des ouvrages nouveaux aux morts * se répande; cela intriguera furieusement la postérité. Au moins il devrait y avoir une archive du secret, qui rendît les ouvrages aux véritables auteurs, lorsque ceux-ci seront morts à leur tour.
Je reviens au monument. Je voudrais que Mercure poussât de la main la duchesse, et touchât du bout de son caducée le duc ; cela varierait l'attitude, et exprimerait que la duchesse a précédé d'un certain temps son époux. Dans la composition du philosophe', il paraît qu'ils sont morts presque en même temps.
Aimez-moi; écrivez-moi de longues lettres. Engagez Magallon à me tenir sa parole de m'écrire souvent ; car il paraît qu'il n'en fera rien, malgré sa promesse. Adieu. Embrassez mes amis; Faites des compliments à tout le monde. Rien oe me paraît plus douteux que le retour de Gatti en France. Adieu encore. Mille choses aux barons allemands *.
(Rép. au ù? 9.) — Naples, 17 octobre 1772.
J'avais reçu de vous le n** 6, du 5 septembre ; c'est une lettre fort courte et fort triste sur les alarmes que vous causaient la santé chancelante et l'humeur chagrine de la chaise de paille. Cette lettre m'attrista et m'ôta toute envie de répondre. Ensuite deux semaines se sont passées sans recevoir aucune lettre de vous. Le chagrin et la mauvaise humeur se sont augmentés en moi, et il m'a
i . Yoltaire avait particulièrement contribué à le répandre, sinon à l'inventer. Malebranche , Bolingbroke, Houteville furent tour à tour ses prêtenoms.
%, ùriaun et d'Holbach..
été impossible de vous écrire; j'avais presque pris en horreur Paris, ne sachant pas même si un tremblement de terre ne Tavait pas englouti. Je me voyais abandonné ; j'abandonnais à mon tour. A présent votre lettre du 26 septembre arrive, cotée n<> 9 ; il y a donc deux numéros de vous égarés ; cela me désole. Votre lettre ne contient que des discussions profondes sur les causes des retards, des dépenses et des égarements de nos lettres. C'est bien le comble du malheur qu'une partie de nos lettres s'égare, que l'autre se trouve employée à rechercher par quelle faute elles se sont égarées Des lettres qui ne sont remplies que de Qela, mériteraient bien de s'égarer. Vous voulez que je n'appelle plus Monsieur le chevalier de Magallon. Je l'appellerai Sire, si vous l'ordonnez. Vous voulez que je lui adresse mes lettres, je le fais. Vous voulez que je tombe à vos genoux; il me faudrait avoir trois cents lieues de cuisses pour le faire. Où trouver tant de cuisses, moi, pauvre petit malheureux qui n'en puis pas rencontrer un pied et demi qui soit potelé, sans être bouffi. Vous voulez que je sois persuadé que le Magallon m'aime tendrement, et vivement et chaudement. Il faut que je vous aime bien fort pour m'en rapporter plus à vous qu'à mes propres yeux. ïl sera toujours sur qu'en trois ans, malgré les événements heureux, on n'a rien fait à Paris pour moi, qu'on ne m'a pas même peutêtre nommé là où il fallait me nommer.
Dieu seul a fait ma vengeance, et il l'a faite en dépit de mes amis , qui étaient encore plus amis de leur fortune, et des gens en.place, qui n'estimaient pas même en moi le talent de prévoir, et ne se sont peut-être pas aperçus que ce que j'avais prévu est entièrement arrivé. Au reste, il est bien aisé de dire à un absent qu'il a tort, qu'il juge sans connaître, sans voir, etc.; mais on serait
bien embarrassé, par cela même qu'il est absent, de lui prouver le fait. Vous avez recours à l'autorité, et vous voulez que je m'en rapporte au tact des femmes ; oui, si vous étiez à la cour, mais vous êtes à la campagne, et vous êtes aussi absente que moi. Vous auriez bien mieux fait de me conseiller d'avoir recours au fatalisme. Je ne connais rien de plus consolant et de plus désolant en même temps. Il a cela même d'agréable (et qu'on n'a pas vu, ou du moins qui n'a été remarqué par aucun philosophe encore, que je sache), qu'il est le pèrg de la curiosité. Ainsi la fatalité est la chose du monde la plus curieuse; sans elle point d'imprévu, point d'intérêt ^ ; tout serait calculé, et la chute d'un ministre n'intéresserait pas plus que l'équinoxe et le solstice ; elle serait imprimée d'avance sur les almanachs.
Si vous vous souvenez de ce qu'il y avait d'intéressant dans les deux numéros égarés , il est nécessaire de me le mander de nouveau. Je doute qu'il y eut la réponse à une question touchant l'état de mes finances, que je vous avais faite.
Le séjour de Gleichen à Paris * m'est infiniment agréable. Les oreilles me cornent de tout ce qu'il dit et de tout ce qu'on dit de moi. Je le vois dans tous les dîners,
i . Éd. T. : point d'auteur,
2. Le baron de Gleicben était arrivé à Paris le 8 on 9 septembre 1772, et ne s'amusait pas autant que le croit Galiani. Madame du Deffaiid écrivait, le 1 5, à Pabbé Barthélémy : « Notre baron est ici depuis ciuq ou six jours, plus malade, plus vaporeux que jamais. Je suis ravie de le voir ; » et le 16 à la diichesse de Cboiseul : • Sa sauté est toujours mauvaise; il n'est pas décidé au parti qu'il prendra, mais il restera en France au moins jusqu'à PAques. Sa fortune, quoique médiocre, peut lui permettre d*Y rester toujours, mais l'Italie a pour lui bien des charmes. • Le 1^ octobre elle ajoute eneore : c Notre pauvre baron est plus triste que jamais : il est souffraut,il estinquiet> il est très malheureux. Sa fortune n'est pas aussi mauvaise que je le craiguaiSfil a vingt-quatre mille livres de rentes. Il pourrait s'établir ici, mais il est indécis.! Corresp. d9 madame du Deffand, édit. Sainte-Aulaire, t. II, p. 250,251,261.
378 LETTBBS DE L'ABBÉ GALIAKI
dans toutes les maisons, embrassé, fêté, et puis interrogé sur mon compte. Si la mode d'Orphée se rétablissait, de revenir dés enfers, je crois qu'on jouerait le rôle de Gleichen. Les premiers transports seraient pour le revenant, les seconds pour les gens restés là-bas.
Je suis fâché de vous quitter , mais il est tard, et un importun vient me parler. J'ai répondu à Grimm ; je crois qu'il sera content de l'inscription que je lui envoie * ; elle est au courant des affaires ; si les événements changent, il faut changer l'inscription. Aimez-moi. La fatalité, mère de la curiosité, m'empêche de savoir si nous nous reverrons, quand et par quelle voie. Adieu.