‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 27 sur 181 · A M. BAUDOUIN, MAITRE DES REQUÊTES · texte numérisé non relu

A M. BAUDOUIN, MAITRE DES REQUÊTES

Naples, 20 ami 1770.

Mon cher ami, voilà qui est admirable I Au milieu des tendres embrassements d'une épouse chérie, se souvenir de moi, m*écrire, me combler de louanges I Mais voilà ce qui est incroyable. Au lieu de me donner des nouvelles de la grossesse de madame, ou du moins des peines et soins qu'on se donne pour la procurer, me parler encore de systèmes sur l'exportation ! Patience ! J'aurais en vérité

1. Probablement le prince héréditaire de Saxe-Gotha, et ton frère le prince Auguste, né le 14 août 1747. Les deux princes de Prusse, frères de Frédéric U, étaient : Frédéric -Auguste et Auguste-Ferdinand, nés Punen 172«, l'autre en 1730.

2. On a vu, p. 30, note S, que Turgot ne • goûtait • les Pta/opue^ qu'au point de vue littéraire. Quant aux doctrines, il les réfuta bientôt lui-même dans ses LeUru à l'abbé Terray où il défend la liberté du commerce des grains.

mieux aimé que vous m'eussiez écrit sur votre état actuel, si vous êtes heureux, si vous serez intendant bientôt, etc.

Vous auriez aussi pu m'instruire sur Tétat actuel des Chinois ; si leur tactique va bieiitôt s'imprimer ; si nous imiterons leur papier, leurs tentures, etc. . Mais vous voulez m'obliger à radoter encore sur l'exportation ; eh bien, je vous répondrai, et je dirai en même temps : Tu Tas voulu, Georges Dandin.

Le système de M. de Trudaine^ l'ancien, qui paraît vous plaire, n'était pas digne de lui, il n'est beau qu'en théorie ; il se gâte dans la pratique ; et M. de Trudaine aurait dû être un grand praticien, après tant d'années qu'il avait eu les mains en pâte.

Vous voulez laisser exporter les fines fleurs de farine seules ; cela est beau, et j'y trouve mille avantages en théorie. Mais savez-vous ce que cela devient en pratique? C'est que toutes les farines de France, seraient-elles bises et noires comme de l'encre, deviennent fleurs de farine. Tout le son poussera en fleurs de farine, n'en doutez pas. Un petit arrosement laissé tomber sur les mains des commis des douanes, produira cette heureuse

i. Daniel-Charles Trudaine, d'une famille originaire d'Amiens, né le 8 janvier 1703, fils de Charles, prévôtdes marchands, beau-frère du chancelier Voysin. mort en 1721, et de Renée-Madeleine de Rambouillet, dame de la Sablière, morte en 1 746, maître des requêtes et intendant d'Auvergne, en 1730, intendant des finances en 1734, membre du conseil des finances en 1756, directeur des ponts et chaussées, membre honoraire de l'Académie des sciences en 1743, mort le 19 janvier. 1769. Frère de Trudaine de Lauzières, maréchal de camps, sous-lieutenant des chevau-légers d'Orléans, mort en 1731, et des marquises de Ponceauz et de la Tour Haubourg, mortes, la première en 1729, la seconde en 1737. 11 avait épousé, le 19 février 1727, Marie-Marguerite Chauvin, née le 1"^ février 1711, fille de Miehel Chauyjn, conseiller au Parlement, et de Catherine de Bragelongne, morte à Clermont, le 21 mars 1734. Créateur de nos grandes routes, inventeur de la taille tarifée, il avait contribné à l'édit de 1764 qui établit la liberté d'exportation des îilés.

A MADAME D'bPINAY. 53

végétation. Croyez-moi, mon cher ami, et Texpérience des grandes charges que vous aurez un jour vous le prouvera : celui qui ne sait pas calculer les non-valeurs de la transgression des lois, n'entend rien à Fart du gouvernement. Il est un économiste, et rien de plus. Il est bon à faire des mémoires, des journaux, des dictionnaires ^ à occuper les libraires et les imprimeurs, à amuser les oisifs ; mais, il ne vaut rien pour gouverner. Il y a un système et une théorie sûrs pour trouver la marche des transgressions et des fraudes ; et c'est le secret de Fart. Par exemple, le blé ne se changera jamais en farine à la sortie ; la transgression serait trop forte ; le procès-verbal est bientôt fait, et le commis infracteur est pendu. Mais la farine blanche noircit par degré; elle devient bise, sans qu'on puisse jamais saisir la contrebande ; et enfin on introduit l'usage et on invente un nouveau mot, tel que, par exemple, fleu7's de farine à Vusage de Fétranger, et alors la chose est faite. Toute farine quelconque peut sortir ; il est vrai qu'au fond il vaut mieux laisser sortir les farines que les blés, et j'ai bien prêché cette vérité. Mais passons à votre second article.

Vous voulez encourager la circulation intérieure par tous les moyens que je propose, mais vous m'en ôtez le moyen. Comment voulez-vous balayer les droits, les péages et les entraves actuelles, sans un 'nouvel impôt? Si vous croyez cela non nécessaire, demandez-le à l'abbé Terray, et voyez si j'ai raison. Il vous dira qu'il y a trois mille cinq cents millions de dettes de l'État à balayer au préalable! Si vous voulez attendre que cette opération

1 • Allusion au DtcA'ohnatre du commerce , auquel traTidllait l'abbé Moreliet.

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soit finie, vous attendrez ou le Messie avec les Juifs, ou Id roi don Sébastien avec les Portugais. Je ne cesse de m'étonner que les économistes n'aient pas entendu dans mon livre, que Timpôtquejeveux établir sur Teiportation et rimportation, ne doit pas être éternel, mais destiné uniquement à racheter les péages et les droits de halle aliénés, après quoi on pourra le diminuer de beaucoup. •L'exportation ne l'emportera pas autant sur la circulation intérieure, aussitôt que celle-ci sera facilitée. Il est vrai que je ne me suis pas assez expliqué sur cela, mais j'ai écrit si à la bute le dernier dialogue, la veille de mon départ, que je m'étonne moi«-même qu'il ne soit pas plus mauvais qu'il n'est.

Je vous dirai la même chose à l'égard des emmagasinages et des dépôts publics. Je n'en ai point parlé, parce que je devais en parler dans un autre dialogue qui aurait dû être le dernier, et qui n'a point été fait. Dieu sait s'il le sera un jour! Au reste, je suis persuadé qu'il vous aurait plu, et qu&vous y auriez trouvé bien des choses neuves et intéressantes : je dis neuves pour les Français, car, grâces à Dieu, les économistes ne savent que parler et dire des injures à vous autres messieurs les maîtres des requêtes et intendants; mais les Caricatori^ de Sicile sont une institution très ancienne et très belle ; et si on rie l'imite pas en France, il n'y aura jamais de commerce utile et régulief d'exportation. Il y aura des sorties par boutades, qui seront toujours très périlleuses, et quelquefois dangereuses. En voilà assez pourtant sur le pain ; il est temps que je vous parle d'autre chose. J'imagine tenir

1. Dans le sens usuel : chargeurs. « Garicatore. Colui cbe carica. 11 proprjetario delle mercanzie che forinano il carico del batimento. Et aussi lieu de chargement (iVttOvo Alberix), Mais il s'agit ici d'un sens tout spécial.

A MADAME I) BPINAY.

mon lit de justice à Fontainebleau, avoir mon chancelier BM pied du lit, et le faire jaser. . ,

Dites-moi donc mille choses. M'écrirez-vous souvent ? Si vous voulez le faire, faites contre-signer vos lettres; ainsi j'espère les avoir franches de port jusqu'à Rome. Pour moi, rien ne me fera plus de plaisir que de vous écrire souvent. Je commence par vous adresser celle-ci sous Tenveloppe de M. Bertin ^ ; si cette voie vous plaît, je la continuerai, sans quoi vous m'en indiquerez une meilleure.

Que fait l'astronomie ? A-t-on rien sauvé du malheureux voyage de Tabbé Ghappe ^ ? Je le crois empoisonné avec sa suite. *

M. Leroy ^, qu'a-t-il trouvé de bon à. propos de ses montres ? Elles sont toutes aussi mauvaises que les anglaises, n'est-ce pas ?

Je vous recommande M. Nicolaï. Je suis au désespoir des difficultés qu'on rencontre ici pour l'employer fixement au service du roi de Naples ; mais sa qualité de Français est une difficulté grande comme une montagne.

Comment vont vos affaires en Bretagne ? Jugerez-vous un duc* et pair ? Quelle auguste cérémonie ! Cela est bien

li Henri-Léonard-Jean-Baptiste Bertin (1719-1792), l'ancien contrôleur général de 1759 à 1763, qui, en 1770, avait le département de l'agriculture avec le titre de ministre d'État. 11 demeurait rue Neuve-des- Capucines. Mais peut-être s'agit-il plutôt du financier Berlin, trésorier des parties easuelles, lequel demeurait rue d'Aqjou, au Marais.

t. L'afobéChappe d'Auteroche, astronome, qui, le 1*' août 1769, était mort en Californie, victime du climat.

3. Pierre Le Roy (1717-1785), le célèbre horloger du roi. En 1768 un Toyage avait été fait par ordre du roi pour éprouver ses montres marines, rivales de celles de l'Anglais Harrison, et donna lieu, en 1770 ,à un livre de Caisini sur ce sujet. La même année Le Roy publia son Mémoire sur la mtiUmre mctriière de mesurer le temps en mer^ Paris, Jombert. 1770.

4* Louis XV s'était décidé à convoquer, pour le 4 avril, le Parlement de Paris, siégeant comme chambre de pairs, pour juger le duc d'Aiguillon, gouverneur de Bretagne.

autre chose que votre triste commission de Saint-Malo ^ 'Enfin dites-moi mille choses. Voulez-vous rien de ce ce pays-d? Sachez que je me jetterai à corps perdu pour TOUS servir, et que je sei*ai toute ma vie votre très humble et très obéissant serviteur, etc.

Naples, il avril 1770.

Ma belle dame, pour le coup, voilà qui est bien inquiétant : vous m*avez écrit une lettre datée n» !•', à laquelle j'ai répondu. Ensuite,* deux semaines se sont passées sans que j'aie reçu aucune lettre de vous : j'ai laissé passer la première semaine sans dire mot ; mais à présent je suis forcé de crier. Êtes-vous malade ? fâchée ? hors de Paris? . Ou que diable est-ce là? Cependant, je sais que vous avez reçu mes lettres ; et vous auriez dû, en conscience, me répondre ; car, enfin le temps de toucher les cinquante louis est arrivé, et j'en attends la nouvelle avec la dernière impatience. Hœc finis Priami fatorum *. C'est l'objet de tout mon travail ; et si je le manque, c'est bien alors que l'abbé Badaud triomphera et rira : mais si je les touche, je me moquerai de lui et de tous les économistes ensemble ou séparément. En outre, j'avais pris la liberté de vous donner une commission de vaisselle fausse, chose que j'ai appris de MM. les économistes à employer, et que je trouve aussi bonne que leur pain bis et leur moutiire économique. Il y aurait l'occasion du départ de M. le vi-

1 . La comminion criminelle, composée de doute conieiUera d'État et maîtres des requêtes, qui en décembre 1765, ayait été euToyée à Saint* BIaIo pour juger la Chalotais.

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