‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 28 sur 181 · Virgile, ^neiSy · texte numérisé non relu

Virgile, ^neiSy

A MADAME p'ÉPINAY. 57

comte de ChoiseuPet de son officier d'office, qui viennent à Naples ; et par ce moyen je pourrais ensemble, avec le bagage du vicomte, la recevoir en épargnant les droits de sortie, et en ne payant que le droit de transport. Parlezen à Gatti. Enfin, je vous renouvelle mes prières de ne jn' écrire que par la poste, en cas que vous ne vouliez pas envoyer vos lettres à M. l'ambassadeur d'Espagne. Tirez-moi de peine. Je vois avec le plus grand chagrin notre correspondance chancelante et interrompue à tout moment. Je suis un homme perdu, si vous cessez de m'écrire. Aimez-moi ; saluez mes amis, et encouragezles à m'écrire. Adieu.

Mes cinquante louis !

L'exemplaire de mon livre qu'on devait expédier à Gênes, à l'adresse de M. Regny, consul, n'y est jamais allé; je croyais que vous en aviez chargé Gatti : c'est autant que rien.

(Rép. au n° 2.)— Naples, 28 avril 1770.

Elle est, ma foi, charmante votre seconde lettre, ma belle dame, et elle m'aurait ravi en extase, si, au commencement, vous ne m'aviez donné la désagréable nouvelle que M. de Sartine n'a pas çeçu la charmante épître, et la très longue consultation que je lui ai envoyées de Gènes, l'année

1. Renaud-César-Louia, Ticomte de Cholseul, de la branche des seigneurs de Chevigny, né le 18 janvier 1735, 61s de César-Gabriel, comte de Che- ▼igny, créé duc de PrasUn en 176t, lieutenant général et ministre des affaires étrangères, puis de la marine, et d*Anne-Marie de Champagne- Villaines. Brigadier en i7ô2, maréchal de camp en 1770, ambassadeur extraordinaire de France à Naples de 1767 à 1770, duc de Praslin, à la mort de son père, le 15 novembre 1785, député de la noblesse d'Anjou aux États généraux, il mourut le 5 décembre 1791. H avait épousé, le 89 janvier 1754, Guyenne-Marguerite-Philippine de Durfort, fille du duc de Lorges, et était frère de la comtesse de Hontrevelle, morte le 18 octobre 1768.

passée. Vous ne sauriez croire combien cela me fâche. Je me faisais une fête, à Gênes, d'écrire à M. deSartine, et mon amour-propre était bien flatté d'être consulté : je m'en pâmais d'aise. Je répondais en oracle. Enfin j'ai pris le parti de recopier ma consultation sur tétor bltssement d'un lombard à Pans, et je lui envoie ce soir ^» Je vous prie, pour cette fois, de l'avertir de cette expédition, et peut-être il vous communiquera mon ouvrage, qui avait été écrit à Gênes très à lahâte, qui a été recopié par moi, hier, à la diable, et qui est pourtant toujours de moi, comme les Éphémérides * sont de l'abbé Badaud et de l'abbé Ribaud ^. Je lui écris aussi une lettre intéressante ; tâchez de vous la faire communiquer pour en amuser le petit cercle. J'ai écrit, il y a trois semaines, à Panurge, et je crois que le baron d'Holbach vous aura montré ma lettre à Panurge, et à lui. Enfin, j'ai écrit, Tordmaire passé, une lettre à M. Baudouin, maître des requêtes, qui ne sait pas que c'est bien lui que j'ai eu en vue dans le rôle du président. Je voudrais que quelqu'un lui fît cette confidence, dont je crois qu'il ne serait pas fâché. La lettre que je lui écris contient quelque chose de relatif au commerce des blés, qui vous fera plaisir à lire. Je ne

i . Nous publions en appendice ce Mémoire sous forme de Hé'ponsei aux guestiorw qui Iw anoaient été faites sur les Monts-de 'Piété dits Lombards, ainsi que le Mémoire adressé à M. de Sartine-sur les grains, dont la place naturelle, comme le désirait Galiani, serait plutôt à la suite de ses DialogueSy quie dans sa correspondance, où l'ont fait figurer les premiers éditeurs.

2. Ephémérides du citoyen ou Chrorùque de l'esprit national ^ par l'abbé. Bandeau, le marquis de Mirabeau, Dupont de Nemours, l'abbé Rou'baud, etc. Ce journal avait été fondé en 1765 par l'abbé Baudeau, qui, à partir de 1767, y défendit les doctrines de Quesnay et des physiocrates, que jusque-là il avait attaquées.

3. L'abbé Plerre-Joseph-Àudré Roubaud (1730- 1790. Il avait publié, en 1769, des Représentations aux magistrats, contenant l'exposition raisonnée des faits relatifs à la liberté du commerce des grains, Paris, Lacombe, in-8°, et essaya de réfuter Galiani, dans ses Récréations écono' miqueSy Paris, 1770.

A MAIUMB D EPINAY. 59

VOUS fais ce long catalogue de mes épîtres, que pour répoiidre à ce que vous me peignez avec des couleurs si vraies de Tattente du Saint-Esprit^ qui se fait périodiquement^toutes les semaines chez vous, par le petit nombre des élus désolés. Vous voyez que je tombe à droite et à gauche, comme la manne du désert. Ainsi, il faut me ramasser au mieux. Je ne suis pas maître de ma verve, et quelquefois j'arrive à votre lettre tout épuisé ; ce qui n'est poipt poli vis-à-vis d'une dame ; mais c'est là mon défaut capital ; et je pourrais en appeler toute la rue Saint- Honoré en témoin, qui ne me démentirait point.

Je suis bien fâché que le marquis par excellence ait été malade. Il faut qu'il vive autant que mes Dialogues pour en prouver la vérité, comme Tapôtre saint Jean devait vivre jusqu'à l'accomplissement de son Apocalypse. Aussi il vécut très longtemps; entin, il mourut par la maladresse de son médecin ; mais on ne s'avise jamais /de tout. Il ressuscitera.

Si Voltaire est capucin indigne ^ je suis bien ici conseiller indigne ; mais qu'a-t-il dit lorsqu'il a connu l'auteur des Dialogues ? Ce nom commençant en L***, qu'il soupçonnait, était-ce le comte de Lauraguais, ou le chevalier de Lorenzi *, ou Lalande ou Larrivée ^ de l'Opéra ?

1. Au commencement de 1 770, Voltaire avait reçu du P. Âmatas d'Alam*i)ala, général des capucins, le titre et le brevet de Père temporel des capucins du pays de Gex, pour lesquels il s'était employé auprès du duc de Choiseul, et depuis il signait souvent ses lettres ! Frèrs capw^n indigne... Voir Desnoiresterres, Voltaire et Genève j p. 286) et la Corresp. littér* de Grimm, t. VIII, p. 462.

2. Le chevalier de Laurency ou Lorenzi, natif de la Toscane, passé au service de France, où il devint colonel d'un régiment^ et frère du comte de Lorenti, qui fut ambassadeur de France à Florence, de 1734 à 1765. Il était gentilhomme du prince de Conti, et avait une réputation d'homme

' d^esprjt et de grand joueur d'échecs. Il est souvent question de lui dans la Corresp. de madame du DeSand, et dans les Confessions de J.-J. Boutseftu. Voir la Corresp. littér. de Grimm, t. Vill, p. 68 et 85.

3. nenii.Larrivée(1733-180î). Il avait débuté, le 15 mars 1755, dans Castor et Pollux, et se retira en 17861

Mille choses au digne baron de Studnîtz. Mille choses encoi'e au plus attendu des princes. Vous entendez bien de qui je veux parler. Si Ton faisait de paisibles promotions parmi les souverains, vous entendez bien qu'il ne mourrait pas prince de Gotha, il mourrait Grand-Turc au moins ; mais le mal est que les promotions des souverains ne se font pas sans le sang répandu de leurs sujets; et le plaisir d'être bien gouverné, quelquefois jBst acheté trop cher.

Je viens de recevoir votre lettre n»3 ; mais cet enchanteur de Merlin me met de si mauvaise humeur, que je n'ai point envie de vous répondre, et de confondre ainsi la chronologie épistolaire. Dupont ^ achève de me prouver ce que j'avais depuis longtemps soupçonné, que les -économistes sont une véritable secte à' Illuminés, Ils ont des prophéties, des fables, des visions, et par-dessus tout cela de l'ennui narcotique. Si vous voulez que je vous parle vrai, je crois Quesnay l'Antéchrist*, et sa physionomie rurale • est l'Apocalypse. Gela est plus sérieux que vous ne pensez. Un jour je m'amuserai à faire la comparaison entre Voltaire et Quesnay, et je prétends vous prouver que ce médecin est bien autre chose. II est quelque chose

1. Dupont de Nemours (1739-1817), économiste disciple de Quesnay. \\ avait publié en 1764 un ouvrage sur l'Exportation et Vimportation des grains, Soissoos, in-8°, et en janvier 1769, des Objections et Réponses sur U commerce des grains et des farines, in-lS, où il se prononçait pour la liberté. Yoïr Corresp, liUér.^ t. VIIl, p. 254. Il venait de faire paraître des Observations sur les effets de la liberté du commerce des grains, Paris,. 1770,in-lî.

S. Ed. T. : Je crois René l'Ânlechrist. On ne s*explique pas ce nom.de René pour désigner Quesnay, dont le prénom était François.

3. La concordance des deux éditions de 1818, et ta répétition de ce mot à la page 37 et ailleurs, nous font croire qu'il n'y a pas là une erreur du premier éditeur qui aurait lu physionomie rurale, au lieu de Philosophie rurale, titre de l'ouvrage publié par Mirabeau et Quesnay, Amsterdam, 1763, mais bien une bouffonnerie voulue de Galiani. En 1768, avait aussi pam la Physiocraliê ou constitution naturelle du gouvernement, Paris, in-8% recneii des écrits de Quesnay, pal>lié par Dupont de Vsmours.

A MADAME DÉPINAY. 61

de surnaturel; il est triste et absurde, et ne rejette du nombre de ses disciples aucun imbécile, pourvu qu'il èoit enthousiaste. Panurge jouera aux yeux de la postérité le rôle de Philon le juif*; on ne saura pas de quelle secte il était, puisqu'il est moins absurde qu'eux, et plus enthousiaste que nous. Adieu, ma divine dame.

Page 1