A L'ABBÉ MORELLET
Naples, 26 mai 1770.
Bonjour, mon cher abbé. Je viens vous conter, mon cher abbé, la plus étrange aventure qui me soit jamais arrivée. Je vous avais écrit une lettre à ma guise, telle que l'amitié la plus tendre, le souvenir le plus doux, et la gaieté la plus folle avaient pu m'inspirer pour vous amuser, et me consoler de votre éloignement. Tout y était. Je ne me souviens pas trop de ce que j'écrivis. Je sais seulement que ma lettre, écrite à la hâte, d'une seule haleine, avec une verve d'improvisateur, était remplie de bonnes et de mauvaises plaisanteries ; mais les mauvaises même
en étaient bonnes, parce qu'elles étaient dites par une effusion de cœur d'un ami a un autre ami, enûn de vous à moi. J'avais bien prié le baron d'Holbach, à qui je l'avais adressée pour vous en épargner les frais de la poste, car il ne suffît pas d'être ami, il faut être ménager, de ne la montrer tout au plus qu'à un petit nombre d'élus, de ces amis communs et choisis de la grande boulangerie, tels que les Suard, lès Marmontel,et autres gens de ce calibre. J'attendais cette semaine votre réponse. Il m'arrive, dans la dépêche du ministre de France, un gros paquet dont l'enveloppe, d'une écriture inconnue, cachetée de je ne sais pas quel cachet, contient une espèce de lettre, huit mortelles pages sans signature, d'une main inconnue, et où je vois qu'on veut me faire accroire que" c'est vous qui m'écrivez ; mais ni le ton, ni le style, ni les pensées, ni rien enfin ne vous ressemble. Qui est-ce donc qui m'écrit cette égître? Et vous, qu'êtes-vous devenu ? Existez-vous ? Êtes-vous mort? Êtes-vous changé? Si vous n'existez plus, ombre aimable et chérie, recevez mes derniers adieux. Oui, je vous suivrai de près. Mes jours ne seront pas longs dans ma triste et mortelle solitude. J'irai vous rejoindre et vous revoir dans le pays des esprits. Si vous êtes changé.... Non, ce n'est pas possible, cette idée me fait frémir. J'aimerais mieux que vous fussiez mort mille fois. Vous ne pourriez vous changer, qu'en perdant beaucoup ; et il vaut mieux mourir que de se gâter.
Enfin, mon cher abbé, voilà mon aventure. Que vous dirai-je de cette incroyable lettre du pseudo-Morellet? ïl s'annonce enthousiaste, et s'en fait honneur et gloire. Il se bat les flancs pour avoir, dit-il, de la chaleur, et pour faire, dit-il, du bien aux hommes, et pour soutenir, dit-il, les droitsdacitoyen.il joue le héros, et soupire après une
petite pension. Il se dit le Don Quichotte de la liberté. Cette libertéy qui n'a peut-être jamais plus existé que rillustre Dona Dulcinea del Toboso, est sa maîtresse ; il trouve ses amis qui la lui enlèvent, et il se bat. Si la liberté est sa maîtresse, en vérité il est bien à plaindre ; car au jour où nous sommes, non seulement elle lui est enlevée, mais c'est qu'elle est perdue sur mon honneur. Après cela il me dit des gros mots ; ensuite il me trouve en contradiction avec moi-même, ensuite il me dit que je suis très décidé contre la liberté, ensuite il m'oiïre un combat à outrance ; puis il dit qu'il a appris des théologiens à raisonner juste, puis il se fâche, puis il se récrie contre les tyrans et les esclaves tyrans, les financiers, et tous les coquins qui ont un bon cuisinier; puis il est bien tragique, puis il est bien long.
Non, mon cher abbé, ce n'est pas vous l'écrivain de cette lettre ; je vous connais assez. Vous ne m'auriez pas dit que mes Dialogues n'ont d'autre beauté que celle de me ressembler infiniment, pour conclure ensuite que vous embrassez tendrement l'abbé Galiani, et non le chevalier Zanobi, deux êtres très distincts. 11 vous serait impossible d'écrire des contradictions pareilles. Vous n'auriez pas soupçonné non plus que madame d'Épinay m'eût envoiyé des extraits de votre livre. Le véritable abbé Morellet est assez près de la source pour éclaircir le fait, et rien n'est plus faux. C'est M. de Sorba^ qui m'écrivit le premier que vous aviez reçu ordre du gouvernement de me réfuter. Ensuite le chevalier de Magallon m'annonça un combat à mort en champ clos avec vous. M. Schutz, secrétaire d'ambassade de Danemark, M. Nicolaï, notre
1. Augustin-Paul-Dominique, marquis de Sorba, ministre plénipotentiaire de Gènes, dont la femmes Honorée-Sophie de Mongrand, mourut à Toulon, le 7 août I7G0, décédé iui-mémeà Paris, le 20 décembre 1771, à 56 ans.
ancien sous-secrétaire, M. de Militerni^ M. Giambone, M. de Courten\aux^, et bien d'autres m'écrivirent la même chose. Personne ne m'a rien mandé de particulier sur votre livre ; et si madame d'Épinayl'a vu, assurément elle ne me l'a pas avoué. J'espère, en le lisant, reconnaître, avec encore plus d^évidence, que cette lettre que je viens de recevoir n'est pas de vous. Assurément le livre sera d*un tout autre style, et il ne me dira pas que je suis l'ennemi décidé de la liberté d'exportation.
Quand tout Paris réuï^i n'aurait pas entendu mon livre, je suis sûr que vous l'entendez, et vous me rendrez la justice d'avouer â toute la France que la liberté et Texportation n'ont eu, jusqu'à cette heure, d'autre véritable ami que moi. Vous trancherez le mot, et vous direz au public qu'on l'avait trompé et indignement abusé par un édit illusoire, où l'on faisait semblant d'accorder une liberté illimitée, pendant qu'en effet ou n'en accordait aucune. On faisait semblant de permettre la libre circulation intérieure, mais on laissait subsister tous les droits, les péages, les entraves qui l'interceptaient; on promettait de les ôter, mais on n'y destinait aucun fond, on ne songeait à aucun moyen pour opérer ce bien. On se donnait les airs en même temps d'accorder une exportation illimitée, mais
1. Le marquis de Militerni, passé, fera 1755, du service de Naples à celui de France, brigadier de cavalerie en 1762, maréchal de camp en 1770, repassé au service de Naples en novembre 1773* GazeUe de Franctj 1773, p. 46Î.
t. François-Micbel-César Le Tellier, marquis de Courtenvaux, arrière petit-6U de Louvois, né en février 1718, de François-Macé, dit le marquis de Louvois, et d'Anne- Louise* de Noaille^, capitaine-colonel des Cent^Suisses en survivance de son père, mort le 7 juillet 1781, veuf depuis le 11 juin 1737 de Louise-Antoine de Gontaut-Biron. Membre de l'Académie des sciences depuis 1745, et très épris d'astronomie, il avait fait construire un observatoire à Colombes, près Paris, et, en 1766, équipé à ses frais la frégate VAurwe pour aller, avec Pingre et Messier, essayer, dans la mer de Hollande, les montres marines de Le Roy.
82 LETTRES I)E L*ABBÉ OALUNI
on en fixait le taux à 12 Ut. 10 s. par quintal ; et cette restriction a suffi pour fermer le port de Nantes et tout le cours de la Loire pendant trois ans ; elle a suffi pour ramenerrarbitraire, les permissions particulières, lafaveup aux viyriers^ la défense aux honnêtes marchands, etc. C'est moi, oui c'est moi qui me suis récrié le premier sur cette surprise faite à la religion du peuple. C'est moi qui ai découvert le faux, l'illusion de l'édit, et qui ai prêché : Assurez la circulation intérieure, et commencez par-là/ Ensuite, s'il faut encore l'exportation pour consommer tout le produit de la France (ce que j'ignore, et ce qui ne saurait pas^se prévoir, puisque la population et la consommation peuvent augmenter ou diminuer par différentes causes), alors point de taux limités, toujours liberté, toujours permission d'exporter; mais une faveur doit distinguer Tenfant de la maison des chiens du dehors ; car\ f^on est honum sumere panem filiorum et mittere canibus, comme, d'après saint Matthieu^, dit fort bien le secrétaire de la feuille, à propos d'abbayes à donner aux gens de lettres.
. Lorsque vous aurez mis au grand jour le véritable plan de mon livre, mon système, mes conseils donnés à la France, vous aurez, mon cher abbé, morfondu celui qui m'a écrit cette étrange lettre que j'ai reçue, qui me dit du plus grand sang-froid : Vous êtes très décidé contre la liberté. J'offre le combat ; nous nous entendons très bien Cun et Vautre. En vérité, s'il entend de même tout mon livre, il ne m'entend guère. Je vous le répète, j'ai eu le malheur d'être obscur. Cependant je me flattais que vous au moins, vous m'auriez entendu ; et pour ôter toute