‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 42 sur 181 · Le Séminaire Saint-Sulpice ett voisin du Luxembourg · texte numérisé non relu

Le Séminaire Saint-Sulpice ett voisin du Luxembourg

VOUS m'avez communiqué des satyres publiques contre moi, me détermine à ne rien répondre. Je veux faire souffrir à ces messieurs le plus grand des tourments, celui d'ignorer si je les ai lus. Je jouirai des privilèges des morts.

Mille embrassements à mon cher Marmontel. Est-ce qu'il ne fera pas un conte de mon dialogue intitulé : Le philosophe rural et son fermier ? Qu'il mette en tableau le contraste entre la théorie et la pratique, il fera un conte excellent.

Mademoiselle Clairon a commis une indécence, et j'en suis bien fâché ^ ; il est indécent de s'impatienter de la longue vie des vieillards ; à la Chine elle aurait été blâmée. Si elle joue mieux que la Dumesnil, elle a fait une cruauté ; si elle joue moins bien, elle a fait une sottisel

Je verrai mon compte avec Gatti, et dorénavant vous serez mon caissier. Je dois écrire à Grimm, pour le remercier d'avoir fait faire à mes Dialogues le même chemin que (it Manco-Gapac La Rivière avec Mama-Oella, législateurs mâle et femelle de toutes les Russies ^, Heureusement mes petits Dialogues ont été mieux reçus. Cepen-

1. Mademoiselle Clairon (i 723-1 803), qui Hepuis le mois d'avril i765 avait quitté la scène, y était remontée un instant, pour jouer à la cour, pendant les fêtes qui furent données, au mois de mai 1770, à l'occasion du hiariage du Dauphin avec Marie- Antoinette. Elle y remplit le rôle d'Amenaïde dans Tancrèdej et celui d*Athalie, qu'elle avait eu le tort d'enlever à mademoiselle Dumesnil (1711-1803), qui en avait toujours été en possession, et qui alors était âgée de 59 ans. Grimm, Çorreip.littér,y t. IX, p. 77, constate la froideur avec laquelle, fut reçue mademoiselle Clairon, et le succès très grand de sa rivale dans le rôle de Hérope.

2. Manco-Gapac qui avec Coya-Ocella, à la fois sa sœur et sa femme, dvilisa les Incas^ dont i] fut le premier roi, comme Leroercier de la Rivière, selon une plaisanterie du temps, voulait civiliser les Russes. Le 13 juin 1763 avait été jouée la tragédie de Manco-Capac de Le Blanc, dans laquelle Manco « pour faire le bonheur des sauvages Zantis, les a vaincus, enchaînés, etc. ■ (Voir les Mém, secrets^ 1. 1, p. 231, et la Corresp. W«., t. V, p. 310.)

daht je ne crois pas aux chatouillements de plaisir dé la czarine, car ces souverains du nord, lorsqu'ils ont bien du plaisir, envoient vite, vite, une médaille à Fauteur du plaisir; et moi je n'ai rien eu, pas même celle du mariage ' de mon cher prince de Saxe-Gotha^, malgré mes études pour en donner le sujet. Vous devez être fatiguée des fêtes ^. Adieu donc ma belle dame, je vous aime éperdument. Adieu.

Naples, djuiu 1770.

Ma belle dame, vous m'aviez bien promis de ne me pas laisser une seule semaine sans nouvelles de vous et de votre santé, cependant, voilà une semaine blanche ; mais ce sera la faute à M. Magallon, qui était aux pétards et aux pétarades de la cour. Enfin, je vous excuse, et d'autant plus que je n'ai pas le temps de vous écrire fort au long ; mais voici ce qui m'intéresse. Lorsque j'écrivis ma première lettre àPanurge, j'écrivis aussi au baron, et il ne m'a pas répondu. Pourquoi? Panurge me l'aurait-il débauché ? S'il m'a fait cela, je ne le lui pardonnerai de ma vie. J'aime le baron plus que ma vie % et même plus que mes Dialogues, Je l'adore ; je ne veux pas perdre son amitié pour rien au monde. Je vous prie donc de me donner cet éclaircissement. En outre, il faut que je vous dise que, par une espèce de pressentiment, il y a déjà quelque temps que je me suis mis en tête que, cette année

i. Le prince Ernest de Saxe-Gotha arait épousé, le 21 mars 1769, Harie*Charlotte de Saxe^Meiningen, née le 1 1 septembre 1751. S. Pour le mariage du Dauphin a^ec Marie-Antoinette. 3. Ed. T. : plus que Panurge,

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même, mes Dialogues produiront l'effet de faire révoquer redit, parce quMl y aura en France la disette que j'avais prévue et prédite. Cette semaine, le hasard m'a fait rencontrer dans la gazette de Paris, un article qui me paraît inséré exprès pour calmer les alarmes de quelques provinces; car on y annonce, avec une espèce d'allégresse, l'arrivée d'un convoi de blés à Nantes ^. Je vous prie de m'informer en détail sur cela, et sur les prix des blés qui courront à Paris. Gomme les hommes jugent toujours par l'événement, si le blé est cher, j'aurai raison, et je serai un grand homme, un grand politique, et Panurge et Pangloss seront des bêtes. Le prix des halles sera le thermomètre de mes louanges. Bonjour, ma belle dame. Sans vos lettres, je suis comme un enfant sevré; tout me dégoûte. Aimez-moi toujours, car je vous adore.

(Rép. au n* 10.) — Naples, 23 juin 1770.

Ma belle dame, votre lettre du 4 n'est point gaie, et la mienne ne le sera pas non plus. Je suis accablé de petits chagrins. D'abord on est mangé de puces dans ce fnaudit pays ; il a, par-dessus le marché, des cousins et des punaises. Mais ce n'est rien ; je ne puis pas m'accommoder de cette nourriture et de cet air, autrefois mon air

1. La Gazetit de France^ où parut, en effet, la note suivante : « Paris, 1*' juin 1770. On écrit de Nantes qu'il est arrivé depuis le 24 du mois dernier, quarante navires chargés de 7 à 8,000 tonneaux de grains étrangers, la plus grande partie de seigle; ce qui y a fait baisser le prix des grains, ainsi que dans toute la Bretagne, laTouraine et les autres provinces où ils avaient renchéri. Le roi a fait ouvrir dans ces mêmes provinces destra- Taux de charité auxquels sont admises les personnes indigentes de tout âge et de tout sexe... Les Etats de Bretagne ont aussi établi des travaux publies pour le même objet. » GaxeUede France, p. 180»

A MADAME D'ÉPIKAY. 91

natal, et qui ne Test plus à présent. Ma vue se trouble tous les jours davantage. Je continue à perdre les dents. II. en est tombé une encore ce matin, et il ne m'en reste plus que quatorze. Mais ce n'est rien encore. Je n*ai pas reçu votre n« 9. Ces fêtes à jamais mémorables ^ et etlfcrables auront été la cause de l'égarement de votre lettre, et je suis dans une peine mortelle de deviner ce que vous m'écriviez. Tâchez de la retrouver, ou de me redire son contenu. Vous vous en souviendrez aisément, voyant quelle était la réplique à mes réponses des n^* 3 et 4. Je me souviens que je vous avais donné une commission de livres de musique. Si vous les avez achetés, je vous prie de les donner à M. Nicolaï, qui doit m'expédier une caisse. Mais ce n'est rien encore. Vous m'annoncez qu'on ne peut pas négocier mes billets sans perte. C'est bien ceci- qui est désolant.. Panurge aura donc vaincu! Il prouvera par le fait que ni l'auteur ni l'éditeur des Dialogues n'ont rien entendu en fait de commerce. altitudo de la sottise^ que nous avons faitel Vous m'aviez pourtant écrit le contraire. Vous m'aviez écrit que Merlin étant condamné à payer les intérêts, frais, etc., on trouverait quelqu'un qui se contenterait de gagner ces intérêts, en m'indemnisant du capital. Vous voulez me consoler, en me disant que je n'ai point de dettes. Que savez-vous de mes dettes? Vous n'y entendez pas plus que les économistes n'entendent à mon livre. Enfin, madame, dans la désolation où je suis, assurez mon argent de la meilleure façon possible, sans quoi je mourrai de chagrin à la face de mes créanciers, et de honte à l'aspect de Panurge, s'il vendait son manuscrit mieux que le mien n'a été vendu.

1. Les fêtes pour le mariage du Dauphin, — Éd. D : Mémorables. t. O altitudo diTJtiarum sapientis. Saint Paul, Ad Rotnanosy 11, 33.

Dieu ! ne le souffrez pas ! Jupiter, Saturne, Pluton et Priape, armez-vous de vos foudres respectives, et détruisez le centaure Panurge, moitié encyclopédiste et moitié économiste, et qui fait si bien ses affaires I

Le désastre de Paris, et l'horrible massacre de la rue Saint-Honoré ^ m*ont fait frémir. Pauvre madame Berthelot'! J'en accuse, madame, les économistes. Ils ont tant prêché la propriété et la liberté, ils ont tant frondé la police. Tordre, les règlements ; ils ont tant dit que la nature laissée à elle-même était si belle, marchait si bien, se mettait en équilibre, etc., qu'enfin tout le monde sentant qu'on a la propriété du pavé et la liberté de marcher, a voulu en profiter. Voilà la belle avance de leur longue prédication. En vérité, si j'étais à Paris, et que j'eusse ma verve accoutumée, cet événement me suffirait pour répondre aux économistes. Je leur ferais sentir qu'il suffit que le bruit se répande que dans un endroit il y aura pleine liberté, et grande foule en conséquence, à l'instant les filoux, grands monopoleurs en montres et en tabatières, se réveillent et forment un complot, et profitent de la bagarre. Ce que je vous dis n'est point une plaisanterie. Méditez, et vous trouverez l'exactitude de la comparaison.

J'ai reçu ce matin ma boîte de fausse vaisselle ; je suis assez content de l'emplette, quoicpie le transport m'ait

1. L'accident arrivé, dans la soirée du 30 mai, pendant le Fea d'artifice tiré sur la place Louis XV, pour le mariage du Dauphin, et où i43 personnes périrent étouffées par la foule. V. les Mém. secrelSy t. V. p. 1 1 7 et la Corresp. littér.j t. IX, p. 67. D'àrgental y eut l'épaule démise.

2- Probablement de la famille du Berthelot de Pieneuf, père de la marquise de Prie. '<^ous trouvons à cette époque deux dames Berthelot ; Cécile- Elisabeth Rioult de Curzay, morte le 10 février 1780, à 67 ans, femme de François Berthelot, baron de Baye, lieutenant général, et Angélique-Marguerite d'Heu, femme de Cbarlcs-Bdme, seigneur de la Vilteumoy^ commissaire principal et ordonnateur des guerres.

furieusement coûté. J'ai reçu îes livres avec joie, et je les ai dévorés déjà, et j'ai lu tout ce qu'on a vomi contre moi. Cette lecture m'a consolé de la perte de ma dent, que j'ai faite au beau milieu d'une lettre de l'abbé Ribaud ^ En conscience, ma belle dame, ils sont trop bêtes. Il est absolument impossible de leur répondre une seule ligne. L'effronterie avec laquelle ils me font dire toutes les bêtises imaginables, en citant même les pages de mon livre, mériterait qu'on s'en fâchât à la police; et si j'avais été à Paris, je me serais amusé à faire un procès au Parlement en réparation. Mais c'est une belle chose que le style ennuyeux : il vaut mieux que les lettres d'abolition. Je suis à présent délivré du plus grand fardeau. Je n'ai rien à répondre, et j'ai raison. S'il y a un peu de disette en France, on reparlera de blés, et on me rendra justice. Mais, dites-moi, est-ce que personne ne s'est avisé de dire du bien de mon livre, et d'imprimer ses applaudissements ? Je ne reçois jusqu'à présent que des injures, et point d'argent ; et Merlin dira que j'ai reçu un soufflet à compte. S'il y a eu quelque âme charitable qui ait eu pitié de moi, de grâce, mandez-le-moi. Adieu, ma belle dame ; vous voyez que je vous écris des lettres fort longues, et vous m'en écrivez de si courtes I Faites-moi écrire par d'autres. J'enverrai les gazettes à Suard, et je le punirai de son incrédulité. J'ai reçu \e Système de la nature^,

1. Let Récréations économiques, Paris, Delalaioi 1770, in-8*. Parues d'abord soas forme de Lettres, dans les Ephémérides,

2. Le Système de la Nature , ou des Lois du monde physique et du monde moral, par M. de Mirabaudy secrétaire perpétuel, l'un des quarante de f Académie française, Londres (Amsterdam, Rey), 1770, 2 vol. in-S*>. Le Téritable auteur de ce livre qui fut condamné par le Parlement, le 18 août, et que Voltaire lui-même se crut obligé de réfuter dans son article Dieu du Dictionnaire philosophique, était le baroo d'Holbach, avec la collaboration probable de Diderot. Voir Grimm, Corresp, littér.,

. IX, p. 117, les Mém,secret8, t. V, p. 163.

mais j*ai été plus pressé de voir ma honte économique. Adieu.

(Rép. au n"" 11.) — Naples, 30 juin 17.70.

Ma belle dame, vous m^écrivez une lettre au milieu des orages, et je vous riposte par une lettre écrite à la lueur d'une comète horrible, chevelue, que j'ai aperçue hier au soir. Ainsi ma lettre ne sera pas plus gaie que la vôtre. Le Grand-Turc fait brûler tous les sorciers : s'il voulait, dans ce nombre, me défaire de l'infânie Merlin, que j'en serais aise ! J'ai reçu la réponse la plus jolie et la plus amicale de notre incomparable M. de Sartine. Je compte lui écrire encore, mais avec des intervalles, comme il convient à un magistrat accablé d'affaires. En attendant, si vous le voyiez, si vous lui parliez de ma cruelle aventure avec Merlin, si vous....? Que sais-je, moi? enfin, j'adore M. de Sartine ; je lui ai mille obligations, et je voudrais lui en avoir encore davantage. Il ne dépend que de lui que je retourne à Paris. Il n'a qu'à me faire inspecteur de police, et me donner le département des demoiselles; je vole, jecours, j'abandonne tout. Mais je vous avais promis une lettre triste, apocalyptique, cométique, et voilà qu'elle s'égaie. Revenons à la tristesse. J'ai écrit une belle lettre à Suard ; j'espère qu'il vous la communiquera. Mon retour à Paris n'est pas bien sûr, et je ne l'ai mandé à personne. J'y vais m spiritu à tout moment ; mais mon corps est à Naples. Je pourrais envoyer à Paris quatre ou six dents qui se sont détachées de moi ; on les sèmerait, et il en naîtrait des hommes.

Quelle était cette personne qui vous a obligée à faire

une sortie terrible à Suard sur les faux amis que j'avais à Paris? De grâce nommez-la-moi, pour m'ôter'bien des soupçons, peut-être injustes. Il est impossible que l'ouvrage de Panurge ne me fâche pas. Je serai toujours au désespoir de voir qu'il ne m'ait point entendu, pendant que Fréron a très bien saisi l'ensemble, Tordre, la chaîne des idées de mes Dialogues. Au reste, l'année soixante et dix ne se passera pas sans qu'on n'ait révoqué l'édit de 1764, et j'aurai gagné la bataille.

Je n'ai eu du poème chinois ^ que cet extrait que vous m'avez envoyé. Je l'attends avec impatience.

Vous m'écrivez toujours des lettres fort courtes, et vous m'en promettez de fort longues : cela n'est pas bien. Puisque vous relisez quelquefois mes lettres, répondez donc à certaines questions que, de temps à autre, je vous ai faites»

J'ai feuilleté le Système de ta Nature» Il me parait de la même main qui a fait le Christianisme dévoilé et le Militaire philosophe^. Il est trop long. Il ne paraît pas écrit de sang-froid, et c'est un grand défaut ; car on dirait que l'auteur n'a pas tant besoin de persuader les autres que de se persuader lui-»même» Au fond, nous ne connaissons pas assez la nature pour en former le système^ Le mieux serait) par une suite de rapprochements de tous les temps et de tous les pays, de donner inéquation finale

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