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Paris, 15 juin 1881.
LETTRES
DE
L^ABBÉ GALIANI
LETTRES
DE
L'ABBÉ GALIANI
Paris, 2 février 1765.
J'ai été, madame, jeudi, vous trouver ; heureusement pour vous, vous étiez sortie : car, je venais dans l'intention de vous gronder bien fort. Vous avez donc oublié que je vous avais priée de ne pas déplacer le manuscrit en question ? Si je voulais me venger, je vous retrancherais les dations des oranges de Malte ; mais mon cœur généreux ne sait se venger que par des bienfaits. J'ai accumulé, en revanche; des préventions, pour en avoir Uïfe plus forte dose.
Venons au fait. Tout ce que vous dites sur la pièce est bel et bon ; mais je ne donnerai pas un quart d'heure de mon temps de plus, après trois vacations, aux Français au Levante Les Françaises du Ponent occuperont le reste.
I.ll s*agitprobableineul ici d'une comédie de société, les Ffançaiidant le Levant^ comme on avait déjà le Français à Lxmdrei, de Boissy (1 727), et à laquelle Galiani avait mis la main, ainsi que plus tard à l'opéra de Socrate.
. Ainsi, si avec trois vacations, vous savez en faire une pièce en cinq, six, sept, dix actes, j'en serai charmé ; faites tout ce qu'il vous plaira; pour moi, je n'y ferai rien de plus.
Les conseils sont la plus mauvaise monnaie, madame, dont on puisse payer ses amis : les secours sont la seule bonne ^. Si vous pouvez donc' me payer en espèces de secours quelconques, je vous en aurai bien de l'obligation. Vos conseils sont des lettres des colonies, qui, ou ne valent rien, ou du moins perdent beaucoup sur la place. Je veux retoucher au style et aux scènes de cette pièce. Ennoblissez-moi le rôle du consul, rendez-moi le valet plaisant, la précieuse ridicule, voilà ce que je vous demande. Quelques scènes mériteraient d'être allongées. Si vous ne voulez vous donner tant de peine, au moins marquez-moi les fautes de langue, les bassesses de style, et ce qui vous choque le plus. Pour le reste, ou faites tout, ou ne changez rien. En tout cas, ne m'égarez pas cet original sans copie, et tâchez de me le renvoyer aussitôt que vous ne voudrez plus en faire usage. J'ai oublié de vous dire que je sais corriger les fautes d'autrui. Je ne sais pas corriger ïes miennes ; si je Je savais, je commencerais par ne pas les faire. Ainsi, d'une pièce qui n'était pas la mienne, j'ai fait celle que vous avez lue. C'est à cette heure votre tour, et pas le mien ; je n'y sais plus rien ajouter ni retrancher. J'ajoute à cette lettre que je suis votre très humble, etc*
1. édit. T. : La plus mauvaise monnùity doot on puisse payer ses atniSy sont les conseils.
A HADAME D'ÉPINAY. 3
Gênes, 17 juillet 1769.
Je suis toujours inconsolable d'avoir quitté Paris *, et encore plus inconsolable de n'avoir reçu aucune nouvelle ni de vous, ni du paresseux philosophe ^. Est-il possible que ce monstre, dans son impassibilité, ne sente pas à quel point mon honneur, ma gloire (dont je me fiche), et mon plaisir et celui de mes amis (dont je me. soucie beaucoup) sont intéressés dans l'affaire que je lui ai confiée, et combien je suis impatient d'apprendre qu'enfin la pacotille ait doublé le Cap et passé le terrible défilé de la révision? car, après cela, je suis tranquille sur le reste.
Mon voyage a été très heureux sur la terre et sur
1 . Cette lettre a été insérée par Grimm dans sa Correspondance littéraire du mois de janvier 1771 (Édit. Tourneux, Paris, Gamier, 1879, t. IX, p. 222), avec ce préambule : ■ Je vais remplacer cette correspondance (celle de Voltaire avec Damilaville, mort en 1778), par des épitrès qui ne ressemblent, en aucune manière, à celles du prince des ap^» très, mais qui n'en sont pas moins originales, et qui ont à peu près le même objet. Depuis que l'abbé a quitté la France, il a entretenu une correspondance fort exacte avec une des sœurs de la communion philosophique. Son style, sa tournure, sa manière de voir, ses idées, rien, excepté T unité de la foi et du dogme, et la même pureté de doctrine, ne rappeHe la manufacture de Femey... Qu'importe de quelle manière la parole de la raison soit préchée, pourvu que son règne advienne? Écoutons-la donc de la bouche de notre charmant grand-Ticaire de Naples, «t que nos cœurs se sancti* fient par la prédication d'une des plus grandes lumières qui aient été accordées à r Église en ces derniers temps. » Il résulte de là, que l'on pourrait espérer trouver, dans les archiyes de Gotha et ailleurs, des copies des lettres de Galiani, adressées par Grimm à la suite des siennes.
2. D'après Galiani lui-même, c'est le 14 juin 1769 qu'il avait quitté Paris. Voir la lettre du 14 juin 1777. A cette date la Cour était à Marly; ses amis Gatti et le baron de Gleichen, le comte d'Affry, l'abbé de Mably, la duchesse d'Enville et sa fille la duchesse de Chabot, à Chanteloup, les Trudaine à leur propriété de Châtillon, près Paris.
3. Diderot, à qui il avait laissé son manuscrit des Dialogues sur le* blé$ ponr le revoir et le faire imprimer, et dont, le 1 8 septembre, il disait qu'il ne lui avait pas encore écrit. (Voir p. 12.)
Tonde. Il a même été (Tun bonheur inconcevable ; je n'ai eu jamais chaud, et toujours lèvent arrière sur le Rhône et sur la mer. Il paraît que tout me pousse à m*éloigner de tout ce que j'aime dans le monde. L'héroïsme sera donc bien plus grand et plus mémorable, à vaincre les éléments, la nature, les dieux conspires, et retourner à Paris ; oui , Paris est ma patrie ; on aura beau m'en exiler, j'y retomberai. Attendez-moi dans la rue Fromenteau, au quatrième sur le derrière, chez la nommée
, fille majeure ^ Là demeurera le plus grand génie
de notre âge, en pension à trente sols par jour, et il sera heureux. Quel plaisir que de délirer I Adieu.
Je vous prie d'envoyer toujours vos lettres à l'hôtel de l'ambassadeur. Grimm est-il revenu de son voyage'?
1. Un passage de la facétie de Grimm intitulée : Sermon philosophique prononcé le jour de l'an 1770 dan» la grande synagogue de la rue RoyaUf butte Saint^fUtch, nous apprend que ce n'était pas à la rue Fromenleau seulement que Galiani rendait ces sortes de visites : « Tous êtes avertis que , par ordre de nos supérieurs , dont nous nous estimons les égaux, et dans la vue de signaler notre juste gratitude envers notre cher et vénérable chef Galiani, il sera fait à la porte de ce lieu saint une collecte en fkveur et au profit des enfants naturels que notre dit charmant abbé a eus, ou seul ou de compagnie, de différents lits des rues Saint-Honové, Cbampfleury, Tiquetonne, carrefour Bussy et autres quartiers de la ville, faubourgs, banlieue, prévôté et vicomte de Paris, pour être le produit de cette collecte^ conjointement avec les legs pieux assignés pour le même objet par le susdit oharmant abbé, employé aux mois de nourrice et autres nécessités corporelles et spirituelles des susdits innocents et aimables bâtards, sous la tutelle spéciale de notre vénérable chef et ancien Denis Diderot et de frère Angelo Gatti et de frère Frédéric-Michel Grimm, qui s^humilie devant vous en cette chaire, à ce commis par codicille dudit charmant abbé*, envoyé de Naples et homologué au synode de cette illustre église. » Cor^ reipondance littéraire, édit. Toumeux, t. VIII, p. 438.
2. Grimm ne fut de retour à Paris que le mardi 15 octobre 1769, c après une absence de cinq mois, » dit Diderot (Lettre à mademoiselle Voland, du 18 octobre, OEuvrea, t, XIX, p. i27). Il avait visité Vienne, Berlin et les petites Cours d'Allemagne. Corresp. littér, t. VIH, p. 425. Cette absence expliquerait dans sa Correspondance littéraire la lacune des mois de mai, juin, juillet, août et septembre, si Diderot ne l'avait pas remplacé, s'il n'avait pas • tenu le tablier, » pendant tout ce temps. Voir les Œuvres de Diderot^ édit. Assézat, t. XIX, pp. 309 et 325.
A MADAKE D'ÉPINAY.
Géoet, 14 août 1769.
C'est fort bien dit, madame, point de cartons ; les cartons ne sont bons que dans les reliures, dans les livres ils ne valent rien du tout. Pour des endroits un peu lâches, ils y sont assurément en grand nombre ; il y en avait au moins cinquante de ma connaissance ; mais potir ce qui est des plaisanteries, bien loin d'être de votre avis, j'ai trouvé qu'il n'y en avait pas assez. Vous direz, mais elles n'étaient pas du meilleur goût. Eh! tant mieux, madame I Croyez-vous que tous les lecteurs aient du goût ? Il faut plaire à tout le monde. Que de plaisanteries mauvaises n'a pas imprimées le patriarche Voltaire ^ ? Enfin, je les aurais laissées; elles auraient peut-être fait la fortune de l'ouvrage auprès des sots, qui sont en grand nombre ; mais n'y songeons plus. Quand on saura dans quel aiTreux état de chagrin et d'accablement d'esprit ce malheureux ouvrage a été conçu *, fait, achevé, à quel point il est un avorton, on n'aura rien à dire à l'auteur, et les éditeurs auront toujours plus de mérite à l'avoir laissé tel quel, que s'ils l'avaient retouché.
J'attends à présent avec impatience les nouvelles du marché, et celles de la réussite de la chose. Je crains que le coup de massue flanqué par notre abbé Morellet sur
1. Au commencemeai de cette même année 1769, Voltaire Tenait de publier la Canonisation de SaiiU-Cucii/ln, la Cinqtàème Homélie prononcée à Londres, sans parler de la facétie de 8a eommunion publique à Feraey (arril 1768).
2. Au moment des chagrins et des ennuis d*un rappel qui était presque une disgrâce. Voir p. 7, 28,41.
la compagnie des Indes \ n'ait occupé les esprits, au point que toute autre question politico-économique paraisse indifférente. Mais je viendrai en France faire mieux une autre fois. Vous croyez que je badine? point du tout ; je me suis ancré exprès à Gênes, où le fond est bon, et je suis à Tabri des marées, pour ne pas me laisser entraîner par les courants sur les rochers de Naples. J*ai redoublé
1. Fondée en 1664 par Colbert^ remaniée en 1719 par Law qui lai adjoignit lefl compagnie» de la Chine et de l'Occident, pour en faire l*aaxitiaire de sa banque, an instant maîtresse de Tlnde entière sous Dopleix^ la Compagnie des Indes, endettée et attaquée par les économistes comme coniraire à la liberté du commerce, 'venait d'être frappée le 15 août 1769, par on arrêt du conseil qui saspendait ses privilèges et qui avait été précédé d'un écrit de l'abhé Horellet destiné à soutenir la politii^ue du contrôleur général Haynon d'Invault, qui le réunissait à dîner tous les samedis avec Dupont de Nemours et Abeille. Dans ce Mimoirt sur la situation actueîU de la Compagnie des IndtSf in-4'*, l'abbé Morellet, après avoir cherché à établir que la Compagnie était désormais hors d'état de continuer le commerce par ses propres forces, le roi ne pouvant plus lui fournir les secours qu'il lui avait donnés pendant quarante ans, soutenait qu'une Com» pagnie privilégiée n*était nullement nécessaire pour faire le commerce de l'Inde. ■ Le Mémoire de l'abbé Horellet, fait un effet prodigieux, et bien des gens les plus attachés à la Compagnie, qui jusqu'à présent en avaient désiré la continuation, intimidés par les assertions de cet auteur, en veulent aussi • ardemment l'extinction. Ce n*est pas que dans le livre même on ne put trouver la propre réfutation du détracteur... Des particaliers intéressés à la chose, aussi zélés qu'instruits, s'occupent à discuter les points les plus essentiels ; ils prétendent prouver les erreurs que l'abbé Morellet a travesties en vérité, découvrir les sophismes qu'il a donnés comme des raison^nements, démasquer l'infidélité de ses exposés, et renverser son système de fond en comble. • Mém. secrsts, t. IV, p. 279, et encore p. 221, 276. ■ Morellet fut en effet combattu par Neckcr dans sa Réponse au Mémoire de Vabbé Morellet, imprimée en exécution de la délibération de MM. les actionnaires prise dans l'Assemblis générale du 8 août 1768, par le comte de Lauraguais; par Godeheu, par l'auteur des Éclaircissements ^ concernant la partie historique, etc. (/6td., pp. 282, 85, 87, 89, 301, 307, 320). Morellet qui, d'après les Mémoires secrets, t. IV, p. 305, avait reçu 4000 livres pour son premier Mémoire , en fit un second pour réfuter Necker : Examen de la réi^onse de M, iV***, in-4° de 1 50 p. Voir sur cette suppression de la Compagnie des Indes, qui, selon Moutyon, fut ■ l'opération la plus mauvaise » du ministère de Maynon d'invault : Parti» cularités sûr les ministres des finances, Paris, 1812, p. 1 50 ; Vie privée de Louis XV, Londres, 1781, t. IV, p. 92; les Mém, de Morellet, t. )*', 178, et II, p. 291 ; et L. de La vergue, les Économisties français du dixhuélièmé siècle, Paris, 1870, p. 346.
A MADAME d'ÉPUîAY.
d*ancres et de cabestans, et j'espère me sauver du naufrage. Il ne s*agit pas de mon plaisir seul, il s'agit de ma vie ; je sens et j'éprome tous les jours davantage, qu'il m'est physiquement impossible de vivre hors de Paris. Pleurezmoi pour mort, si je ne reviens pas.
Vous m'auriez fait grand plaisir de m'indiquer quels sont les particuliers de Naples qui ont écrit des bêtises à des particuliers de Paris, sur mon compte^ : et j'aurais écouté volontiers les détails qu'ils ont mandés. Ce n'est pas que je m'en inquiète aucunement ; j'ai reçu l'éloge le plus pompeux de ma cour, dans une dépêche qu'on a même fait courir dans la ville de Naples, sur mes talents, ma probité, mon zèle et les services rendus à la couronne. On a fixé les gages de ma charge de conseiller du commerce, presqu'au double de ce qu'on accordait pour l'ordinaire aux autres. Vous pourrez doncdireàmes amis que l'honneur de leur ami Galiani est à l'abri. Il faut compter pour quelque chose l'honneur, car il cause un certain chatouillement^ de plaisir qu'on pourrait très bien appeler l'onanisme^ de la vertu. L'argent et les dignités sont le plaisir parfait, l'honneur est la masturbation. Les éloges dont j'ai été comblé par ma cour sont calqués sur ceux que M. le duc de Ghoiseul a bien voulu faire de moi. Je lui ai, en vérité, mille obligations, et je ne sais comment m'y prendre, pour lui faire parvenir les sentiments de toute ma reconnaissance.
J'ai envoyé par le prince Pignatelli * saluer mon cher
1. Sans doute au sujet du rappel de Galiani que Tabbô Morcllet attribue à • quelques légèretés contre le duc de Choiseui, ■ qui d'ailleurs était pour ia liberté du commerce des grains, ainsi que d'invault. Mémoires de MorelUlj Paris, 182S, t. 1"', p. 192. Voir aussi plus loin la lettre 78.