‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 58 sur 181 · Hortoe, Orff, I · texte numérisé non relu

Hortoe, Orff, I

çons que vous y montrez de madanîe d'Épinay, et des tracasseries qu'occasionnent les femmes, lorsqu'elles veulent se mêler d'affaires. Vous avez tort, et très grand tort. Il n'y a point de tracasseries. Moi, j'aime l'abbé, je l'aimerai toujours ; je sais qu'il a raison ; je sais qu'en tout il veut dire que les républiques doivent avoir la liberté du commerce des grains ; que les royaumes ne peuvent ni ne doivent l'avoir, s'ils ne veulent pas se changer en républiques. J'ai dit la même chose dans mes Dialogues, Il veut changer la France en république; mpi, je ne le veux pas, et c'est pour lui que je ne le veux pas ; car je n'ai plus rien à craindre ni à espérer pour moi. Je voulais parler d'autre chose, et je fais comme l'avocat Pateline Tout de bon, parlons d'autre chose.

Ne vous désespérez pas de vos rescriptions. Tant que le mal est dans la quille, vous courrez le risque de tout le vaisseau. Si vous étiez perché sur le mât, vous pourriez craindre que le vaisseau ne se démâtât, et vousvoirnoyer seul, pendant que le reste se sauverait. Tenez-vous donc à fond de cale, et ne craignez rien. Vous serez toujours au niveau de la richesse ou de la misère universelle.

Vous avez la famine dans l'intérieur; je l'avais prévue, prédite et annoncée. Cassandre en savait tout autant. J'ai vu le Système de la Nature; c'est la ligne où finit la tristesse de la morne et sèche vérité ; au delà commence lagaieteduroman.il n'y a rien de mieux que de se persuader que les dés sont pipés. Cette idée en enfante mille autres, et un nouveau monde se régénère. Ce M. Mirabaud est un vrai abbé Terray de la métaphysique. Il fait des réductions, des suspensions, et cau^e la ban-

. I , Voir dang rimitation que Brueys 6t de cette vieille pièce (4 juin 1 706), l'acte l**", scène 6, où Patelin en revient toujours au drap de M. Guillaume.

114 LBTTBES DB L'ABBÉ GALIAKI

queroute du Mvoir, du plaisir et de Tesprit humain. Mais TOUS allez me dire qu'aussi il y avait trop de non-yaleurs ; qu'on était trop endetté, qu'il courait trop de papiers non réels sur la place. Gela est vrai aussi, et voilà pourquoi la crise est arrivée.

Je verrai très volontiers les Recherches philosophions sur les Américains^; vous pourrez en toute sûreté me les envoyer. On n'examine point ici les livres qui entrent, on est bien sûr que personne ne les lira. Adieu, mon cher baron ; écrivez-moi de longues lettres, pour que le plaisir en soit plus grand ; embrassez-moi longuement la baronne, et soyez long dans ce que vous faites, dans tout ce que vous patientez, dans tout ce que vous espérez. La longanimité est une belle vertu : c'est sur elle que J'espère revoir Paris. Adieu.

(Rép. tu n* 15.) — Naplei, t7 juillet 1770.

Ma belle dame, je n'ai reçu cette semaine, de Paris, d'autre lettre que la vôtre ; encore elle sent la migraine, et n'électrise point mon âme. Vous ne m'avez pas dit ce qu'est devenue ma réponse au comte de Schomberg ; esl-elle arrivée? L'avez-vous lue? En gardez-vous copie? J'ai reçu une belle lettre du philosophe *, mais je n'ai pas le temps de lui répondre ce soir. J'avais reçu l'extrait publié par Fréron dans son Année littéraire, de mes Dialogues. L'auteur de cet extrait est, à ce qu'il me

1. Parle Hollandais Corneille de Pauw («739-1790}, Berlin, 1768-69^ S vol. in-8*.

t. Diderot. ^

dit lui-même, M. Tabbé Rousseau ^ précepteur du fils de M. d'Aiguillon. Cela m*a expliqué le mystère. Gomment se pouvait-il que Fréron eût si bien parlé ? c'est que ce n'était pas lui qui parlait. Non enim vos estts qui loquiminij sed^, etc., etc.

Ce que vous me dites sur les ordres du ministère de continuer à dire du bien de mon livre, et d'attaquer les économistes, ne m'étonnerait point. J'ai été toujours persuadé que tôt ou tard le ministère connaîtrait le service que je lui ai rendu de me dévouer, à travers une troupe des plus impudents et malhonnêtes fanatiques, pour les [démasquer, et découvrir leur sotie ambition et leurs vues séditieuses. Mais ce que je n'aurais jamais cru, c'est que M. de Sartine, noire bon ami Sartine, notre incomparable Sartine, permît qu'on imprimât contre moi des grossièretés aussi atroces, et des personnalités aussi révoltantes. Àvez-vous lu les Récréations économiques ? Lisez la lettre sixième ou septième.; voyez ce qu'il dit du singe de M. l'abbé G*** *. Remarquez que l'auteur donne

1 . Nous trouvons un abbé Rousseau qui prêcha à Versailles le Carême de 1774, et fut chargé de prononcer Toraison funèbre de Louis XV au service célébré à l'église de Saint-Jean«en-Grève, par ordre de la Ville. Mém, secrets, t. VIl^ p. 196 et 197. "Son élève était Armand-Désiré de Vignerot, né le 31 octobre 1761, fils du duc d'Aiguillon, le ministre des affaires étrangères, et de Louise de Brehan, comtesse de Plelo. Il mourut à Bambonrg en 1800.

2. Non enim vos estis qui loquiminî, sed Spiritus Palris vestri, qui loquitur in vobis. Saint Mathieu, X, 20.

3. A la fin de la VU* Lettre, l'abbé Roubaud apostrophe ainsi le chevalier , Zanobi : t Vous défies le marquis de trouver de plus honnêtes gens [les [ économistes), mais au milieu de vos caresses affectueuses, le marquis,

malin comme le singe de M. l'abbé G... saule sur eux et les mord à l'en*

droit le plus sensible. Il les traite de gens trè.% pernicieux ei très condam' !

nables : il les accuse même, d*un ton de délateur, de calomnier le Goti- 4

vemement, » Rérréations économiques ou Lettres à M. le chevalier \

Zanobi^ Amsterdam, 1770, p. 172. Ce singe est sans doute le même dont

nous parle le biograi>be de l'abbé Galiaoi, et que celui-ci fut finalement

obligé de faire ftier pour une plaisanterie trop forte Voir aussi VEsyion dé»

talisé.

116 LETTBES BE L'ABBÉ GALIAKI

toute Tauthenticité à son livre, et le signe, en promettant d'en répondre à moi et au public. Je suis aussi éloigné de me plaindre d'une \ilenie au-dessus de tout éloge, comme je le suis de répondre aux absurdités au-dessus de toute croyance qu'il y a dans cet ouvrage ; mais je voudrais que vous en parliez sérieusement à M. deSartine. Je crois que les économistes devraient se contenter d'avoir fait manquer le pain aux Français, sans viser aussi à faire perdre les mœurs et la décence à une nation polie et aimable plus qu'aucune autre. Je vous prie de faire avertir M. de Sartine que, de la façon dont ces Récréations onX été imprimées, il paraît incontestable que la police avoue ce trait de calomnie atroce lancé, non contre le chevalier Zanobi, mais contre l'abbé Galiani. Si la police avoue les calomnies les plus absurdes, je n'ai rien à dire* Si M. de Sartine en est fâché et furieux, comme je le pense, je vous prie de lui demander en mon nom s'il m'aurait refusé à Paris, dans la place que j'occupais, d'envoyer, d'après ce trait, pour quelques semaines, M. l'abbé Roubaud au Fort-l'Évêque. Je crois que, de loin comme de prè^ je suis toujours le même abbé Galiani. Enfin, je vous avouerai que ce qui me pique dans cette afîaire-là, c'est de voir que je me suis attiré une morsure du singe Roubaud, précisément pour avoir voulu défendre M. de Sartine des imputations calomnieuses que les économistes, l'abbé Bandeau à la tête, répandaient contre lui dans Paris, en novembre^ 1768, en l'accus&nt lui et M. de Ghoiseul, d'être la cause de la cherté du blé. C'est à cet objet-là que le beau livre, Avis aux honnêtes gens*, fut publié! M. de Sartine le sait; M. de Sartine

Page 1