A M. SUARD
Naples, 8 septembre 1770.
Mon cher ami , ah ! là belle lettre que vous m'avez écrite I je l'ai lue, relue, savourée, et j'ai cherché même à la lire à d'autres ; mais jusqu'à cette heure, je n'ai réussi à trouver que trois paires d'oreilles, en tout, dignes de l'écouter. Je voudrais à présent vous répondre, et j'ai une si gi*ande envie de causer avec vpus, que je ferais, si je me laissais faire, une lettre interminable pour remplacer, à un abbé irréparable'*, une société, et des dîners, et des amis irréparables ; mais je crains de donner
1. L'anemblée générale du clergé, qui s'était tenue au mois de mars, outre ee don gratuit, atait toté des représentations au roi a sur les suites funestes de la liberté de penser et d'imprimer t , et un Averiittemeni au elvrgi tt aux fidèUt «ur Ut dangers de l'Incrédulité, (Y. Grimm, Corretp, littér.j t. IX, p. 112, et les Mém. tecreU, t. V, p. 153.)
t. Qu'aurait dit L. Deodali, auteur de la Vie de Galiani, s'il arait connu cet étrange intérêt que son héros porte à l'athéisme 1 (A. N.)
3. Éà, T. : remplacer un abbé irréparable; — à est ici dans le sens de auprès d'un abbé...
138 LBTTBES DE L^ABBÉ GÂLIAKI
dans le sérieux, car je \eux vous parler de mes Dialo^ gueSy puisque vous m'en parlez. Vous devinerez aisément que ce n*est pas des louanges que vous me prodiguez, que je veux vous entretenir. Je les accepte, je m'en empare; et puisque vous me les donnez, j'en fais mon bien; je croirai même les avoir méritées, et je compte les léguer à mes enfants. C'est d'autre chose que je veux jaser. Vous me dites d'abord qu'après la lecture de mon livre, vous n'en êtes guère plus avancé sur le fond de la question. Gomment diable! vous qui êtes de la secte des Diderot et de la mienne, ne lisez-vous pas le blanc des ouvrages ? A la bonne heure, que ceux qui ne lisent que le noir de l'écriture, n'aient rien vu de décisif dans mon livre; mais vous, lisez le blanc, lisez ce que je n'ai pas écrit, et ce qui y est pourtant, et voici ce que vous y trouverez :
Dans tout gouvernement, la législation des blés prend le ton de l'esprit du gouvernement. Sous un despote, la libre exportation est impossible ; le tyran a trop peur des cris de ces esclaves aflfamés. Dans la démocratie, la liberté d'exportation est naturelle et infaillible : les gouvernants et les gouvernés étant les mêmes personnes, la confiance est infinie. Dans un gouvernement mixte et tempéré, la liberté ne saurait être que modifiée et tempérée.
Corollaires : Si vous touchez trop à l'administration des blés en France, si vous réussissez, vous altérez la forme et la constitution du gouvernement; soit que ce changement soit la cause ou qu'il soit l'effet de la liberté entière d'exportation. Or le changement de la constitution est une bien belle chose lorsqu'elle est faite, mais une fort vilaine à faire. Elle tracasse rudement deux ou trois générations entières, et n'accommode que la postérité.
La postérité est un être possible, et nous sommes des êtres réels. Faut-il que les réels se gênent tant pour les possibles, jusqu'à en être malheureux? Non. Gardez donc votre gouvernement et vos blés.
Vous convenez avec moi qu'il faut des règlements en France; mais vous n'aimez pas les miens. Quels sont donc les miens? J'ai accordé un prix d'encouragement et une gratification à tous ceux qui porteront des blés aux malheureux affamés des montagnes de Limoges et du Gévaudan. Où diable avez-vous dit cela? allez-vous vous écrier; cela n'est pas dans vos Dialogues, Gela y est; je vous réponds gravement. C'est dans le blanc entre les lignes^; regardez-y bien. Etablissez pour axiome que dans tout gouvernement, gratification et impôt sont synonymes. Tout ce qu'un souverain ne vous prend pas, il vous le donne. Belle maxime ! allez-vous crier. Il n'y en a pas d'autre, je répète froidement. Un souverain n'a de revenus que les impôts. S'il veut donner, il faut qu'il prenne; et e conversa y lorsqu'il ne pren4 pas, il donne.
Qu'est-ce qu'un contrôleur général? Un grand joueur de gobelets; il a le bâton magique dans sa main, qu'on appelle lettres patentes, arrêts, déclarations ; et il fait de grands tours de passe-passe, tantôt vrais, tantôt escamotés ; il n'a jamais au fond ni plus ni moins de petites boulettes dans sa main. Ainsi, le souverain qui ne prend pas cinquante sous par setier, lorsque le blé va dans le Limousin, et qui les prend s'il sort pour le Portugal, accorde une véritable gratification aux commerçants intérieurs, pour la peine des mauvais chemins, et eu égard à la misère des habitants des provinces intérieures.
..i. Éd. T. : c'est donc.
Prenez garde que la France, à présent, étant un royaume commerçant, navigateur, industrieux, toute sa richesse s*est portée sur ses frontières; toutes ses grandes villes opulentes sont sur ses bords ; Tinténeur est d'une maigreur affreuse ; le blé court où est Targent. Il y a donc en France une force centrifuge qu'il faut corriger, sans quoi tout le blé s'en ira aux frontières ; il sortira ensuite du royaume par une autre raison physique que je m'en vais aussi vous faire retrouver dans mes Dialogues^ où je n'en ai rien dit. Mettez sur une pâte ronde un gros poids; assurément vous l'aplatissez, vous l'écrasez, et vous opérez une force centrifuge dans la matière molle, parce qu'elle veut s'esquiver de dessous le poids. Or, placez au beau milieu d'un Etat un roi, un conseil, un parlement, des intendants, etc. Voilà de lourdes masses et furieusement accablantes. A l'instant vous verrez rejaillir par les bords autant d'hommes et de denrées qu'il est possible, si vous ne corrigez pas ce mouvement.
MM. les économistes vous diront qu'ils empêcheront bien, par leurs brochures éphémères ^ les parlements, les intendants, etc., de peser sur la pâte. Pauvres imbéciles fanatiques ! ils croient, parce qu'ils ont découvert une vérité très connue, et qu'ils l'ont griffonnée en mauvais français, qu'elle va s'exécuter d'abord 1 Le monde est bien autrement arrangé; et les parlements arrêteront toujours, et les conseils déclareront toujours, et les intendants réglementeront toujours, et toujours trop, et toujours dans l'intérieur. Ainsi, de ce qu'un pauvre diable pourra voir son blé embarqué, il en bénira Dieu, il lui chantera le Sic te diva potens Cypri d'Horace *, ou le
1 . Jea de mot suc les Ephémiridei du citoyen* S. Odes, I, 3, 1.
A MADAME D'iPINAY. 141
Sï quœ vis mtracuia de Saint-Antoine^ et ira se coucher. Si j'avais dit qu'en laissant la liberté à l'exportation, il fallait, en outre, donner un encouragement et une gratification aux commerçants intérieurs, yu la plus , grande difficulté des chemins et du débit dans les provinces misérables^ de l'intérieur, tous les économistes m'auraient embrassé, baisé au front, et peut-être autre part. J'ai dit l'équivalent, et ils ont voulu m'assommer. Cependant, au lieu de donner un conseil impraticable, j'en ai donné un raisonnable et aisé. Concluons. Maudit l'homme, s'il ne vend bien et argent comptant son manuscrit aux libraires !
Voilà ce que j'ai fait pour le commerce intérieur, mais j'ai fait bien davantage. J'ai encouragé, assuré, rendu sacrée, invulnérable, l'exportation, vous n'avez point fait cela, allez-vous encore me reprocher ; vous avez fait le contraire : vous avez mis des restrictions, des modifications à la liberté entière, absolue, comme me disait mon cher abbé Morellet, que j*aime toujours, et que je voudrais bien éclairer sur ces matières. Eh bien I vous vous trompez tous tant que vous êtes, et vous ne con* naissez pas les hommes. N'ai-je pas mis un impôt de cinquante sols sur la sortie des blés ^? Cet impôt doit s'em^ ployer dans les commencements, tant que réchauffement du bien public dure, à balayer la circulation intérieure ; après quoi il ira, comme de coutume et de raison, couler dans le trésor royal. L'exportation formera donc un^ partie non méprisable des finances et des revenus de l'État. Elle sera donc chère, parce qu'elle est utile; sacrée, parce que le contrôleur général la regardera comme une de ses ressources, comme protégée par le
1 . Voir les Diahgueê «tir le comfMrce des blet, Londres, 1 770, p. 27 3 .
gouvernement, parce qu'elle rapporte. Vous achetez, au vrai, votre liberté ; vous achetez la protection ; et c'est la bonne façon : Tachât est sur, le don est précaire.
J'entends d'ici les économistes, s'ils savaient mon propos, monter sur leurs grandes bottes, crier que je suis un Italien, un Napolitain, un ecclésiastique, et moi je leur répondrai qu'ils sont des économistes. Ils m'appelleront Machiavel, Mazarin, financier, écorcheur des pauvres, sangsue des peuples. Je les appellerai, moi, à mon tour, pauvres imbéciles, sangsues des veines hémorroïdales, qui veulent corriger .la nature et changer les hommes.
Au fond, les Français sont tout aussi Italiens que les Italiens. Si l'exportation ne rapporte rien au roi, argent comptant à la main, qui est la seule chose que les grands ministres veulent et sachent compter, on oubliera bientôt qu'elle favorise l'agriculture ; que l'agriculture est la base; que la richesse nationale, l'intérêt général, la propriété foncière, le produit net, la classe productive, le prix nécessaire, la physionomie rurale, la concurrence, la liberté, le prix proportionnel, la reproduction, la première mise et la dernière platitude, etc., etc. C'est trop long à retenir par cœur; et en substance, tant que la traite des blés ne rapporte rien à M. le contrôleur général, messeigneurs les intendants en feront tout ce que bon leur semblera, et à coup sûr il leur semblera bon d'accorder des permissions particulières, d'établir des polices, et de gêner le commerce. Ils seront quelquefois légèrement grondés, ils iront faire une course à Versailles, dîneront chez M. le contrôleur général, visiteront les bureaux, causeront avec les commis, et retourneront glorieux et triomphants à leur intendance. Mais si la tr^iite des blés est un droit royal, au diable si jamais
Us pourront la gêner, sans se faire une affaire très sérieuse.
Conclusion. Faites de l'exportation un revenu, même modique, du souverain, si vous voulez qu'elle soit encouragée et protégée. Voilà ce que yous dit un homme qui connaît les hommes, et voilà la véritable analyse de mes Dialogues, bien différente* de celle des folliculaires. Or, parlez; pouvais-je dire un seul mot de ce que je viens de vous avouer, sans trahir mon secret et celui de TEtat ? Je sais bien que tout ceci est à cent lieues de la tête des économistes ; mais Test-il de la vôtre et de celle de n'otre grand Diderot? L'àbbé Morellet n'a qu'à jouer à croix ou pire, s'il veut être des nôtres ou des économistes. C'est une affaire de goût ; cependant je lui déclare que s'il est du côté des économistes, il n'entendra jamais un mot de ce que je dis, lorsque je ne parle pas. S'il est des nôtres, il entendra comment on met en jeu les passions, les vices des hommes, les fautes, les étourderies, et le décorum fardé et plâtré du bien public. Ce n'est pas l'enthousiasme des écrivains qui ait rien fait dans ce monde, c'est Tintérêt particulier.
Je craignais d'être sérieux, et voilà ma crainte avérée* Votre jugement, votre suffrage ^ m'intéressent trop, et je veux absolument que vous soyez de mon avis. Il n'est plus-temps, ce soir, de revenir à la plaisanterie, ce sera une autre fois ; ainsi je n'embrasse pas madame* Je ne dis mot ni à Gatti, ni à Maimontel, Thomas^ Raynal, Arnaud, et à tout ce que j'ai de plus cher au monde. Je vous embrasse, et voilà tout.
Quant aux nouvelles, je ne sais autre chose, sinon qu'au lieu de me circoncire, j'espèfe itte marier et garder