MADAME D'ÉPINAY A L'ABBÉ GALIANI
Le 4 octobre 17«9.
Gomment je n'aurai pas un moment à moi I toujours des inquiétudes, des affaires, des etc. Oh 1 la sotte Vie que la mienne! Mon gendre est là qui a mal aux dents. Oh ! comme il souffre ! Il fait une grimace de possédé. Sa femme ^ a la colique. Ragot a des convulsions. Rosette aboyé à me fendre la tête. Je veux écrire, point, c'est une visite : une femme que je n'ai jamais vue ; elle vient voir la maison. Elle est à louer ^, ma maison, il faut bien qu'on
1 . Angélique-Louise-Charlotte La LÎTe d'Épinay, fille de Deais-Josepfi La LWe d'épinay et de Louise-Florence-PétrouiHe Tardien d'Bsclavelles, née le l*' août 1749, retirée du couvent par sa mère, en 1760, mariée, le 1 mars 1 764, à Dominique de Belsunce, grand bailli du pays de Mixte, de la branche aînée de cette maison, second fils de Charles, vicomte de Maharîn, capitaine dans le régiment de Navarre, et de Marie d'Ardener, vicomte de Belsunce, après son frère aiué, Armand (< 722-1 764), lieutenant général, mort gouverneur de' Saint-Dominique en 1764, colonel du régiment de Béam en 1 764. De ce mariage naquirent une fille et «deux fils, dont l'aîné, Henri de Belsunce, major en second au régiment de Bourbon, au commencement de la Révolution, fut ce jeune vicomte de Belsunce, qui, dit-on, toucha le cœur de Charlotte Corday et fut si odieusement massacré à Caen, le 12 août 1789. Le chevalier de Belsunce émigra ainsi que sa sœur, la comtesse de Bueil. Suivant une note de Barbier, la vicomtesse de Belsunce serait morte, vers 1814, au château de Varennes, près Château- Thierry. Voir les Œuvres de Diderot^ édit. Assezat, t. XX, p. 162. Les marquis de Belsunce et de Castelmoron appartenaient à la branche cadette.
2. La propriété de ht Briche que M. de Bellegarde, le père de M. d'Épi- Dtiy, possédait avant 1741, époque où il acheta les terres d'Épinay, de la Chevrette et d*Ormes8on, et dont son troisième fils, M. de ia Briche, portait le nom. Elle paraît avoir été donnée à madame d*Épinay, lors de sa séparation d'avec son mari. Le 5 septembre 1762, Diderot, dans une lettre à mademoiselle YoUand, la décrivait ainsi : « Je ne connaissais point cette maison ; elle est petite, mais tout ce qui l'environne, les eaux, les jardins, le pare a un air sauvage t c'est là qu'il faut habiter, et non dans ce triste et magnifique château de la Chevrette. Les pièices d'eau immenses, escarpées par des bords couverts de joncs, d'herbes marécageuses ; un vieux pont ruiné et couvert de mousse qui les traverse ; des bosquets où la serpe du jardinier n'a rien eonpé, des arbres qui croissent comme il plaît à la nature, des arbres plantés sans symétrie, des fontaines qui sortent par lés ouvertures qu'elles se sont pratiquées elles-mêmes. Un espace qui n'est pas
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la vienne Yoir. Cette femmeest une tatillone, une bavarde. Madame, votre servante. — Votre très humble, madame. — Madame^ votre maison paraît charmante, ah ! mon Dieu, comment pouvez-vous la quitter ? est-elle à vous ? mais vous n'aimez peut-être pas lacampagne? Pardonnezmoi, madame, je regrette... Elle est peut-être malsaine? il y a beaucoup d'eau. Vous avez Tair délicate. — Madame, cette habitation n'est pas malsaine, mais je... Âh ! madame, voilà je crois la rivière? — Non, madame, c'est un canal? Et les meubles? reste-t-elle meublée? — Madame, il faut acheter le canal et l'on pêche les meubles tous les trois ans.
En vérité, j'ai dit comme cela, tant j'étais ahurie de ses questions et de ses étourderies. Au reste, ce détail de maison, d'inventaires, tout cela a quelque chose de si triste, de si affligeant que je me tiens à quatre pour ne pas pleurer. Chaque chose que j'ai faite ici, que j'ai arrangée, que j'ai plantée, me paraît mieux faite, plus intéressante que jamais : mais je ne suis pas payée ; on ignore quand on le sera. J'ai des enfants, des dettes, d'anciens domestiques qu'il faut pouvoir récompenser. L'équité veut que je me réduise au nécessaire, mais je ne vous cache pas que cette réforme me coûte infiniment. Oh ! quelle tâche le sort donne à mes amis ! en accumulant sur ma tête tant de circonstances fôcheuses et parfois même désespérantes ! Il n'y a qu'eux, par leur amitié-, qui puissent arrêter les progrès du noir qui me gagne journellement. Jugez quelle place vous occupez dans la très courte liste de mes dédommagements.
grand, mais où on ne se reconnaît pas, toilà ce qui me plaît. J^ai vu le petit appartement que Grimm s'est choisi : la.Tue rase les basses-cours, ' pasfte sur le potager et Ta s'arrêter au loin sur'un magnifique édifice. CEu' vreSf t. XIX, p. 122.
On dit que Tabbé Morellet enrage; il vous réfute ^ Plusieurs personnes ont vu sa réplique ; je ne la connais point ; mais il vous aime et cela me rassure sur le ton qu'on dit qui y règne : Diderot vous en parlera. Tos afifaires me désolent, cet enchanteur ne finit point ^. \Monsieur de Sartine nous a donné un censeur qui a laissé lire votre livre à bien des physionomies rurales, et qui en est une lui-même, je n'en puis presque pas douter. Je crois pourtant que s'il en était sûr, il ne le trouverait pas bon. Patience et courage, cher abbé. Tout ce qui me fâche, c'est de ne pouvoir vous faire toucher promptement votre argent, car je sens par expérience qu'il est souvent dur de n'en point avoir.
Je crois que, pour me dédommager de mes désastres, je vais me faire maîtresse d'école, ou pour, parler plus correctement, tout bonnement sevreuse. Il m'est arrivé du fond des Pyrénées une mienne petite-fille de deux ans', qui est une originale petite créature. Elle est noire comme une taupe, elle est d'une gravité espagnole, d'une sauvagerie vraiment huronne : avec cela les plus beaux yeux du monde, et de certaines grâces naturelles, un
1. U préparait alors sa Hifutation de l'Œuvre qui a pour titre: Ûu- Loeua sua ta coMMsaca dbb blés, Londres^ iii-8®.