‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 80 sur 181 · Sar la compagnie des Isdes. Voir p. 6, note · texte numérisé non relu

Sar la compagnie des Isdes. Voir p. 6, note

2. Voltaire a dit : Tous lés genres sont bons, hors le genre ennnyeax.

Si VOUS voulez bannir la substance étendue de nos amours, je ne m'y oppose pas, étant à deux cents lieues de distance; les bras mêmes ne s'étendraient point si loin sans se disloquer; mais ne la bannissons point de nos lettres : qu'elles soient longues plus que le carême. Votre lettre cette semaine est charmante ; efle contient les nouvelles que je souhaite avoir ; elle me dit tout ce que j'aime à entendre; en général, épargnez-vous les nouvelles qu'on trouvera dans les gazettes ; ainsi point d'échalotes, ni des Ghalotais, je lirai cela dans le Courrier d'Avignon ^ (aujourd'hui de Monaco), qui est très intéressant à la vérité, mais qui n'aurait pas rapporté en entier le pamphlet de Voltaire*, dont je vous remercie infiniment. Il a trouvé ici bien plus de lecteurs que vous ne sauriez vous l'imaginer, tant Voltaire en trouve, même parmi les quêteurs des Capucins ! Le marquis Lomellino, bon lecteur et bon juge, trouve pourtant que Voltaire a grand tort de dire que r ennui n est point nécessaire au salut. Il croit, au contraire, qu'il n'y a que cela qui vaille, et il ajoute aux dix béatitudes la onzième, en disant : Beati cd^ati quoniam ipsoi^um est regnum cœlorurn^. Bienheureux ceux qui s'ennuient, car ils auront le royaume du ciel. Il est vrai qu'il y a une variante qui lit Regnum

i. Journal (1733-1741) dirigé successiTement par Morenas. Leblanc, secrétaire du prince de Conti, et Sabin Tournai^ qui paraissait deux fois par semaine, et faisait concurrence à la Gazette de France, Dévoué aux jésuites, 11 se transporta à Monaco, février 1769-juillet 1775, pendant l'occupation d'Avignon par la France. *

2. Peut-être Dieu et les Hommes, dont Galiani parle dans la lettre 65 . Dans le second semestre de 1770, les Mém, Secrets (t. V, p. 141, 165), s'occupent de trois autres écrits de Voltaire : Les Anecdotes sur Freran^ sa réfutation du Système de la Nature^ et sa Bequête contre les moines de Saint-Glande (Grimm. Corresp, littér. t. iX, p. 24).

3. Beati panperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum. Saini- Mathieu, 5, 3.

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casco^nAriy le royaume des aveugles; mais Maldonat^ croit que c'est une adultération faite par les anciens philosophes.

Je suis fâché que notre charmant marquis de Roquemaure n'ait du temps de reste que pour le perdre, et qu'il n'ait des yeux de reste que pour les garder. Quel correspondant! il aurait éveillé ma verve. Au surplus, j'espère que de temps à autre il m'écrira quelque lettre qui n'ait pas le sens commun, et qui sera pourtant remplie de bonne philosophie ; elle sera un baume pour me soulager des maux de l'absence.

J'embrasse le cher prophète au moment même qu'il entre par la porte Saint-Denis *. Telle est ma volonté. Grands dieux I pouvez-vous permettre que je ne sois pas à Paris! Ohl oui-da!ils en ont permis bien d'autres cruautés. Ils entendent bien mal leurs affaires. La cruauté produit enfin l'indépendance. Adieii, ma belle dame, ma chère dame, mon incomparable dame. Écrivez toujours par la voie de mon ambassadeur, tant que je ne vous manderai pas de faire autrement. Je compte partir d'ici, et m'éloigner davantage de vous et de tous mes amis. Notez le mot tous. Mais je n'ai que quarante ans, et je ne crains pas de voyager. Mourrai-je donc sitôt pour ne pas vous revoir? Non. Le cœur me dit le contraire. Adieu.

1. Jean Maldonat (1534-1583) célèbre jésuite espagnol, auteur des- Commentariiin qftator evengelistaif f596,in-ful. Voir p. HO.

2. Grirom, qui avait quitté Paris à ia fiu de juillet, pour aller aux eaux deBourboone avec Diderot (Voir Corresp, liltér.t t. IX, p. 100 et 185.)

(Rép. au n. 23.) — Napleg, 29 septembre 1770.

Ma belle dame, voilà un n^ 23 qui ne vaut pas le diable. Vous avez un grand mal de tête; Merlin a laissé scûsir ses meubles et vous n'avez pas la force de causer avec moi. Attendons donc le n^ 24. En l'attendant, je vous prie d'acheter, s'il s'en trouve encore, un exemplaire des Dialogues à mes frais, et de l'envoyer chez M. de laReynière, pour être donné de ma part à M. l'abbé Grimod ; c'est un vieil ami, un antiquaire dont je suis chargé d'enrichir la bibliothèque.

J'ai reçu de Paris un ouvrage intitulé : Essai analytique sur la Richesse et sur tlmpôt^. Il combat les économistes. Ce livre m'a fait ressouvenir de la dispute de Panurge avec l'inconnu, par signes et par gestes', rapportée par Rabelais, et que j'ai toujours regardée comme la meilleure plaisanterie de cet étrange génie. En vérité il est aussi obscur, aussi creux que les économistes. Il combat sans s'entendre, des gens qui ne s'entendent pas phis. Cela m'a amusé. Je suis à rêver à présent, entre moi et moi, sur la théorie de l'impôt. Je fais ce livre; il est beau. J'établis que la raison pour laquelle nous avons des rois, des juges et des impôts, c'est parce que nous ne sommes pas des huîtres. Si nous l'étions, n'ayant ni

1 . Euai ancUytiqw mr la riehesiê et iur Ctmpdl, où l'on réfuté (a nùunelli dgctrine économique qw a fourni à la Sociilé royale d'agriculture de Limoges les principes d'un programmé qu'elle a publié sur l'effet des impôts indirects. Londres, 1767/io- 8* de plus de 400 p. L'auteur, L.-Fr. Grasiin, y combattait les idées des économistes hostiles aux impôts indirects, et en particulier la Théorie de l'impôt^ du marquis de Mirabeau. (V. Corresp, littér,^ t. VII, p. 468.)

2. Pantagruel^ I, 19: Comment Panurge feiat quinaud l'Angloys, qui arguoit par signe.

bras ni jambes, nous ne pourrions travailler que pour nous-mêmes. On pourrait bien noUs manger, mais on ne pourrait pas nous engager à travailler pour d'autres. / Ainsi tout peuple qui se coupera bras et jambes devien- . dra un peuple d'huîtres, et sera exempt d'impôts. Ainsi la paresse, qui nous convertit en huîtres, est le vrai remède contre Timpôt. Ainsi l'impôt qui réveilîgnos bras et nos jambes est le remède contre la paresse. Ainsi l'activité d'un peuple est en proportion de ses impôts. Ainsi, comme le bonheur humain ne consiste ni dans l'excès d'oisiveté, ni dans l'excès d'activité, le bonheur ne peut être ni dans la nullité ni dan's l'excès des* impôts. Ainsi l'impôt qui nous embarrassera les bras et les jambes, nous incommodera plus que celui qui nous les laissera libres, et rapportera moins; ainsi l'impôt sur les consommations nous incommodera moins et rapportera plus que celui qui pèsera sur le travail du cultivateur ou du manufacturier. Vous attendiez-vous à cette foule à* ainsi? Êtes- vous étonnée de cet incroyable développement? Dernier ainsi: Ainsi les économistes radotent.^Adieu. Aimez-moi.

(Rép. aux n*' 24 et 25.) — Naples, 13 octobre 1770.

Ma belle dame, la semaine passée, je ne reçus pas votre lettre à temps pour y répondre. D'ailleurs il y a déjà trois ou quatre semaines que vos lettres ne m'électrisent point. Personne ne m'écrit plus de Paris. Vousmême, vous ne répondez point aux trois quarts de mes questions ; je vous prie de parcourir mes lettres, et vous verrez que j'ai raison. Tout cela me donne une humeur de chien ; ajoutez-y Merlin et les consuls, et vous verrez

dans quel accablement de tristesse je dois être, Toyant que Paris m'abandonne et m'oublie, et qu'il veut me forcer à l'oublier. Jusqu'à cette heure, je n'ai vécu qu'à Paris et pour Paris ; mais sans une multitude de lettres de mes amis, je ne puis pas me représenter cette société irréparable, et m'en dédommager.

Vous voudriez que j'achève la Bagarre. Je la crois achevée. Toute plaisanterie doit être courte. Vous ne l'avez pas pu goûter, puisque vous n'aviez pas le livre de Vlntérêt général, dont il est la parodie. Achetez-le de grâce; assurément l'édition ne sera pas épuisée. Voyez, confrontez, et puis vous rirez. Mais, à dire vrai, je ne sais pas s'il faut faire durer davantage la plaisanterie. Rien ne me serait si aisé ; mais je crains que cela ne devienne monotone. En outre, j'ai toujours le cœur navré des insultes qu'on a faites à mes Dialogues, et j'aimerais mieux une réparation honnête tirée de M. de Sartine ou de M* l'abbé Terray, qu'une vengeance éclatante tirée d'un troupeau d'économistes, qu'on peut noyer dans un crachat, et qui cependant formeront une secte puissante, et peut-être une religion, parce qu'ils sont tristes et absurdes, et tant soit peu inclinés à cette sédition qui doit, dit-on, rétablir l'égalité des conditions*

Vous voulez une cornaline belle (rien n*est si aisé), antique (rien n'est si difficile). Vous savez que j'en ai promis une depuis cinq anë à Diderot, et que je ne l'ai pas encore rencontrée sur mon chemin. J'en chercherai cependant, et la semaine prochaine, je vous dirai ce que j'aurai avancé.

Vous ne m'aviez rien dit du marquiâ métamorphosé en amazone à la comédie de la Chevrette^, ou les Préten-

t. C'est4-dire jouée au château de la Chevrette^ loué Ten 1768 pa H. d'Épinay à son parent et Toisin (il demeurait aussi rue Sainl-Honoré)

tions du chevalier de Ghastellux ont été jouées. Dieu préserve mon cher ami Qhastellux de quelque aut^e coup d'épée! mais ce titre de sa pièce me fait trembler. Il se fera des affaires, par la quantité de mauvais bons mots qu'on en voudra tirer, selon l'esprit de la société lutétienne. Qu'il est aisé, dans ce monde raboteux, de se casser le cou !

Dites-moi quelque chose de Grimm et de Diderot. Que font-ils ? Demandez à Grimm des nouvelles de mon cher prince de Saxe-Gotha. Le baron de Gleichen est à Florence ^ ; mais il paraît, comme disait Tabbé Raynal à madame Geoffrin, qu'il y a de terribles révolutions en Danemark*. On dit que vous allez faire la guerre. Vos gazettes n'en disent rien ; mais vos effets royaux l'annoncent assez. Si la France fait la guerre', je gagei:ais qu'elle sera victorieuse, puisqu'elle payera tout argent comptant; car du crédit, il n'en est plus question. Écrivez-moi de longues lettres, s'il est vrai que vous m'aimiez. Je vous

Savalette de Hagnanvilte, garde du trésor royal, qui y avait établi un théâtre de société, où furent jouées ies pièces de M. de Magoanville iaimêmei de sa nièce la marquise de Gléon, H du cbeTalier de Ghastellux, qui, outre les Prétentiom^ y donna encore les Xmanit portugaûy Agathe, VOffioteux importun. Roméo et Juliette, tragédie. (V. Lettres de mademoiselle de Lespinasse, Charpentier, 1876, p. 95, 2S1, et la Correep. littir. de Grimm, t. IX, p. 234, 207, et t. XU p. 66 ) Fort lié d'abord avec madame de Craroayel, le chevalier de Ghastellux s'était ensuite attaché à madame de Gléon, aux pièces de laquelle il pourrait bien avoir eu part.

1. Le baron de Gleichen, nommé ambassadeur à Naples, arait reçu de Louis XV son audience de congé, le 24 aTril 1770, et arait quitté Paris vers le 13 juillet {Correspondance de mcuiame du Deffandy II, 70). Il arriva à Naples à la fin de novembre et fut présenté au roi le fi décembre.

2. Le 13 septembre 1770, le comte de Bernstotf, qui depuis vingt ans dirigeait les affaires publiques, avait été renversé par Tinfluence de Struensée, qui, tout-puissant désormais, fit congédier, le 18 décembre, les comtes de Thott, de Môlike, de Heveutlov et Rosenkands^ merobréi du conseil privé, et nommer, le 25, le comte d'Osten au ministère des affaires étrangères.

3. A Poocasion du démêlé de l'Espagne et de 1* Angleterre au sujet des îles Falklai^d, démêlé dans lequel on disait que Ghoiseul voulait entraîner la France.

A MADAME d'ÉPINAY. 157

assure que je n'ai pas d'autre plaisir à Naples que d'y être en esprit K Si nous vivons, nous nous reverrons sans faute, et je parierais que ce sera avant six ans.

Adieu, ma belle dame ; et Schomberg, pourquoi ne m'écrit-ii pas? madame d'Houdetot se souvient-elle de moi? M. de Saint-Lambert sait-il que je l'aime toujours? Madame Geoffrin, que fait-elle? Elle a un ami, roi pestiféré *, et un petit abbé édenté et mourant d'ennui; l'un en Pologne, l'autre à Naples, et tout cela ne lui fait rien, je gagerais. Adieu.

Naples, 27 octobre 1770.

Le courrier de France n'est pas arrivé celte semaine ; je suis par conséquent sans verve et sans vertu. J'espère que vous aurez recueilli de la poste la fin des Baga7res, et je m'attends à la nouvelle du rire immodéré de Grimm. Je vous écris aujourd'hui, premièrement pour ne pas laisser écouler une semaine sans me retracer le souvenir de ce qui fait mon unique plaisir ; deuxièmement, pour vous dire que j'ai expédié à M. de laReynière'une petite boîte dans laquelle il y a deux bagues, c'est-à-dire une

!. Éd. T. : que de 110 pat y être en esprit.

2. Stanislas Pouiatowski (1 732-1 798), élu roi de Pologne le 7 septembre 1764} et assez mal vu de la France et de la Russie, qui soutenaient contre lui, la première les confédérés, la seconde les dissidents .

3. Laurent Grimod de la Reynière, fermier général, fils de Gaspard Grimod, seigneur de la Reynière, de Clichy la Garenne, fermier général, mort le tO février 1754, et de Marie-Madeleine Mazade, fille de Laurent, fermier général, remariée en 1 756 an marquis de la Fett^re. Né vers 1735, il épousa, le 1*' février 1753, F -Elisabeth de Jareoie, nièce de l'évèque d'Orléans, el mourut le 23 décembre 1793. Il était frère de mesdames Moreau de Beaumont. de Malesherbes, et -de la marquise de Levis, et fut père du célèbre gastronome, mort eu 1833. Avant d'aller habiter le magnifique li6tel au coin de la place Louis XV et de la rue des Champs-Elysées, qtt*il fit bâtir en 1770, 11 habitait rue Vivienne, la deuxième porte à droite, en venant de la rue Neuve-des-Petits-Champs.

158 LETTB^ DE L*ABB.£ GALIAKl

pierre gravée et an camée. ' Le camée est assurément antique ; il a été trouvé dernièrement à Rome^ Il a le défaut de Tantiquité, c'est-à-dire d'être usé dans les visages des figures. J[amais on ne trouve d'antiques que de la sorte. Si vous en voyez de bien propres et de bien achevées dites à coup sûr qu'elles sont retouchées. Le dernier prix que vous le paierez, vous, ce sera sept louis, les autres le paieront dix. La pierre ancienne, appelée lajus^ AAION, est cependant retouchée ; c'est un Galba ; elle est belle ^ ; elle vous coûtera quatre louis. Voilà tout ce que j'ai pu faire pour exécuter votre commission. M. de la Reynière doit vous envoyer ce soir les pierres*. S'il est tenté d'en acheter quelques-unes, et qu'elles ne vous conviennent point, laissez-le acheter; même si vous trouvez quelques curieux, vendez-les. Enfin, si ni vous ni personne n'en veut, vous aurez la bonté de me les faire renvoyer par le même M. de la Reynière, qui me les fera parvenir sans frais, avec sûreté. Je crois, par ce moyen, vous avoir mise à votre aise; vous pouvez acheter ou ne pas acheter, et juger de l'achat par vos yeux. Je ne me flatte pas de vous envoyer rien de mieux que ce carmin* ; il excède le prix que vous vouliez y mettre; mais qu'y faire? Merlin paye-t-il? Si vous avez de l'argent à moi, je vous préviens que peut-être M. Nicolaï en aura besoin, ayant à payer le papier pour le tirage des planches de ma carte géographique. S'il vous en demande, vous pourrez lui en donner et il vous remboursera sur l'argent qu'il retirera des ventes. Gomme c'est un homme sûr, je ne crains pds de m'embrouillef dans ce compte avec lui.

1 . Éd. T. : la pierre gravée, paraU ancienne ; ily a même le nom du graveur, appelé Gajus, raiov. Ceperuiant elle est retouchée. î, éd. T. : doit envoyer chez vous voir ces pierres. 3. Éd. T. : ce camée.

J'ai relu ces jours passés mes Dialogues. J'y trouve bien des fautes^ d'impression. Si on les réimprime, avertissez-moi, pour que je puisse les corriger. Tout le monde m'en demande ici des exemplaires. Adieu.

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