MADAME D'ÉPINAY A L'ABBÉ GALIANI
À la Briche, le 29 octobre 1770.
Noç, en vérité, depuis guignon guignonant, comme dit madame Geôffrin des gens malheureux, il n'y a eu rien de pareil à moii aventure de la semaine dernière : cela est si désastreux, qu'il en faut mourir de rire. Je reçois, le matin, un avis, que, par la faute de mon notaire, par sa négligence enfin, je me trouve forcée à faire un remboursement de dix mille livres, sur lequel je ne comptais pas, et dont je n'ai pas le premier sou; et cela sous huit jours. Je fais mettre mes chevaux, et je pars pour Paris pour trouver la chose impossible. Dix mille francs à présent! J'arrive : tandis qu'on change de chevaux, je m'avise d'ouvrir une armoire où j'avais serré toutes mes provisions pendant qu'on travaille à réparer la maison ; les souris s'y étaient réfugiées aussi, et s'étaient si bien accommodées desdites provisions, que de vingt pots de confitures et de quatre pains de sucre il n'en reste pas vestige, mais ce qui s'appelle rien. Je jure, cela soulage, et je fais mettre des souricières : c'est par où j'aurais dû commencer ; mais enfin, comme il y reste du linge et des livres, il faut bien les garantir. Je remonte en carrosse, et me voilà à courir, répétant : De l'argent I dé l'argent ! Ne voilà-t-il pas qu'un cheval se déferre, et que me voilà restée à perdre une heure à la porte d'un maréchal. J'ai beau grincer les dents, tirer la langue à
tous les passants, je n'en étais pas plus avaneée. Enfin J'achève mes courses sans trouver d'argent, mais bien en ayanf perdu, car (je crois vous avoir mandé cela déjà) en rentrant chez moi je m'aperçois que j'ai perdu ma bourse avec cinq louis dedans, et un anneau d'or. J'ai eu beau la chercher partout où j'avais été, elle est perdue sans ressource.
Je reviens à la Briche, excédée de froid,* de fatigue et d'impatience, et en y arrivant je casse ma montre. Oh ! ma foi, je fus me coucher sans souper, car j'eus peur de m'étrangler en mangeant. Je vous demande, l'abbé, s'il y a rien de fait comme cela.
Un autre accident, encore à mourir de rire, parce qu'il n'aura pas de suite, c'est celui de votre charmant marquis, qui a une fluxion qui lui a fait enfler la moitié du visage, mais d'une manière si comique, que je n'ai de ma vie vu une enflure plus ridicule ; il m'est bien démontré qu'il ne peut rien lui arriver comme à un autre. Il me mandait son indisposition : « Venez me voir, me disait-il, vous ne me trouverez pas le visage aussi droit que le raisonnement ; « et en efl'et, il a une manière de parler de côté fort étrange. J'ai voulu lui persuader, au contraire, que son visage était l'image fidèle de sa conversation. Rien n'est ensemble, et tout est saillant; mais cela n'a pas pris. Au reste, les cataplasmes ont fait merveilles, et incessamment il prétend qu'il sera comme un autre : il sera guéri au moins.
Oh ! quels sublimes ainst^ vous m'avez envoyés 1 Gela est incroyable. Grimm en est fou. J'ai occasion d'écrire à Voltaire, et je veux les lui envoyer. Il est toujours ivre de votre livre ^ ; je veux qu'il vous venge du silence de