‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 93 sur 181 · Madame de la Daubinière · texte numérisé non relu

Madame de la Daubinière

2. Nom donné à la caisse du parti janséniste, célèbre au dix-huitième siècle, et dont le legs, fait en 1695 par Nicole à madame de Fontpértuis « pour en faire l'usage 4ont il était conrenu aTco elle, • fut peut-être le noyau.

A MADAME D'ÉPINAY. - 177 x

VOUS appelez gens du roi. Depuis un mois j'ai été occupé de cette besogne, qui a enfin heureusement réussi, et voilà pourquoi j'étais sans verve et sans génie. Les avares sont bêtes en tout ce qui n'est pas argent. Mon affaire n*était pas aisée ; car, d'abord, il a fallu faire vaquer cet emploi qui ne vaquait pas. Ensuite il était incompatible avec celui de conseiller ; il a fallu résoudre l'incompatibilité. Enfin il a fallu le demander et l'obtenir, et cela a été le plus aisé. Me voilà donc plus en érat d'attendre Merlin, et de vous écrire avec génie et enthousiasme : Venïum a dote sagittœ ^

Vous voudriez me faire rire sur vos infortunes, cela est impossible aux absents. Les éloignés ne voient que les choses, et jamais les couleurs des choses. Je vois donc cinq louis, un anneau d'or perdu, des dragées mangées, une montre cassée, et dix mille livres à payer. Je gage que vous rirez mieux de mes deux mille livres attrapées.

Je ne vous écrirai rien ce soir sur les blés et sur nos questions. D'Alembert ne viendra donc pas en Italie; tant pis pour lui et pour l'Italie. Voltaire a tort de dire aux philosophes : Aimez-vous, mes enfants ; ceci ne doit se dire qu'à des sectaires*. Il faut dire cela aux économistes, aux jansénistes. Ils ont besoin de s'aimer; et la boîte à Perrette est le pivot de toutes les sectes. Les philosophes ne sont pas faits pour s'aimer. Les aigles ne volent point en compagnie. Il faut laisser cela aux perdrix, aux étourneaux. Voltaire n'a point aimé, et n'est aimé de personne.. Il est craint; il a sa griffe, et c'est assez. Planer au-dessus et avoir des griffes, voilà le lot des grands génies.

Quelle est l'histoire de Thomas ? De grâce dites-la-moi.

1 . Dans le sens sans doute de sagitlas Cupidinii, î. Voir p. 161.

Ne faisons pas une secte des philosophes, mais empêchons que ce nom ne se prodigue ^

Adieu ; je vous recommande encore madame de laDaubinière. Votre n* 31 arrive; je n'ose pas le décacheter, crainte d'y répondre.

(Rép. au n* 31.) — Naples, 8 décembre 1770.

Ma belle dame, vous m'avez écrit la plus jolie et la plus longue lettre du monde. Elle m'aurait égayé, si j'étais capable de l'être; mais je suis plongé dans la plus noire affliction. Cette personne que je vous avais recommandée si vivement, cette personne que j'aimais parce qu'elle m'aimait, peut-être, à l'heure que j'écris, n'est plus. Il n'y a que vous qui soyez en état de savoir, si j'en suis affligé. Le reste du monde me donne plus d'esprit que de cœur, et Dieu voulut qu'ils eussent raison. Enûn je ne suis en état de vous rien dire. Si la mort a épargné cette personne, et qu'elle en soit quitte pour une longue et pénible maladie, je vous' la recommande autant que je puis, et faites, à ma place, ce que j'aurais fait étant à Paris. Nicolaï vous en parlera. Il lui a payé 60 livres pour cinq mois qui lui étaient dus. Vous aurez la bonté de les rembourser. Adieu, ma belle dame; la mort est une vilaine chose. Je trouve, à présent, une terrible diff'érence entre l'absence et la mort. Ces philosophes anciens, qui disent que la mort n'est rien, radotent, croyez-moi. Vivez donc, et vivez le plus que vous pourrez. Adfeu.

t . Défense lui aTait été Taile d'imprimer le discours qu'il aTait prononcé à la réception de Loménie de Brienne, le 6 septembre 1 770, et où on aTàit vu des allusions au réquisitoire de l'avocat général Segnier (18 aoât) contre plusieurs écrits, et aux affaires de Bretagne. Grimœ, qui croit à l'innocence de Thomas, ne veut pas cependant qu'on lui prodigue le nom de philosophe. (Çorresp, liUér.j t. IX, p. 1^6, et les Mém. seeretSj t. V, p. 161 et 163.)

(Rép. au n" 33.) — Naples, 13 décembre 1770,

Ma belle dame, vous avez bien jugé de mon cœur, en croyant que je serais dans le chagrin. Cependant, comme les lettres du 18 novembre n'ont pas été si accablantes que je le craignais, je m'empresse de vous répondre, de crainte qu'il ne m'arrive demain quelque triste nouvelle qui me mette hors d'état de rien faire, et d'écrire à personne. Pour les autres, j'ai une migraine affreuse toute prête pour m'excuser.

Vous aimez donc le Galba antico-moderne? Soit. Je le paierai, quoique je ne me souvienne plus combien je dois le payer, et nous compterons ensemble.

Je suis enchanté de ce que vous mande Voltaire ^ J'ai passé un jour et une nuit à lire et relire Dieu et les hommes^y pour me distraire de toute autre idée. Je trouve que les dévots ont bien raison de dire que Voltaire craint la mort. Rien n'est si vrai. Il craint de mourir avant que d'avoir tout dit, et il se presse de tout dire et de tirer

1. Dans sa Leltre à madame d'Épinay, datée du 6 novembre, où on lit : « Comment pouvez-vous me dire que je ne connais pas l'abbé Gnlianlt Est-ce que je ne V&i p&s lu? pAc conséquent je l'ai vu. Il doit ressembler à son ouvrage comme deux gouttes d'eau, ou plutôt comme deux étincelles. N'est-il pas vif, actif, plein de raison et de plaisanterie ? Je Tai vu, vous dift-je, et je le peindrais. On fait actuellement un petit Dictionnaire encyclopédique, où il n'est pas oublié à Tarticle Blé, > (Œuvres, t. LXV, p. 475.)

S. Dieu et les Hommes^ asuwre théologiquCi fnaia raisonnabley par le D' Obem, trcuiuit par Jacquet Àimon^ Berlin, 1769, de264p. Grimm, en novembre 1769, avait apprécié ainsi ce nouvel écrit de Voltaire contre le christianisme : • Dans la fond tous ces ouvrages ne sont qu'une continuelle répétition des mêmes idées, mais cette répétition, malgré sa continuité^ n'est pas fastidieuse. On y trouve toujours des traits d'une tournure neuve et originale. Son rabâchage tout usé qu'il est, me fait plus de plaisir que la fleur des écrits de la plupart de nos merveilleux. {Corresp. littér.f t. Vlll^ p. 363.)

jusqu'à son dernier coup de provision. Mais il ne tire pas sa poudre aux moioeaux : c'est bien aux moines qu'il adresse ses coups. Enfin, à force de dire et de redire, de parler à demi-voix^, et de s'expliquer clairement, Voltaire s'est rapproché de bien du monde ; et pour être tout à fait d'accord, il n'a qu'à leur dire que ce qui reste à dire n'est pas absolument fait pour être dit. Pour moi, je ne suis qu'un pauvre économiste manqué, qui n'a que du pain pour tout potage, et des abbayes pour tout revenu. Ainsi, ne me mêlez pas avec la grande boulangerie, lorsque je n'appartiens qu'à la petite. En attendant, j'ai vu avec un grand étonnement, sur la Gazette de France du 9 novembre, qu'on a publié à Paris un ouvrage à moi ^, écrit en italien en 1754, et traduit en français ; et je gage que je n'y suis pas même nommé, et que vous n'en savez rien, vous la première. Voici le fait. En 1726, avant que je vinsse au monde, Barthélemi Intieri^, Toscan, homme de lettres, géomètre et mécanicien du premier ordre, inventa une étuve à blés. En 1754, il était âgé de quatre-vingt-deux ans, et presque aveugle. Je souhaitais que le monde connût cette machine utile. J'écrivis donc un petit livre intitulé : Délia perfetta conservazionne del gratio*; et comme je n'ai jamais voulu mettre mon nom sur aucun de mes ouvrages, je voulus qu'il portât le nom de l'inventeur de la machine ; mais tout le monde sait qu'il est à moi; et je crois que Grimm^ Dide-

\ . Éd. T. : à demi-bouche,

2. Vart de conserver les grains, par B. [ntieri, ouerage traduit de Vitdlien, par les soins de M. B. D. iV. E. (Bellepierre de Neuve-Église), Pari», Siiugrain, 1770, in-8*>, 6g. ÂDBoacé dans le n" 90 de la Gazette de France,

3. Né à Pistoie, vers 1676, selon la Biographie Michaud, mort en 17^7, à Naples, où il professa la philosophie et les mathématiques, et fonda une école de commerce et une chaire d'économie politique.

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