‹ Lettres à Madame d'EpinayChapitre 99 sur 181 · L'épître au roi de la Chine · texte numérisé non relu

L'épître au roi de la Chine

copie, je vous renverrai. Il faut aussi que je vous écrive quelques mots blés: Lorsque les économistes disent que c'est un bien que le blé soit à' uii très haut prix, ils ne disent ni une absurdité, ni une bêtise, mais ils tiennent un langage très séditieux. Savez-vous bien que , si on laissait agir la nature, un sac de blé vaudrait jnfiniment plus qu'un cordon bleu ? Tout le système actuel tie tous les États du monde est fondé sur une ancienne violence qu'on a faite et soutenue contre les possesseurs des seuls vrais biens. On s'est mis à cheval sur les paysans : rois, papes, parlements, Sorbonne, faculté, chapitre de Tordre du Saint-Esprit, et jusqu'au chapitre de Saint-Michel, tout a grimpé sur eux, et a avili le prix du blé. Les Anglais ont voulu toucher au prix du blé^ et vous voyez qu'à l'instant Wilkes*, et les francs tenanciers de Middlesex, narguent le roi, les lords et les communes ; et vous rencontrez à Londres un charretier de blés qui se bat à coups de poing avec un vicomte de la Grande-Bretagne. Il a fallu, chez les Anglais, arrêter vite l'exportation, pour arrêter le progrès des richesses des fermiers, qui allaient culbuter toute la machine politique de l'État. Si les économistes entendent malice à leurs propos, je les admire de cacher si bien leur jeu, de paraître aussi bêtes qu'ils le paraissent, ayant de si longues et profondes vues dans la tête. Mais croyez-vous que Bandeau, Roubaud Bt consorts soient des chefs de parti, comme Gromwell, etc.?

1 • ■ Londres, 3 avril. Comme il parait qu'il y a dans les magasins du royaume des provisions de blé beaucoup au dessus de ce qui est nécessaire pour la consommation inléi-ieure,{et qu'on a tout lieu d'espérer, cette année, une récoite très abondante, on croit que le Parlement permettra, sous de certaines restrictions, Texportalion de cette denrée, sans gratification. • Gaz, de France^ p. 1 19 et 126.

2. John VS^ilkes (1727-1797), le célèbre agitateur anglais, trois fois élu député pour Middlesex,^ et trois fois repoussé par la Chambre, venait de sortir de prison, le 17 avril, et d'être élu alderman par la cité de Londres.

A MADAME D'ÉPIN^Y. 193

Si cela est, c'est bien imperceptible, et jamais personne n'a mieux caché son jeu.

Nicolaï me mande que vous lui avez soldé son compte. La dépense qu'il devait faire pour le tirage des estampes de la carte géographique, se monte à près de 500 livres ; mais, comme je crois que les ouvriers lui accorderont quelque répit, j'imagine qu'avec 300 livres comptant, il pourra tout achever. Si vous ne les avez pas, répondez au moins pour lui , et dépêchons cette affaire , qui est une queue des choses épineuses et difficiles que j'ai laissées à Paris, et dont il me tarde infiniment de me débarrasser, pour me livrer tout entier à une correspondance gaie de folies philosophiques.

J'ai un livre dans la tête qui échauffe bien mon imagination. Je voudrais \e faire, mais je n'en ai pas les bras. 11 aura pour titre : Instructions morales et politiques d'une chatte à ses petits, traduit du chat en français, par M, d'Égratigny, interprète de la langue chatte, à la Bibliothèque du Itoi^. Comme je n'ai d'autre société que celle de ma chatte ici, je rêve toujours à cet ouvrage, qui sera bien original. La chatte apprend d'abord à ses petits la crainte des Dieux-hommes. Ensuite elle leur explique la théologie et les deux principes, le Dieu-homme bon, et le démon, chien mauvais ; puis elle leur dicte la morale; la querelle aux rats et aux moineaux, etc.; enfin, elle leur parle de la vie future et de la Ratopolis céleste, qui est une ville dont les murs sont de parmesan, les planchers de mou, les colonnes d'anguilles, etc.; et qui est remplie de rats destinés à leur amusement. Elle leur inspire le respect pour les chats châtrés, qui sont appe-

i . Tettc facétie aurait pa prendre place à côté de l'Histoire des châtia 1727, de Uoncrif, qu'où n'appela plus désormais que Vhistoriogriffef et du liyre, Les Chats, 1868^ de M. Champfleury.

lés ^ à cet état par le Dieu-homme, pour être heureux dans ce monde et dans Tautre, témoin leur embonpoint ; et c'est pour cela qu'ils sont dispensés de prendre des souris. Enfm, elle leur recommande la plus parfaite rési-> gnation, en cas que le Dieu-homme les appelle à cet état de perfection, etc., etc., etc. Y a-t-il rien au monde de plus fou que cet ouvrage? .

(Rép. au n? 35 et 36.) — Naples, 5 janvier 1771.

Ma belle dame, j'ai été, la semaine passée, faire ma cour au roi et aux ministres, à la forêt dePressano, qui est notre Compiègne, et cela m'a empêché d'écrire à personne le samedi passé, vous me le pardonnerez, puisqu'au fond je n'aurais pas eu grand'chose à vous dire. Vous m'aviez conté, dans votre n° 35, une gaucherie charmante de mon incomparable marquis, et une autre assez jolie de mon cher Grimm. Si je vous faisais l'histoire des gaucheries des hommes, et surtout des femmes d'ici ^ je ne finirais pas de sitôt. Mais au fait, c'est une belle chose que d'être gauche, et Burigny * a toujours été l'objet de ma plus grande ambition. Je vois pourtant que ce mal est contagieux, car y a-t-il rien de si incroyable que votre n* 36? Vous m'envoyez une feuille que vous ne m'envoyez pas, qui ne peut pas aller par la poste, et qu'on envoyait pourtant dans le paquet de la cour, comme si ce paquet

1. Éd. T. : pour les chats châtrés, qui sont des chats prédestinés j appelés à.

2. Jean Léyesque de Burigny (1692-1785), membre de TAcadémie des Inscriptions en 1756, grand ami de madame Geoflrin, et de sa fille, madame de la Ferté-Imbault, ches laquelle il demeurait. Marmontel Tante • son aménité et sa sagesse antique. ■ Mémoires j 1804, t. III, p. 235, et la Corresp, Uttér, de Grimm, t. XIT, p. 285, #

n'allait pas par la poste, et n'était pas encore plus fouillé et visité que- les autres; et tout cela finit par Tensevelif dans une caisse, que je ne recevrai qu'au mois de juin, si Dieu me donne vie« Mais ce n'est pas tout.

Ya-t-il rien de plus gauche à vous que de me demander une réponse sonica sur mes affaires ? et depuis quand avez-vous besoin de mon autorisation^ pour disposer de mes affaires et de moi-même, tout comme bon vous semblera? Cependant, si vous voulez un conseil quelconque sur mes intérêts, dont vous ferez tel usage qu'il vous plaira, je vous dirai que je voudrais ne rien gagner au delà de cent louis, et ne rien perdre non plus. Ainsi, je suis très disposé à faire remise des intérêts échus, parce qu'ils grossiraient cette somme; mais je ne voudrais pas rabattre les frais de sentence, parce qu'ils diminueraient ladite somme. En outre, comme il a payé en partie en livres, je suis très prêt à consentir que, si ces ouvrages se vendent plus cher qu'il ne les a évalués, ce profit aille à son bénéfice en entier; mais si on y perd, alors tout ce que je voudrais faire serait de partager la perte entre moi et lui. Enfin je consens à ne pas le vexer. Je n'aurais pas même vexé sa femme, si j'eusse été à Paris. J'aime le bon grë à la folie.

Que mon manuscrit ait été très chèrement vendu, cela peut être; cependant, Diderot admirait ma modestie, et l'évaluait mille écus ; cependant, le libraire a bien vendu l'ouvrage ; cependant il me demandait la préférence pour mon Horace, et pour tous mes livres possibles ; cependant, je n'ai pas chatouillé sa femme ; cependant, vous vous intéressez à elle, et, par conséquent^ tous autres cependant cessant, faites tout ce que vous voudrez. Envoyez-moi seulement un bilan du tout, et n'oubliez pas de m'indiquer les prix des ouvrages. Qu'est-ce que coûte

un Dictionnaire dé TAcadémie, de la dernière édition * ? Il serait bien étonnant pour moi, que, pendant qu'on a permis à M. de La Rivière d'imprimer* a^ec toutes les solennités possibles les injures les plus grossières contre moi ', il ne me fût pas permis de lui riposter par les

Page 1