‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 11 sur 89 · NOUVEAUX PROGRÈS DE LA FOI A SIAM ET EN COCH1NCHINE · texte numérisé non relu

NOUVEAUX PROGRÈS DE LA FOI A SIAM ET EN COCH1NCHINE

Cependant le roi de Siam continuait à protéger les missionnaires et à favoriser l’établissement de notre sainte religion dans son royaume. M§r Laneau ayant été sacré le 25 mars 1674, voulut aussi étendre aux'provinces le bienfait de la prédication évangélique. Il résolut, d’abord, d’établir à Tennasserim un missionnaire chargé de répandre la foi dans cette partie du royaume, et il obtint du roi un terrain fort convenable pour y établir une habitation et une église. Le prélat s’y étant transporté lui-mème à celte époque, parvint à y réunir un assez grand nombre de chrétiens pour former une paroisse , sous le nom de l’ Immaculée Conception. Ces succès ayant ensuite soulevé l’opposition des infidèles

1 Hist. de l’établ. du CkrUt. aux Indes Orient, t. II, pp. 159, 172 et suiv. — Rel. des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. apost. (première de 1680), p. 107 el suiv. Notes hist. pp. 1 et 3. — Ga/l. christ, t. VII, col. 1027.

de ce* contrées, le roi en prit une nouvelle occasion cfc témoigner son attachement aux vicaires apostoliques. Ceux ci lui ayant présenté une requête tendant à obtenir l’autorisation de prêcher la foi chrétienne dans tous ses états, il déclara dans une assemblée des grands de sa cour, qu’il leur accordait la pins grande liberté sous ce rnpprt,et qu’il permettait également à ses sujets de se faire ehrétiens. Il promit même en secret à M«r de Bérithe de confirmer cette autorisation verbale par un édit solennel. Cette déclaration fut bientôt suivie de conversions plus nombreuses encore que par le passé. - I>ieu reservoit cette moisson au temps » présent, «écrivait alors un des missionnaires : * lesTatala- • poins et les Mandarins, aussi bien que les pauvres gens,

» et mesme des Villages entiers, demandent le Baptême » avec grande ardeur; tous courent à la prédication avec » une faim et une soif qui nous ravit '. »

Afin de répondre autant que possible aux bonnes dispositions du roi, on désirait plus vivement que jamais l’arrivée des présents laissés à Bautam par Msr d’Héliopolis, dans la crainte des Hollandais. Afin donc d’écarter ce danger, les vicaires apostoliques résolurent de s’adresser directement au premier ministre de Siam , qui fit expédier de suite une jonque pour prendre ces présents à Bantam. Cette précaution devint insuffisante, car, sans respect pour la neutralité du roi de Siam, les Hollandais arrêtèrent la jonque au sortir do port, et s’emparèrent de presque tous les effets qu’elle portait. Le roi ayant ensuite réclamé fortement contre cette prise illicite et injurieuse pour sa personne, les Hollandais éludèrent l’effet de ses mcnacesen traînant l’affaire eu longueur et finirent par conserver à peu près tout ce qu'ils avaient pris*.

L’état de la religion n’était pas moins consolant en Cochin-

* Bel. des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. ap. (première de 1 680), p. 236.

* Ibid. pp. 23! et suiv. — Hist. <'• l’clabt. dm Christ, etc. f. Il, p. 196 et

suit

chine, où les dispositions du roi étaient telles que ce prince permit à Msr de Bérithe de venir à sa cour, et de prêcher la foi chrétienne dans le royaume. A cette heureuse nouvelle, deux missionnaires s'embarquèrent pour Siam le 27 mars 1675, afin d’y venir prendre MGrde Bérithe de la part du roi lui-même. Le prélat partit en effet le 29 juillet, et put débarquer à Fay-fo. Il se rendit ensuite à la ville royale, où il alla d'abord se présenter au premier ministre, dans l’esprit duquel il s’aperçut qu’on avait jeté des préventions contre sa personne; mais il se justifia bientôt de la manière la plus complète, tellement que ce mandarin lui ménagea ensuite les plus grandes facilités près du roi. Ce bon accueil était dû surtout à une lettre que le roi de Siam avait adressée à celui de Cochinehine, pour lui recommander le prélat, et pour l’engager à lui accorder la même liberté qu'à Siam. Msr de Bérithe en profita pour administrer les sacrements et annoncer la divine parole avec le zèle apostolique dont il était animé; le jour et la nuit étaient employés, presque sans interruption, à ce travail si consolant qui surpassait bien les forces des missionnaires, mais non leur dévouement et leur ardeur. Notre Seigneur bénit si abondamment tous ces efforts, que jamais, à aucune époque, la Cochinehine ne produisit tant de fruits de salut pour les âmes. Des grâces extraordinaires obtenues en ce temps-là par la foi de M«r de Bérithe, ainsi qu’une violence injuste exercée sur les chrétiens de Fay-fo, augmentèrent encore la ferveur des fidèles ; on crut même pouvoir célébrer publiquement nos saints mystères dans l'église de cette ville. Enfin, après un séjour de quelques mois aussi saintement employés, Mer de Bérithe, pour être fidèle à la parole qu’il avait donnée au roi de Siam, dut se préparer à retourner dans ce royaume. Avant son départ, il obtiut du roi de Cochinehine une audience de congé où il se présenta rcvêlu des ornements pontificaux et accompagne de quelques missionnaires portant également l'habit ecclésias-

tique. Cette audience fut très-utile à la cause de la religion et fort honorable pour le pieux évêque.

MORT DE M(;r DE BÉR1THE. DÉPART DE MCR ü' HELIO-

POLIS POUR LE TONG-KINGj SON EMPRISONNEMENT A MANILLE, ET SON SECOND VOYAGE EN EUROPE.

Mgr de Bérithe s'embarqua dans le courant du mois de février 1076, laissant en Cochinchine plusieurs missionnaires chargés de continuer l'oeuvre de Dieu dans ce pays, en attendant que l’état général des missions lui permit à lui-mème de venir féconder cette Église par la puissance et la vertu du ministère épiscopal. Il espérait en effet pouvoir s’y fixer définitivement dans le courant de l'année 1078; mais la divine Providence en disposa autrement, car il mourut à Siam le 13 juin 1679. De cruelles douleurs avaient précédé pour lui le temps des récompenses divines, et il avait su les supporter avec paix et amour, ainsi que font les serviteurs fidèles dans les jours où la grâce de leur bon maître les charge un peu du poids sanctifiant de sa croix. Comme il avait toujours vécu au milieu des travaux et des souffrances , il s’endormit sans effort dans le sein adorable du Père ^des miséricordes, en qui seul il cherchait sa récompense. Cet événement douloureux pour les missions fit éclater au grand jour la haute estime dont Msr de Bérithe jouissait alors à si juste titre, car toutes les nations qui se trouvaient alors à Siam , Français ou Portugais, Japonais ou Maures, amis ou ennemis, chrétiens ou idolâtres, tous voulurent se faire représentera ses funérailles. Cette cérémonie se fit avec une pompe digne du prélat qu’on voulait honorer, et le chef des Talapoins de Siam voulut même s’y trouver présent *.

■ Rel. des Miss, cl des Voy. des liv. Vie. ap. (première de 1080), pp. 334

Pendant les années de prospérité qui venaient de s’écouler pour l’Église de Cochinchine, celle du Toug-Kiug prospérait de même malgré la persécution dont elle avait a souffrir*. Les prêtres indigènes y travaillaient presque seuls, puisque les missionnaires français étaient obligés de s’y cacher sous l’apparence de marchands. Outre cela, les plus belles espérances s’offraient pour l’augmentation de ce clergé dès-lors si vénérable et si utile, en sorte que jamais la présence d'un évêque n’y avait été plus nécessaire. Si l’on eût pu dès-lors en sacrer un parmi les nouveaux prêtres tongkinois, c’eût été certainement la plus désirable des mesures, mais on ne crut pas encore devoir aller aussi loin. M*r d Hcliopolis se sentit doue plus vivement que jamais pressé de se rendre au milieu d eux.

Un négociant français, à qui ce prélat avait rendu de grands services, lui ayant proposé d’expédier exprès un petit navire pour le Tong-Kiug, il l'accepta en se chargeant de payer moitié des frais de la cargaison. La présence de trois vaisseaux hollandais ayant ensuite retenu le bâtiment dans le port pendant tout le temps de la mousson favorable, on ne put lever l'ancre que le 21 août seulement, époque à laquelle la navigation était devenue très-difficile. Au bout de quelques jours, le navire courut de si grands dangers, qu'on fut obligé de renoncer à se diriger sur le Tong-King et de se réfugier à Manille pour éviter le naufrage. Ou arriva au port de Cavité le 19 octobre dans les plus fâcheuses circonstances. La guerre était sur le point d'éclater entre la France et l’Espagne’; M. Bouchard, envoyé précédemment

et suiv. — Relation des Missions cl des Voyages des Evesqties vicaires apostoliques , et de leurs ecclésiastiques, os-années 1076 et 1077. In-8, Paris, C. Àngot, 1680, pp. I et suiv. 180 et suiv. — Hist. de l’établ. du Christ, etc. t. Il, pp. 238 et suiv. 230 et suiv. 275 et suiv. 311, 310 et 317.

' La persécution continua de même daus ce royaume pendaut le voyage de Mlr d’Héliopolis en Europe en 1670 et 1677; mais elle n’empêcha pas plus que les autres les progrès de la foi. — Rel. des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. ap. (deuxième de 1680), p. 8 1 et suiv.

2 Celte guerre fut déclarée eu effet quelques mois après.

par M«r de Bérithe pour s’entendre avec les religieux de Manille, avait été regardé dès-lors comme un espion de la France; de telle sorte que l’arrivée imprévue de M8rd’Héliopolis ne pouvait guère être interprétée favorablement. Elle confirma les anciens soupçons et en fit naître de nouveaux, à ce point qu’on résolut aussitôt de s’emparer du prélat.

Cet accident, dont les suites pouvaient être si funestes, devint au contraire l’occasion d’avantages incalculables pour nos missions. Dans l’état où se trouvaient les choses au Tong-King, il était impossible que Msr d'Héliopolis songeât à tenter un nouveau voyage en Europe ; cependant l’exercice de la juridiction des vicaires apostoliques et les réclamations des réguliers soulevaient alors de si grands obstacles à l'union si nécessaire entre les missionnaires, qu’efi 1673 on avait encore envoyé de Siam M. de Chamesson chargé de traiter à Rome la décision des plus graves difficultés. La présence d’un vicaire apostolique près du Souverain Pon-

* M. de Chamesson, ce pieux laïc dont il a été question ailleurs , partit de Siam au commencement d’octobre 1673, malgré la graude répugnance qu’il éprouvait à faire ce voyage. Après avoir été retenu plusieurs mois en route f il arriva à Masulipatam au moment où le roi de Golconde, aidé des forces de la Hollande, assiégeait M. de La Haye dans San-Tliomé dont cet amiral s’était emparé peu de temps auparavant. Le gouverneur de Masulipatam, qui était ami particulier des Hollandais, avait conçu par suite de ces liaisons une haine implacable envers les Français; il les avait même tous obligés de quitter la ville et fait assassiner M. de Malfossé, chef de leur comptoir. L’arrivée de M. de Chamesson lui fournit une nouvelle occasion de céder à son ressentiment, et il en profita. Il l’attira dans la ville par surprise, se saisit de sa personne, et après lui avoir fait subir les traitements les plus iudignes, il l’envoya à la ville royale avec d’autres Français. L’un d’eux y mourut par suite de ces mauvais traitements, et M. de Chamesson était sur le point de le suivre, lorsqu’un médecin français établi dans ce pays parvint à le faire mettre en liberté. Ce médecin, nommé d’Estremonl, jouissait d’un assez grand crédit auprès du roi de Golconde à cause de son habileté à panser les soldats blessés; il traita M. de Chamesson avec tous les égards dus à un homme de sa naissance et de sa sainteté, mais il ne put arrêter par ses soins les progrès de la maladie : M. de Chamesson expira le 25 août, jour de la fête du bon roi saint Louis, mort lui-même sur la terre inGdèle où l'avait appelé le zèle de la gloire de Dieu et du salut des Ames. — Relat. des Miss, el des Poy. des Ev.Vic . ap. (première de 1680)» p. 192 et suiv.

tife pouvait donc avoir alors une grande influence, ainsi que cela se vit bientôt après.

Quoi qu’il en soit, Mer d’Héliopolis était à peine arrivé devant Manille, qu’on prit des mesures pour retenir le bâtiment français avec les passagers qu’il portait. Le lendemain, on mit huit gardes à bord sans paraître prendre d'autres précautions que celles usitées à l’arrivée des navires ordinaires ; seulement, à partir de ce jour-là, on interrompit toute communication entre Msr d’Héliopolis et les personnes étrangères au gouvernement. Quelques jours se passèrent ensuite sans aucune démonstration hostile delà part du gouverneur , mais le 22 du mois, un de ses envoyés vint à bord accompagné d’une escorte assez suspecte. Il entra dans la chambre de M®r d’Héliopolis, en fit retirer tout le monde, et plaça une sentinelle à la porte ; après quoi il le pria de lui faire voir ses lettres d’évêque et de vicaire apostolique, ainsi que les autres papiers relatifs à sa mission. Msr d’Héliopolis lui en montra en effet quelques-uns , mais l’envoyé ne se contenta pas de les avoir parcourus, et il exprima d’une manière très-pressante le désir de les emporter avec lui, afin de pouvoir les examiner de nouveau. Cette concession lui fut refusée avec fermeté malgré ses instances. Alors il engagea Msr d’Héliopolis à se rendre à terre, où il serait, disait-il, beaucoup mieux que sur le navire. Le prélat consentit à le faire, malgré les justes soupçons que cette conduite lui donnait, et alors on le conduisit au collège des Jésuites, avec des précautions qui justifiaient ses inquiétudes. Il était nuit quand ils débarquèrent, et malgré l’heure avancée, l’envoyé du gouverneur retourna au navire pour y dresser une enquête judiciaire sur l’arrivée du vicaire apostolique. Cette opération dura jusqu'à minuit, après quoi il se retira eu y laissant de nouveaux gardes pour veiller à ce qu’on ne transportât rien à terre. Le lendemain il y retourna dès le matin , pour faire enlever et déposer en lieu de sûreté les objets appartenant à d’Héliopolis. Il vint trou-

Ver ensuite ce prélat pour le prier de lui donner les clefs du coffre où étaient renfermés les papiers dont on voulait avoir connaissance, mais elles lui furent refusées. Le 25, il l'interrogea sur ses missions et ses voyages depuis 1658, le priant en même temps de l'excuser s'il agissait ainsi envers lui; son devoir, disait-il , l'obligeait à s’y prendre de cette manière pour rendre compte de toute l’affaire au grand conseil d'Espagne. Le 26, il le fit embarquer avec lui pour remonter jusqu'à Manille. Quant au navire, on le fit rentrer dans l’intérieur du port, après quoi on conduisit le capitaine, son fils et trois autres personnes de l’équipage, prisonniers à la forteresse de Manille. De son côté, M^ d’Héliopolis n'était pas plus libre qu’eux dans la maison où il avait été reçu.

Tout cela dura une année entière, sans que le gouverneur des Philippines ait rien décidé relativement aux prisonniers. Au commencement de 1675, M*r d’Héliopolis, voyant que le temps favorable à la navigation du Tong-King était revenu, fit de nouvelles instances pour obtenir sa liberté, mais sans plus de succès ; seulement , le conseil de la colonie rendit, le 4 avril de la même année, un arrêt par lequel il déclarait la cause du prélat portée devant le conseil souverain des Indes, à Madrid, avec permission au prisonnier d'aller y défendre sa cause. MRr d’Héliopolis reçut cette décision avec d’autant plus de joie, qu’il l’avait sollicitée lui même, et il partit le 1er juin sur un galion qui devait passer au Mexique, et de là en Espagne. D. Antonio Nieto, capitaine de ce navire, traita l’illustre captif avec des égards et une bienveillance qui commencèrent à adoucir les peines de son injuste détention, et après une longue et pénible navigation le bâtiment aborda an Mexique, le 17 janvier 1676. L'archevêque, tenant alors la place du vice-roi, lit partir MGr d’Héliopolis pour Vera-Cruz dans le mois d’avril suivant , et parce qu’on lui avait parlé du prisonnier comme d’un homme fort suspect et ennemi de l’Espagne, il crut

devoir user d’une assez grande rigueur envers lui. Ayant ensuite fait saisir et examiner tous les papiers de ce prélat, il en conçut une telle estime, qu’il le traita bientôt avec la plus grande distinction, et lui promit de le recommander instamment à ses amis d’Espagne. Il lui fit aussi délivrer cinq cents écus sur le trésor royal pour fournir aux frais de la traversée. Le 29 juin 1076, la flotte où Msr d’Héliopolis avait été embarqué leva l’ancre, et vint à la Havane après quarante jours de navigation. Là, Msr d’Héliopolis put recevoir et confesser à bord une soixantaine de Français, prisonniers de guerre dans cette ville. Le 24 août, la flotte se réunit en mer et arriva devant Cadix dans le commencement du mois de novembre.

Pendant ce temps, on avait fait à Rome et à Paris des démarches très-actives pour sa mise en liberté ; les plus puissantes recommandations se réunirent de nouveau pour l’obtenir, et on y réussit. Innocent XI , nouvellement élu, écrivit iui-mème à ce sujet, de la manière la plus pressante, au roi d'Espagne 1 ; Louis XIV prit un égal intérêt à cette affaire, et il fut question, pendant quelque temps, de retenir en France un prisonnier espagnol important jusqu’à ce qu'on eût rendu la liberté à Msr d’Héliopolis. Dans cet intervalle, ce prélat étant arrivé à Séville, y reçut du comte de Médelin une lettre pleine d’obligeance, où l’on distingue le passage suivant : « Monseigneur, j’ay reçeu avec beau- » coup de respect la lettre de Vostre Seigneurie Illustris- » sime du douzième de ce mois, et j’ay appris son heureuse » arrivée en ce Royaume, avec d’autant plus de joye, que

* j’avais sçcu avec douleur que les Ministres de Sa Majesté » dans les Philippines n’ont pas en toute la considération » qu’ils dévoient à la dignité de son caractère , au mérité

• de sa personne, et au zele ardent qui luy fait essuyer de- ■ puis tant d’années de si rudes travaux pour le service de

1 Ce Iwef est daté du 28 novembre 107G.

» Dieu, et pour aineucr au sein de 1 Église catholique des » âmes qui se perdent hors de la lumière de la vérité *. » Les choses étant ainsi disposées, Msr d’Héliopolis obtint la permission d'aller à Madrid. 11 eut alors une audience du roi, et bientôt son affaire, portée devant le conseil souverain , fut terminée par la reconnaissance éclatante de son innocence, dans un arrêt rendu dès le commencement du mois de mars. Par ce même arrêt , on ordonnait la mise en liberté du capitaine qui avait conduit M&r d'Héliopolis à Manille, ainsi que des autres personnes détenues à cette occasion dans la forteresse de cette ville. Le navire et la cargaison furent retenus, comme prise de guerre sur une nation alors ennemie de l’Espagne.

Du reste, nous pouvons trouver le principal motif de la détention de M^r d'Héliopolis dans la jalousie avec laquelle les puissances européennes voyaient l’établissement des missions françaises dans la Haute-Asie. On redoutait l’influence que ces missions pouvaient donner à notre nation parmi des peuples à qui le nom même de la France était à peine connu avant l’arrivée de nos missionnaires. D’autres rivalités plus déplorables encore vinrent aussi se joindre à ces intérêts nationaux; aussi Msr d’Héliopolis était-il accusé en même temps de jansénisme et de projets hostiles à la cour d’Espagne. Mais l’une et l’autre accusation était également fausse ; il avait trop de soumission au Saint-Siège et trop de pureté dans la doctrine pour soutenir des opinions justement condamnées. Il n’était pas non plus ennemi de l'Espagne ni d’aucune autre puissance; seulement il avait le cœur généreux, il savait pratiquer la reconnaissance dans toute son étendue, et comme il devait beaucoup à la France, il désirait reconnaître par tous les moyens licites ce qu’on avait fait pour lui et surtout pour ses chères missions.

Il n’eut donc qu’à se louer des procédés de la cour d’Es-

1 R< I. des Miss, el des Voy. des Ev. Tic. ap. (première de 1680), p. 366.

pagne, où il trouva non -seulement justice, mais généreuse protection. Il reçut des personnages les plus influents du royaume , des témoignages bien flatteurs d’estime et de considération ; enfin il retrouva dans la duchesse d’Arcos une protectrice si dévouée quelle devint pour lui dans la suite une seconde duchesse d’Aiguillon.

Les bons traitements dont les hommes d’état de l'Espagne usèrent à l’égard du prélat captif, étaient fondés sans doute sur la justice de sa cause et sur l’estime qu’ils avaient conçue de sa personne ; toutefois, on peut encore y ajouter une raison de bonne politique adoptée depuis et constamment suivie par les Anglais à l’égard des missionnaires catholiques. On comprit à Madrid qu’il y avait plus à craindre du Portugal que de la France en cette circonstance , et qu’en gagnant l’affection des missionnaires par de bons procédés on servirait bien mieux les intérêts de l’Espagne qu’en cédant à des mouvements injustes d’une défiance étroite indigne d’une grande nation. En conséquence, on se conduisit envers M«r d'Héliopolis de manière à lui faire oublier eu quelque sorte les mauvais traitements de Manille. Dans sa sentence de renvoi , le conseil souverain eut soin de déclarer que ni l’Espagne ni le Portugal n’avaient le droit d’exercer aucune juridiction ecclésiastique sur les pays où ces puissances n’avaient pas de domination temporelle. Par là on obtenait un double avantage, celui de faire voir un grand esprit d’équité en même temps qu’on formulait d’une manière trèssignificative une protestation publique contre des prétentions dangereuses auxquelles on témoignait ainsi ne pas vouloir se soumettre ' .

1 Noies hist. p. 4 el suit. — Rel. des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. ap. (première de 1680), pp. 161 et suiv,, 273 et suiv., 359 et suiv. — Hist. del’établ. du Christ, dans les Indes Or., t. II, pp. 192 et suiv., 201 et sui*. — OEuv. d’Amauld, t. 34, pp. 736, 752. Mémorial de M. Palu, [évêque d’Héliopolis, présenté au conseil d’Espagne, etc. — Nouveaux Mémoires sur l’état présent de la Chine; par le P. Louis le Comte, delà Compagnie de Jésus, mathématicien du roy. In-12, Amsterdam, H. Desbordes, 1698 (troisième édition ), t. II, p. 167.

Malgré tout le désir que Mgr d' Héliopolis eût de retourner au plus tôt dans sa mission, il ne crut pas devoir négliger une occasion aussi imprévue de terminer les négociations pendantes en Europe au sujet de la juridiction des vicaires apostoliques. Après avoir quitté Madrid le 8 avril 1677, il se rendit à Bayonne, d’abord avec l’intention de continuer sa route jusqu’à Paris; mais ensuite il crut plus utile de se reudre directement à Rome où les affaires qu’il sollicitait devaient se traiter; il prit donc le chemin d’Italie, visita plusieurs évêques sur son passage et s’étant embarqué à Cannes il arriva à Rome le 5 juin suivant. 11 descendit chez les prêtres de la mission de Saint -Lazare qui le reçurent avec toute la charité imaginable en attendant qu'on lui eût préparé nn logement à la Propagande'. Quelques jours après son arrivée il fut admis à l’audience du Saint-Père, qui lui fit rendre un compte détaillé de tout ce qui s'était passé avant son emprisonnement et pendant tout le temps de cette injuste captivité. Sa Sainteté prit tant d’intérêt à tout ce récit qu’elle fit revenir plusieurs fois M«rd’ Héliopolis afin de s’éclairer près de lui sur les mesures à prendre par rapport aux graves difficultés soulevées par le Portugal et les réguliers contre les vicaires apostoliques; et afin de terminer cette affaire mûrement et d’une manière plus stable que par le passé, elle en chargea une congrégation particulière de cardinaux.

Le 4 septembre 1677, Innocent XI fit encore expédier un bref au roi d’Espagne pour le remercier de ce qu’il avait fait

1 La plus grande union régnait entre la pieuse famille de saint Vincent de Paul et nos premiers missionnaires qui eurent quelquefois occasion de les aider momentanément dans leur pénible mission de Madagascar. Depuis lors, ces traditions heureuses se sont conservées entre les missionnaires des deux congrégations. Bien souvent le même navire les reçut à leur départ de France, et le même asile les accueillit sur la terre infidèle. On en voit en particulier un touchant exemple dans le voyage d'un de nos missionnaires du Sse-lchouan avec le glorieux martyr M. Perboyre. — Notice sur la vie et ia mort de M. Jean-Gabriel Perboyre , prêtre de la Congrégation de la Mission de Saint- Lazare y martyrisé en Chine, le 11 septembre 1840. Par un prêtre de la même congrégation. In-8, Paris, Adrien Leclère, 1842, pp. 58, 68 et suiv. — Rel. des Miss, des Ev. franc. (1674), p. 33.

pour M*T d’ Héliopolis, et le 10 du même mois il en signa un autre relatif aux peiues canoniques encourues par les officiers espagnols des Philippines. Dans ce dernier, le Souverain Pontife déclarait que, malgré la gravité de la faute commise par eux, il voulait bien, sur les instances du prélat outragé1 * 3 4, user d'indulgence à leur égard. 11 donnait en conséquence à l’archevêque de Manille le pouvoir d’absoudre des censures le gouvernement des Philippines, les auditeurs de l’audience royale, leurs officiers et tous ceux qui, directement ou indirectement , avaient contribué à l’arrestation de Msr d’Héliopolis\ Les autres affaires des missions françaises prirent en même temps une marche extrêmement satisfaisante. La congrégation nommée à cet effet ayant fait son rapport après un examen approfondi des questions en litige, le Souverain Pontife rendit, dans le courant du mois d'octobre (678, un décret dont l’exécution devait être extrêmement pénible pour les adversaires des vicaires apostoliques. M&r d'Héliopolis vit ensuite avec satisfaction adoucir ce décret par une autre' constitution de l’année 1680 \ D’autres décisions également importantes, furent prises dans le même temps au sujet d’une nouvelle organisation des vicariats apostoliques dont le nombre fut augmenté d’après le désir et à la sollicitation de Mgr d'Héliopolis \

1 Lors même qu’il était eucore prisonnier en Espagne , M8r d'Héliopolis avait écrit au souverain Pontife pour le prier de relever de leur excommunication les personnes dont il avait le plus à se plaindre dans son arrestation. — Soles hist. p. 7.

1 Notes hist. pp. 6 et suiv. 12, 26 et suiv. — Rel.des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. ap. (première de 1680), p. 371 et suiv. — Hist. de l’établ. du Christ, dans les Indes Or. t. II, p. 212 et suiv. — Bull, pontif. S. Cong. de Prop.Jùle , t. I, p. 231.

3 En 1677, il avait été question d’envoyer un visiteur apostolique dans les missions avant de rien décider à ce sujet ; mais ce projet n'eut alors aucune suite. La protection de Louis XIV servit eqeore les missionuaires français dans eette circonstance, ainsi qu’on le voit par la correspondance de M8r d’Héliopolis avec Colbert. — Notes hist. pp. 9 et 27.

4 La nécessité d’avoir toujours à Rome quelqu’un de coufiauce chargé de solliciter l’expédition des affaires si graves qu’on avait alors à traiter, avait fait sentir le besoin d’y établir un procureur d’une manière permanente ; aussi.

Dès le temps de sa captivité en Espagne, ce prélat craignant de se voir pour long-temps éloigné des missions, avait écrit plusieurs fois en France et au Souverain Pontife pour obtenir d’être remplacé au Tong-king par M. Deydier ou M. de Bourges, dont les travaux en ce royaume méritaient cette marque de confiance. Lorsque ensuite, étant de retour à Rome, il put faire comprendre la nécessité de restreindre l’étendue des vicariats apostoliques dont l'administration était impossible à un seul évêque, il parvint facilement à faire élever ces deux zélés missionnaires à la dignité épiscopale. Sur la fin de novembre 1679, M. de Bourges fut nommé évêque d'Auren et vicaire apostolique du Tong-king occidental, tandis que M. Deydier se trouvait chargé de la partie orientale de ce royaume, avec le titre d’évêque d’Ascalon. Il avait été question aussi de nommer pour vicaires apostoliques des évêques indigènes formés par les missionnaires français; mais il fut alors impossible de réaliser ce projet auquel d’Héliopolis tenait autant que la Sacrée Congrégation elle-même. Il fut décidé que dans tous les cas, on n’établirait encore aucun évêché en titre dans les missions françaises, se contentant d’y placer un nombre suffisant de vicaires apostoliques.Cette décision fut encore rendue sur les instances de M«r d’Héliopolis, qui voyait les plus graves inconvénients à agir d’une manière opposée, surtout à l’égard des évêques indigènes. Désirant disposer le roi de Tong-king à permettre l’établissement des nouveaux vicaires apostoliques dans ce royaume, il obtint encore pour ce prince un bref et des présents de la part du Souverain Pontife. On lui en accorda de même pour le roi de Siam qui se rendait toujours de plus en plus favorable à la religion chrétienne '.

voyons-nous que dès le commencement de l’année 1677 l’abbc de Pons, ecclésiastique dévoué à l’œuvre des missions, proposait de foire lui-même les frais de cet établissement. — Notes hist. pp. 8 et 9.

1 Ces brefs furent expédiés à 1a fin de 1679 et au commencement de 1 680.

VDES RELIGIEUSES ET POLITIQUES DE Mc* D’HÉLIOPOLIS

Page 1