‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 12 sur 89 · LES MISSIONS ET SA BIENHEUREUSE MORT · texte numérisé non relu

LES MISSIONS ET SA BIENHEUREUSE MORT

Pendant que M«r d’ Héliopolis était à Rome il eut de nouveau l’occasion de faire voir comment il savait profiter de tous les moyens qui s’offraient à lui pour procurer le bien des missions. A cette époque la Russie avait envoyé aux souverains d’Europe des ambassadeurs chargés d’établir quelques relations de commerce avec les grandes puissances , mais on ne fit aucune attention à cette ouverture, à laquelle on se dispensa même de répondre. La cour romaine ne partagea point ce dédain que nous avons peine à comprendre aujourd’hui*. Elle entrevit tout d’abord dans ces relations un moyen de ramener peut-être cette nation au sein del'unité catholique, et comme la politique sacrée a bien plus de lumières que la ténébreuse prudence humaine, elle comprit l’obligation où elle se trouvait d’y répondre en qualité de mère et maîtresse des Églises. Dans cette vue, seule au milieu de toutes les cours de l’Europe, elle se prêta aux désirs du czar, en lui envoyant un représentant du Siège apostolique. Alors, M«r d’Héliopolis, voyant le chemin de la Chine fermé de tous les côtés aux missionnaires, conçut le projet d’y pénétrer par la Russie. Pour cela, il écrivit plusieurs fois à Colbert, et lui envoya même un mémoire fort remarquable où il lui représentait l’utiüté qu’aurait, pour le bien

1 Voici le jugement porté alors sur la Russie par un homme dont le coupd’œil sut découvrir dans cette puissance le principe d’une grandeur que le dixseptième siècle pouvait difficilement soupçonner : • J’admire, dit-il, la prévention où sont la plupart des gens contre les Moscovites. On s’imagine que ces peuples ne méritent pas qu’on s’informe de leur monarchie. Cependant, à examiner les choses de près, et comme elles sont aujourd’hui, rien n’est peut-être plus digne de notre curiosité. » — Relation du “voyage de M. Evcrt Isbrand, envoyé de Sa Majesté Ovarienne à l’Empereur de la Chine , en 1 692, 93 et 94 , Par le Sieur Adam Braxd. Avec une lettre de M *** sur l'état présent de les Moscovie, in- 1 2. De Lorme, Amsterdam, 1699, p. 193.

de la France et de la religion, l'envoi d'un ambassadeur à Moscou. Nous ne savons trop ce qu’il obtint par là dans l'intérêt politique du royaume ; seulement nous avons voulu constater un fait entre tant d’autres, qui prouve la portée d’esprit de ce grand prélat et la liberté d’action dans laquelle la grâce l’avait établi *.

D’autres occupations également importantes pour les missions remplirent encore le temps de son séjour à Rome. Il accepta les services de plusieurs religieux de différents ordres qui s’étaient offerts à lui ; il fit nommer l’un d’eux vicaire apostolique d’une province de Chine, et le fit partir avant lui pour tâcher de pénétrer enfin dans cet empire. 11 était question aussi de choisir parmi les missionnaires français des sujets capables de gouverner les évêchés qu’ou se proposait d’ériger en Perse et au Caire, mais le petit ' nombre de sujets dont on put disposer empêcha de réaliser une partie de ces projets si utiles aux Églises du Levant. Le séminaire de Siam aurait eu de môme besoin de quelques secours, car la générosité du roi ne pouvait pas suffire aux nécessités de cet établissement ; cependant la Sacrée Congrégation ne put pas elle-même disposer de fonds assez abondants pour lui être d’un grand secours ; il fallut donc se résigner à continuer d’v vivre dans le plus grand dénument. On craignit même un instant de ne pas pouvoir continuer à le soutenir, lorsque des secours inattendus permirent heureusement de le conserver*.

Le 30 avril 1680, Msr d'Héliopolis reçut du Saint-Père les témoignages de la plus paternelle affection, dans une au-

1 Noies hist., p. 6 et suiv. — Cat. des miss., p. 3. — Hist. de l'ét. du Christ . dans les Indes Orient., t. Il, p. 300 et suiv.

* En 1676, les missionnaires avaient si peu de ressources que MM. Bouchard et de Courtaulin furent obligés de vendre leurs calices pour subsister. Les vicaires apostoliques furent aussi dans la nécessité d’emprunter du roi de Siam une somme de trois mille écus que ce prince ne fit pas de difficulté de l> ur avancer sur leur première drmande. Sans ce secours, il eût été impossible de maintenir les missionnaires dans les lieux de leurs travaux apostoliques.

dience de deux heures et demie qu’il obtint pour prendre congé de Sa Sainteté ; après quoi il prit le chemin de France, glorifiant et remerciant Dieu dans son cœur, de ce qu’une épreuve telle que l’emprisonnement dont il avait été l’objet était ainsi devenue la source de nouvelles bénédictions sur l’œuvre des missionnaires. Du reste, la manière dont il s’était conduit en toute cette affaire méritait bien qu’il fût récompensé de l'esprit de modératiou dans lequel il s’était toujours tenu, abandonnant tout le succès de ses démarches au bon plaisir de celui pour qui seul il avait entrepris tant de travaux. C’est ainsi qu’écrivant à ses confrères pour leur faire part des heureux progrès de ses négociations, il les engageait à s’humilier devant Dieu , et à bien examiner s’ils n’avaient rien à se reprocher contre l’esprit de douceur et de charité si difficile à conserver dans la lutte obstinée que leur conscience les obligeait de soutenir *. Aussi, cette modération et l’esprit de foi avec lequel il agissait en tout, devinrent-ils auprès de la cour romaine, le plus assuré témoignage de la bonté de sa cause et de la pureté de ses intentions * .

A son retour en France , il eut à surmonter encore quelques difficultés au sujet du serment imposé récemment aux missionnaires par le Souverain Pontife, pour assurer l’exécution des nouveaux décrets ; mais il parvint à les faire lever au moyen d’une clause convenue, par laquelle les missionnaires français déclaraient le prêter avec la permission du roi1. Il obtint aussi du Souverain Pontife, que de Bérithe4 et lui seraient revêtus d’une autorité administrative supérieure à celle des autres vicaires apostoliques, de

■ Celte lettre est du 10 novembre 1678.

’ Notes hist. , p. 6 et suiv. — Rel. des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. ap. (2* de 1680), p. 188.

3 Dans le même temps M8r d’Héliopolis dressait encore pour la Sacrée Congrégation un mémoire sur les mesures à prendre pour la mission d'Éthiopie.

4 II ignorait encore la mort de ce prélat.

telle sorte qu’elle revint toute entière à celui des deux qui survivrait à l’autre.

Du reste le voyage de ce prélat en France y produisit alors une sensation profonde chez toutes les personnes dévouées à la gloire de Dieu. Fénelon en donne une idée dans son beau sermon sur l’Épiphanie. • Frappe, cruel Japon, » s’écrie-t-il ; le sang de ces hommes apostoliques ne cherche » qu’à couler de leurs veines , pour te laver dans celui du

* Sauveur que tu ne connais pas. Empire de la Chine , tu » ne pourras fermer tes portes. Déjà un saint pontife, mar- » chant sur les traces de François- Xavier, a béni cette terre

* par ses derniers soupirs. Nous l’avons vu cet homme sim- » pie et magnanime, qui revenoit tranquillement de faire le

* tour entier du globe terrestre. Nous avons vu cette vieil- » lesse prématurée et si touchante, ce corps vénérable

* courbé non sous le poids des années, mais sous celui de » ses pénitences et de ses travaux ; et il sembloit nous dire » à uous tous au milieu desquels il passoit sa vie, à nous » tous qui ne pouvions nous rassasier de le voir , de l’en- » tendre, de le bénir, de goûter l'onction et de sentir la » bonne odeur de Jésus-Christ qui étoit eu lui; il sembloit » nous dire : Maintenant me voilà, je sais que vous ne ver- » rez plus ma face. Nous l’avons vu qui venait de mesurer » la terre entière : mais son cœur, plus grand que le monde, » étoit encore dans ces contrées si éloiguées. L’esprit l’ap-

* peloit à la Chine; et l'Évangile qu’il devoit à ce vaste ern- » pire, étoit comme un feu dévorant au fond de ses entrail- " les qu’il ne pouvoit plus retenir.

» Allez donc, saint vieillard, traversez encore une fois » l’Océan étonné et soumis ; allez au nom de Dieu. Vous » verrez la terre promise; il vous sera donné d'y entrer, » parce que vous avez espéré contre l’espérance même. La » tempête qui devoit causer le naufrage vous jettera sur le » rivage désiré. Pendant huit mois votre voix mourante » fera retentir les bords de la Chine du nom de Jésus-Christ.

» 0 mort précipitée! ô vie précieuse, qui devoit durer plus » long-temps ! ô douces espérances tristement enlevées ! » Mais adorons Dieu, taisons-nous'. »

C’est ainsi que Mgr d’Héliopolis quitta en effet la France pour la dernière fois, comblé d’honneurs et accompagné des vœux de toute l’Eglise. Il en parlait de la manière suivante à l’abbé Desfontaines, ancien chargé d’affaires de la maison à Rome. « Comme cette lettre, lui dit-il, sera apparemment » la dernière que ie vous escrive de France, je dois en pre- » nant congé de vous vous rendre mes très humbles actions » de grâces de touttes nos bontés et des fatigues que vous » aués prises dans la poursuite de nos affaires, vous aués » tout suiet d’en estre content : quoiqu'en apparence nous » n’aions pas du tout ce que nous auons demandé, neant- » moins dans le fond tout est bien , et nous ne pouuons pas » desirer nos affaires dans une meilleure assiete aiant ob- » tenu en cour de Rome tout ce que nous prétendions con- » tre nos émules, et aiant trouué le moien de nous recon- » cilier auec eux, le Roy s’estaut aussi monstré fauorable a » nos desseins auec toutte la Cour, et j’ose dire tout Paris et » la France entière. Je suis accompagné de 10 ou 11 Eccle- » siastiques, et je laisse nostre séminaire bien establi, et vne » semence abondante d’ouuriers qui se préparent -en plu- » sieurs lieux *. » Son départ de France arriva peu de temps après cette lettre, écrite en date du 18 février 1681. Vers le milieu de l’année suivante il abordait à Surate, et ensuite à Siam. Dès-lors la mission qu’il avait reçue de Notre Seigneur pour l’établissement et la consolidation de notre congrégation était accomplie, et il n’avait plus qu’à mourir au sein de cet empire chinois, qui devait s’ouvrir à lui aux derniers jours de sa glorieuse vie ’.

* OEuvres de M. François de Salignac de la Mothe Fénelon, Précepteur des Enfants de France, Archevèque-Duc de Cambrai, ta 4. Paris, P. Didot, 1791 , t. VII, p. 147.

a Notes hist. p. 16.

1 Notes hist. pp. 14 et suiv. 33.

A peine arrivé à Siam, il recueillit auprès des missionnaires employés dans les différents vicariats les renseignements nécessaires pour rédiger un rapport exact qu'il adressa ensuite à la Sacrée Congrégation , sur les progrès de la foi dans ces contrées. Ce rapport, daté du 29 novembre, constate plusieurs faits importants consignés de même dans les mémoires de M&r de Métellopolis et des missionnaires. Il résulte de tous ces documents que les dispositions des infidèles étaient alors très-bonnes par rapport à notre sainte religion; mais la semence de division répandue parmi les missionnaires produisait de plus en plus des fruits amers, tristes présages des luttes déplorables dont le siècle suivant fut le témoin.

Avant ce temps, la nouvelle de la mort de Msr de Bérithe s'étant répandue dans son vicariat de la Cochinchine, y avait produit une sensation d’autant plus douloureuse qu’on y avait conçu pour sa personne plus d’estime et d’affection. La considération dont il jouissait auprès du roi et des grands de l’État avait contribué puissamment à la paix accordée par ce prince aux chrétiens de sou royaume; aussi ces derniers témoignèrent-ils leur douleur par un jeûne de neuf jours et des prières ferventes adressées pour lui au Juge redoutable des vivants et des morts. D’un autre côté, les personnes opposées à nos missions répandaient le bruit que cette mort, jointe à l’emprisonnement de M&r d’ Héliopolis , allait faire abandonner cette entreprise et qu’il n’y aurait plus d’évêques nommés pour ces Églises. Ces efforts devinrent inutiles comme tant d’autres, et M. de Courtaulin, nommé pro-vicaire de la mission , put y maintenir l'ordre jusqu’à l’arrivée de de Métellopolis. Ce prélat étant parti de Siam le 22 juillet 1682, arriva bientôt après en Cochinchine. Il y fut reçu solennellement à son arrivée par M. Mahot, à qui il apportait les bulles d’évêque de Bide et de vicaire apostolique de Cochinchine. Cet humble missionnaire opposa la plus grande résistance à se charger d’un fardeau

dont il sentait tout le poids et qne les besoins urgents de cette Église lui firent seuls accepter. Cette résistance fut d’abord si forte qu’on se trouva dans l’obligation d’user à son égard d'une sorte de violence pour y mettre un terme. Il fut sacré par M6r de Métellopolis dans la nuit du 4 octobre 1682, et le 26 du même mois les deux prélats assistèrent à un synode tenu à Fay-fo pour régler bien des difficultés survenues dans l’administration intérieure delà mission. Les actes de cette assemblée ont été conservés ainsi que ceux de l'ancien synode du Tong-King ; ils ont rapport à la suppression de certains abus introduits parmi les chrétiens, à l’administration des sacrements, à la formation et à la direction des catéchistes, enfin à l’observation des préceptes divins et ecclésiastiques. Ces règlements, remplis de sagesse, ont été soumis à l’approbation du Souverain Pontife par les deux prélats dans une lettre du 8 février de l’année suivante. Ensuite M®r de Métellopolis quitta la Cochincbine pour retourner à Siam dans le courant du mois de mars. Pendant ce temps, la religion était à peu près publiquement tolérée par le roi de Cochiuchine , en sorte que les missionnaires portaient à la cour le costume ecclésiastique '. D'importantes conversions, parmi lesquelles on remarque celle d'un petit-fils du roi, venaient encore les soutenir au milieu de leurs travaux et les encourager à de nouveaux efforts.

Aussitôt qu’on eut appris à Siam l’arrivée de M6r d’Héliopolis à Surate, on s’était empressé d’envoyer un missionnaire pour tenter de lui ouvrir un passage jusqu’en Chine ; mais on dut y renoncer par suite du mauvais vouloir d'un capitaine de navire. M. de Courtaulin s’efforça de même en vain de s’y rendre ; enfin M«r d’Héliopolis, ne pouvant plus résister au désir de pénétrer dans cette mission jusqu’alors fermée aux évêques, résolut de tenter un dernier effort pour y

1 Uue persécution excitée en 1679 n'rtnit pas eu de durée.

parvenir. Il lui en eût trop coûté de renoncer à un espoir si long-temps entretenu dans son cœur, et pour la réalisation duquel il n'avait épargné ni voyages ni fatigues.

Dès le commencement de la mission , M«r de Bérithe et lui avaient en effet tenté plusieurs fois d’y entrer par différentes voies, mais jusqu'alors ces efforts avaient été vains. Partout on avait trouvé des obstacles imprévus et insurmontables'. Enfin, à force de constance, on fut plus heureux cette fois, et Mer d’Héliopolis vécut assez long-temps pour voir cette terre inhospitalière sanctifiée par les pas d'un évêque. Pour cela, après avoir obtenu l’agrément du roi de Siam, il s'embarqua vers le milieu de 1683. Après une navigation assez prompte, il aborda dans l’île de Thay-ouan (Formose), malgré les dangers qu’il eut à redouter de la part des Tartares et, comme s’exprime la Relation du Uemps , maximè à Lusitanit Macaensibus. lien pariait ainsi, le 19 janvier 1684, dans une lettre adressée à madame de Miramion, l'une des plus constantes protectrices de nos missionnaires. « C’est seulement, Madame, lui disait -il, pour » m'acquitter de la parole que je vous ai donnée de vous » écrire aussitôt que je serois arrivé dans ce grand Royaume, « où je n’ai le temps à mou abord, que pour expédier > M. Leblanc l'un de nos missionnaires à Canton et l'autre » à Fokien et de là ebés les PP. Dominicains 2. Ce dernier

1 Rel. première, pp. lrp, 12, 33, 38, 39, 42. — Rel. des Miss, el des Voy. des Év. vie. ap. (lr* de 1680), p. 63. — Rel. du Yoy. deM8rlev. de Bérithe, pp. 208, 214.*- Rel. des Miss, des Év. franç., 1674, pp. 276, 278, 287,

2 A son rel our d’Espagne et de Rome. MSr d’Héliopolis retrouva dans madame de Miramion les sentiments de bienveillance et de charité qu’elle avait toujours eus jusqu’alors pour notre maison. Comme elle était devenue supérieure des filles de Sainte-Geneviève, elle lui en offrit plusieurs pour diriger à Siam les écoles d’enfants de leur sexe. « Son grand désir auroit été de pouvoir » s’y consacrer elle-même, et que, marchant à la tête de sa troupe, qui brûloit » de la même ardeur, cite pût arriver sur ces bords étrangers, où le nom de » Jésus-Christ est presque inconnu aux femmes de qualité qu’on n’y voit ja- » mais. Enfin transportée de son zèle, elle a dit plusieurs fois, que s’il étoit né- • cessaire de voir détruire ou sa Communauté ou les Missions Étrangères, elle

» pourra être de retour dans un mois, et je n’attends l'autre » que dans cinq ou six ; cepandant je ne serai pas inutile, et » ce me serait un grand avantagé, dans les commencemens ,

» de ne faire ma mission qu’en moi-même et auprès de No- » tre-Seigneur *. » De Thay-ouan, il se rendit à l’ile d’Emoiu, plus voisine des côtes, où le P. Mahino, missionnaire de l’ordre de Saint-Dominique, vint le visiter et l’engager à se rendre à Chang-cheu, grande ville du Fo-kien , située eu face d’Emoui. ÏPr d’ Héliopolis accepta cette proposition avec la plus grande joie, et le 27 janvier 1684 , jour auquel l’Église célèbre la fête du grand évêque S. Jean Chrysostome, il toucha enfin au rivage de cette terre si désirée. Il commença de suite l’exercice du ministère épiscopal au milieu des chrétiens soumis à sa juridiction. Pendaut les trois mois de séjour qu’il fit à Chang-cheu, il s’occupa avec un zèle infatigable à régler les importantes affaires de cette vaste mission que les discussions au sujet des cérémonies chinoises allaient rendre bientôt si pénible. Il y ressentit les premières atteintes de la maladie à laquelle il devait bientôt succomber. Vers le milieu de septembre, il se rendit à Fo-gan, première chrétienté des Dominicains en Chine , et ensuite à Mo-yang où il mourut. Nous trouvons dans les Nouveaux Mémoires du P. Le Comte un témoignage trèsremarquable de ce qu’on pouvait espérer de la présence de Mer d’Héliopolis en Chine ; nous le rapportons ici d’autant plus volontiers qu’on ne peut pas suspecter cet auteur de partialité en faveur de nos vicaires apostoliques. « Quelque » temps «prés, dit-il à cette occasion, M. l’Evesque d’He- » liopolis, envoyé par la Sacrée Congrégation avec quelques » Ecclesiastiques François, entre dans la Chine plein d’ar- » deur pour la réforme et pour l’ accroissement de cette nou-

> n’hésiteroit pas un moment, quelque affection qu’elle eût pour ses filles, à ■ consentir qu’elles fussent dispersées et anéanties. ■■ — La Fie de Madame de Mir. pp. 45, 53, 149.

1 Loc. cit. p. 150.

» velle Chrestienté. Ce courageux Prélat avait déjà manqué » son voyage une fois. Car les vents contraires l'ayant obligé » quelques années auparavant de relâcher à Manuille, isle » considérable de la domination des Espagnols , il y fut ar- » resté sous divers soupçons , et obligé de revenir en Eu- » rope par le Mexique. Cet accident qui avoit 'rompu ses » premiers desseins, ne servit qu’à lui en inspirer de nou- » veaux et de plus grands. 11 vint à Paris où ses bonnes in- » tentions furent généralement reconnues. Rome l’écouta » avec plaisir, et suivit toutes ses veuës en ce qui regardoit » les missions d’Orient. De sorte qu’il partit honoré des » pouvoirs du Saint-Siège, et chargé des aumônes des fi- » déliés qui n’attendoient pas moins de son zèle que la con- » version du Non veau-Monde.

» Il passa donc encore une fois les mers , et arriva heu- » reusement à la Chine , où il commença de répandre ce feu » qui devoit embràser tous les Missionnaires. Les Jésuites et » quelques autres Religieux non-seulement reconnurent son « authorité, mais encore firent le nouveau serment que la » Sacrée Congrégation avoit institué, quoique le Roy du » Portugal l’eût souvent défendu. Mais iis jugèrent que ce x Prince, en qui l’amour de la Religion atoûjours prévalu « à ses intérests particuliers, ne le tronveroit pas mauvais,

» quand il sçauroit que leur refus estoit capable de causer * » dans la Chine la perte du Christianisme et peut estre celle x des missions dans toutes les autres parties de l’Orient.

x Ce fut une véritable joye pour Monsieur d’Héliopolis, x qui, après cet heureux commencement se préparait suix vant ses anciennes idées à donner une nouvelle culture à la » vigne du Seigneur, où il se croyoit envoyé comme autre- » fois le Prophète* : Ecce constitui te super gentes, ut de- » slruas, et disperdas, et dissipes, etc. Mais Dieu se contenta » de sa bonne volonté, et l’appella à luy quelques mois après

* Jérrm., i, 10.

» son arrivée. Cette mort surprit tous les fidelles, elle » affligea surtout les fervens Ecclesiastiques qui avoient » esté les compagnons de son voyage; les autres Mission- » naires se soumirent avec résignation aux ordres de la Pro- » vidence, persuadez que ce quelle ordonne est toûjours » pour sa plus grande gloire et pour le bien des eslus,

» quand on sçait en faire un bon usage *. »

M. Maigrotrend ainsi compte de cette douloureuse perte, daus une lettre datée de Fo-gan, le 6 décembre 1684 : « Il y » auoit, dit-il, près de trente ans que ce fidel seruiteur cour- » roit l’un et l’autre monde pour y ménager les interests de

• sonmaitre, il auoit epuissé ses forces a son service, il etoit » iuste qu’il en receut la récompense, Dieu a uoulu la luy » donner dans le ciel, et il a uoulu meme commencer a le » recompenser des cette uie, en luy donnant la gloire d’estre » le premier vicaire Ape qui soit entré dans la Chine, et la » consolation de mourir aujmi lieu de ses ouailles.... Comme

• c’est une chose assez ordinaire que quand Dieu ueut ap- » peller ses seruiteurs il leur donne ses grâces anec plus de » libéralité et les préparé a une bonne mort par un redou- » blement de zele et de ferueur, qui en augmentant leurs « mérités, les rend capables des plus grandes choses , j’ai » remarqué, et ie ne croi pas etre le seul qui ait faict cette » obseruation, meme du uiuant de Mr d'Heliopolis, que sa

• ferueur et son zele, la charité pour seruir son prochain » dans ses besoins , la résignation parfaite a la uolonté de » Dieu, l’assiduité a l’oraison, et ses autres uertus ont paru » en luy ces deux dernieres années s’accroitre notablement, » et prendre comme de nouuelles forces. J’ai connu par la » lecture des resolutions de ses dernieres retraites que son » entière application etoit a cette union intime auec Dieu » qui faict les saints, et les eleue au comble de la perfec- » tion. Dans le séjour qu’il fit l’annee passée a Taiuan ', ou

1 Nouv. mém. t. II, p. 167.

> pendant près de cinq mois il n'eut point d'autres affaires » que d’assister quelques chrétiens qu'il trouua dans cette » isle, et de souffrir avec patience les persécutions que le » démon luy suscitoit ; il emploi» presque tout son temps a » l’oraison et a la lecture des saintes escritures, et il me dit

* souuent qu’il croioit que Dieu dans cette espece de soli

» tude luy auoit uoulu donner le temps de se préparer a la » mort, y aiant uingt cinq ou trente ans qu’il etoitperpe- » tuellcment occupé dans des affaires difficiles, qui t empe- » choient de donner tout le temps qu’il eut souhaité a pen- » ser a l’eternité. Il fit une retraite, une confession gene-

> ralle, et une reuüe sur les principales actions de sa uie, » pour estre prest a rendre ses comptes quand Dieu les luy

» demanderoit Le dimanche 29 octobre* il passa auec

» une paix et une tranquilité, qui nous donnent toutsuiet de » croire qu’il est mort de la mort des iustes , et qu’il nous » sert a présent de patron auprès de Dieu, qui est presque x la seulle consolation qui me reste. Il m'a dit souuent qu'il » croioit que les missionnaires qui etoient morts même auant » que d’auoir mis la main a l’œure , n’auoient pas peu con- » tribué a son auancement étant deuant le throne du tout » puissant et le priant sans cesse pour leurs freres qui es- » toient restez pour trauailler a la propagation de l'cuan-

* gile, ie ne doute point qu’il ne nous rende dans le ciel les » mesmes offices, et que toutte la mission n’ait en sa per- » sonne un puissant aduocat auprès de Dieu. 11 me l’a sou- » uent promis pendant sa uie, et il me l’a encore réitéré » auant que de mourir, quand en me disant le dernier adieu, » et me donnant sa bénédiction, ie luy demandé pour der- » niere grâce qu'il se souuint éternellement de nous, que » nous considérant tous comme ses enfans il eust tousiours x pour nous des entrailles de pere, et nous obtint de Dieu

■ Thay-Ouan, nom chinois de l’ile Formose el de la ville principale.

’ L’auleur de la vie de madame de Miramion se trompe sur ia date de la lettre de Msr d’Héliopolis, il faut lire 4 octobre au lieu de 4 décembre.

» les secours necessaires pour trauailler utilement a l'eta- » blisscment de la clericature en ces pais cy. »

M. Maigrot ayant invité ensuite quelques-uns des PP. Dominicains à venir l’aider à rendre les derniers devoirs à ce grand prélat , l’un d’eux seulement put s'y trouver, et M. Maigrot rapporte delà manière suivante ce qui s’est passé à l'occasion des funérailles : « Nous fismes nous deux, » dit-il, la ceremonie auec toutte la decence que la pauureté » du lieu nous permit ; nous reuestimes le prélat de ses ha- » bits pontificaux, et nous l’exposâmes dans l'eglise le di- » manche du grand matin. Le luudy apres midy nous le » mismes dans le cercueil , en présence des chrétiens qui

* pleurèrent amerement la perte d’un si bon pere. » Il termine en disant que, selon la coutume chinoise, il gardait près de lui le cercueil, jusqu’à ce qu’on eût fait au Prélat un tombeau digne de ce grand serviteur de Dieu.

Jusqu’au dernier moment, M«r d’Héliopolis ne cessa donc pas de s’occuper devant Dieu de l’œuvre importante à laquelle il avait eu tant de part ; il exerça les augustes fonctions du ministère épiscopal aussi long-temps qu’un reste de forces put le lui permettre, car le dimanche même avant sa mort il disait encore la sainte messe et administrait le sacrement de la Confirmation , malgré l’extrême faiblesse à laquelle il était réduit. Vers la même époque, il dictait pour Mm<‘ de Miramion, son illustre bienfaitrice, une lettre qu'il termine par l’expression des sentiments de foi et d’abandon qui l’avaient animé pendant sa vie : « Il y a plus de qua- » tre mois, lui dit-il, que mes forces diminuent sensible- » ment, Dieu m’avertit de penser à la mort , -et j’ai à » présent si peu de forces , que je ne puis pas même vous » écrire de ma main, comme je souhaiterais le pouvoir faire, ■ pour vous donner témoignage de ma reconnaissance pour » les bienfaits dont vous comblés notre Mission. Cette let-

* tre-ci, écrite de la main de notre très-cher frère *, ne lais-

* sera pas de vous marquer combien le souvenir de tous les

» biens spirituels que vous nous avés procurés par vos » prières, et de tous les biens temporels dont vous avés » soutenu l’ouvrage du Seigneur par vos aumônes, combien » dis-je, ce souvenir m’est cher, puisque je le conserve » jusqu’à la mort, et que je vous promets de le conserver » pendant l’Eternité. Mais après avoir eu tant de bonté pour » moi pendant ma vie, ne m’oubliés pas dans vos prières » après ma mort, dont tout probablement vous apprendrés la » nouvelle en môme temps que cette lettre-ci vous sera ren- » due; priés Dieu qu’il fasse miséricorde à celui qui est si » indigne de miséricorde, et qu’il oublie les fautes que j'ai » commises dans l’execution du dessein qu’il m’a inspiré » pour sa gloire*. »

Peu de temps avaut sa mort , Mf?r d’Héliopolis nomma M. Maigrot administrateur provisoire de la mission, en vertu du pouvoir qu’il en avait reçu du Souverain Pontife*. Son corps fut déposé près de la chrétienté de Mou-gon, dans un lieu connu maintenant des chrétiens sous le nom de Sainte- Montagne. Là, entouré des restes vénérés de quelques autres évêques, ce corps, destiné à la gloire, attend dans la paix du tombeau le jour du suprême réveil où il entrera

■ M. Maigrot, prêtre du diocèse de Paris, docteur de Sorboune, très-pieux et très-zélé missionnaire dont MB’ d’Héliopolis fait l'éloge dans plusieurs de ses lettres. Il devint évêque de Conon et vicaire apostolique du Fo-kien après la mort de ce prélat. Il eut une grande part dans les pénibles discussions au sujet des cérémonies chinoises. C’était un homme vraiment pieux, instruit et beaucoup plus versé dans l’étude des livres chinois qu’on n’a voulu le faire croire généralement. Ainsi que cela arrive d’ordinaire dans les polémiques passionnées, en ne lui rendit pas, sous ce rapport, 1a justice qu’il méritait. Les savants cl volumineux traités manuscrits qui nous restent de lui sur rette matière pourraient devenir la meilleure preuve de l’injustice des hommes à son égard. Parti de France avec M«r d’Héliopolis, au mois de mars 1 68 1 , il fut exilé de la Chine en 1 706 et mourut à Rome le 2 1 février 1730. — Cal. des Miss., p. 7.

s La Vie de madame de Mir. p. 1 52.

3 Notes hist. pp. 30 et suiv,, 39, 72, 73. — La Vie de madame de Mir. pp. 150, 1 52. — Nouv. Lettres édif. 1. 1, introd. p. xxm. — Ann. de la Prop. de la Foi, t. V, pp. 674 et suiv. — Mémoires pour servir à l’Histoire ecclésiastique pendant le dix-huitième siècle (par Picot). In-8. Paris, A. Le Clèrc, 1815. Int. p. ccxxvm.

dans l’éternité. Le respect des Chinois pour les sépultures leur a fait couserver celles-ci intactes au milieu même des persécutions 1 - Aujourd’hui encore les chrétiens -vont souvent y prier, et peut-être qu’un jour, moi aussi j’irai, quoique indigne, m’agenouiller sur la pierre de leurs tombeaux.

La mort de Msr d’Héliopolis fut, humainement parlant , une perte irréparable pour nos missions dont il avait été jusqu’alors le plus ferme et le plus constant appui. On en dut peut-être la conservation à sa patience, à sa longanimité dans les contradictions , à son courage infatigable lorsqu'il s’agissait d’affronter les fatigues et les persécutions pour la gloire de notre Dieu et le salut de ces âmes rachetées, comme les nôtres, au prix du sang de Jésus-Christ. Il eut beaucoup à souffrir pendant les longues années de son apostolat ; mais enfin, après avoir ainsi porté courageusement sa croix à la suite de son maître, il mérita de se reposet dans le baiser éternel et la paix sans terme que ce divin Sauveur réserve à ceux qui l’aiment.

Cette mort, du reste, ayant exercé une notable influence sur l’avenir de notre Congrégation, peut être regardée comme le commencement d’une nouvelle époque dans notre histoire. L’absence d’une autorité concentrée dans un centre

1 M. Perboyre décrit ces monuments de la manière suivante, dans une des lettres publiées par l’auteur de sa vie : « Dans cette province, dit-il, les tom- » beaux ont une forme remarquable et vraiment monumentale. C’est un fer à » cheval plus ou moins grand, long de quinze à vingt-cinq pieds, et large de l.i » moitié. L’intérieur qui est tout découvert, se divise eu plusieurs plateaux s’é- » levant en amphithéâtre. Les petits murs qui les séparent sont hauts de un à » deux pieds, et quelquefois enjolivés de sculptures. Les collatéraux ont la • même hauteur en dedans; en dehors ils sont au niveau du terrain. Suivant » le penchant de la montagne, ils vont se joindre tn formant un rond au milieu » duquel est la pierre sépulcrale avec une longue inscription, et parfois une » croix gravée. C’est derrière cette pierre que repose le corps du mort. Ces » monuments sont tous faits de terre bien unie et fortement durcie, de sorte » qu’on les croirait d’une seule pierre. Ils sont simples et majestueux, comme » il convient pour des tombeaux. » — Not. sur la rie et la mort de M. J. -G. Perboyre y p. 70.

unique, et le développement successif des missions particulières leur firent prendre bientôt à chacune une forme plus spéciale, une tendance plus prononcée vers un but particulier que chacune d’elles doit atteindre. Toute autre institution eût plus ou moins souffert de cette atteinte portée à l’esprit d’unité qui fait la force des corps destinés à se soutenir par une vie personnelle; mais il n'en est pas de môme de notre société. Destinés, avant tout, à fonder des églises indépendantes de l’Europe, nous devons varier notre marche et notre forme selon les mœurs et les circonstances locales, et c’est au milieu môme des peuples où nous sommes envoyés que nous devons puiser toute notre vie. En un mot, différents dans le mode , nous devons nous réunir dans ce graud hut proposé à tous, et c'est là ce que nos missionnaires ont fait partout avec plus ou moins de zèle et de succès.

Afin donc de me conformer plus parfaitement à la marche même des choses, et pour donner à Votre Grandeur une idée plus exacte des difficultés et des espérances de chaque vicariat apostolique, je vais, Monseigneur, vous développer désormais séparément ce qui les concerne, à partir de la mort de Msr d’Héliopolis jusqu’à nos jours. Heureux si je puis, par ce moyen , exciter plus vivement votre intérêt en faveur de ces missions si glorieuses pour l’Église de Jésus-Christ!

JÉSUS, MARIE , JOSEPH

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