MORT
Ce prélat, considérant la nécessité où se trouvaient les missionnaires d’avoir au plus tôt une règle de conduite certaine, dans une circonstance où ils devaient faire profession de leurs principes devant l’empereur, se résolut à publier son célèbre mandement. Cet acte courageux devint pour lui l’occasion de souffrir beaucoup et de mourir dans les fers pour le nom de Jésus-Christ. C’est ce qui arriva en effet bientôt après; car l'empereur ayant eu connaissance de cette publication, envoya exprès un de ses officiers pour faire transporter le légat à Macao avec ordre aux Portugais de l’y retenir prisonnier.
Ce mandement fut loin de terminer les différends, et il faut avouer que les missionnaires se trouvaient dans la plus fausse position par rapport à la conduite à tenir dans cette circonstance. D'une part, Msr de Tournon ne voulant pas, en publiant le décret de Clément XI , mettre le Souverain Pontife directement en état d’hostilité avec l’empereur, avait publié en son nom les règles prescrites dans le décret luimème. D’un autre côté, il était évident qu’en adoptant cette décision, il fallait s’exposer à une persécution toujours trèsnuisible au bien actuel d’une église naissante. Dans cette perplexité, les missionnaires qui croyaient pouvoir tolérer les cérémonies eurent recours au seul moyen dont ils pussent user pour rassurer leur conscience; ils en appelèrent
du maudement du légat, au jugement du Souverain Pontife. Le 25 septembre suivant, cet appel futrejeté par ClémentXI, qui déclara le mandement conforme au décret du 20 novembre 1704, et aussi obligatoire que le décret lui-même. Et afin d’en assurer l’exécution , le 1 1 octobre suivant il le fit signifier par l’assesseur du Saint-Office, aux généraux des ordres de Saint-Dominique, Saint- Augustin, Saint-François et de la Compagnie de Jésus.
Pendant ce temps, M®r de Tournon souffrait à Macao des mauvais traitements qu'on a peine à expliquer de la part d’une puissance catholique eu paix avec le Saint-Siège. « Il » fut donc conduit à Macao, dit Picot dans ses Mémoires, » étroitement gardé et traité avec rigueur. Le Pape l’avoit, •> dans le même temps, déclaré cardinal. Cette dignité n’a- » doucit point sa situation. Les évêques d'Àscalon et de Ma- » cao et les jésuites appelèrent au saint Siège du Mande- » ment du 25 janvier 1707, dont ils prétendoient l’exécu- » lion impossible. La position des missionnaires en Chine » devenoit de plus eu plus fâcheuse. L’empereur, antérieu- » rement au Mandement, avoit rendu un édit qui leur dé- » fendoit de rester en Chine, à moins qu’ils n’obtinssent une » permission par écrit, qui ne devoit leur être accordée » qu’ après qu’ils auroient approuvé les honneurs usités cn- » vers Confucius, et promis de ne plus retourner en Eu- » rope. Quelques missionnaires se virent donc bannis. Mais » la plupart parvinrent à se dérober aux recherches et res- » tèrent dans le pays en observant le Mandement du légat. » Les jésuites furent presque les seuls qui prirent des lettres- » patentes impériales. Ils déduisirent leurs raisons dans leur » appel du 28 mai 1707, qui fut signé de vingt-deux d’entre » eux. La principale étoit la ruine du christianisme, qu’ils » annonçoient comme la suite inévitable de la démarche du » légat. Ce malheureux prélat, toujours retenu à Macao, y » essuyoit toute sorte de mauvais traitemens. Kang-hi avoit » ordonné qu’on le privât de toute communication, même
» avec les missionnaires. Le vice-roi de Goa, l’archevêque » de cette ville et l’évêque de Macao lui avoient fait signifier * une défense d’exercer aucune juridiction. Ce dernier se » laissa surtout aller contre le cardinal à des excès inex- » cusables \ »
M«r de Tournon, de son côté, répondit à cette attaque aux droits du Saint-Siège par une sentence d’excommunication fulminée contre l’évêque de Macao , le capitaine-général et cinq ou six autres Portugais de distinction.
Le 2 mars 1709, Clément XI adressa au roi de Portugal et à l’empereur de la Chine des brefs tendant à obtenir quelque adoucissement au sort de son légat, mais ce fut en vain. Ce prélat mourut en prison, le 8 juin de l’année suivante, avec les sentiments d’une éminente piété que tout le monde s'accorde à reconnaître en lui *. Le père d’Avrigny le confesse lui-même, ce qui ne l’empêche pas de traiter avec la plus grande légèreté le mémoire de cette illustre victime de nos dissensions. Yoiei comment il s’exprime à ce sujet : « Comme on ne peut pas dire que sa mémoire soit pré- » cieuseà la Chine, aussi il faut convenir qu’on n’a rien ou- » blié pour la rendre respectable en Europe. Le saint Père » en fit un magnifique éloge le 1 4 octobre 1711 en pré- » sence de tous les Cardinaux, et un Italien prononça son » Oraison funebre qui a paru traduite en François enrichie » d’un grand nombre de notes. L’Orateur y dit des choses » admirables du zèle, de la candeur, de la charité et de la » douceur de son Héros. Il en fait un homme parfait, un » Saint à canoniser. Puisse le Seigneur en avoir jugé de » même, lui auquel seul il appartient de sonder les cœurs*.»
Lorsque M®r de Conon eut été banni de la Chine par le
* Mém. pour servir à l’Hist. eccl. du dix-huitième siècle, t. 1, p. 43.
a Les Mémoires authentiques du cardinal de Tournon ont été publiés à Rome en 1762, par le cardinal Passionei, sous ce titre : Memorie storiche délia legazione e morte del cardinale di Tournon espoti con monumenti rari ad ath tentici , non piu dati in lace. In-8, 8 vol.
3 D’Avrigny, t. IY, p. 287.
décret dont nous avons parlé, il reçut du légat une lettre d’approbation de sa conduite et d’encouragement pour le soutenir dans l’épreuve qu’il avait ainsi à supporter. Puis, selon que le rapporte la Biographie universelle, « obligé de sortir de l’empire, il ne put même pas en-
* trer à Macao, et se réfugia sur un bâtiment anglais, sans » avoir eu le temps de faire aucun préparatif pour son dé- » part. Ayant abordé à Galloway, en Irlande, il écrivit au » pape, le 4 mars 1708, pour lui annoncer son retour. Il » comptait se retirer au séminaire des Missions-Étrangères à » Paris; mais il y séjourna peu, et se rendit à Rome où » Clément XI l’appela, pour apprendre de lui tout ce qui » s’était passé à la Chine. Il arriva dans cette capitale eu » mars 1 709, et y fut reçu de la manière la plus honorable. » Il rendit compte au pape de l’état des choses, et des co- » pies de sa relation furent déposées dans la bibliothèque » Casanata. Il continua de résider à Rome, où il jouissait » d’une pension que Clément XI lui avait accordée , et que » Innocent XIII augmenta depuis. Benoit XIII lui témoigna » également beaucoup d’estime et de bienveillance. » Il mourut dans cette ville le 28 février 1730, et fut enterré sans pompe, comme il l’avait demandé, dans l’église française de la Trinita del Monte, où l'on plaça une inscription en son honneur. Picot dans son article inséré dans la Biographie universelle sur la vie de ce prélat, le venge non-seulement du reproche d’ignorance qu’on lui a fait jusqu’alors, mais encore il montre combien, faussement, on l’avait accusé de jansénisme. Pour le prouver, nous citerons ici le passage où cet auteur touche cette délicate question : « Ce » prélat, dit-il, menait à Rome la vie la plus édifiante : sim- » pie dans sa dépense, charitable envers les pauvres, il était
* entièrement livré aux exercices de piété. On lit dans quel- » ques dictionnaires historiques qu’il intrigua dans l’affaire - du jansénisme : cette accusation ne paraît reposer sur au- » eun fondement solide. Maigrot se montra toujours soumis
» aux décisions du Saint-Siège; et plusieurs des lettres qu'il » écrivit de la Chine, prouvent son éloignement pour tout » esprit de secte et de nouveauté. Il fut opposé aux jésuites » de la Chine dans un point où il était persuadé qu'ils » avaient tort; mais il s’expliquait sur eux avec réserve et » modération *. »
Mais revenons au récit des faits qui se passèrent eu Chine et en Europe après que Clément XI eût rendu le mandement du cardinal de ïournon obligatoire pour tous les missionnaires. Tous les généraux d'ordre à qui ce nouveau décret fut communiqué promirent de s’y conformer exactement, et de le faire exécuter par tous les religieux soumis à leur obéissance; le Père Tamburini, général de la Compagnie de Jésus, donna en particulier des témoignages de soumission tels qu’on pouvait le désirer. Le 20 novembre 1710, il vint, à la tète de ses assistants et des députés de toutes les provinces de la Compagnie alors réunis à Rome, protester au Souverain Pontife, que non-seulement il entendait se conformer au décret émané de Sa Sainteté, mais qu’il regarderait comme retranché de lu société tout membre qui prétendait suivre une autre ligne de conduite. Les jésuites de Pè-king écrivirent de même une lettre d'adhésion au décret. Cependant quelques-uns d'entr’eux cherchaient encore à en éluder l’effet. Le Père Porquet voulunt défendre l'ancienne pratique avança même des propositions tout-à-fait inexcusables, tant elles ont d’analogie avec la trop célèbre distinction du fait et du droit qui troubla pendant si longtemps l'Église. Cette conduite lui attira une censure personnelle de la part de M8r de Tournou qui vivait encore à l'époque où cet écrit parut.
’ Biographie universelle ancienne et moderne ou Histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes qui se saut fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus et leurs crimes. In-8, Paris, L.-G. Michaud, 1826, p. 235.
DÉCRET DE CLEMENT XI POUR CONFIRMER LE MANDE- MENT DU CARDINAL DE TOURNON. — LÉGATION DE
mcr de mkzza-barba.
Pendant ce temps, Clément XI faisait tous ses efforts pour établir enfin une pratique uniforme parmi les divers missionnaires de la Chine. Dans son décret du 25 septembre 1710, après avoir confirmé le mandement du cardinal de Tournon, conforme au décret pontifical du 20 novembre 1704, il interdisait aux évêques et aux missionnaires les appels sur les points réglés par ce mandement. De plus, comme à cette époque les divers partis répandaient partout une foule d'écrits plus propres à entretenir la division qu’à éclairer sur la vérité des faits, il défendit d’en publier aucun sans la permission du Saint Siège; mesure pleine de prudence, que tous les amis de l’Église virent prendre avec la plus grande joie. L’exécution de ce décret ayant eucore souffert des difficultés, le Pontife touché, comme il le dit lui-même, d’une profonde douleur1, donna, le 19 mars 1715 , sa bulle Ex ilia die, qui prescrivait l’exacte observation du décret de 1704, sans avoir égard à tous les prétextes dont on se servait pour en décliner l’auto-
torité. Et, afin d’être assuré de l’exécution de ces nouveaux «
ordres , il déclara que tout acte contraire serait puni par le fait seul d’une excommunication majeure.il déclarait en même temps que tous les missionnaires devraient prêter serment d’en maintenir l’exécution , et que leurs pouvoirs cesseraient jusqu’au moment où ils auraient rempli cette formalité. Il donnait aussi une formule de ce serment, et il imposait aux supérieurs des différents corps l'obligation de le requérir de leurs subordonnés, et d’en envoyer un acte authentique à Rome.
Instruit par l’exemple du passé, il n’était pas encore plei-
' Non sine intimo animi nostri dolore S. D. N. Ben. XIV, Bull., p. 193.
ncment rassuré sur l'exécution de son décret, et la suite fit voir que ses craintes n'étaient pas sans fondement. Il se détermina en conséquence à envoyer un nouveau légat en Chine, dans l'espérance que cette négociation serait plus heureuse que celle du cardinal de Tournon. Il jeta les yeux sur M. de Mezza-Barba, auquel il donna le titre de patriarche d’Antioche. Afin de ménager les susceptibilités du Portugal, on fit prendre au légat la voie de Lisbonne où il s’embarqua le 6 mars 1720. Le 26 septembre suivant, il arriva à Macao. Là, il commença l’exercice de son ministère de conciliation par relever de leurs censures l’évêque de cette ville , et plusieurs jésuites dont le cardinal de Tournon avait eu à se plaindre. Il leur fit ensuite prêter le serment prescrit par Clément Xr, après quoi il s’embarqua pour Kouang-tong le 7 octobre de la même année. Il se mit ensuite en route pour Pè-king, où il eut beaucoup de peine à obtenir une audience de l’Empereur. Comme par suite des fausses démarches faites par les défenseurs des cérémonies , le légat se trouvait dans la nécessité de soumettre à l’approbation de ce prince les décisions de la cour romaine à cet égard, il lui demanda pour les chrétiens la permission de s’en exempter par motif de religion. Ainsi qu’on pouvait s’y attendre, Kang-hi ne voulut rien entendre sur ce point, et après quelques audiences, dont il espéra d’abord quelque succès, le légat vit ce prince si indisposé contre les chrétiens , qu’il désespéra du bon effet de sa négociation, et demanda pour lui-même la permission de retourner immédiatememt en Europe rendre compte de l’état des choses. 11 promit en même temps, de ne rien innover et de n’exercer aucun acte de juridiction dans l’Empire. Kang-hi apaisé par cette assurance, lui donna, le rrmars 1721, son audience de congé, et lui remit des présents pour lui-même, ainsi que pour le Souverain Pontife et pour le roi de Portugal. Le légat retourna donc à Macao où il fut obligé de séjourner pendant plus de six mois.
C’est alors qu’on vit se réaliser les craintes de Clément XI
par rapport à sa bulle Ex ilia die, à laquelle plusieurs missionnaires ne s'étaient pas encore soumis; de nouveaux doutes s’élevèrent par rapport aux cérémonies comprises dans la défense pontificale, en sorte que le 4 novembre 1721, de Mezza-Barba, sur le point de quitter Macao, publia un mandement dont le but était d’engager les missionnaires à observer fidèlement les décrets du Saint-Siège. Dans cet acte , tout en déclarant qu’il ne voulait rien changer à la bulle pontificale, il ue la modifiait pas moins notablement par les permissions données au sujet de quelques cérémonies particulières. Ces permissions étaient au nombre de huit, toutes relatives au culte des ancêtres et de Kougfou-tse. Après cela il retourna à Rome, emmenant avec lui le corps du cardinal de Tournon, à qui le Souverain Pontife voulait faire rendre les honneurs funèbres dignes de ce vénérable confesseur de Jésus-Christ.
Le mandement de M^ de Mezza-Barba, loin d’apaiser les troubles, fournit une nouvelle occasion de les renouveler plus violemment peut-être que jamais, et c’est facile à concevoir. Les partisans des cérémonies avaient obtenu de ce prélat des explications favorables à leur manière d’envisager les choses sur quelques-uns des points contestés; aussi se louèrent-ils autant de cette légation, que la première leur avait été désagréable. D’un autre côté, leurs adversaires les accusaient d’avoir contribué à faire échouer cette mission aussi bien que la précédente, en sorte que les esprits s’auimèrent de plus en plus et l’espoir conçu pour une paix durable devenait de jour en jour plus éloigné. Le légat avait bien défendu, dans son mandement même, de rendre publique cette pièce dont on allait bientôt abuser pour annoncer que le décret de 1715 était aboli ; cette défense ne fut pas respectée. Le P. François de la Purification , nouvel évêque de Pè-king, ordonna par ses lettres pastorales des 6 juillet et 23 décembre 1733, de se conformer à la bulle Ex ilia die modifiée par les huit permissions; de son côté le P. Fran-
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cesco Saraccni, évêque de Lorima et vicaire apostolique du Chen-si, publia une semblable lettre pour défendre d’user de ces mêmes facultés. Un tel état de choses demanda bientôt l’intervention de Clément XII, qui condamna les lettres pastorales de l'évêque de Pê-king, dans un bref daté du 26 septembre 1635. Outre cela, il déféra les permissions du légat au Saint-Office, afin de se mettre à même de porter bientôt un jugement à cet égard. On en fit l’examen de la manière la plus exacte et la plus solennelle; et l’on recueillit à cet effet, sous le sceau du serment, les dépositions de plusieurs anciens missionnaires de Chine qui se trouvaient alors à Rome, ainsi que des élèves chinois envoyés de leur pays en Europe pour être élevés à la cléricature. Le Pape étant mort quelque temps après, le jugement définitif fut encore différé.