‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 23 sur 89 · PERSÉCUTIONS DE YONG-TCHING ET DE RIEN-LONG · texte numérisé non relu

PERSÉCUTIONS DE YONG-TCHING ET DE RIEN-LONG

Cependant la paix rendue à l’Église de Chine, ne fut pas de longue durée; dès l’an 1706, Kang-hi proscrivit les missionnaires opposés à son sentiment sur les cérémonies superstitieuses, ce qui obligea tous ceux de notre Congrégation à fuir ou à se cacher. MM. de là Balluère et Basset ayant donc été obligé de quitter la province qu’ils évangélisaient,

ce dernier mourut la même année dans celie de Kouang- Toug; M. de la Balluère revint secrètement au Sse-tchouan en 17 1 5 , mais il mourut presqu aussitôt après ; M. Appiani expira dans les fers en 1728; enfin M. Mullener seul rentré dans sa mission, en 1712, fut sacré évêque de Myriopolis cinq ans après, et nommé vicaire apostolique du Sse-tchouan avec l’administration provisoire du Hou-kouang. Aidé de quelques-uns de nos missionnaires et d’un petit nombre d’autres religieux ou séculiers, il fit beaucoup de bien dans cette mission jusqu’à sa mort arrivée en 1748. Parmi les missionnaires du Yun-nân,M. Danry fut obligé de quitter la Chine; M. Leblanc se cacha au Fo-kien et au Tché-kiang, d’où il tenta vainement de retourner dans sa mission. Il mourut en 1720, quelque temps après avoir été nommé évêque de Troade.

Cette persécution arrivée en 1707, n’était que le prélude des maux qui menaçaient les chrétientés de la Chine. En 1711, une requête présentée contre la religion demeura sans effet, mais six ans après, il en survint une seconde qui fut accueillie des tribunaux de l’empire avec tant de faveur, que l’empereur lit beaucoup pour les chrétiens, en se contentant de publier une défense générale d’embrasser leur religion dans ses états. Tant qu’il vécut, il modéra les haines excitées surtout par la jalousie des mandarins contre les jésuites; mais Yong-tching, son successeur, ayant fait voir dès le commencement de son règne des sentiments tout-àfait opposés, la persécution ne tarda pas à éclater avec une grande violence. Un apostat du Fo-kien fut la première cause du soulèvement excité en 1723 contre le christianisme, que le tribunal des rits proscrivit , en vertu d’un arrêt , confirmé par l’empereur le 18 janvier 1724. Par cette sentence, on reconnaissait l’utilité des seuls missionnaires employés comme savants à la capitale; on ordonnait en conséquence que tous ceux des provinces seraient conduits à la cour ou à Macao, selon qu'ils pourraient être ou non

appliqués aux travaux scientifiques auxquels on les destinait. Cet édit devint le signal des plus grandes vexations contre les chrétiens; on les maltraita sous divers prétextes, et l'on abattit ou l’on convertit à des usages profanes toutes les églises élevées pendant la paix. La mortd’Yongtching, arrivée le 7 octobre 1735, ne mit pas fin pour long-temps à ces persécutions, et deux ans après les missionnaires furent bannis de l’empire par Kien-long. Ainsi continuait à s’accomplir la destinée laborieuse de cette église affligée, où l’on vit sans cesse nos missionnaires sous le poids des arrêts de mort portés contre les propagateurs de nos saintes croyances. Heureux partage pour nous, enfants de Dieu , qui nous sentons au fond de l'àme un ardent désir de répandre notre sang pour Jésus-Christ! Oh! quand nous sera-t-il donné de vivre ainsi dans le plus entier abandon à cette Providence divine , qui ne permettra pas que nous soyions tentés au-dessus de nos forces? Oh! quand donc verrons-nous ce glaive menaçant prêt à nous ouvrir , dans un jour de brillants combats , les portes de la triomphante éternité? Oh ! qu’elle est belle la mort sanglante des martyrs, et qu’elle est désirable! Terre ingrate, s’il te faut du sang pour être fécondée , hûte-toi de prendre le nôtre et laisse ensuite germer dans ton sein ces semences abondantes qui doivent produire un jour une si riche et si consolante moisson.

En 1 7 47, la persécution devint plus furieuse que jamais au Fo-kien, où M«r de Mauricastre et quatre autres missionnaires dominicains, furent décapités pour la foi ; un de leurs catéchistes fut de même étranglé , et l’année suivante, deux jésuites subirent le même supplice pour la cause de Jésus-Christ. Par suite de la même persécution, les missionnaires du Sse-tchouan furent obligés de quitter cette province dont l’administration spirituelle avait été confiée quelque temps auparavant à M«r Enjobert de Martillas. Ce prélat, nommé évêque d’Écrinée et vicaire apostolique du Yun-

nùn , quitta la Chine en 1746, et mourut à Borne neuf ans après. Depuis cette époque, le Yun-nàn fut réuni au vicariat apostolique du Sse-tchouan , jusqu’à ces derniers temps où il vient d’être de nouveau attribué à un évêque spécialement chargé de cette province et de celle du Kouei-tcheou.

Après la persécution de 1747, il ne restait plus au Ssetchouan, que trois prêtres indigènes, qui seuls avaient pu échapper aux recherches faites par les mandarins. Nouvelle preuve entre tant d’autres, que sans un clergé national, il est presque impossible de maintenir la foi dans un pays de persécution, où il est si difficile à un Européen de ne pas être reconnu comme étranger. Un de nos missionnaires, M. Lefèvre, parvint à s’y introduire en 1 754 ; mais il fut arrêté presqu’aussitôt et conduit hors de l’empire. L’année suivante, une nouvelle tentative faite par M. Pottier eut un plus heureux succès ; il parvint à s’y maintenir et il fut nommé vicaire apostolique de cette province, en 1769. MM. Falconnet, Alary et Gléyo y étaient entrés de même vers cette époque, d'autres y vinrent ensuite ; mais jamais jusqu’à ces derniers temps il ne s’y était trouvé plus de sept missionnaires français à la fois*.

« Notes hist. p. 74. — Cat. des Miss. pp. 7 et suiv. — Bullarium Bomanum , seu novissima et accuratissima col/ectio apostolicarum constilutionum Ex autographis, quas in Sécrétion Vaticano, aliisque Sedis Apostolicœ Scriniis assercantur. In-fol. Rome, J. Mainardi, 1784, t. IX, pp. 31 et suiv. 441 et suiv.

— Bull. Pont. S. Cong. de Prop. Fide, t. I, pp. 238 et suiv. — Hist. de l’ét. du christ, aux Indes Ori. 1. 1, p. 96. — Rel. du Voy. de M*r de Bérythe, pp.

208, 214. — Rel. des Miss, des Ev. franc. 1674, pp. 276, 278, 287. — Rel. des Miss, et des Voy. des Ev. Vie. ap. (lr», de 1680), p. 63. — Bérault, t. XI, pp. 218 et suiv. 228 et suiv.; t. XII, pp. 162, 174 et suiv. — Mém. pour servir à l'Hist. eccl. pendant le dix-huitième siècle, t. I, p. 1 8 1 ; 1. II, pp. 1 1 3,

209. — Nouv.Letl. èdif. 1. 1, Introd. pp. i cl suiv. xxit et suiv. — M. Henrion, L IX, pp. 333 et suiv.; t. XI, p. 41. — Ap. desDoin. p. 448. — Mém. du P. d’Avrignv, t. III. p. 370. — Lett. édif. t. IX, pp. 292, 362, 441, 469, 487 ; t. X, p. 486 ; 1. XII, pp. 103, 237, 423, 434, 457, 479, 483 et suiv.

— Ann. de la Prop. de la Foi, t. V, p. 673 ; t. XI, p. 56. — Nouv. Mém. du P. Le Comte, t. II, pp. 169 et suiv. 235, 248, 269, 279, 283, 289.— Hist. de l'Edit, etc., par le P. Le Gobieu, pp. 1 et suiv. 98 et suiv.

SOUFFRANCES DE Mc* D’aGàTHOPOLIS ET DE M. GLEYO.

Cependant la persécution continuait toujours et fournissait aux confesseurs de nouvelles occasions de souffrir pour Jésus-Christ. Parmi ceux qui montrèrent le plus de courage dans les tortures à cette époque, on distinguait un vénérable prêtre indigène, dont les membres portèrent long-temps les traces des souffrances endurées pour la foi. C’était du reste un homme d’une sainteté que l’on crut alors récompensée du don des miracles. M«r Pottier, sacré en 1769 évêque d’Agathopolis, avait de même montré sept ans auparavant, la plus grande générosité dans les supplices. * On » lui appliqua la torture aux pieds , où il en porte encore » les marques, écrivait M. Gléyo, en 1767. Cette torture » consiste en ce que l’on prend les pieds, à l’endroit de la » cheville, entre deux barres de fer qui s’ouvrent à peu près » comme des pinces ; on serre violemment ces deux bar- » res jusqu’à les joindre, ou même les croiser. La douleur » de cette question est excessive, surtout quand on relâche » la machine. M. Pottier fut serré à deux reprises, la se- » conde plus fortement que la première, et la machine étant » ainsi appliquée , on frappa encore à un des pieds vingt » coups de bâton sur les barres , dix de chaque côté de la » cheville. En suite de cette torture, on le jeta en prison,. où » il lui vint des ulcères aux pieds. Au bout de deux mois » on le remit entre les mains de quelques soldats , pour le » ramener à Canton. Ils passèrent par une petite ville dont » le mandarin alloit être incessamment révoqué pour quel- » que affaire qui lui avoit été intentée. Il y avoit dans cette » ville quelques Chrétiens qui crurent que ce mandarin, » dans le mauvais état de sa fortune, se laisseroit tenter, si » on lui offroit de l’argent. Ils se cotisèrent entr'eux, et fi- » rent une somme qu’ils lui offrirent. A ce prix, ce manda- « rin laissa aller le missionnaire , qui sc sauva dans une

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» province voisine , d’où il revint peu après dans cette mis- » sion, où il travaille infatigablement. Sa patience dans les » tourmens ne fut point sans récompense ; il avoit été su- » jet précédemment à une enflure aux jambes qui lui était très- incommode, et lui rendoit bien pénibles les voyages ■ presque continuels, que !nous faisons ici toujours à pied. -» La torture qu'il souffrit dissipa toutes ces humeurs, et de- -» puis ce temps-là il marche avec une grande facilité *

Le 30 du mois de mai 1769, commença la longue persécution soufferte pour la foi par M. Gléyo, jusqu’au 27 juin 1777. Ce missionnaire, ancien supérieur de la petite communauté de Saint-Sulpicc, était arrivé seulement depuis le mois d’aoùt 1767 et commençait à exercer les fonctions du saint ministère, lorsqu’il fut pris avec quatre ou cinq païens qu’il instruisait et conduit en prison , à la ville de Yuntchang. Ils y furent interrogés une première fois par le lao-ye % qui les confondait avec la secte immorale et séditieuse des Pe-liên-kiao *• M. Gléyo ayant repoussé cette calomnie, profita des questions qui lui étaient faites, pour expliquer en substance à son juge quelques points essentiels de la doctrine évangélique. Un écolier chinois, nommé An-

1 Nouv. Lett. édif. 1. 1, p. 38.

* Le quatrième mandarin d’une ville de troisième ordre.

3 La secte des Pe-lién-kiao ennemie de la royauté cause de temps en temps des troubles plus ou moins sérieux dans l’état ; Msr d’Ecrinée, vicaire apostoliquedu Yun-nân, en parlait de la manière suivante : « Il y a en Chine, je ne sais » depuis combien de siècles, une certaine secte qui se donne le nom de nenu- » phar blanc ( pe-licn-kiao ). Cette secte, selon le bruit commun, s’occupe à » maudire les princes régnants, et à se préparer à l’arrivée d’un nouveau Foc, » qu’ils nomment mi-lc, lequel, disent-ils, doit ramener au monde les siècles

• d’or. Ces gens-là gardent un jeûne perpétuel, s’abstenant de tout ce qui est » gras, et même de plusieurs herbes potagères que les bonzes estiment grasses,

• comme l’ail, l’oignon, le porreau, la bette rouge, etc. Ils adorent à peu près » les mûmes idoles que les bonzes ; ils doiveut faire des sermens terribles de » ne jamais rien décéler de leurs mystères, pas même à leurs plus proches pa- » rents ; ils font leurs assemblées de nuit : c’est là qu’ils récitent leurs malédic- » tions. On raconte de ces assemblées beaucoup d'infamies et d'extravagances,

• à peu près semblables aux mystères de l’riape, de Mytra et d’Isis. » — A'ouv. Ull. édif. t. I, p. 48.

dré Yang, fut interrogé après lui, et répondit dans le même sens ; un autre Chinois fut aussi à cette occasion frappé de vingt soufflets ', sur l’ordre du mandarin ; après quoi les confesseurs furent conduits en prison. Le mandarin étant allé le lendemain saisir les effets du missionnaire, crut voir dans les ornements sacerdotaux, et dans les autres objets à son usage, les emblèmes d’une royauté ennemie, et se persuada plus fortement que jamais avoir affaire à un chef des Pe-lièn-Kiao. Il écrivit même au gouverneur de Tchong- Ring pour lui demander du renfort contre les partisans de cette secte, sur le point, disait-il, de se soulever sous la conduite d’un Européen. Il en résulta un surcroît de rigueur pourjtf. Gléyo, à qui l’un des satellites annonça dèslors une mort prochaine; ensuite le mandarin ayant lu quelques-uns des livres saisis, parmi lesquels se trouvaient une explication du Décalogue et quelques histoires pieuses, la beauté de cette morale le frappa, et il vit clairement qu’il s’était trompé, en confondant les confesseurs avec la société secrète proscrite par les lois. Cependant, comme il se trouvait compromis par son imprudence, il lit venir les prisonniers afin de tirer parti de leurs réponses pour sa justifications, mais ce fut en vain. Après avoir fait donner au jeune écolier cinquante soufflets, et ensuite vingt coups de bâton sur la cheville du pied droit *, voyant qu’il ne pouvait en arracher aucun des infâmes aveux qu’il désirait obtenir, il les fit tous reconduire en prison. Le 2 juin, ils subirent un nouvel interrogatoire par-devant le gouverneur de Yuu-

1 « L'instrument pour les soufflets est composé de deux semelles de cuir de » bœuf, semblables à celles de uos souliers d’Europe, cousues par le talon, et dé- » tachées dans le reste de la longueur : celui qui donne les soufflets le lient par » le talon.» — Nouv. Lett. èdij \ 1. 1, p. 46.

a « Quand on veut frapper des coups de bâton sur la cheville des pieds, on » les appuie d’un côté sur une pierre, et on frappe sur l'autre avec un bâton « long d’environ un pied et de l'épaisseur en carré d’un pouce et demi. » — Nouv. Lett. tdify t. I, p. 47.

tchang, lorsque le lao-ye 1 arriva. Ce mandarin était venu à la tète de neuf cents hommes pour combattre les prétendus Pe-lièn kiao, en sorte que le lao-ye fut condamné à une forte amende pour les avoir induits ainsi en erreur. Le 4 juin, il y eut encore deux interrogatoires et un autre le 5, pendant lequel les accusés reçurent plusieurs soufflets. Comme ce moyen ne suffisait pas au mandarin pour obtenir les aveux qu’il désirait arracher de M. Gléyo, il eut recours à un moyen, qui aboutit seulement à glorifier devant Dieu la constance de son serviteur. « 11 fit , raconte M. Gléyo,

» lui-même , apporter la machine kia-kouen *, pour me » faire donner la torture aux pieds : pour lors les soldats » vinrent autour de moi, et me laissant toujours à genoux,

» ils me poussèrent, et me firent reculer jusqu’au bas de la » salle. Là, ils m’ôtèrent mes souliers et mes bas, me mi- » rent la machine aux pieds et commencèrent à la serrer. » En même temps le fou-tai-ye* crioit du haut de la salle : » Dis donc que tu es venu ici pour chercher des richesses.

• Je lui répondis que je ne le diroispas. — Pourquoi es-tu

• donc veau? — Pour prêcher la religion. — Quelle reli- ** gion? — La religion chrétienne. Voyant qu’il nepouvoit » m’arracher l’aveu qu’il désiroit, il se mit à dire aux bour-

• reaux : écrasez-lui les os. La violence de la douleur me « fit évanouir; je ne voyois presque plus; je n’entendois plus » que la voix des bourreaux qui me crioient à pleine tète : » Dis-donc que tu es venu ici pour avoir du riz et de l’ar- » gent. A la fin, j’entrevis le sous-gouverneur qui disoit au » fou-tai-ye : Monseigneur, cet homme ne reniera point sa

■ Gouverneur supérieur d’une porlion de province.

j • Le kia-kouen, qui est une machine composée de tTois ais d’un bois fort .. dur, fortement liés par un bout et qui s’ouvrent dans leur largeur. On y in- • serre les chevilles des pieds pour les serrer. Il y a des cavités creusées dans le > bois pour enclaver les chevilles des pieds. Dans an des cotés de' celle où je .. fus serré (c’est encore M. Gléyo qui parle), les cavités ne se correspondoient » pas, ce qui augmenta mon tourment. « — Nouv. I.ell. édif. t. I, p. 46.

3 Gouverneur d’une ville de premier ordre.

» religion ; il est inutile de le tourmenter davantage. Alors » il ordonna de lâcher la machine, et tout de suite les sol- » dats me prirent par dsesous les bras, et me portèrent » hors de la salle. Après celte torture , on sent un violent » mouvement dans les entrailles et un malaise dans tout le » corps, qui dure assez long-temps. Lorsqu’on m’eut remis » en prison, j’éprouvai -ces accidcns, et il s’y joignit une - fièvre qui dura deux heures. Je crus que j’allois avoir une » lionne maladie, et que mon heure désirable ne tarderait » pas d'arriver. 11 n'en fut pas ainsi, ayant pris un peu de » nourriture, à la sollicitation des chrétiens, mes douleurs » se dissipèrent, et je me trouvai presqu’entièrement » guéri '. •

Après cette cruelle question, M. Gléyo et ses compagnons comparurent encore dans l’après-midi, par-devant le taoyc qui partit le lendemain pour Tching-tou où les prisonniers le suivirent peu de jours après. Ils y arrivèrent le 21 juin, et furent de suite conduits devant le gouverneur de la ville, qui fit subir un nouvel interrogatoire à M. Gléyo. Ce mandarin voulant éviter des tortures au généreux confesseur, l’engageait à se dire originaire de Kouang-tong; mais M. Gléyo, fidèle jusqu’à la perfection aux principes de la morale chrétienne qui défend de sauver sa vie par le mensonge, ne voulut pas se prêter à ce qu’on lui demandait. Il reçut en conséquence cinq soufflets qui suffirent, dans l'état de faiblesse où il se trouvait, pour le faire tomber évanoui. La prison où il fut jeté ensuite avec les autres chrétiens, devint pour lui un supplice plus horrible peut-être que les souffrances éprouvées précédemment; mais il eut la consolation d’y préparer à la mort un chrétien, qui mourut dans les meilleurs sentiments. Vingt-et-un jours après, on le sépara de ses compagnons qu’on transporta dans une autre prison et qu'on finit par mettre ensuite en liberté. Il était alors si

* Nouv. Lell. rdif. I. I, p. 64.

affaibli qu’il avait peine, dit-il, à tenir la tête droite, et à lever les mains, liées de deux menottes fort serrées '.

Le lendemain du jour où les chrétiens furent relâchés, on donna ordre de le faire changer de cachot , et trois jours après on le conduisit à Yun-tchang. Dans le voyage, il fut atteint d'une maladie contagieuse , qui avait fait mourir un grand nombre de prisonniers à Tching-tou; on lui re fusa le médecin qu il demandait, mais Notre Seigneur qui le réservait à d'autres souffrances, ne voulut pas alors l’appeler àlui. Une lettre du tsong-tou* arriva peu de temps après, enjoignant au mandarin de la ville, de faire déclarer positivement au prisonnier le pays de sa naissance; comme M. Gléyo persistait à dire la vérité, au lieu de se prêter au mensonge qu’on lui demandait, le mandarin tarda quelque temps à répondre; mais enfin de nouveaux ordres lui étant parvenus, il épuisa tous les moyens de persuasion pour vaincre la constance du missionnaire, et il finit par le menacer de la plus rude question pour l’amener à ce qu’il désirait. Voici comment M. Gléyo en parle dans sa relation :« Pour me disposer » à souffrir les tortures, j’ajoutai, dit-il, à mes prières or- » dinaircsla récitation du Rosaire; je le commençai avec une » assez grande émotion et palpitation de cœur, que la crainte » des tourments me causoit : «à la moitié de mon Rosaire, je » sentis que je recouvrais la paix ; quand j’eus fini j’ajoutai » une dizaine pour invoquer Notre Seigneur devant Pilate.

» 11 daigna m’exaucer, me remplit de joie et de force,

» et il me sembloit qu’il me disoit intérieurement d’es- » pérer en son nom tout-puissant de Jésus5. » Le lundi de Pâques, un prisonnier affectionné au confesseur, vint lui annoncer que le gouverneur de la province ordonnait de le faire mourir dans sa prison, et que bientôt il faudrait en venir à l’exécution de cette sentence. <* La nuit étant venue,

1 Loc. cit. p. 69.

2 Gouverneur général d’une province.

3 Nouv. Le», édif. t. I, p. 73.

dit-il en parlant de celte jnup'ée mémorable de sa vie, je

• me jetai sur mon mauvais lit, tout babillé, attendant le » moment où l’on viendront m’eu tirer pour me conduire à » la mort : je passai cette nuit et les deux jours suivants dans » eette attente; dans le troisième mes craintes se dissipèrent » et il nie sembla (pic Dieu lui-mème me disoit iutérieure- » ment qu'il ne permettrait pas ma mort'.» En effet, contre toute espérance, le mandarin chargé de l’exécution de cet ordre différa de jour en jour d'y obéir et peu de temps après il fut déposé. Deux autres mandarins succédèrent à celui-ci en peu de temps, et pendant tous ces changements M. Cléyo put jouir d’un peu de tranquillité. En 1771 il en vint un troisième qui le fit beaucoup plus souffrir, et comme si les tourments qu’il avait subis jusqu’alors eussent été insuffisants pour élever son âme à la perfection qu’il devait atteindre, il se trouva en même temps en proie aux plus grandes peines intérieures. * Vendant plusieurs mois de ■> suite, dit-il, j’eus à soutenir des peines d’esprit bien fortes » et presque continuelles. Dieu me soutint par des grâces

• bien marquées, et m’empècha de succomber. Je me trou- •• vai ensuite exposé à de terribles tentations contre l’espé- » rance. Je suis naturellement pusillanime, porté à l’abat- » tement, à neme rien pardonner, â regarder comme grièves » les moindres fautes que je commets, et toujours aux dé- » pens de cette confiance que Dieu demande de nous ; il la » ranima cependant par sa miséricorde. Il me fit triompher » de ces tentations, et répandit dans mon cœur une joie pure - et une douce paix: il me survint ensuite une croix que » je n’envisageois qu’avec frayeur.

» J’eus pendant un mois de tels éblouissemens, que j'a- » vois tout lieu de craindre de perdre la vue. La pensée d'un » tel état au milieu des compagnons auxquels j’allois être » livré, m’étoit si amère, qu’il me sembloit que je n’avois

1 Loc. cil. p. 74.

» d’autre ressource, ni d'autre consolation, que de désirer » la mort, tant j’avois de répugnance pour une telle afllic— » lion. Enfin, un soir étant enfermé dans l’intérieur de la » prison, je me mis à répandre mon cœur avec larmes, en » présence de mon Dieu; je m’abandonnai à sa miséricorde,

» et lui fis le sacrifice de ma vue : aussitôt que j’eus fait cela, - je me sentis tranquille ; il me sembla même que Dieu me » promettoit intérieurement que je ne perdrois pas la \uc: » je crus à cette parole intérieure; je ne m’occupai plus de » mon infirmité, et ma vue se rétablit peu à peu et assez » promptement1. »

Dans le commencement du mois d’août 1772, le mandarin impatient d’en finir avec son prisonnier fit saisir et mettre à la cunguc quelques chrétiens de la ville qui l’assistaient en prison, et le fil comparaître lui-môme pour lui faire subir les plus affreux traitements. Sur la première réponse de cet homme héroïque, il lui fit appliquer quarante soufflets avec tant de violence qu’il en avait les lèvres gonflées et durcies au point de pouvoir à peine articuler. Il lui demanda ensuite plusieurs fois pourquoi il n’était pas encore mort dans sa prison et s’il n’avait pas songé à se suicider. ■ Je lui répondis que je n’y avois pas pensé, rap- » porte le confesseur. Je m’en vais t’aider à mourir, répli- » qua-t-il. Tout de suite les soldats me saisirent, continue » M. Gléyo, et m’ayant étendu ventre-à-terre, un d’entre eux » commença à me frapper à coup de bamboux sur le milieu * des cuisses nues*. Le mandarin avoit ordonné de frapper » trente coups. Après qu’on m’en eût donné vingt, je sen- » tisque j’allois m’évanouir: dans ce moment Dieu changea

■ Nouv. Lelt. édif. 1. 1, p. 76.

» « Ce supplice esl très-cruel, ordinairement le sang commence à couler dès » les premiers coups, et il en est beaucoup qui meurent après trente ou qua-

* rante. - Du reste voici comment M. Gléyo en parle lui-mime : « Les bam-

* bous sont de gros roseaux d’environ deux pouces de diamètre (ceux dont on » se sert pour frapper les accusés) ; on les fend dans la longueur de cinq à six « pieds eu trois ou quatre parties. Celui qui frappe prend une de ces parties et

» le cœur du mandarin, et il ordonna de cesser'. » De retour en prison il se sentit accablé et crut encore qu'il allait mourir; mais il eut recours au remède ordinaire et toutpuissant de la prière, et, de même que dans les autres circonstances, il en sortit plein de consolation et de courage. Le lendemain le mandarin n’exécuta pas la menace qu'il lui avait faite de lui infliger de uouveau le même supplice pour f aider à mourir. Après avoir donné ordre de supprimer au prisonnier la portion de riz et les autres faibles secours sans lesquels il serait mort de faim, cet homme cruel s'adoucit et le rétablit sur la liste des prisonniers auxquels on fournissait des aliments. Divers événements éloignèrent ensuite ce persécuteur de Yun-tchang, et M. Gléyo n’eut pas d’autres vexations à subir de sa part pendant plusieurs années.

Le 19 février 1776, il comparut de nouveau devant le tribunal où il fut accablé de menaces et d'outrages, mais sans autres mauvais traitements. Dans le courant d’octobre, il fut misa une nouvelle épreuve qu’il supporta avec autant de résignation et de constance que les autres. Son tourment vint cette fois des prisonniers avec qui il se trouvait. Lien qu’il ne leur eût jamais donné le moindre sujet de mécontentement, il leur devint tellement odieux qu’ils furent sur le point de le tuer eux-mêmes. * Je fus, dit-il à cette occasion, » rassasié d’opprobres , et accablé de menaces de m’assom- » mer, de me hacher à coups de couteau : ils disoienl entre » eux ( ce qui, humainement parlant, étoit bien vrai ) , que, » pour m’avoir tué, ils ne seroient pas réputés coupables » d’un nouveau crime, qu’ils en recevroient plutôt récom- » pense que punition. Au milieu de tous ces orages, je pris » le parti de ne chercher d'autres armes que le silence, la » patience et le secours du ciel; lui recommandant sans cesse

• avec le bout de la racine qui est fort noueux, il frappe à grands coups sur le » derrière des cuisses à nu. « — Nouv. Lett. édif. t. I, pp. 40, 1 13.

' Loc. cil. p. 81.

» ma cause, et lui abandonnant ma défense'. » Celte confiance fut récompensée comme elle le méritait; toutes ces menaces se bornèrent à peu près à des paroles sans effet. Bientôt après, des circonstances inespérées vinrent délivrer le prisonnier d'une captivité à laquelle il n’avait jamais prévu d’autre terme que celui même de sa vie.

On le dut à l’intervention du P. Da Rocha, jésuite portugais de Pè-king. Ce père avait été envoyé par l’empereur pour lever au Thibet, la carte d’une province nouvellement conquise parles troupes chinoises, et il dut, à cette occasion, passer par le Sse-tcbouan où la persécution durait encore. Ou était alors au mois de mars 1777. Comme il était très lié avec le gouverneur de la province, et que sa qualité de religieux était parfaitement connue dans l’empire, on ne crut pas que les convenances permissent de conserver des chrétiens en prison au moment où un prêtre de leur religion allait être reçu dans la ville avec honneur. En conséquence, après avoir essayé une dernière tentative pour les faire apostasier, voyant que tous ces efforts étaient inutiles, on mit enfin en liberté tous les indigènes. L’affaire de M. Gléyo souffrit plus de difficulté ; le P. Da Rocba fit de grandes instances pour obtenir son élargissement , mais il ne put y parvenir avant son départ. Pendant qu’il était occupé à remplir sa mission, le gouverneur cédant à ses sollicitations fit venir le prisonnier à Tching-tou. Le mandarin Tchang lui ayant dit que le missionnaire était devenu fou dans sa prison, il lui fit subir trois interrogatoires pour s’assurer de l’état de sa raison et des dispositions dans lesquelles il se trouvait, par rapport aux accusations qu’il pourrait intenter par la suite contre ses persécuteurs. Ensuite il commanda de lui ôter les fers et de le mettre sous la garde d’un jeune mandarin jusqu’à l’arrivée du P. DaRocha. Enfin, le 2 juillet, jour de la Visitation de la Sainte-Vierge, M. Gléyo fut

1 Loc. cil. p. 86

rendu à ses confrères cl aux chrétiens au milieu desquels il se rendit aussitôt. 11 les soutint tous puissamment dans la foi, jusqu'à sa bienheureuse mort, arrivée le jour de l’Épiphanie de l’année 1786, après une longue et douloureuse maladie. 11 attribua constamment à la protection de la Sainte Vierge la délivrance que lui avait procurée les soins du P. Da Hocha. Du reste, dès les premières années de sa prison, il avait reçu de Dieu plusieurs faveurs extraordinaires qu'on craignit autrefois de publier dans les relations de ses souffrances; il fut, un jour entr’autres, communié miraculeusement dans sa prison et il eut plusieurs fois révélation des choses qui devaient lui arriver dans la suite.

Dieu donna encore une nouvelle marque de sa providence sur le missionnaire, dans les traits de vengeance éclatante qui furent remarqués à cette occasion. Le mandarin Tcliang fut destitué l’année même où M. Gléyo sortit de prison; celui qui voulait le faire mourir ayant été condamné à mort par l’empereur, se suicida trois ou quatre ans auparavant; ou croit que celui deTching-tou finit de même; enfin trois autres de ceux qui le firent plus ou moins souffrir, pendant sa captivité, perdirent leur dignité vers la même époque.

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