‹ Lettres à Mgr l'évêque de Langres, sur la Congrégation des Missions ÉtrangèresChapitre 26 sur 89 · QUI EH SONT LA SUITE. — PRISE ET MORT DE M. SOU · texte numérisé non relu

QUI EH SONT LA SUITE. — PRISE ET MORT DE M. SOU

VIBON.

En 1791, la mission du Sse-tchouan fut soumise à une épreuve dont les suites pouvaient être de la dernière conséquence, mais qui, heureusement se termina autrement qu'on ne pouvait raisonnablement s’y attendre. Voici le fait qui en devint l’occasion. Deux bonzes de la secte des Tao-sse avaient formé le projet de renverser la dynastie actuelle et de massacrer tous les Tatars de la Chine-, ils choisirent pour leur Empereur un jeune homme de la lie du peuple, chassé de sa famille pour cause d’inconduite, mais à qui un tireur d'horoscope avait promis la souveraine puissance dans un terme peu éloigné. Malgré le peu de fondement de cette imposture, un grand nombre de personnes entrèrent dans la conjuration; on prépara des armes, on se distribua les emplois futurs, et la dernière nuit de l’année chinoise fut choisie comme plus favorable pour l’exécution du complot. On espérait profiter de la licence à laquelle le peuple a coutume de se livrer en cette circonstance. Malheureusement un catéchumène assez influent , et plusieurs chrétiens se laissèrent séduire par les conjurés, et s’unirent à eux dans l’espérance d’obtenir plus tard, du nouveau gouvernement, la liberté de religion. Faute très-grave qui fut ensuite imputée à tous les chrétiens quoi qu’ils en fussent fort innocents.

Les coupables avaient eu en effet le plus grand soin de cacher leur projet aux missionnaires, craignant, disaient-ils, que, ne s’entendant pas aux choses temporelles, ils ne le fissent manquer. Quelques-uns cependant crurent ensuite devoir le leur faire connaître pour trauquilliser leur conscience. Deux d’entr’eux en firent part à Mgr de Caradre, qui les obligea de suite d’aller faire leur déclaration aux mandarins. Il était déjà trop tard, car des païens étrangers

au complot les avaient prévenus, et on était eu mesure d’arrêter les suites de cette conjuration. On fit alors courir le bruit que les chrétiens se révoltaient eu masse, et l’indignation publique était grande contre eux, lorsqu’elle fut un peu calmée par un grand mandarin, témoin de la conduite des chrétiens dans la persécution de 1785, et qui soutenait hautement leur innocence dans cette circonstance. Cependant le catéchumène dont nous avons parlé ayant accusé plusieurs chrétiens d’àvoir contribué à la révolte par offrande d’argent, on vint à l'improviste cerner la maison où se trouvait alors M** d’Agathopolis avec un prêtre chinois et deux catéchistes. Le mandarin ayant ordonné l’arrestation de tous ceux qui s’y trouveraient, à l’exception des femmes et des vieillards, Mar d’Agalhopolis fut épargné, tandis que le prêtre chinois, les deux catéchistes et plusieurs chrétiens furent enchaînés et conduits au prétoire. Le mandarin interrogea d’abord le prêtre et les catéchistes, à chacun desquels il fit appliquer vingt-cinq coups de bâtou. Quelques jours après ils furent relâchés, parce que leur innocence fut pleinement reconnue. D’autres persécutions particulières eurent lieu à l’occasion de ce même complot, mais les mandarins supérieurs refusèrent toujours de confondre les chrétiens avec les révoltés. Les chefs de ces derniers furent condamnés à être coupés en morceaux, ce qu’on exécuta bientôt après.

L’année suivante, 1792, fut plus féconde que les autres en conversion de païens ; c’était, pour les missionnaires , la plus douce récompense de leurs peines. Diverses causes amenèrent encore des vexations locales contre les chrétiens ; quelques-uns d’entr’eux furent frappés à coups de bâton, mis en cage, et soumis à diverses épreuves qui n’eurent pas de suites bien funestes. Enfin, le 28 septembre de la même année, la mission perdit son vénérable évêque, M®r d’Agathopolis, mort à l’âge de 08 ans. Pendant les années suivantes les progrès de la religion se poursuivirent d'une manière vraiment satisfaisante, malgré les persécutions locales

réservées en tout temps à ceux qui veulent suivre la sainte loi de Jésus-Christ. En 1797, la prise d’un de nos missionnaires, M. Souviron, découvert à son entrée en Chine, excita une persécution plus grave dans la province de Kouang-tong où il fut arrêté.

Ce bienheureux confesseur avait été élevé au sacerdoce, dans la petite communauté de Saint-Sulpice; il était arrivé à Macao le 9 juin 1796, et parti pour le Sse-tchouan le 2 mars de l'année suivante. Le 1 1 , il fut arrêté ainsi que les chrétiens qui l'accompagnaient ; on les interrogea et on les lit conduire à Kouang-tong six jours après. Dans l'intervalle, deux d’entre les chrétiens arrêtés ayant été surpris au moment où ils faisaient leurs prières dans la prison, l’un d’eux reçut dix soufflets, et l’autre fut condamné à se tenir à genoux sur des chaînes de fer. Arrivés à Kouang-tong, ils furent conduits devant le gouverneur qui les interrogea, en fit maltraiter plusieurs et les envoya ensuite en prison. Pendant ce temps, la persécution s'étendait dans la province à toutes les personnes accusées d’avoir favorisé l'entrée du missionnaire; plusieurs chrétiens furent gravement maltraités à cette occasion ; une femme entr'autre eut à subir un horrible supplice, à l'aide duquel on ne parvint pas cependant à obtenir d’elle l’apostasie qu’on demandait. On lui écrasa les doigts des mains, qu’on enveloppa ensuite d’un linge imbibé d’huile auquel on mit le feu. D’autres chrétiens moururent par suite de leurs tourments. A Macao, M. Létondal, procureur de nos missions, faillit être pris par ruse et ensuite par violence ; mais il fut sauvé par sa prudence et par la fermeté dont les autorités portugaises donnèrent des preuves remarquables au moment du danger.

Pendant ce temps, M. Souviron mourut en prison d’une fièvre maligne qui l’emporta en huit jours. Deux mois après, un chrétien obtint la permission d’exhumer le corps et de le transporter dans le lieu où reposent plusieurs autres missionnaires morts à Kouang-tong. « H trouva, dit la re-

lutiou, le corps entier, flexible, nullement défigure, et » n’ayant aucune mauvaise odeur, quoiqu'il eût été près de * deux mois sous terre , dans une fosse qui n’était pas pro- » fonde, et dans un temps de chaleur excessive » Quant aux autres chrétiens , ils montrèrent une grande constance dans les tourments, surtout le courrier Louis Lieou, qui fut ensuite condamné à l’esclavage perpétuel à Y-ly en Tartarie, ainsi qu’un autre chrétien nommé Ny-hy. Un troisième nommé Tchen-po fut condamné à recevoir cent coups de bâton , et à l’exil pendant trois ans; d’autres furent mis en liberté.

Le 15 octobre 1796, éclata la plus terrible insurrection que les PtMien-kiao eussent encore excitée dans l’empire, depuis le commencement de la dynastie régnante. Les excès qu’ils commirent furent horribles et leur nombre, assez faible dans le principe, devint si prodigieux qu’on n’hésitait pas à le porter jusqu’à trois cent mille hommes, y compris les insurgés étrangers à la secte. Ils brûlèrent deux villes du Sse-tchouan , ainsi que les marchés et toutes les habitations qu’ils rencontraient sur leur passage; ils battirent souvent les troupes envoyés contre eux ; en un mot, ils devinrent si redoutables en peu de temps qu’ou put craindre un instant les plus grands bouleversements dans l’empire.

Pendant tout ce temps les chrétiens eurent souvent à souffrir de la part des infidèles qui affectaient de les confondre avec les révoltés, pour autoriser les mauvais traitements qu’ils leur faisaient subir. En général, cependant, les mandarins leur rendaient justice, en sorte que tout se réduisit pour eux à quelques persécutions locales peu importantes. La religion faisait même des progrès assez sensibles dans les divers districts de la mission , et notamment dans la province du Kouei-tcheou ; mais le petit nombre des missionnaires ne leur permit pas de seconder suffisamment cette

1 Nouv. Lclt. edif. I. III, [i. 281.

marche de la grâce. Alors, comme à toutes les époques un peu difficiles, on sentait bien vivement l’avantage du college formé depuis quelques années au Yun-nàn pour l’éducation des prêtres indigènes ; malheureusement la persécution le détruisit quelques années après.

La mission était alors sur le point de tomber de nouveau dans le danger, toujours sérieux pour une Eglise persécutée, de se trouver sans évêque. M®r de Caradre était fort accablé d’une maladie qui lui enlevait toutes ses forces, lorsqu’il reçut de Rome les pouvoirs nécessaires pour sacrer son coadjuteur sous le titre d'évêque de Tabraca. M. Dufresse, désigné par le Souverain Pontife , fut sacré en cette qualité le jour de saint Jacques apôtre, 25 juillet 1800. L’année suivante, M«r de Caradre réduit à l’extrémité , se voyant sur le point de paraître devant Dieu , adressait à son coadjuteur une lettre où l’on remarque un passage bien capable de donner une haute idée de la vertu du vénérable évêque qui l’écrivait : « Agissez, disait-il , plus que je n’ai fait, en » grande cordialité, déférence et bénignité avec les con- » frères. Priez beaucoup pour moi, qui suis si pauvre » et si misérable, et qui ai été tant orgueilleux. Je vous de- » mande pardon de tous ces déportemens. Je vous le de- » mande, et à vous, et à tous, et suis, in œternum, votre » humble ami '. » Ensuite il sembla se rétablir ; mais bientôt après la maladie fit de nouveaux progrès, et il mourut le 15 novembre suivant, en prononçant ces paroles de Notre Seigneur : In manus tuas, Domine, commendo spirilum meum.

M«r de Saint-Martin , évêque de Caradre , avait été directeur et professeur de théologie au séminaire Saint- Louis à Paris. Né lui-même dans cette ville, il la quitta comme tant d’autres hommes vraiment apostoliques1, sans vou-

1 Nom. Letl. édif. t. III, p. 4/2.

‘ Msr de Béryl lie, M«r d’Adran et plusieurs autres.

loir s’exposer au danger de faire les derniers adieux à ses parents qui s’opposaient à sa vocation. Il arriva au Ssetchouan en 1774, fut sacré évêque deCaradre dix ans après, et il eut la consolation de voir le nombre des chrétiens presque doublé pendant les dix dernières années de son ministère apostolique.

Le 25 juillet 1802, Mgr de Tabraca sacra évêque de Caradre, M. Trenchant qu’il avait choisi pour son coadjuteur en vertu d’un bref de 1798. Les années qui suivirent furent aussi favorables à la religion qu’on pouvait l’espérer, les mandarins laissaient les chrétiens pratiquer en paix leur religion , de nombreux catéchumènes se formaient , les écoles étaient fréquentées même par des enfants païens, le collège augmentait en nombre , et , chaque année, quelques prêtres chinois venaient remplacer les vides faits par le temps au milieu des ouvriers appelés à cette grande moisson.

SÏIÎODE DU SSE TCHOUAN.

Cependant , Mer de Tabraca, prévoyant bien que ce calme ne pouvait pas être de longue durée , résolut d’en profiter pour former dans son vicariat une de ces assemblées si utiles, spécialement dans une Église naissante. Il couvoqua et eut le bonheur de faire célébrer le premier synode qui ait jamais été réuni en Chine. Il indiqua cette assemblée pour le commencement de septembre 1803, et ordonna en conséquence des prières dans tout le vicariat, sans toutefois faire connaître le but de ces prières, dans la crainte de quelque indiscrétion. Sur les dix-neuf prêtres qui se trouvaient alors dans la mission , quatorze purent se rendre dans le district de Tchong-king-tcheou, désigné par le vicaire apostolique ; les autres en furent empêches par les besoins des ebrétien-

lé» et du collège. M*r de Caradre fut de même retenu ailleurs. M»r de Tabraca en rendait compte de la manière suivante, dans une lettre de cette époque. « Nous célébrâmes » notre synode, dit-il, selon l’usage le plus ordinaire » dans l'Eglise , en trois sessions , et selon le rit prescrit » dans le pontifical. La première session se tint le 2 sep- » tembre, la seconde le 5, et la troisième le 9 : les congré- » gâtions ou assemblées qui précédoient chaque session fu- » rent très-fréquentes. Quand les prêtres furent tous arri- » vés, vers la fin du mois d’août, on en tint régulièrement » quatre chaque jour, excepté les jours de session, qu’on ne » pouvoit en tenir que deux. On y étoit occupé depuis le » matin jusqu'au soir ; on avoit à peine le loisir de célébrer » la messe, de réciter l'office, et de prendre les repas.

» Comme je voulois faire statuer tout ce qui me paroissoit » plus essentiel et plus instructif pour l’administration des » sacremens et pour la conduite des missionnaires, tant par » rapport à eux-mêmes, que par rapport aux fidèles, les » matières étoient trop multipliées pour qu’on pût agir au- » treinent ; on eût été obligé de prolonger le syuode, ce qui » n’est point expédient dans ces pays. Le moindre vent pou- » voit tout renverser, ou nous disperser avant le temps né- “ cessaire. Un si grand nombre de prêtres ne pouvoieut » faire ici un long séjour qu’au détriment de bien des âmes,

» au moins des malades qui seroient morts sans sacremens.

» Les congrégations se teuoient partie en ma présence, et » alors tous les prêtres y assistaient ; partie en présence de » M. Florens ', et tous les prêtres chinois s’y trouvoient. Ce » qu’il avoit proposé et expliqué dans une première assem- » blée , je le proposois et l’expliquois dans une seconde,

» laissant à chacun la liberté de dire son sentiment ; je » m’efforçois principalement de leur bien inculquer ces sta-

* Missionnaire français devenu quelques années après évêque de Zék tf coadjuteur du Sse-lchouan.

» tuts, de les leur faire bien comprendre, et de les disposer » à les observer fidèlement * . •

La bonté divine récompensa ce Prélat si éminemment apostolique des soins qu’il prit en cette circonstance pour le bien de son Eglise , car il sortit de ce synode une collection de statuts tout remplis de l'esprit de sagesse et de piété, approuvés depuis solennellement par le Souverain Pontife. La Sacrée Congrégation de la Propagande les fit même imprimer plusieurs fois à ses frais, et les proposa depuis à tous les autres missionnaires de la Chine comme la meilleure règle de conduite à suivre dans leur ministère apostolique.

L’ensemble de ces statuts est divisé en dix chapitres dont les cinq premiers forment la matière des travaux de la première session . Le premier chapitre traite des sacrements en général, de la sainteté nécessaire au ministre qui les administre, des rits à observer, des précautions à prendre pour se garantir de la simonie et de l'acception des personnes, enfin des instructions à donner aux fidèles par rapport aux dispositions qu’ils doivent apporter pour les recevoir. Le second chapitre a rapport au saint Baptême ; on y recommande l’exacte observation de toutes les cérémonies prescrites par l’Église, excepté, bien entendu, le cas de nécessité. Viennent ensuite les indications relatives à l'instruction exigée des catéchumènes, à l’examen qu’on doit eu faire, et aux précautions à prendre relativement aux jeunes filles fiancées à des païens et aux enfants des infidèles. Dans le troisième chapitre on traite de la Confirmation , de la manière dont on doit l’administrer, et de l’àge auquel elle peut être reçue, spécialement dans le temps de persécution. Le quatrième chapitre parle de la sainte Eucharistie, et le cinquième du saint sacrifice de la Messe, avec différentes règles # et instructions capables de guider et de sanctifier le prêtre et les fidèles dans la participation à nos augustes mystères.

* Nouv. Lut. edif. I, IV, 1>. GU.

Le chapitre sixième, qui commence la seconde session du synode, est consacré au sacrement de la Pénitence ; il indique les dispositions requises pour s’en approcher dignement et l’obligation d’en instruire les fidèles; les qualités nécessaires au prêtre dans l’accomplissement de cette redoutable fonction, et le mode de conduite par rapport aux différents états des pénitents. Dans le septième on parle de l'Extrôme-Onction , du zèle que les prêtres doivent avoir pour l'administrer aussi souvent qu’ils le peuvent, des soins è donner aux malades , et du mode d'administration à employer. Le huitième traite du sacrement de l’Ordre, et indique les conditions requises pour que les élèves puissent être admis au collège , et ensuite promus aux ordres sacrés.

La troisième session commence au chapitre neuvième, entièrement consacré aux instructions sur le Mariage, et en particulier sur les difficultés relatives aux fiançailles faites avant l’âge de puberté selon l’usage chinois, aux mariages clandestins, et à la disparité de culte. Le chapitre dixième est de la plus haute importance en ce qu’il donne des règles aux missionnaires, relativement à leur conduite personnelle et aux soins qu’ils doivent donner aux chrétiens. On leur représente la vie d’un missionnaire comme une vie d’oraison, de retraite et de silence intérieur ; on leur prescrit à cet effet des retraites annuelles, les fréquents retours sur eux-mêmes, et les autres moyens indiqués par les auteurs de la science spirituelle pour arriver à cette vie divine, que nous devons tous mener sur la terre, en attendant le jour de la consommation en Dieu. On leur trace ensuite des règles pleines de sagesse, sur la réserve qu’ils doivent apporter dans leurs rapports avec les chrétiens, surtout avec les personnes de sexe différent, sur la frugalité dans la nourriture , la modestie des vêtements et l’amour, de la pauvreté, sur la juste et paternelle impartialité dont ils doivent user envers les fidèles , soit dans le cours de la visite de leur district, soit en toute autre circonstance. On leur

recommande d’éviter également la trop grande sévérité ou un relâchement déraisonnable dans les principes de morale pratique ; on les prémunit encore contre la tentation de se mêler des affaires du siècle, auxquelles ils doivent toujours être étrangers. On leur parle ensuite du zèle qu’ils doivent avoir pour leur troupeau, des soins à prendre pour le maintenir dans la bonne voie, et pour y ramener ceux qui s’en écartent, du bon exemple à donner, des efforts qu’on doit tenter pour établir des écoles chrétiennes, et de la vigilance avec laquelle on doit veiller à ce que les chrétiens ne participent pas aux coutumes superstitieuses des infidèles. Enfin on leur fait un devoir de rendre compte chaque année, au ■vicaire apostolique, de l’état du district confié à leur zèle. Pour cela on leur propose une série de questions auxquelles on exhorte chacun d’eux à répondre, à la fin de chaque visite annuelle. Viennent ensuite les acclamations d’usage à la fin des assemblés synodales. On y a joint aussi les noms des prêtres qui firent partie de celle dont nous venons de nous occuper. Ce sont : M. Florens, chargé de plusieurs chrétientés dans la partie occidentale et septentrionale du Sse-tchouan, les prêtres chinois, C. Ven, S. Tong, L. Ly, A. Lieou, J. Lieou, B. Yang, M. Tang, Y. Ma et M. Lo, missionnaires dans la même province; S. Nien, dans le Yunnàn, et A. Tchao, Lo et Kan dans le Kouei-Tcheou.

Ou envoya ensuite les actes’ de ce synode à l’examen de la Propagande. Deux commissaires furent aussitôt choisis à cet effet, mais les troubles d’Europe empêchèrent pendant plusieurs années la décision de cette affaire. Elle fut reprise seulement au retour du Souverain Pontife à Rome. Enfin le 29 juin 1822, le cardinal Gonzalvi, pro-préfet de la Propagande, adressait à de Sinite , vicaire apostolique du Sse-tchouan, une lettre d’approbation du synode, extrêmement honorable pour la mémoire de Mer de Tabraca.

La Sacrée Congrégation en fit ensuite imprimer lesstatuts, auxquels elle joignit une lettre pastorale de M*r de Caradre.

Celle lettre, adressée aux prêtres des trois provinces soumises à sa juridiction, est relative à la conduite qu'ils doivent tenir à l'égard des religieuses établies dans la mission On y trouve des règles excellentes pour ce qui concerne l’admission des postulantes, la manière de les conduire, l'établissement des écoles qu’elles sont appelées à diriger, ainsi que les rapports à établir entr’ elles et les missionnaires ou les catéchistes. De cette manière, on a présenté un ensemble de préceptes et de réglements dont les missionnaires peuvent tirer un grand parti pour leur conduite particulière aussi hien que pour l'administration des chrétientés qu'ils dirigent.

NOUVELLES PERSÉCUTIONS. — ZÈLE DE M. HAMEL POUR LA FORMATION DU CLERGÉ INDIGÈNE. — SA SAINTE MORT.

Deux ans étaient à peine écoulés depuis la célébration du synode, lorsqu’une persécution s’éleva dans l'église de Pè-king. Le P. Adéodat, religieux de l’ordre de Saint-Augustin, et treize chrétiens furent condamnés à l’exil perpétuel, après quoi l’Empereur publia un nouvel édit contre le christianisme dans tout l’empire. Heureusement le gouverneur du Sse-tchouan était bien disposé en faveur des chrétiens qu’il estimait, en sorte que l’édit n’eut pas alors de suites bien funestes dans le vicariat.

La même année, la soumission complète des Pê-lien-kiao enleva aux infidèles le prétexte dont ils s’étaient si souvent servis pour autoriser leurs mauvais traitements à l’égard des chrétiens ; mais ils ne manquèrent pas d’autres raisons pour continuer d'exercer sur quelques-uns d'entr’eux les

1 Msr d’tfcrinée avait donné à ces religieuses des règles approuvées par la S. Congrégation en 1784.

mômes vexations que par le passé. Le refus de contribuer aux cérémonies idolàtriques usitées en différentes circonstances était un motif bien suffisant pour faire tourmenter ces derniers à l’occasion. Aussi, malgré la bienveillance des grands mandarins, il y eut, par suite de l’édit de l’empereur, plusieurs persécutions locales dans la province.

La mission fit de plus une grande perte le 18 avril 1806 , dans la personue de de Caradre, coadjuteur du vicaire apostolique. Il mourut âgé seulement de quarante ans, après en avoir passé quatorze dans les pénibles travaux de l’apostolat. Cette mort causa encore de grandes craintes par rapport à la difficulté d’avoir un évêque, dans le cas où Msr de Tabraca viendrait à mourir avant d’avoir pu sacrer un nouveau coadjuteur. Les bulles nécessaires pour cette consécration n’arrivèrent au Sse-tchouan qu’en 1810. M. Florens fut en conséquence sacré évêque de Zéla le 29 juin, jour de saint Pierre et saint Paul, apôtres.

Dans le courant du mois d’août, le gouverneur nouvellement arrivé au Sse-tchouan , publia un édit de persécution contre les chrétiens dont il parlait avec le plus grand mépris, et dont il voulait abolir le culte dans toute l’étendue de son gouvernement. Les progrès de la foi dans un district de la partie septentrionale de la province en furent l’occasion. Les païens jaloux de ces succès répandirent le bruit que les chrétiens voulaient se révolter et qu’ils amassaient des armes dans leurs maisons. Cette fausse imputation prit une telle consistance, que de tous côtés le peuple se préparait à la défense et le gouverneur s’empressa de publier son édit de persécution. Un certain nombre de chrétiens furent saisis à cette occasion, chargés de fers et éprouvés par divers supplices, auxquels plusieurs eurent la faiblesse de céder en donnant des marques d’apostasie. En 1809, la province du Yun-nûn avait été affligée de même par une persécution, à la suite de laquelle trois confesseurs furent condamnés à l’exil perpétuel en Tartaric: tandis qu’au Kouei-tcheou , la paix

n’élait troublée par aucune vexation extraordinaire. [.« nombre des sujets qui se présentaient alors au collège était assez considérable pour la mission ; mais le défaut de ressources et les mesures de prudence exigées par l’état de la province, forçaient à différer l’admission de plusieurs malgré leurs bonnes dispositions.

La persécution du Sse-tchouan continua encore en 1811, par suite de la haine du gouverneur et de l’imprudence de quelques chrétiens. M*r de Zéla ainsi qu’un prêtre chinois furent l’un et l’autre dénoncés comme Européens; mais les recherches qu’on fit pour les saisir furent sans résultat. Les divers districts de la province fureut plus ou moins inquiétés selon les dispositions des mandarins particuliers, et plusieurs chrétiens supportèrent avec grand courage les horribles tortures auxquelles on les soumit pour les faire renoncer à la foi. Au Yuu-nàn et au Kouei-tcheou, la religion continuait à faire quelques progrès.

Dans le même temps, et à l'occasion de la prise d'un prêtre chinois du Chen-si, l’empereur Kia king fit publier à Pè-king un nouvel édit portaut peine de mort contre tous les maîtres de la religion découverts dans l’empire. Les missionnaires de Pè king fureut en particulier exposés à de grands dangers à cette occasion , parce qu’on voulait tous les expulser de la capitale, à l’exception de trois d’entr’ eux réservés pour le tribunal des mathématiques. Plusieurs furent renvoyés en effet, et l’on soumit à une grande surveillance ceux qui restèrent, afin d'empècher les chrétiens d’avoir avec eux aucune communication. Le but du gouvernement était de les forcer à se réduire aux seules occupations scientifiques qu'on leur donnait et sans lesquelles on les eût tous également bannis de l’empire. Cette position toute précaire qu elle fût valait encore mieux, pour le bien général de la religion en Chine, qu’une expulsion absolue; aussi les missionnaires se résignèrent-ils à la supporter dans l’espérance de jours meilleurs.

La persécution se ralentit un peu au Sse-tchouan sur la fin de 1811; mais elle éclata au Kouei-tcheou avec assez de violence; un catéchumène y fut tué par les païens qui conduisirent encore en prison d’autres néophytes. Le 13 décembre 1812, mourut M. Hamel, vénérable missionnaire dont les travaux contribuèrent, pendant trente-six ans, à sou* tenir la mission à laquelle sa vie était tout-à-fait consacrée; il s’était spécialement dévoué à l'éducation du clergé national, et on lai dut la traduction chinoise d’une Théologie destinée aux élèves auxquels ou n'était pas à même d’enseigner la langue latine. Important et précieux travail dont la nécessité se faisait alors bien vivement sentir. Mais le pins puissant encouragement qu’il ait pu donuer à ses élèves a été le constant exemple d’une vertu rare et d’une inaltérable charité qui le faisaient comparer à saint Vincent de Paul. « II paroissoit n'avoir d’autre goût et d’autre inclination » que pour l’instruction de la jeunesse, et pour travailler •* dans la retraite au bien delà mission. Il redoutoit l’exer- •• cice du ministère extérieur. Il y travailla pourtant les » trois premières années après son entrée dans la mission ; » mais rien ne le satisfit davantage que de s'en voir dé- » chargé pour être mis à la tète du collège nouvellement >> établi, lequel fut, depuis ce temps, le principal objet de

» ses occupations 11 avoit coutume de s’appeler ludi-

» magisler, pauvre maître d’école. Les fidèles des environs » du collège le regardoient comme un- homme fort savant , » et en même temps comme un saint : dans leurs doutes et » leurs difficultés, ils avoient principalement recours à lui, » s’en retournoient toujours satisfaits de ses décisions, et y •> acquiesçoient sans peine. Quand ils se voyoient délivrés >• ou préservés de quelques calamités, accidents ou maladies, » ils l’attribuoient à l’efficacité de ses prières. La vertu qui » le caractérisoit, et éclatoit davantage en lui, étoit la dou- » ceur. Il fut toujours en paix avec ses supérieurs, avec ses » confrères, avec les prêtres, avec ses élèves et les autres

» chrétiens; il ne craignoit rien tant que de faire de la peine » à qui que ce fût ; si son devoir l’obligeoit à faire quelques » réprimandes à scs élèves ou à des chrétiens, elles étoient » toujours accompagnées de quelques paroles de douceur; » si ses sentiments se trouvoient différens de ceux des autres, » il ne contestoit point; mais il laissoit à chacun sa façon de » penser, et soumeltoit toujours son jugement à celui de ses » supérieurs'. » La mort de cet homme, aussi distingué par ses connaissances que profondément anéanti dans son humilité, fut telle qu’avait été sa vie, calme, douceet résignée; les douleurs qu’il souffrait étaient cependant bien graudes; mais habitué de long-temps à une continuelle mortification, il les supportait avec la plus grande constance et fl se contentait d’exprimer sa résignation par cette parole qu’il aimait à redire : Quolidiè morior \ Ses funérailles se firent avec une pompe beaucoup plus solennelle qu’on ne pouvait s’y attendre dans un pays de persécution. On lui éleva de plus un monument plus beau qu'aucun de ceux placés sur le tombeau des vicaires apostoliques eux-mèmes. M«r de Zéla vint ensuiteleremplacer et se mettre à la tète du collège, eu attendant qu’un missionnaire européen fût assez instruit dans les lettres chinoises pour diriger lui-mème les élèves.

La mission fut un peu consolée de cette perte par la trau-? quillité dont elle continuait à jouir depuis les derniers mois de l’année 1 8 1 2 ; on devait cet instant de calme à la crainte conçue par la cour de voir les derniers missionnaires de Pè-king demander eux-mèmes à sortir de l’empire, pour se délivrer des vexations continuelles auxquelles le dernier édit les exposait. Les choses demeurèrent en cet état pendant toute l’année suivante et même en 1814, ce qui u’empèchait pas toutefois les vexations locales jusqu’alors inévitables. Les chrétientés du Kouei-tcheou et du Yun-nànfu-

‘ Nouv. Lelt. édit. I. Y, pp. 20 et 22.

1 Jt meurs tous les jours. I. Co*. <•. *y, v. 3 1 .

rcnt moins tranquilles eteurent à supportcrdiversesépreuves qui retardèrent beaucoup les progrès de la foi dans cos contrées. Mais une terrible tempête allait bientôt se déchaîner de nouveau sur la mission, et les chrétiens devaient assister au glorieux et sanglapt triomphe de leur premier pasteur.

l'ERSÉCUTIOX PE 1814. MARTYRE DE Mcl1 DE TARRACA.

Sur la fin de 1814, un infidèle fit connaître au gouverneur l’état de la mission qu’il avait connu en feignant de vouloir se faire lui-mème chrétien. Il fit savoir que le collège avait été dirigé tout récemment par un Européen, mort seulement depuis peu, et qu’il y avait un évêque dans la province. Cette accusation motiva de suite un édit en vertu duquel il était ordonné de poursuivre immédiatement les chrétiens et le maître de la religion ainsi dénoncé. Les arrestations commencèrent à Tchiug-tou, et dans les districts en vironnants, ensuite la persécution s’étendit à toute la province où l’on emprisonna un grand nombre de chrétiens de tout ûge qu’on voulait forcer à apostasier. Plusieurs eurent la faiblesse de céder à la violence; mais d’autres réparèrent en quelque sorte, par leur courage, le scandale causé à l’Église par la chute de leurs frères. Dès le 1 3 octobre 18 1 4 , un chrétien nommé Tching mourut au milieu des tourments, dans le district de Lou-tcheou. Les plus cruelles violences furent exercées sur la chrétienté de Lo-jang-keou spécialement signalée surtout à cause du collège qui s’y trouvait établi. Les satellites y étant arrivés le 14 octobre, pillèrent et brûlèrent cet établissement dont les élèves s’étaient eufuis à l’approche du danger; ils détruisirent de même les travaux du monument de M. Hamel, sans toutefois toucher au tombeau. Ils pillèrent de même plusieurs maisons de chré-

tiens, qu'ils avaieul fouillées pour tâcher d'y découvrir M*r de Zéla.

Le Yun-nàn se ressentit bientôt des effets de la persécution, car les perquisitions y commencèrent prcsqu'aussitôt après la ruine du collège; plusieurs chrétiens y furent emprisonnés et tourmentés pour les engager à renoncer à la foi; mais là, comme ailleurs, plusieurs d'entr’eux eurent la gloire de confesser courageusement la vérité évangélique devant les puissances. M«r de Zéla se réfugia pendant quelque temps au Sse-tchouan où il fut signalé aux mandarins; il se retira ensuite au Tong-king avec deux écoliers, et il mourut dans sa fuite, le 14 décembre de la même année.

Les mandarins de Soui-fou ayant quitté Lo-jaug-keou, après la destruction du college, y laissèrent encore uu mandarin inférieur à la tète de quarante soldats qui s’y eutretinreut pendant plusieurs mois aux dépeus de cette malheureuse chrétienté. De son côté , M»r de Tabraca courait d'aussi grands dangers que son coadjuteur, car il se trouvait en but à des poursuites de deux apostats, acharnés à faire tomber cette riche proie entre les mains des persécuteurs. Tout son district était eu feu, on poursuivait et on emprisonnait les chrétiens de tous les côtés pour parvenir à le découvrir lui-même. Dans la nuit du 9 janvier 1815, les satellites étant venus faire de nouvelles perquisitions dans le lieu où il se trouvait, il résolut dese livrer lui-même entre leurs mains, pour épargner à son troupeau des souffrances dont il se regardait comme la principale cause. Quelques chrétiens approuvaient son dessein mais les autres s'y opposèrent, et il dut se résigner >. attendre encore quelques mois le jour de son grand sacrifice.

Au mois de mai suivant, SI. Escodéca ayant échappé à de grands dangers parvint à découvrir une retraite plus assurée; il put non-seulement s’y réfugier lui-même, mais encore visiter son évêque et l’engager à se reudre dans le même asile. Les chrétiens y virent trop de difficultés et

M*r de Tabraca crut devoir se retirer ailleurs. C’est là que dans le dessein de la Providence il devait être arrêté peu de jours après. En effet, le mandarin de Siu tsin-hien ayant appris que plusieurs chrétiens connaissaient le lieu où le prélat s'étaitreliré, envoya des satellites pour tàcherdele prendre. Ceux-ci parvinrent, à force de mauvais traitements, à obtenir d’ u n jeune chrétien l’aveu qu’ils désiraient ; après quoi ce pauvre jeune homme les conduisit dans l’endroit même où l'évêque se trouvait caché. Surpris de la sorte, le 18 mai 1815, Msr de Tabraca fut enchaîné aussitôt et conduit devant les mandarins. Ceui-3i le traitèrent avec les plus grands égards, ou lui ôta ses chaînes, et on lui fit préparer un repas que les mandarins partagèrent avec lui, en ayant soin de lui donner à table la place la plus honorable. Le lendemain on le transporta en palanquin au prétoire de Tching-tou et on lui donna pour domestique le père du jeune homme qui l'avait livré. Ce dernier fut renvoyé dans sa famille et ensuite rappelé pour être mis dans la prison criminelle où il séjourna fort long-temps. Les mandarins continuèrent ensuite à traiter M®r de Tabraca de la manière la plus honorable ; ils le logèrent dans le palais du gouverneur de la ville, le firent manger à leur table et lui rendirent ses livres, avec la faculté de suivre ses exercices ordinaires de piété.

M. Escodéca fit alors plusieurs démarches pour obtenir des chrétiens une somme d’argent suffisante pour la rançon de l’illustre captif; mais tous ces efforts furent inutiles, et il fallut abandonner à Dieu le sort de son serviteur. Pendant les quatre mois qu'il passa ainsi en attendant son jugement, on ne voulut pas l’interroger juridiquement, dans la crainte que les mandarins ne fùssent compromis à raison de la présence même du prélat dans la province. Toutefois , afin de motiver un jugement contre lui, on se contenta de l’interroger par forme d’entretiens familiers, pendant lesquels deux ministres du tribunal , cachés et à portée d’entendre ce qui se disait, consignaient, par écrit, les déposi-

tions du prélat. Ce deruier proiita de la circonstance pour exposer aux mandarins la saiuteté de nos croyances, la vanité des religions de l’empire et l’innocence des chrétiens. Il le fit avec un accent de conviction et de vérité qui frappa profondément ceux qui l’entendaient. Le 1 4 septembre, fête de l'Exaltation de la sainte Croix, on le transporta, en palanquin , au tribubal du juge criminel, et de là au palais du vice-roi qui le condamna aussitôt à avoir la tète tranchée sans aucun délai. Cet arrêt, rendu ainsi eu dehors de toutes les formalités légales, fut exécuté immédiatement après. Plus de trente chrétiens, jusqu’alors inébranlables dans la foi, furent aussi tirés de prison , aliu d’accompagner leur évêque jusqu’au lieu du supplice. On espérait que la vue de ce sanglant spectacle intimiderait le troupeau ; mais l’exemple sublime qu’ils eurent sous les yeux, les remplit d’un nouveau courage et d’un ardent désir de mourir pour Jésus-Christ. Arrivés au lieu de l’exécution, les maudarius ordonnèrent de nouveau aux chrétiens de consentir à l apostasie sous peine d’être étranglés; mais cette menace, dont les effets paraissaient si prochains , ne put ébranler ces généreux confesseurs ; ils se prosternèrent aux pieds de 3Ur de Tabraca, lui demandèrent l'absolution et se préparèrent à mourir. Un seul resta debout, et les mandarins lui en ayant demandé la cause , il répondit qu’il ne se sentait pas la force de verser son sang pour la foi. Le courage des autres chrétiens consola le cœur du saint évêque; il les supplia de suivre l’exemple qu’il allait leur donner , et, après les avoir absous de leurs péchés, il présenta sa tête au bourreau avec un calme et une joie ineffables. Ce chef vénérable fut abattu d’un seul coup, et lorsque les confesseurs virent cette magnifique couronne de sang briller sur le tronc mutilé qu’ils avaient devant les yeux , le plus ardent désir du martyre s'empara de leur âme, et ce fut pour eux une grande douleur quand ils se virent obligés d’y renoncer.

Aussitôt après l'exécution, il furent reconduits en prison

et ensuite envoyés eu exil; deux femmes qui se trouvaient parmi eux furent mises en liberté, et cette grâce fut vivement déplorée par celles même qui en étaient l’objet. La tète de Mb’r de Tabraca fut placée sur une colonne hors de la porte orientale de la ville avec cette inscription : Su ( nom ebir uois du martyr), Européen, prédicateur et chef de la religion chrétienne. On fit de plus porter dans toutes les chrétientés de son district une caisse qui était censée renfermer cette tète proscrite, qu'on envoyait ainsi dans la pensée d'exciter partout la terreur au milieu des chrétiens. Ceux de Tching-tou recueillirent son sang dans des étoffes qu’ils envoyèrent ensuite dans toute la province; ils firent aussi la garde près du corps qui fut exposé pendant trois jours, après quoi ils l'enterrèrent près du lieu où le prélat avait été décapité.

Ainsi mourut ce grand évêque, dont le triomphe, célébré par le chef suprême de l’Église de Jésus-Christ, retentit jusqu’aux extrémités du monde. Notre Saiut Père le Pape, Pie VU, de si sainte mémoire, parlant de cette persécution dans le consistoire secret du 23 septembre 1816, s'exprimait ainsi au sujet de M8r de Tabraca : • Parmi ces généreux » confesseurs, disait-il, nous devons surtout célébrer et » louer nommément notre vénérable frère Gabriel Taurin- » Dufresse, Français de nation, évêque de Tabraca, et vicaire » apostolique de la province du Su-tcli uen , qui pendant » trente-neuf ans a rempli en Chine, avec la plus grande » sainteté, les fonctions du ministère évangélique

• C etoit le 14 septembre de l’année dernière qu’arriva la » mort de l'évêque de Tabraca; mort véritablement pré- » cieuse devant le Seigneur; mort, dont le récit nous a tou-

* chés jusqu’au fond du cœur : en le lisant, nous pensions » lire un passage des annales de la primitive Église *. »

La vie sainte et les glorieux travaux de ce grand prélat.

1 Ami. de la l’iop. de la Fui, I. 1, numéro iv, j>. 63 et puiv.

seront toujours un puissant motif d'encouragement pour ceux qui se sentent appelés à suivre la même carrière. Avec une intelligence fort ordinaire en apparence, et une santé chancelante, il soutint plus long-temps qne bien d’autres les travaux de l’apostolat, et il devint un des plus grands missionnaires de son temps. Cependant on avait hésité beaucoup pour l’envoyer en mission ; la plupart des directeurs du séminaire voulaient le faire rester en France ; mais l’un d entr’eux se prononça si fortement pour son départ qu’il finit par amener ses confrères à son avis '. Plus tard, la 6anté du jeune missionnaire ne se rétablit pas; je ne sais ce que son intelligence devint, mais il est constant aujourd’hui qu’il parcourut avec gloire une des plus longues carrières apostoliques; il devint l’àme du synode remarquable dont nous avons donné l’analyse , et il termina par le martyre, la vie si pleine qu’il avait menée jusqu’alors *.

La persécution qui lui procura un semblable bonheur devint, ainsi qu’on le remarque à tous les âges de l’Église, funeste à la foi de plusieurs chrétiens. D’autres, au contraire, se montrèrent dignes d’accompagner au ciel le grand prélat qui les avait guidés sur la terre. De ce nombre on peut mettre trois prêtres chinois, dont le premier, nommé Augustin Tchao, mourut en prison à la suite des tortures qu'on lui avait fait endurer, et fut nommé avec éloge dans l'allocution du Souverain Pontife. Joseph Lieou et Simon Toung, les deux autres, moururent aussi des suites de la persécution. L’n catéchiste du Kouei-tcheou , nommé Pierre Ou, eut la gloire de verser son sang pour Jésus-Christ; il fut décapité dans les sentiments delà plus grande joie et d’une dévotion

• Nous tenons ces particularilés de M. l’abbé Voisin.

* Il se passa de son temps un fait qui prouve quel parti avantageux on pourrait tirer de bien des prêtres indigènes, si l'on pouvait leur donner tous les soins désirables. Il en avait formé un en particulier auquel il croyait reconnaître des dispositions très-lieureuses ; il le conserva près de lui pendant plusieurs années, après quoi il l’envoya en mission. Ce prêtre ouvrit, à lui seul, dix-huit chrétientés nouvelles.

qui inspirait du respect à tous ceux qui en furent témoins. Un autre chrétien, nommé Tching-yao, fut frappé de huit cents coups de fouet et mourut dans le supplice; un mendiant fut de même glorieusement témoin de la foi , et ou le laissa mourir de faim en puniliou de sa constance; une femme succomba encore sous les tourmeuls qu’on lui infligeait, et quitta ainsi cette vie d’épreuves pour en retrouver une d’éternelles délices. Il en fut de même de plusieurs autres chrétiens, morts dans les prisons après avoir supporté des tortures plus ou moius capables de leur donner la mort.

En 1816, les persécuteurs devinrent un peu moius acharnés à poursuivre une religion qu’ils avaieut espéré d’abord pouvoir détruire dans toute l'étendue de la mission. Pendant tout le temps que dura la tempête, aucun des prêtres iudi-* gènes n’avait failli dans la constance qu’il devait à la foi de Jésus-Christ, et la plupart d’entr’eux exercèrent leurs fonctions partout où ils purent le faire, sans exposer les chrétientés à des malheurs évidents. Jean Lieou, l'un d'entr’eux, fut condamné à porter la cangue toute sa vie ; des catéchistes, des chrétiens et des femmes supportèrent de même les, plus rigoureux supplices, plutôt que de trahir les intérêts de Dieu. En 1817, la persécution sembla se rallumer de nouveau ; un prêtre chinois, nommé Joseph Yuen, fut étranglé, pour la foi, le 23 de juin ; un autre, nommé Paul Lieou, fut arrêté le 17 août suivant, et mis en prison après avoir été interrogé et souffleté par ordre du mandarin. 11 supporta aussi pendant long-temps avec courage les tourments de la prison ; mais à la fin, vaincu par les souffrances, il eut la faiblesse de déclarer qu’il avait étudié au collège, sous MBrdc Zéla, et d'indiquer les noms de presque tous ses condisciples de cette époque. Ces déclarations donnèrent une nouvelle ardeur à la persécution, par suite des nombreuses recherches dont elles furent suivies ; du reste, il répara bien généreusement sa faute, en donnant ensuite sa vii pour

notre divin maître, ayant été étranglé comme son vénérable confrère, le 13 février de l’année suivante.

Sur ces entrefaites mourut le vice-roi de la province, le cruel Chang-ming, dont la haine pour notre sainte religion avait causé tant de mal ; on avait espéré que cette mort causerait tout d’abord quelque soulagement aux chrétiens, mais la persécution continua encore après lui pendant quelque temps. Deux autres prêtres chinois, Mathias Lô et Benoit Yang, furent encore emprisonnés, l’un, le 8 mars, et l’autre, le 27 mai 1818; le premier, qui était le doyen et le plus instruit des prêtres indigènes, ne fut pas tourmenté «à cause de son grand âge ; mais Benoit Yang, dont la grande capacité était bien connue, même des païens, fut horriblement torturé, parce qu’il ne voulait pas se dire Européen. (Vaincu par les tourments, il consentit à ce mensonge , et se déclara originaire d’Europe, comme on l’exigeait; conduit ensuite à Tching-tou, il s’y rétracta aussitôt et fut jeté en prison. Quelque temps après on le condamna à l’exil perpétuel, ainsi que Mathias et deux autres de scs confrères , Michel Tang et Marc Leao, arrêtés par les satellites sur la fin de la même année. M. Escodéca faillit être pris avec ces deux derniers; mais il put échapper au danger qui le menaçait. Quelques chrétiens furent aussi condamnés à l’exil perpétuel, et deux autres, mis à mort pour la foi , portèrent au ciel les marques glorieuses de leur généreux témoignage.

NÉCESSITÉ D’ÉVÈQliES INDIGÈNES. — SACHE DE Mus DE MAXULA AVANT SON DÉPART DE FRANCE.

De si nombreuses arrestations faites parmi les membres du clergé iudigeue, ainsi que la mort des deux évêques et la dispersion entière du collège, avaient réduit la mission à

un état de détresse dont on n’avait pas d’exemple. M. Fontana avait bien cherché à profiter de quelques instants de relâche donnés par les persécuteurs, pour réunir autour de lui quelques élèves ; mais il avait fallu les disperser encore peu de temps après. L'absence d’un évêque surtout se faisait d’autant plus vivement sentir, qu’il n’y avait pas moyen de songer à quitter la province pour aller se faire sacrer ailleurs. De cette manière, M. Fontana, nommé vicaire apostolique et évêque de Siuite, se trouvait dans l’impossibilité absolue de recevoir la consécration épiscopale. Un pareil état de choses attira sérieusement l’attention de tous ceux qui s'intéressaient à la conservation du Christianisme dans l’empire chinois, car notre sainte religion y était également menacée partout.

Alors on sentit plus vivement que jamais la nécessité d'arriver enfin au but de notre Congrégation, chargée avant tout d’établir la hiérarchie ecclésiastique dans les missions. Deux évêques seulement avaient pu être choisis jusqu'alors parmi les prêtres indigènes , et encore l’avaient ils été du vivant même de Msr d Héliopolis ; mais dans cette circonstance, on songea plus sérieusement que jamais à réaliser ce projet, sans lequel, quoiqu’on fasse, on n’aura jamais d’ Églises dans ces contrées. On y formera bien des établissements précaires, eutièrement subordonnés aux événements politiques et religieux de l’Europe, on étendra, si l’on veut, la religion de Jésus Christ à d'autres contrées que les nôtres, mais on n’établira réellement nulle part cette religion divine.

Par suite de ces considérations, on rappela alors l'ancien plan proposé par le cardinal Borgia, en 1787, pour la création d’un certain nombre d’évêques chinois, avec les restrictions convenables pour l’exercice de la juridiction ecclésiastique. Malheureusement l’exécution de ce projet parut encore trop prématurée et l’on crut devoir recourir à un autre moyen. Par là on pouvait , il est vrai , sortir tempo-

rairement de la position pénible où la mission se trouvait , mais on laissait encore les choses dans un état purement provisoire.

Parmi les jeunes prêtres qui commençaient à se présenter au séminaire des Missions-Étrangères, depuis le retour de la paix en France, il s’en trouvait un qui offrait toutes les garanties désirables, pour qu’on pût lui conférer sans crainte l’auguste consécration épiscopale , et c’est à ce parti qu’on s’arrêta. M. Péroclieau, prêtre du diocèse de la Rochelle, fut choisi comme coadjuteur du Sse-tcbouan, et sacré sous le titre d’évêque de Maxula, le 1" février 1818’. Le 4 avril suivant, il s’embarquait au Havre, avec mission de sacrer lui-même M. Fontana vicaire apostolique.

L’entrée de la Chine, par la province de Kouang-tong, étant impraticable depuis plusieurs années, Mer de Maxula choisit la route de Cochinchine, où il arriva un an après son départ de France. 11 demeura quelque temps dans cette mission , après quoi il se rendit au Tong-king pour y attendre les courriers destinés à l’introduire en Chine. Ils arrivèrent dans les premiers jours du mois de janvier 1820, et le saint jour de Pâques, 2 avril de la même année, Msr de Maxula avait le bonheur de célébrer pour la première fois les saints mystères, dans sa chère et si désirée mission. Le dimanche de la Pentecôte, il sacra Mer de Sinitc, et le samedi suivant, ce dernier ordonna prêtres quatre sujets, auxquels M&r de Maxula avait conféré tous les autres ordres depuis son arrivée. Deux prêtres chinois avaient encore été ordonnés au Tong-king; l’un, en 1818, par Mer de Gortyne, et l’autre par M«r de Maxula lui-même , pendant le séjour qu’il y fit. De cette manière, la mission du Sse-tchouan se trouva, en peu de jours, protégée de nouveau par ces inébranlables appuis donnés à la sainte Église dans la personne

> La cérémonie se Gt dans la chapelle du séminaire des Missions-Étrangères. Il y eut sermon par l’abbé Logris-Duval.

des prêtres et surtout des évêques. Ces heureuses nouvelles remplirent les chrétiens d'un sentiment de confiance bien fondé, que de Sinite exprimait de la manière suivante, dans une lettre écrite à cette occasion : « A la vue de ces » nouveaux ouvriers évangéliques, dit-il, la mission du Su- » tchuen commença à quitter ses habits de deuil. Les chré- » tiens, dans le transport de la joie qu'excitoit eu eux l’ar- » rivée d'un évêque, s’écrioient : Non, l’Enfer neprévau- • dra pas contre cette portion de l’Eglise, puisqu’il .y a

toujours des ministres sacrés pleins de courage , qui ne » craignent pas d’affronter les plus grands périls pour venir “ à son secours 1 ! »

D’un autre côté, la violence de la persécution ayant un peu cessé , les prêtres indigènes purent reprendre l'exercice de leur ministère. Les chrétiens avaient alors plus besoin de leurs secours que jamais , car plusieurs d’entr’eux étaient tombés pendant la persécution, et il fallait les aider à rentrer en grâce avec Dieu. 11 fallait aussi faire reprendre à d'autres les exercices de religion qu’ils avaient abandonnés pendant le désordre des années précédentes, et réveiller dans ces cœurs refroidis le feu de la charité divine dont un disciple de Jésus-Christ doit être animé. Un de ces prêtres, aidé de quelques chrétiens, parvint alors à enlever le corps de de Tabraca , ceux de trois prêtres indigènes et celui d’un chrétien, morts également pour la foi. Les restes vénérés du saint évêque furent placés sous un autel élevé dans une maison particulière, et les autres furent transportés au cimetière des chrétiens à ’JTching-tou.

Cependant on se trouvait encore obligé d’agir avec une grande prudence par rapport aux païens et plus encore peutêtre vis-à-vis des mauvais chrétiens, caria persécution n'avait pas cessé. Dans le courant du mois d’août 1820, la mission perdit encore un prêtre , mort en prison par suite de»

> Ann. de la Prop. de 1a Foi, numéro vi, p. 13.

mauvais traitements qu’il eut à subir. Plusieurs chrétiens furent arrêtés de môme, et l’un d’eux , qui avait déjà confessé plusieurs fois courageusement la foi, reçut à celte occasion plus de quinze cents coups de fouet à diverses reprises. Il fut reconduit en prison , quand les bourreaux déclarèrent qu'il ne restait plus sur son corps un seul endroit où l’on put frapper. La mort de l'empereur Kia-king, arrivée le 2 septembre de la même année, donna tout d’abord de l’espoir pour la paix de l'Église; mais cette espérance ne se réalisa pas aussitôt qu’on le pensait. Kia-king mourut subitement en Tartarie, et le plus âgé de scs |deux fils fut appelé à lui succéder sous le nom de Tao-kouang. Un de ses premiers actes fut d’exiler hors des terres de l’empire trois chrétiens que son père avait voulu forcer à fouler aux pieds la croix peu de temps auparavant. Un prêtre chinois très-àgé, détenu en prison depuis plusieurs années et condamné à l’exil perpétuel en Tartarie, fut obligé de partir pour subir sa peine malgré l’amnistie ordinaire au commencement de chaque règne. Il mourut de fatigue dans le chemin après un mois de route. Plusieurs autres prêtres furent sur le point d’être pris de même en 1821, mais un seul tomba entre les mains des satellites, et fut envoyé à Tching-tou avec trois des principaux chrétiens pour y être jugés.

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